DEUXIÈME PARTIE
Il n'est presque point de pécheur , quelque déplorée que soit sa vie , qui ne compte sur une conversion à venir, comme sur une démarche aisée et facile , et qui là-dessus ne se calme et ne vive tranquille dans ses crimes. 11 n'en est aucun qui , lorsqu'il s'agit enfin de se convei tir, ne regarde celle entreprise comme un ouvrage impossible, et qui là-dessus ne recule et ne perde courage. Or, voici le nouveau prétexte que la femme de Samarie oppose aux nouvelles instances de la grâce. Elle se figure des difficultés insurmontables dans les promesses de Jésus-Christ : la profondeur du puits, le défaut de moyens pour y atteindre, tout la conduit à se persuader que le bienfait dont on la flatte est une chimère : Putetis altus est... neque in quo haurias habes.
Et voilà, mes Frères , l'excuse qu'on oppose encore tous les jours aux mouvements secrets de la grâce, qui nous sollicitent à un changement de vie : le défaut de moyen, l'impossibilité de l'entreprise. En premier lieu, on a des abîmes sur la conscience : depuis si longtemps on vit dans la disi-olution, sans foi, sans culte, sans sacrements ; comment se résoudre à éclaircir ce chaos, et à creuser dans ces fatales profondeurs ? Puteus altus est. D'ailleurs on est d'un caractère si fragile ; on a porté en naissant des inclinations si vives pour le plaisir; on ne paraît pas né pour la dévotion; comment changer de tempérament et se refondre tout entier? Puteus allus est. Enfin la vie chrétienne, telle que nous la dépeignons, est une entreprise qui fait peur : le moyen de se condamner à la retraite ; passer les jours à la prière, à la lecture , aux œuvres de miséricorde; mortifier ses sens, se disputer tout ce qui fait plaisir, rompre avec tout l'univers ! Heureux ceux (jui en ont la force I mais il n'est pas donné a tout le monde de l'avoir : Putetis altus est.
Mais revenons sur tous ces prétextes. Pre-
mièrement, vous avez des abîmes sur la conscience ; vous ne savez par où vous y prendre pour commencer. Mais n'est-ce pas cet état déplorable lui-même qui devrait vous porter à tout entreprendre? Quoi! la connaissance que vous avez de vos maux vous éloigne du remède ; vous regardez votre délivrance comme une peine! Vous ressemblez à un esclave qui refuserait sa liberté, parce qu'il gémirait sous un ancien esclavage et sous le poids d une infinité de chaînes. Mais vous est-il moins pénible de porter ce fardeau d'iniquité sur votre cœur? Souffrez-vous moins en cachant vos plaies, que si vous les alliez découvrir au médecin charitable qui les guérit et qui les purifie? Que vous propose-t-on de si difficile? d'éclaircir une conscience dont vous ne pouvez plus calmer les remords ; d'en faire sortir des serpents qui vous déchirent; de vous ouvrir à un ministre de Jésus-Christ qui mêlera ses larmes aux vôtres; qui sera plus touché de vos malheurs que scandalisé de vos faiblesses; qui ranimera votre espérance, en vous redisant avec bonté qu'il y a des pécheurs plus coupables que vous, dont la grâce a fait de grands saints ; qui vous aidera, par ses prières et ses gémissements, à sortir de l'état déplorable où vous êtes; qui vous consolera dans votre douleur; qui vous soutiendra dans votre faiblesse ; qui vous rassurera dans votre confusion ; et qui sera moins le juge de votre conscience que Tami de votre adversité et le confident charitable de vos peines. Ah I vous n'aurez pas plutôt ouvert ce cœur que vous ne pouvez plus porter, que vous sentirez la joie et la sérénité renaître au dedans de vous; ce glaive, qui vous perce, arraché ; ce poids, qui vous accable, tombé ; ce ver, qui vous ronge, expiré ; ces pensées sombres, qui vous noircissent l'esprit, disparaîtront; vous bénirez cent fois le moment heureux qui vous a vu prendre une résolution si nécessaire à votre salut et au repos même de votre vie. Toute la difficulté que je trouve ici, est de vivre dans la situation où vous êtes ; de vous défendre, et contre la voix du ciel qui vous appelle, et contre la voix de votre conscience qui vous condamne ; de vous supporter vous-même ennemi de Dieu depuis que vous avez pu le connaître ; éloigné des sacrements, des consolations de la grâce , vivant seul avec vousmême, c'est-à-dire avec votre conscience et vos crimes : voilà la peine. La conversion
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
qu'on vous propose n'en est que l'adoucissement et le plus assuré remède.
Mais, en second lieu, vous ne paraissez point né pour la piété, dites-vous; vous ne vous gagnerez jamais sur certains points , par où cependant il faudrait commencer; toutes vos inclinations se trouvent justement l'autre extrémité de ce qu'on a[ipclle vertu et dévotion: Puteus altus est. Mais , |>remièrement, quand il devrait vous en coûter un peu plus qu'à un autre , n'avez-vous pas plus qu'un autre de crimes et de voluptés à réparer? D'ailleurs, l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez quelque violence ? Ne vous en êtes-vous jamais fait pour le monde? Ces penchants que vous nous donnez pour si invincibles , ne les avez-vous pas mille fois surmontés par des motifs de fortune, de gloire , de bienséance? Ce malheureux tempérament que vous nous alléguez si souvent, ne vous trouvez-vous pas tous les jours dans des situations où il faut le gêner, le contraindre? Et qu'est la vie du monde, et de la cour surtout , qu'une éternelle contrainte; une gène (jui ne finit point; une suite d'occupations op|)osées à vos penchants ; une scène où il faut toujours jouer le personnage d'un autre? Ah! ce n'est pas à vous surtout qui habitez les palais des rois, à venir nous alléguer des inclinations désaccoutumées de tout joug, et qui, par un long usage d'indépendance , ne sauraient plus se contraindre. Vous avez appris à prendre sur vousmême, et à sacrifier tous les jours vos penchants à des intérêts plus forts. Depuis que vous avez des passions, il a presque toujours fallu ou les surmonter ou les contrefaire ; flatter ceux que vous méprisez ; caresser ceux que vous haïssez ; ramper devant ceux auxquels votre orgueil est inconsolable d'être forcé de céder ; laisser le plaisir pour le devoir. Ah ! le monde vous a instruit pour la vertu ; et les contraintes de la cour et des passions vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Evangile ^
1 Votre faiblesse vous décourage , dites-vous ; vous avez apporté en naissant des inclinations vives pour le plaisir ; vous n'è:es pas né pour l;i dévotion, et vous ne sauriez vaincre un penchant qui vient de voire tempérament. Mais qu5ind il devrait vous en couler quelque chose pour revenir à Dieu, feriezvous plus que vous ne lui devez? Le ciel ne mérite-t-il rirn ? Lt le monde seul niéiile-l-il qu'on fasse tant pour lui? Ne vous en a-t-il rien coùié. pour vous conformer aux maximes du monde ? Ah ! vous le savez, que tous vos biens, vos plaisirs, vos honneurs vous ont coûté plus de maux, de peines et de confusion que vous n'en auriez jama s essuyés daas la pénitence.
Que dirai-je encore? peut-être vous tn aurait-il plus coûté de vous vaincre dans une grande jeunesse ; les passions alors plus vives, les réflexions moins sérieuses et moins tristes, les plaisirs plus séduisants parleur nouveauté, laissaient peut-être alors à votre faiblesse moins de liberté de s'en défendre. Mais à l'heure qu'il est, que, lassé par votre propre expérience, vous en avez connu le vide et l'amertume ; à riieure qu'il est que l'âge, les emplois, les bienséances mêmes du monde, exigent de vous des mœurs plus sérieuses et plus réglées ; à l'heure qu'il est que des dégoûts, des contre-temps, l'épreuve mille fois faite de la légèreté, de la fausseté, de la perfidie même des créatures, vous ont appris ce qu'il fallait attendre des passions et des engagements profanes ; à l'heure qu'il est, que moins propre au monde, il commence à se refroidir à votre égard, et à vous avertir qu'il est temps de vous faire d'autres plaisirs et d'autres occupations que les siennes ; à l'heure qu'il est que vous ne traînez plus an milieu de ses amusements qu'une conscience inquiète, qu'un ennui mortel que rien ne saurait plus égayer, parce qu'il prend sa source dans la tristesse et la maladie de votre âme que Dieu seul peut soulager; ah ! il vous en coûtera moins que vous ne croyez de vous passer du monde, de l'oublier, de le mépriser. Vous portez déjà au dedans de vous les semences de ces heureuses dispositions; vous ne l'aimez déjà plus par raison, par dégoût, par l'inconstance toute seule du cœur ; que sera-ce quand la grâce aidera ces préparations de la nature, que vous le haïrez par un principe de foi et de piété, et que la lumière du ciel vous en aura découvert toute la corruption, tous les périls, tout le néant et toute la misère * ?
^ Il vous en aurait peut être plus coûté dans votre jeunesse, où vous ne connaissiez point encore les perfidies du monde, de vous en interdire tout à fait l'usage ; et de faux plaisirs que vous ne faisiez qu'entrevoir, auraient laissé à votre cœur encore tendre quelque peine de s'en abstenir. Mais à présent que vous êles lassé de marcher dans ces voies rebutantes , que vous èSes dégoûté de ses charmes trompeurs et que vous en avez connu par vous-même toute l'amertume ; maintenant que les enipbtis vous fatiguent, que l'âge commence à vous rendre ennuyeux, que le monde ne trouve plus rien d'aimable en votre per-onno ; maintenant que le monde, par ses rebnts, ses inlonslances et ses mauvais traitements, vous annonce qu'il est temps que vous cherchiez d'autres consolations que les siennes ; maintenant que vous traînez peut-être un corps défiguré par les maladies, usé par les débauches, que vous portez dans v.:us un cœur déchiré par les lemoids, ai)attu d& chagrin e'. de tristesse, que vous renfcruiez un luaù d'ennui mortel en votre âme que rien ne peut égayer;, parce que tout la dégoûte, peut-
lOi
GRAND CARÊME
Enfin, ne semble-t-il pas que vous ne devez compter que sur vous-même? J'avoue que si l'ouvrage de la conversion était l'ouvraj^e de riioinme seul, vous devriez en désespérer. Mais ignorez-vous que ce qui n'est pas possible à l'homme seul, l'est à l'homme aidé de Dieu; que rien n'est difflcile à la grâce; que les cœurs les plus fragiles et les plus corrompus sont ceux quelquefois où elle opère de plus grandes choses, et que rexlrémilé de nos misères est souvent la plus favorable disposition a l'excès de ses miséricordes? Ilélas ! la pécheresse de la cité élait fragile, enivrée du monde, pleine de passions, et ne paraissait pas née pour la verlu. Cependant, fût-il jamais d'amour plus vif pour Jésus-Christ, de pénitence plus prompte, plus fervente, plus durable que la sienne? Augustin était faible; hélas 1 ses désirs, ses rechutes, ses perplexités, ses agitations, ses efforts impuissants pour s'arracher à sa boue, et le poids fatal qui l'y rcntraînait à l'instant, vit-on jamais tant de faiblesse? Et cependant l'Eglise a-t-elle vu de conversion plus glorieuse à la grâce de Jésus-Christ? Et, pour ne pas sortir de notre Evangile, la femme de Samarie élait faible; la multitude de ses mariages n'avait pu la ramener à des mœurs plus régulières, et son mauvais caractère l'emportait toujours; cependant, le Sauveur ne triomphe-t-il pas aujourd'hui de toute sa faiblesse? Ah ! c'est que la grâce change les inclinations, corrige le tempérament, forme un nouveau cœur, renouvelle tout Thomme • c'est que les vases de boue, entre les mains de l'ouvrier tout-puissant, deviennent bientôt des vases d'élite, plus solides que l'airain, plus brillants que la lumière, plus purs que le métal le plus précieux; c'est en un mot que la grâce est plus forte que la nature *.
il TOQS paraître difficile de le quitter pour vous donner à Dieu? Ne voyez-vous pas qu'il vous en coûtera bien moins pour le haïr, ce inonde iundèle, et vous p;isser de iui^ qu'il ne vous en coulait à le servir, à l'aimer et à le rechercher ? Déjà vous plaifrnez donc le sort de ceux qui s'abandonnent au service du monde ; déjà vuus le baï-sez par dégoût et par dépit; déjà TOUS voudriez n'avoir jamais vécu que dans la solitude ; que sera-ce donc lorsque vous le haïrez par un mouvement de la Rrftce, et que la lumière du soleil de justice vous en aura découvert le néant et la perfidie ?
* D'ailleurs, est-ce que vous ne comptez que sur vos propres forces dans ce changement où vous trouvez tant de diflicullés? Vous auriez raison d'y en trouver de si granles, si la conver-
Îion n'éiait l'ouvrage que de la nature et qu'elle ne fût point eloHe la grâce. Mais vous le savez, que Dieu se plaît à ramel^^l loi les cœurs les plus rebelles, les p'us faibles et les pins corrompus, parce que dans ces conversions, tout parait venir de sa grâce, et que sa puis5ance y trouve de quoi se glo-
Mais, en dernier lieu, les rigueurs d'une vie chrétienne vous épouvantent. Car vous ne vous flattez point, dites-vous. Si vous preniez le parti de la vertu, vous ne voudriez pas le prendre à demi comme tant d'autres; si vous vous déclariez une fois, vous voudriez que ce fût tout de bon, sans ménagement et sans réserve ; mais c'est cela même qui fait peur. Aussi on ne sait, ajoutez-vous, comment les choses iront après cette vie ; mais l'Evangile exactement accompli ne semble |)as fait pour des hommes aussi faibles que nous le sonmies : Puteus altus est... neque in qiio hatirias haôes.
A cela, on n'a qu'à vous répondre d'abord : Si vous croyez que l'Evangile est une loi donnée de Dieu, vous devez supposer qu'elle porte les caractères divins de son législateur ; que c'est une loi sage, équitable, modérée, conforme à nos besoins, proportionnée à notre faiblesse, utile à nos misères; que c'est un remède, et non pas un piège ; le secours, et non le désespoir de notre infirmité. Le Seigneur n'est pas un tyran bizarre, qui ne fasse des lois que pour trouver, dans l'impossibilité de les observer, des prétextes de nous perdre. C'est un père miséricordieux, qui ne pense qu'à faciliter à ses enfants les voies de la vie éternelle ; c'est un maître généreux, qui, dans les ordres mêmes qu'il nous prescrit, a bien plus d'égard à nos intérêts qu'à sa propre gloire'. Quelle idée vous faites-vous donc de sa loi sainte? C'est une loi raisonnable, consolante, seule capable de remédier à nos peines,
rifier. Madeleine élait vive pour le plaisir, fiible pour la vertu, et ne paraissait pas assez forle pour soutenir les rigueurs d'une pénitence propnrlionnée à ses crimes ; cepemlant, quelle conversion fut jamais plus sincère, plus prompte, plus parfaite que la sienne ! Augusiin était ardent pour le plaisir, grand amateur des maximes du monde ; il sembliit être né avec des inclinations toute loiiriiécs vers les créatures ; cependant , quel fut son amour pour Dieu ! Vit-on jamais plus de faiblesse dans un pécheur? Cependant, vit-on jamais homme devenir plus conforme à l'image de Jésus-Chri>t soulfrant ? Et, pour ne poiut m'écarter de mou Evangile, la Samaritaine élait faible ; son cn>ur était tout pour le monde ; ses maximes corrompues l'emportaient toujours sur les saintes lois de Jésus-Christ , qu'elle ne connaissait pas ; cependant, le Sauveur ne triomphet--l pas de sa faiblesse, de ses ténèbres et de son opiniâtreté T
> H fallait, Eraste, que la morale chrétitiine fût telle qu'elle est pour être parf.iile ; vous en demeurez d'accoid. Mais, ditesvous, il est imposable de li suivre. — Oui, sans Jésus-Christ; mais on peut tout avec lui II est notre force aussi bien que notre sagesse. S'il nous conseille de faire le contraire de ce que nous voulons , c'est qu'il veut changer notre cœur. Car il ne ressemble pas à Platon, qui donne des lois pour établir une république, et qui ne fait p;is des hommes capables de les observer. — Malëbranche. Conversations chrétiennes. Entretien Vil ad finem.
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
et d'établir une paix solide dans notre cœur. Et quel autre intérêt que le nôtre aurait pu porter le Seigneur à donner une loi aux hommes? A-t-il besoin de nos hommages? Lui re- \ient-il quelque chose de nos vertus? Sa félicité est-elle intéressée à notre fidélité? Est-ce une gloire à lui de s'assujélir les hommes par des lois capricieuses, oîi l'on puisse dire qu'il ne cherche que l'honneur de se faire obéir, et de dominer sur les consciences par les terreurs et les menaces dont il accompagne ses préceptes? Il n'a donc cherché que noire intérêt et notre consolalion, en nous prescrivant les ordonnances admirables de sa loi sainte. En ne donnant point de loi aux hommes, et nous laissant vivre au gré de nos passions, il eût nourri parmi les hommes la source de tous les troubles, l'origine de tous les malheurs ; il eût fait de la société une confusion affreuse, tans lien , sans règle , sans équité, sans dépendance ; où les seules passions, qui arment les honmies les uns contre les autres, les auraient liés ensemble ; où nos seuls désirs auraient décidé de nos droits. En mettant des bornes à nos penchants, il en a donc mis à nos peines ; en nous marquant nos devoirs, il nous a donc montré nos remèdes; en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de nos passions, il nous a donc empêchés d'être nos propres tyrans ; en nous assujélissant à sa loi, il n'a pas voulu tyranniser notre cœur, mais en fixer les inquiétudes*.
Mais tel est l'artifice du démon, dit saint Augustin, à la naissance de la foi il tâchait de renverser l'œuvre de Dieu et d'anéantir l'Evangile, en rendant Jésus-Christ méprisable. Qui adorez-vous, disait -il aux chrétiens par la bouche des sages du paganisme, un juif, un mort, un crucifié, un homme de néant, et qui n'a pu se délivrer lui-même de la mort ? A?iteà quid dicebat ? quem coliiis, Judœum, morimwi , crucifixum, nullhis momenti hominem, qui non potuit à se mortem depellere? Quand il a vu que ce moyen était inutile, continue ce père ; que ces blasphèmes n'étaient plus écoutés qu'avec horreur; que les peuples en foule couraient adorer ce crucifié ; que, malgré la puissance des Césars, la fureur des tyrans, la sagesse des philosophes, l'ancienne prescription de l'idolâtrie, soutenue de la majesté des
1 Au moment où s'agitaient les funestes querelles du jansénisme, ce morceau avait une haute et juste portée. Il dut plaire k Byàâuet, car c'est sa doctrine»
lois de l'empire, de la crédulité de tous les siècles et de la magnificence des superstitions, les temples profanes étaient détruits, les idoles renversées, la folie de la croix triomphante de tout l'univers ; et qu'un si grand événement, si favorable tout seul à la cause des chrétiens, si marqué par des caractères de divinité, si au-dessus de la possibilité de toutes les entreprises humaines , ayant encore pour lui l'accomplissement des prophéties, ne laissait plus rien à dire contre la vérité de l'Evangile ; il s'est tourné d'un autre côté ; il n'a plus osé traiter la doctrine de Jésus-Christ de fable et d'imposture; il est convenu de sa sainteté, de sa sublimité, de la perfection de ses maximes. La loi chrétienne, a-t-il dit par la bouche des mondains, est une loi admirable, sainte, divine ; il faut en convenir : rien de si beau et de si élevé que les préceptes de Jésus-Christ; mais qui les pratique ; mais comment les observer; mais celte grande perfection est-elle possible en cette vie ; mais la faiblesse humaine peut-elle aller jusque-là; mais s'il y a eu autrefois des hommes qui aient suivi à la lettre tout ce que l'Evangile prescrit, sans doute ils étaient fait autrement que nous ne le sommes ? Cœpit à fide alio modo deterrere. Magna lex est christiana ; potens lex illa, divina, ineffabilis : sed quis illam implet ? Les blasphèmes de l'impiété sont tombés d'eux-mêmes; ceux de l'impossibilité trouvent encore aujourd'hui des partisans et des apologistes au milieu d'un monde profane, et qui se glorifie du nom chrétien.
D'ailleurs, ce qu'il y a ici d'injuste dans les préjugés que l'on se forme contre la possibilité de la vie chrétienne, c'est que ceux qui s'en plaignent n'en ont jamais fait l'épreuve. Ils adoptent là-dessus un langage qu'ils ont trouvé établi dans le monde ; et sans connaître de la piété que le sentiment de la corruption qui les en éloignent, ils prononcent que les maximes de Jésus-Christ ne sont pas possibles, parce qu'ils le souhaitent. Mais nous aurions droit de vous dire : Essayez de la vertu, avant de vous en plaindre. Si vous aviez, selon la parole de l'Evangile, commencé l'édifice, et que vous n'eussiez pu l'achever; quoique le mauvais succès de l'entreprise dût être attribué à votre imprudence, selon Jésus-Christ, et au défaut de précautions, néanmoins vous pourriez nous dire que l'entreprise passe vos forces. Mais vous n'avez jamais fait de démarche sin-
lOS
GRAWD-CARÉME.
cère de salut; vous avez jusqu'ici mené une \ie sensuelle, dissipée, pleine de passions et d'imililités; pourquoi d<''cidez-voiis donc sur ce que vous ne sauriez connaître ? Prononcez, à la bonne heure, sur la vie du monde, sur le vide et ramertnme de ses plaisirs, sur l'inquiétude et les fureurs de ses revers et de ses injustices, sur les agitations et le tourmentde ses espérances, sur la perfidie et l'inconstance de ses amitiés et de ses promesses ; vous le pouvez; vous êtes là-dessus, à la cour surtout plus que partout ailleurs, juges légitimes. Décriez, exagiTez les difficultés, les peines, les dégoùls de la vie du monde et dé la cour ; on vous le permet, et votre propre expérience vous en a assez instruits pour nous l'apprendre. Mais pour la vie chrétienne, ce n'est pas à vous à parler de ses rigueurs et de ses ennuis ; c'est un point que l'expérience seule peut décider. Essayez-en premièrement; rompez avec le inonde; finissez vos passions; commencez à ■vivre pour Télernité ; vous nous direz alors si le joug de Jésus-Christ est aussi accablant qu'on se le figure, si le vice est plus aimable que la vertu ; nous vous écouterons alors. Mettez-vous seulement en état de décider : voilà tout ce que nous demandons. Peut-être céderez-vous d'abord à la difficulté ; et alors vous nous reprocherez l'ostentation de nos promesses ; peut-être aussi vous en coûtera-til moins que vous ne croyez ; et, si cela est, n'èlcs-vous pas à plaindre de refuser à votre salut des efforts aussi légers que ceux qu'on vous demande?
Lorscjuc les Israélites, sur le point d'entrer dans la terre de Chanaan, parurent rebutés des difficultés de l'entreprise ; et que refusant d'avancer, ils ne cessaient de dire que ces villes étaient imprenables, ces peuples invincibles, et que cette terre était toute couverte de monstres et de géants, qui dévoraient ses habitants : Ncquaquam ad hune popnlum valemus ascendere, quia fortior nobis est... Terra... dévorât habilatores suos ' ; Josué et Caleb qui venaient de visiter cette terre heureuse, et qui en connaissaient les douceurs , les agréments et l'abondance , leur parlèrent de la sorte : « Enfants d'Israël, venez voir vous-mêmes cette terre délicieuse que le Seigneur vous propose, et qui doit être votre possession éternelle ; vous verrez que le lait et le miel y coulent de toutes
' Nombres, xni, 32, 33.
parts ; vous dcvorerei ces peu[)le« terribles, qui alarmt nt tant votre faiblesse, comme on dévore le pain qui sert tous les jours de nourriture à l'homme ; vous y trouverez le terme de vos travaux, le délassement de vos f iligues, la consolation de vos peines, le repos que vous cherchez en vain depuis tant d'années, et enfin des douceurs que vous n'avez jam lis goûtées, ni dnns la servitude de rEgy[)te, ni dans les voies arides et pénibles du désert. Nous l'avons nous-mêmes parcourue ; et nous ne venons ici au pied du labernaele saint , et devant toute l'ai^semblée d'Israël, que pour être les témoins de la vérité et les garants des promesses que le Seigneur à faites à nos i)ères :
Terra quam circuimus valde bona est
et tradct [Dominus) humum lacté et melle manantcm^ ».
Et voilà, mes Frères, ce que nous pourrions vous dire ici, nous qui par les engagements d'un état saint, et un long usage du joug de Jésus-Christ, devons connaître quelles en sont les douceurs et les consolations ; et qui du moins pouvons rendre témoignage à la vérité de Dieu et à la gloire de sa grâce. Pourquoi vous laissez-vous décourager par des difficultés que vous n'avez pas encore éprouvées ? Venez voir vous-mêmes ce qui se passe dans cette terre heureuse où vous vous figurez des difficultés si insurmontables. Loin d'y trouver ces monstres qui vous épouvantent, et que l'trreur de votre imagination s'y figure ; d'y trouver ces ennuis, ces dégoûts, ces horreurs que vous craignez tant et qui vous arrêtent; vous verrez que le lait et le miel y coulent en abondance ; vous y trouverez des sources de consolations solides ; le repos que vous cherchez depuis si longtemps ; la paix du cœur, que le monde et les passions ne donnent pas, et que vous n'avez pas encore trouvée ; toutes les ressources de la grâce, dont vous avez été jusqu'ici privés. Nous en avons nous-mêmes fait une heureuse expérience, et nous ne paraissons ici devant l'autel saint et dans l'assemblée des fidèles, que pour rendre témoignage aux miséricordes du Seigneur sur les âmes qui reviennent à lui par une sincère pénitence *. Terra quam circui-
* Nombres, xiv, 7, 8.
> On sent à la fois dans toutes ces paroles et la doncenr de l'onction qne goûtait le chrétien au sein de la retraite, et la joie qu'éprouvait le prêtre des lieiireui succès de son minisière apostolique. MassiUoo laisse ainsi queti|uefuis é<'lia)>pcr du Tond de son eœar au mol qui montre son ^van an vif.
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
mus valde bona est... et tradet [Dominus] humum lacté et melle manantem.
Oui, mes Frères, si vous connaissiez le don de Dieu, comme le dit aujourd'hui le Sauveur à la femme de Sarnarie : Siscires donum Dei ' ; si vous pouviez comprendre quelle joie la grâce répand sur les devoirs les plus rigoureux de la vie chrétienne, et quelles sont les consolations secrètes qui accompagnent les sacrifices les plus pénibles qu'on fait à Dieu : Si scires ; si l'on pouvait vous faire sentir d'avance combien les hommes, les plaisirs, les prétentions, les espérances, et tout cet amas de vanité et de fumée devient peu de chose à une âme touchée de Dieu : Si scires ; si vous pouviez comparer les inquiétudes qui vous déchirent, les difficultés qui traversent vos passions, à la tranquillité dont vous jouiriez dans lu vertu, et aux facilités que la grâce y ménage à notre faiblesse; en un mot, l'eau du puits de Jacob, figure des plaisirs du monde, à l'eau que le Sauveur promet à la femme de Sarnarie, image des douceurs de la vertu : Si scires ; si vos yeux pouvaient s'ouvrir, et connaître quel don Dieu fait à une âme, lorsqu'il la délivre de ses passions, et qu'il met en leur place dans son cœur , la paix, la charité, la justice . Si scires donum Dei ; ah 1 sans doute, loin de différer encore, vous n'auriez pas assez de tout votre cœur pour demander ce don céleste ; pas assez de larmes pour pleurer les jours et les années que vous en avez été privé. La source de nos craintes est dans notre cœur ; et la vertu n'est appréhendée que parce qu'elle n'est pas connue *.
Mais tout le monde n'en parle pas comme vous, dit-on ; et ce que noussemblons faire si aisé, d'autres le font bien difficile. Dernière excuse que la femme de Samarie oppose aux instances de Jésus-Christ, la variété des opinions et des doctrines : Paires nostri in monte hoc adoraverunt ; et vos dtcilis quiJorosolymis est locus ubi adorare oportet. Ce devait être ici ma dernière partie; mais j'abrège '.
* Jean, iv, 10.
* Vcilà un développement d'une touchante é'oquence. Les recueils de Trévoux n'en présentent que ce canevas : « Si scires donum Dei. Ah ! si vous saviez quelle onction Dieu répand sur les voies de la pénitence ; si vous connaissiez quelles sont les douceurs d'une âme (^énitente, vous ne diriez plus que le joug du Seigneur est triste et accablant ». Dans ces simples mois on sent pourtant un cœur qui a expéiimenlé les choses secrètes qu'il révèle, et dont il est tout ému, tout pénétré, tout ravi.
* Les éditions de Trévoux présentent en effet, comme une troisième partie , cette réfutation de l'excuse qu'on tire de lu vàiiéié de» opinions et des doctrines.
En effet, Jésus- Christ avait conduit insensiblement cette pécheresse au point essentiel de sa conversion ; à cette passion honteuse, qui seule s'opposait à la grâce dans son cœur. Il lui avait découvert tout le secret criminel do sa dissolution et de sa conduite ; elle ne pouvait plus dissimuler des égarements dont elle voyait le Sauveur instruit; le trouble, la honte, les remords commencent à naître dans son âme : mais ce n'était-là que de faibles commencements ; le cœur n'était point encore rendu. Je vois bien que vous êtes un prophète *, lui ditelle ; voilà tout le fruit qu'elle semble retirer de la vérité qui la condamne. Semblable à la plupart de ces âmes mondaines, lesquelles, au sortir d'un discours où le zèle du ministre aura développé toute la honte de leurs faiblesses les plus secrètes, et tracé la peinture de leur cœur comme si elles-mêmes l'avaient instruit de tout ce qui s'y passe, se contentent de dire que c'est un prophète : Video quia propheta es tu ; qu'on se reconnaît soi-même à tout ce qu'il dit; qu'on dirait qu'il voit dans les cœurs et dans les plus secrets penchants de ceux qui l'écoutent : mais voilà tout. On lui donne des louanges qu'il méprise et dont il gémit devant Dieu ; et on ne se corrige point : ce qui serait sa gloire, sa consolation et sa couronne *.
Nos pères, continue la pécheresse, ont adoré sur cette montagne ; et vous dites que Jérusalem est le lieu où, il faut adorer. Nouvel artifice dont elle s'avise. Pour détourner la question de ses mœurs, qui lui déplaît et qui l'embarrasse, elle se jette habilement sur une question de doctrine. Les contestations entre Jérusalem et Garizim, sur la vérité de leur culte et sur la sainteté de leur temple, n'avaient pas fini depuis que le traître et l'ambitieux Manassès avait élevé l'autel sacrilège sur la montagne de Samarie; et chacun soutenant la gloire de sa maison et la majesté de ses sa-
1 Video quia propheta es tu. Jean, iv, 19.
2 Semblable à ces femmes mondaines , qui , touchées quelquefois des discours pressants d'un prédicateur qui fait la peinture de leurs vices, disent que c'est un prophète , lui donnent des louanges qu'il méprise, et dont il gémit en secret. On applaudit aux discours touchants, mais on ne se convertit pas. 1705. — Madame de Coulanges, écrivant à madame de Grignan dans le carême de 170*, semble être comme l'écho de ces religieuses plaintes de l'orateur : « Le P. Massillon réussit à la cour comme il a réussi à Paris ; mais on sème souvent dans une terre ingrate quand on sème à la cour, c'est-à-dire que les personnes qui sont fort touchées de ces sermons sont déjà converties , et les autres attendent la grâce, souvent sans impatience ; l'impatience serait déjà une grande grâce ».
(Madame de Si;vi(iNii. EJil. de M. Ré^juier, t. x, p. 305.)
GHAND-CARËME.
criflces, ils s'accusaient mutuellement, comme il arrive presque toujours, de superstition et d'idolâtrie.
Or, voilà ce qui donne lieu à la réponse de la femme de Samarie. Il semble qu'elle veut, par celte variété d'opinions et de doctrines, justifier ses désordres; et que l'incertitude où elle prétend qu'on est sur le lieu et sur les règles du véritable culte, suffit pour autoriser sa tranquillité dans l'état déplorable où elle se trouve. Ainsi c'est comme si elle répondait à Jésus-Christ : o Mais, Seigneur, à quoi s'en tenir? Vous, Juifs, vous prétendez qu'il faut adorer à Jérusalem, et n'avoir point de commerce avec Samarie; nos pères ont toujours adoré sur cette montagne ; ils nous ont permis ce que vous condamnez. Pour qui se déclarer dans cette diversité de sentiments? Convenez premièrement des devoirs que le Seigneur exige de nous, du temple et de l'autel qu'il a choisis ; et après cela j'écoulerai vos instructions, et je pourrai m'en tenir à la sagesse de vos conseils et de vos maximes».
Et voilà le prétexte dont on se sert encore tous les jours dans le monde pour s'étourdir sur les vérités les plus terribles du salut, la variété des opinions sur les règles des mœurs. On ne sait à qui en croire, nous dit-on tous les jours; les uns vous damnent, les autres vous sauvent ; ici on vous passe certains points, ailleurs on les condamne; ici vous observez la loi en l'adoucissant, ailleurs vous ne l'adoucissez qu'en la transgressant; ici on a des raisons j.our défendre, ailleurs on croit en avoir pour permettre; en un mot, ici vous êtes un saint, ici vous n'avez pas encore commencé à être chrétien '.Et là-dessus, ô mon Dieu ! le pécheur insensé conclut qu'il n'a qu'à vivre tranquille
1 Evidente allusion aux contestations religieuses du temps, qui se retrouve dans l'édition de 1705.
On ne sait à quoi s'en tenir, dit-on, ni quel parti prendre entre plusieurs scnlimenls ; ici l'ou vous permet d'accorder quelque chose à la jeunesse, au penchant, à la délicatesse, à la qualité ; là on vous défend toutes sortes d'indulgeuce, de cun- (Icsccndauce, sans égard ni au sexe, ni à l'âge, ni à la condition. Ici, les jeux, les divertissements, les spectacles passent pour des crimes ; là ils ne passent que pour d'honnêtes délassciueuts. Souvent vous passez pour des saints, lorsque vous n'avez pas encore commencé a être chrétiens. Grand Dieu ! c'i'sl ainsi que l'inceitilude prétendue, où l'on est de la vraie manière de vous a-Jorer en espiit, sert de prétexte pour deuituier dans la corrupliou; et la-dessus le pécheur vil tranquille au milieu de ses dé.->ordres ; sous prétexte que l'on ue convient pas si.r quelques points de voire sainte religion, on en pund orcasiomie njeter les plus inconteslables, et on met vos \ ui iuf .ilhbicb vérités au nombre de celles que vous avez Tou5-uième livrées à la di.-pute des hommes.
dans ses égarements ; que l'Evangile ne renferme que des opinions et des problèmes ; que chacun le tourne selon les préventions de son propre esprit; et qu'au fond il n'y a rien de trop assuré dans tout ce que nous leur disons de votre loi sainte.
Mais sans apporter ici tout ce qui pourrait confondre un prétexte si injurieux à la vérité et à la piété chrétienne, souffrez que je me contente de vous demander : Ne tient-il qu'à l'uniformité des sentiments que vous sortiez de vos passions honteuses? Est-ce à vous à venir nous alléguer la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs? Des âmes religieuses, timorées, craintives, pourraient nous opposer ces perplexités et ces incertitudes. Cumme elles ne croient jamais marcher par un chemin assez sûr; que leurs devoirs paraissent souvent incompatibles avec leur situation ; et qut; la décision n'en est |ias toujours facile ; il se peut faire qu'elles trouvent quelquefois dans le sanctuaire, ici une indulgence qui les rassure, ailleurs une sévérité qui les alarme; et qu'elles demeurent incertaines de la route qu'il faudrait tenir. Mais pour vous, avez-vous jamais trouvé une grande variété de sentiments sur le dérèglement de vos mœurs et sur l'indignité de vos passions? Nos décisions sont-elles fort ditlerentes sur la honte de votre état ? N'avez-vous pas ouï partout là-dessus les mêmes oracles, que les fornicateurs, les adultères, les impudiques, les adorateurs d'idoles ne posséderont pas le royaume de Dieu. Cette uniformité d'opinions vous ramène-t-elle à la vérité que vous ne sauriez vous dissimuler à vous-même? Cependant, c'est vous seul qui vous plaignez qu'on ne sait à quoi s'en tenir; car c'est le monde le plus déréglé qui tient ce langage, et vous êtes le seul que tout se réunit pour condamner.
Vous imitez la femme de Samarie. Il n'était pas question pour elle de savoir s'il fallait adorer à Jérusalem ou à Garizim ; puisque le temps était venu, comme lui répond Jésus-Cliri^t, que ce ne serait ni à Garizim, ni à Jérusalem, mais par toute la terre, que son Père aurait des adorateurs en esprit et en vérité. Ce dill'érend ne la regardait pas, pour ainsi dire; ce point pouvait être douteux pour elle, et on ne lui faisait pas encore un crime de l'ignorer. Mais le dérèglement de sa conduite et de ses commerces criminels était clair pour elle; il n'y avait là-dessus, ni à Jérusalem, ni à Gari-
TROISIÈME VENDREDI : LA SAMARITAINE
zim même, aucune loi qui pût l'autoriser ; elle connaissait sur ce point ses obligations, et on demandait qu'elle les remplît. Mais, au lieu de commencer par le devoir qui était clair, et qui la regardait toute seule, elle va chercher des prétextes dans une variété de sentiments qui ne la regardait plus. Commencez par retrancher de vos mœurs tout ce que vous y connaissez de visiblement contraire à la loi de Dieu ; tout ce que tous les sentiments et toutes les opinions d'un commun accord y condamnent; après cela vous aurez droit de vous plaindre de nos contentions prétendues ; après cela vous nous reprocherez, tant qu'il vous plaira, la différence des décisions et des conduites. De quoi vous avisez-vous de nous reprocher qu'on ne sait, pour ainsi dire, où il faut adorer, ni à qui s'adresser pour marcher sûrement et connaître ce que Dieu demande de nous? Vous n'en êtes pas encore là ; ce doute est trop pieux et trop élevé pour vous. Laissez là des dissensions qui vous sont inutiles, et renoncez à des désordres, qui non-seulement n'ont pour eux aucun suffrage, mais que vous ne pouvez plus vous justifier à vous-même. En un mot, soyez adorateur en esprit et en vérité, comme le dit aujourd'hui Jésus-Christ à la femme de Samarie ; alors toutes les contentions humaines vous deviendront indifférentes; vous trouverez Dieu partout, parce que vous ne chercherez que Dieu partout. La variété des décisions vous fera seulement déplorer la triste destinée de la vérité, toujours exposée ici-bas à la contradiction ; c'est-à-dire ou à la sévérité indiscrète, ou à l'indulgence excessive des hommes : vous en gémirez devant le Seigneur; vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité à la terre; qu'il répande un esprit de paix et de sagesse * sur ceux à qui la foi, l'instruclion et la doctrine sont confiées ; qu'il pacifie, qu'il réunisse, qu'il protège son Eglise; qu'il lui suscite des pasteurs fidèles pour la gouverner; des docteurs éclairés pour l'instruire; des prêtres saints et zélés pour l'édifier; des princes religieux pour la défendre *. Que dis-je? qu'il prolonge les jours du
* V Esprit de paix et de sagesse , voilà ce que Massillon cherchait, goûtait, demandait, et durant son ministère apostohque, et pendant son épiscopat. Aussi les feuilles jansénistes Tappelaient-elles ironiquement le pacifique prélat. Toutes ses lettres sont en effet remplies de ces vœux de pacification et d'union de l'Eglise, alors si agitée et si divisée.
* Qu'il suscite à son Eglise des pasteurs savants pour l'éclairer, des princes religieux pour la défendre (1703). En présence de
prince glorieux *, qui en bannit les scandales, qui en calme les dissensions, qui les prévient même par sa prudence, qui en répare les ruines, qui en soutient la gloire et la majesté, qui en fait la gloire lui-même ; et qu'il donne à nos neveux des rois qui l'imitent, puisqu'ils ne seront pas assez heureux pour en avoir qui lui ressemblent.
Voilà les dispositions que la raison et la religion demanderaient de vous. Mais sur l'affaire du salut, on ne se pique pas de prudence ; on ne sait ce qu'on adore, comme le reproche Jésus-Christ à la femme de Samarie : Vos adoratis quodnescitis ^ ; on veut retenir le fond de la religion de ses pères comme les Samaritains; on veut y mêler comme eux des usages profanes et favorables aux passions. On sent bien que la conscience ne ratifie pas ce mélange, et qu'on n'est pas d'accord avec soi-même ; mais, pour se calmer, on suppose que nous-mêmes ne le sommes pas entre nous; on se fait de nos dissensions prétendues une raison insensée de paix et de sécurité; on est bien aise que la vérité soit contestée, embrouillée, obscurcie, pour pouvoir se persuader presque qu'elle n'est plus; et nous sommes contents de nousmêmes, quand nous avons pu ajouter à nos crimes le malheur d'y être plus tranquilles.
Telle était la disposition de la femme de Samarie. Ne pouvant plus se défendre, ni contre les instances du Sauveur, ni contre les remords de sa propre conscience ; fritppée de ses égarements passés, attirée par les consolations qu'on lui promet dans des mœurs nouvelles, elle voudrait encore renvoyer sa conversion à un temps plus favorable : Quand le Messie sera venu ', répond-elle à Jésus-Christ, il nous annoncera toute chose. Voilà tout le fruit qu'elle
Bossuet , ce vœu doit surprendre , puisqu'il n'est pas , comme pour Louis XIV, amendé par l'éloge. Ce sera seulement quand Bossuet aura terminé sa grande vie que Massillon le louera. Il faut citer ici ce portrait de Bossuet ; l'histoire l'a contirmé.
L'autre (Bossuet), d'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre ; l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles ; un évèque au milieu de la cour; l'homme de tous les talents et de toutes les sciences ; le docteur de toutes les églises ; la terreur de toutes les sectes ; le Père du dix-septième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps pour avoir été la lumière des coni iles , l'âme des Pères assemblés , dicté des canons, et présidé à Nicée et à Ephèse. — Oraison funèbre du Dauphin, par Massillon.
1 Louis XIV.
* Jean, IV, 22.
» Cum ergo venerit ille , nobis annuntiabit omnia. Jean, Vf, 25.
GRAND-CARÊME
paratt tirer des paroles de Jésus-Christ; un \ain projet d'un changement à venir ; un espoir frivole qu'un temps enfin viendra où elle renoncera tout de bon à ses dérèglements; et c'est là que se termine d'ordinaire tout le fruit de nos instructions. Nous excitons les consciences, nous ne les changeons pas. Nous inspirons des désirs, nous ne persuadons pas los œurres. Nous entendons beaucoup de projets, nous ne voyons presque jamais de démarche*, liais le Sauveur ne permet pas à cette pécheresse de s'abuser sur un point si dangereux. C'est moi-même qui vous parle, lui dit-il, n'attendez point d'autre prophète. Voici celui que le Ciel vous envoie, pour vous retirer de vos voies égarées. Ne renvoyez pas à un autre temps ; si je sors des frontières de Samarie ; si vous laissez perdre ce moment heureux ; si je m'éloigne de votre cœur, vous périssez sans ressource : Ego siim qui loquor tecum *. Et voilà ce qu'il vous dit ici en secret à vous seul, mon cher auditeur : a Voici enfin le don de Dieu, l'heure de votre salut, le moment de ma miséricorde ; n'en attendez point d'autre ; il y a si longtemps que vous différez, que vous vous trompez vous-même par des relardements et des projets inutiles de conversion; à mesure que vos années avancent, vos desseins de changement reculent et s'éloignent de vous. Vous comptiez que l'âge vous ferait revenir ; et l'âge, en cliangeant tout le reste, n'a pas changé votre cœur. Vous vous promettiez qu'une situation plus tranquille, vous laisserait plus de loisir de penser à votre salut; le loisir est venu, et la volonté de me servir est à venir encore; Aous vous disiez à vous-mêuje que certains engagements rompus, que certaines bienséances finies, vous mettriez, tout de bon, ordre à votre conscience ; ces engagements ne sont plus; ces bienséances ont fini, et vos passions sont encore li's mômes. Ah ! jusques à quand serez-vous le jouet de vos vaines espérances? Ne rendez pas inutile ma grâce, qui aujourd'hui vous trouble et vous rappelle. N'est-ce pas déjà une faveur Lien signalée que je vienne vous chercher jusque dans une terre infidèle ; que je vienne vous inspirer des désirs de conversion jusque dans le palais des rois, dans le centre des plai-
* Semblable à csg femmes mondaines, etc. (Voir page 107, 2* colonne, note 2.)
• Jean, iv, 20.
sirs et des passions humaines '? Si vous connaissiez le don de Dieu ; si vous faisiez attention que dans le temps même que des ténèbres profondes sont répandues sur tout ce qui vous environne, et que mon nom est à peine connu de ceux avec qui vous vivez, vous seule êtes recherchée, éclairée, touchée; ah! loin de différer encore, vous regarderiez ce moment comme le moment décisif de votre éternité ; c'est-à-dire ou le comble de mes miséricordes éternelles sur votre âme, ou le terme fatal de ma bonté et de ma patience * ».
Grand Dieu! dissipez donc, comme la poussière, les vains obstacles que j'oppose encore à votre grâce. Soutenez mes forces chancelantes et mes résolutions tant de fois infidèles; ne permettez plus que ma faiblesse triomphe de votre puissance. Ne combattez plus avec moi que pour vaincre; et reprenez vous-même un cœur que j'ai bien pu vous ravir tout seul, mais que je ne saurais plus tout seul vous rendre; afin que, redevenu la conquête de votre grâce, je puisse bénir mon hbérateur dans tous les siècles *. Ainsi soit-il.
* Massillon, en présence même de Louis XIV, parle plusieurs fois de la cour dans les termes les plus hardis et les plus sévères.
* Mais le Sauveur, plein de miséricorde pour elle, ne lui permet pas de s'abuser plus longtemps. C'est moi-même qui vous parle, qui suis ce Messie que vous attendez. Le moment de votre salut dépend de moi-niêine ; il n'eu viendra point d'autre dont vous puisï^iez espérer b prâce de votre conversion. Je m'en vais ; vous me chercherez dans les sentiers de Samarie, et vous ne me trouverez plus ; si vous me lassez partir sans proliterde ma çr4ce, votre perle est assurée Voici le dernier moyen dont je me servirai pour opérer l'ouvrage de votre saluL Si vous connaissiez le bien que je vous veux procurer, vous vous baieriez d'en profiler. C'est une faveur signalée que je veuille bien nie résoudre à vous venir clierclier jusqu'en Samarie, au milieu d'un monde qui ne me connaît pas, et que je ne veux pas connaître , pour vous sauver ; pendant que je laisse péiir tant de brebis dans Israël, je viens ici pour vous solliciter, vous appeler, vous loucher, vous convertir. Si je vous ouvrais les abîmes, vous y verriez des Césars, des Alexandres, des princes du sang, des nations, des peuples entiers autrefois mes enneinii comme vous, livrés à la fiiieur de ma justice. Et vous que j'ai choisie pour me (iiorilier dans tous les siècles des siècles, non seulement vous ne vous défondriez plus de vous convertir et de vous ranger de mon parti ; mais vous voudriez avoir cent bouches pour me rendie grâres.
* Grand Dieu ! dissipez donc par voire présence tous ces obstacles que j'oppose chaque jour à votre giâce. Soutenez mes forces chancelâmes ; ne permettez pas que ma fdiblesse triomphe encore de votre puissance; laites que mon cœur rebelle cède à votre miséricorde Ne combattez pirs avec moi que pour vaincre ; ne me touchez plus que pour me convertir, ne me troublez plus que pour m'attirer k vous, aAo que j'habitd DO Jour vos tabernacles éternels.