‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 30 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On ne met guère en question, dans le monde, si la loi de Dieu nous fait un [)réceple de l'aumône. L'Evangile est si précis sur ce devoir; l'espril et le fond de la religion y conduisent si naturellement; la seule idée que nous avons de la Providence dans la dis[)ensation des choses temporelles , laisse si peu de lieu sur ce point à l'opinion et au doute, que, quoique plusieurs ignorent toute l'étendue de celte obligation , il n'est personne néanmoins qui ne convienne du fund et delà règle.

Qui l'ignore, en effet, que le Seigneur, dont la providence a réglé toutes choses avec un ordre si admirable, et préparé leur nourriture même aux animaux , n'aurait pas voulu laisser des hommes créés à son image , en proie à la faim et à l'indigence, tandis qu'il répandrait, à pleines mains , sur un petit nombre d'heureux , la rosée du ciel et la graisse de la terre ; s'il n'avait prétendu que l'abondance des uns suppléât à la nécessité des autres?

Qui l'ignore, que tous les biens apparle-

1 Consoleront, Sacy seul.

misère et de l'indigence, la miséricorde que Jésus-Christ exerce sur un peuple affamé vous consolera, et si vous êtes comblé de biens et de richesses, l'exemple de cette même charité de Jésus-Christ doit vous animer à soulager vos lièies de vos biens. Vous allez donc voir d'abord les prétextes dont se servent les riches pour se dis|;enser de la miséiicorde envers leurs frères, confondus. Je vous montrerai ensuite quelles doivent être les règles que vous devez suivre dans votre charité. C'est-à-dire que dans la première partie de mon homélie

naient originairement à tous les hommes en commun ; que la simple nature ne connaissait, ni de propriété, ni de partage ; et qu'elle laissait d'abord chacun de nous en possession de tout l'univers ; mais que pour mettre des bornes à la cupidité, et éviter les dissensions et les troubles , le commun consentement des peuples établit que les plus sages, les plus miséricordieux , les plus intègres , seraient aussi les plus opulents ; qu'outre la portion du bien que la nature leur destinait, ils se chargeraient encore de celle des plus faibles, pour en être les dépositaires , et la défendre contre les usurpations et les violences; de sorte qu'ils furent établis par la nature même, comme les tuteurs des malheureux; et que ce qu'ils eurent de trop, ne fut plus que l'héritage de leurs frères, confié à leurs soins et à leur équité ?

Qui l'ignore enfin, que les liens de la religion ont encore resserré ces premiers nœuds que la nature avait formés parmi les hommes, que la grâce de Jésus-Christ , qui enfanta les premiers fidèles, non-seulement n'enfitqu'un cœur et qu'une âme, mais encore qu'une famille, d'où toute propriété fut bannie, et que l'Evangile , nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes, ne nous [)ermet plus, ou d'ignorer leurs besoins, ou d'être insensibles à leurs peines?

. Mais il en est du devoir de l'aumône, comme de tous les autres devoirs de la loi : en général, en idée on n'ose en contredire Tobligation. La circonstance de Vaccomijlir est-elle arrivée? on ne manque jamais de prétexte, ou pour s'en dispenser tout à fait, ou pour ne s'en acquitter qu'à demi. Or, il semble que l'Esprit de Dieu a voulu nous marquer tous ces prétextes dans les réponses que font les disciples à Jésus-Christ , pour s'excuser de secourir cette multitude affamée qui l'avait suivi au désert.

En premier lieu, ils le font souvenir qu'à peine ont-ils de quoi fournir à leurs propres besoins, et qu'il ne leur reste que cinq pains

sur cet Evangile, j'établirai le devoir indispensable de l'aumône contre les vaines excuses de la cupidité ; et dans la seconde je prescrirai les règles qu'il faut suivre pour l'accomplir contre les uefauts et les abus qui la rendent inutile et souvent criminelle : c'est là l'instruction que j'ai cru la plus naturelle au sens de l'iivangile, et la plus importante en ces jours saints, pour vous faciliter les moyens de salut. Implorons les lumières dont nous avons besoin par l'entremise de Marie à qui nous dirons : Ave, Maria.

4ftf

GRAND -CARÊME

d'orge, et deux poissons : Est puer tmus hic, qui habct quinque panes hordeaceos et duos pisces^ ; et voilà le premier prétexte que la cupidité oppose an devoir de la miséricorde. A peine a-t-on le nécessaire ; on a un nom et an rang à soutenir dans le monde, des enfants à établir, des créanciers à satisfaire, des fonds à dégager, des charges publiques à supporter, mille frais de pure bienséance auxquels il faut fournir : or, qu'est-ce qu'un revenu qui n'est pas infini, pour des dépenses de tant de sortes? Sed hœc quid [sunt ) inter tantos * ? Ainsi parle tous les jours le monde , et le inonde le plus brillant et le pins somptueux.

Or, mes Frères , je sais que les bornes du nécessaire ne sont pas les mômes pour tous les états; qu'elles augmentent à proportion du rang et de la naissance ; qu'une étoile , comme parle l'apôtre , doit difïérer en clarté d'une autre étoile ; que même, dès les siècles apostoliques, on voyait dans l'assemblée des fidèles des hommes revêtus d'une robe de distinction, et portant au doigt un anneau d'or , tandis que les autres, d'une condition plus obscure, se contentaient de simples \êtements pour couvrir leur nudité ; qu'ainsi la religion ne confond pas les états ; et que si elle défend à ceux qui habitent les palais des rois, la mollesse des mœurs et le faste indécent des vêtements, elle ne leur ordonne pas aussi la pauvreté et la simplicité de ceux qui vivent au fond des champs, et de la plus obscure populace : je le sais '.

Mais, mes Frères, c'est une vérité incontestable, que ce qu'il y a de superllu dans vos biens ne vous ap[)artient pas ; que c'est la portion des pauvres ; et que vous ne devez compter à vous de vos revenus , que ce qui est nécessaire pour soutenir l'état où la Provi-

* Jean, TI, 9.

« liid.

* Je sais que les bornes ne sont pas les mêmes pour tout le monde ; que les dépens* s sont plus ^'randcs pour les uns que pour les autres, qu'ils les doivent autimeiiier à meâure, que le rang, U-s dignités, les emplois, les élèvent à un plus haut dcgiéde grandeur; qu'une étoile, comme dit l'apùlre, doit diN férer d'une autre étoile ; et qu'un voyait, au rapport de saint Jacques, dans les grandes asseuililées, des hommistevètusd'un habit de pourpre et ornés d'un anneau d'or au doigt, tandis que d'autres n'étaient couverts que de vils et soMides vêtements ; qu'ainsi la religion ne défend point les indri|ues de distinction que la dillérence des conditions autorise, et que, si elle défend aux grands et aux riches les parures, le luxe, et tant d'ornements de vanité, elle n'exige point qu'ils se revêtent des haillons des pauvres, et que, dans les palais des rois, OD porte les austérités des cloîtres.

dence vous a fait naître. Je vous demande donc, est-ce l'Evangile ou la cupidité, qui doit régler ce nécessaire? Oseriez-vous prétendre que toutes les vanités dont l'usage vous fait une loi , vous fussent comptées devant Dieu comme des dépenses inséparables de votre condition? prétendre que tout ce qui vous flatte, vous accommode, nourrit votre orgueil, satisfait vos caprices, corrompt votre cœur, vous soit pour cela nécessaire? prétendre que tout ce que vous sacrifiez à la fortune d'un enfant pour l'élever plus haut que ses ancêtres ; tout ce que vous risquez à un jeu excessif; que ce luxe, ou qui ne convient pas à votre naissance, ou qui en est un abus, soient des droits incontestables qui doivent être pris sur vos biens avant ceux de la charité ? prétendre enfin que, parce qu'un père obscur et échappé de la foule vous aura laissé héritier de ses trésors, et peut-être aussi de ses injustices, il vous sera permis d'oublier votre peuple et la maison de votre père , vous mettre à côté des plus grands noms , et soutenir le môme éclat, parce que vous pouvez fournir à la même dépense'?

Si cela est ainsi, mes Frères ; si vous ne comptez pour supeiflu que ce qui peut échapper à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices, vous n'avez donc qu'à être voluptueux, capricieux, dissolus, prodigues, pour être dispensés du devoir de l'aumône. Plus vous aurez de passions à satisfaire, plus l'obligation d'être charitable diminuera; et vos excès que le Seigneur vous ordonnait d'expier par la miséricorde, seront eux-mêmes le privilège qui vous en décharge. Il faut donc qu'il y ait ici une règle à observer, et des bornes à se pres-

* Mais je Yons demande : est-ce l'Evangile ou la cnpidité qui doit nietire des bornes aux distinctions et aux dépenses des chrétiens? Oseriez-vous prétendre que tout le revenu dont un usage insensé vous fait épuiser le fonds, soit un privilège inséparable de votre condition ; que tout ce qui vous accommode vous soit légiliniemeut dû ; que tout ce qui sert à entretenir votre mollesse, à flatter votre orguiil, à nourrir vos plaisirs, à corrompre votre tœur, vous soil nécessaire ? Vous prétendez que tout ce que vous destinez à l'établissement d'un enfant pour rélever plus haut que les autres, que tout ce que vous employez à votre ambiiiou inonstiueuse, que tout ce que vous consumez à votre jeu, qui çort des intérêts communs de votre famille, doit vous étie compté pour un honnêle néiess^ire? Voui piéiendez que, sous prétexte que vous êtes sorti d'un père éi'liaiipé de la foule, que p.irce que vous êtes héritier de ses travaux et peut-être de ses injustices, il vous sera permis d'oublier la simplicité de vos ancêtres, de marcher de pair avec les plus nobles et les plus grands, et de soutenir avec orgueil le même éclat, parce que vous pouvez fournir aux mêmes dépenses ?

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

crire, différentes de celles de la cupidité ; et la voici, la règle de la foi. Tout ce qui ne tend qu'à nourrir la \ie des sens, qu'à flatter les passions, qu'à autoriser les pompes et les abus du monde; tout cela est superflu pour un chrétien; c'est ce qu'il faut retrancher et mettre à part : voilà le fonds et l'héritage des pauvres; vous n'en êtes que le dépositaire, et ne pouvez y toucher sans usurpation et sans injustice'. L'Evangile, mes Frères, réduit à Iteu le nécessaire du chrétien, quelque élevé qu'il soit dans le monde ; la religion retranche bien des dépenses ; et si nous vivions tous selon les règles de la foi, nos besoins, qui ne seraient plus multipliés par nos passions, seraient moindres; nous trouverions la plus grande partie de nos biens inutile ; et, comme dans le premier âge de la foi, l'Eglise ne verrait point d'indigent parmi les fidèles*. Nos dépenses augmentent tous les jours, parce que tous les jours nos passions se nml*iplient; l'opulence de nos pères n'est plus qu'un état pauvre et malaisé pour nous; et nos grands biens ne peuvent plus suffire, parce que rien ne suffit à qui ne se refuse rien.

Et pour donner à cette vérité toute l'étendue que le demande le sujet que nous traitons ; je vous demande en second lieu, mes Frères, l'élévation et l'abondance où vous êtes nés, vous dispensent-elles de la simplicité, de la frugalité, de la modestie, de la violence évangélique ? Pour être nés grands, vous n'en êtes pas moins chrétiens. En vain, comme ces Israélites dans le désert, avez-vous amassé plus de manne que vos frères ; vous n'en pouvez garder pour votre usage, que la mesure prescrite par la loi : Qui muliùm, non abundavit^. Hors de là, Jésus-Christ n'aurait défendu le

1 Tout ce qui ne tend qu'à flatter la vie des sens , qu'à entretenir l'orgueil , qu'à inspirer la mol'esse , qu'à favoriser les maximes du siècle, qu'a nourrir la volupté, c'est justement ce qu'il faut retranclier ; et voilà le patrimoine des pauvres, voilà le hien qui vous a été donné pour eux , dont vous n'êtes plus los uiaîlres, mais seulement les économes et les dépositaires ; et vous ne sauriez sans injustice le leur refuser, pour l'employer à d'autres usages.

* Jésus-Ctirist dit : Voun avez toujours des pauvres aiec vous, semper pauperes habeiis vofnscum. Et MassiUon, dans les éditions imprimées sous Louis XIV, disait simplement, en s'adressant aux grands du monde : « Si nous vivions tous se'on

les règles de la foi le bien des pauvres (serait) beaucoup

plus étendu, et l'Eiilise ne verrait pas tant d'indigents parmi ies fidèles qu'elle renferme ». Ce qui est dit de plus dans les éditions posthumes semble un peu porter la marque du xviue siècle.

MI Cor., VIII, lo.

faste, les pompes, les plaisirs, qu'aux pauvres et aux malheureux; eux à qui l'infortune de leur condition rend cette défense fort inutile. Or, cette vérité capitale sup[)Osée, si, selon la règle de la foi , il ne vous est pas permis de faire servir vos richesses à la félicité de vos sens ; si le riche est obligé de porter sa croix, de ne chercher pas sa consolation en ce monde, et de se renoncer sans cesse soi-même comme le pauvre ; quel a pu être le dessein de la Providence, en répandant sur vous les biens de la terre ; et quel avantage peut-il vous en revenir à vous-mêmes? Serait-ce de fournir à vos passions désordonnées ? mais vous n'êtes plus redevables à la chair, pour vivre selon la chaire Serait-ce de soutenir l'orgueil du rang et de la naissance? mais tout ce que vous donnez à la vanité, vous le retranchez de la charité. Serait-ce de thésauriser pour vos neveux? mais votre trésor ne doit être que dans le ciel. Serait-ce de passer la vie plus agréablement? mais si vous ne pleurez, si vous ne souffrez, si vous ne combattez, vous êtes perdus. Serait-ce de vous attacher |)lus à la terre ? mais le chrétien n'est pas de ce monde, il est citoyen du siècle à venir. Serait-ce d'agrandir vos possessions et vos héritages ? mais vous n'agrandiriez jamais que le gain de votre exil ; et le gain du monde entier vous serait inutile, si vous veniez à perdre votre âme. Serait-ce de charger vos tables de mets plus exquis ? mais vous savez que l'Evangile n'interdit pas moins la vie sensuelle et voluptueuse au riche qu'à l'indigent. Repassez sur tous les avantages que vous pouvez retirer selon le monde de votre prospérité, ils vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu «.

1 Pour vivre selon la chair, omis par le seul Sacy. C'est cependant l'expression même de l'apôtre : Debitores sumus non curni, ut secundum carnem vivamus. Cor. viii, 12.

2 Or, si le riche est obligé comme le pauvre de porter sa croix tous les jours, de quitter ses biens, de se renoncer soimême, de mortitier sa cliair, de ne point chercher ses consolations en ce monde, et de ne point jouir de son abondance, quel aurait pu être le dessein de la Providence, en lui mettant entre les mains tant de biens ; et quel avantage peut-il vous en revenir à vous-mêmes? Serait-ce pour fomenter des passions désordonnées ? mais le Seigneur ne vous dit-il pas que vous n'êtes ni de cliair, ni pour la chair. Serait-ce pour soutenir l'éclat de la naissance et du rang ? mais ne vous dit-il pas que votre vie doit être cachée en Dieu avec Jésus-Christ? Serait-ce pour amasser de grands héritages, de riches successions pour vos enfants ? mais Jésus-Christ ne vous dit -il pas que vous ne devez travailler sur la terre que pour le ciel ? Serait-ce pour fournir à votre sensualité et à vos plaisirs ? mais si vous ne pleurez, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. Serait-ce pour vivre dans l'indolence et dans une

GRAND-CAUÉME.

Ce n'a donc pas été soh dessein de vous les ménager, en vous faisant naître dans l'abondance ; ce n't^st donc pas pour vous, que vous êtes nés grands. Ce n'est pas pour vous, comme le disait autrefois Wardochée à la pieuse Eslher, que le Seigneur vous a élevée à ce point de grandeur et de prospérité qui vous environne; c'est pour son peuple aftligé; c'est pour être la protectrice des infortunés : Et guis novit utrùm ad regnum veneiis^ ut in tali tempore parareris^ ? Si vous ne ré[)ondez pas à ce dessein de Dieu sur vous, continuait ce sage Juif, il se servira de quelque autre qui lui sera plus liJèle ; il lui transportera cette couronne qui vous était destinée ; il saura bien pourvoir par quelque autre voie à l'aifliction de son peuple; car il ne permet pas que les siens périssent; mais vous et la maison de votre père, périrez : Per aliam occasionem liberabuntur Judœi ; et tu, et domus patris tui peî'ibiiis*. Vous n'êtes donc, dans les desseins de Dieu, que les ministres de sa providence envers les créatures qui souffrent; vos grands biens ne sont donc que des dépôts sacrés que sa bonté a mis entre vos mains, pour y être plus à couvert de l'usurpation et de la violence, et conservés plus sûrement à la veuve et à Torplielin ; votre abondance dans l'ordre de sa sagesse n'est donc destinée qu'à suppléer à leur nécessité ; votre autorité, qu'à les protéger ; vos dignités, qu a \enger leurs intérêts ; votre rang, qu'à les consoler par vos offices ; tout ce que vous êtes, vous ne Tètes que pour eux. Votre élévation ne serait plus l'ouvrage de Dieu, et il vous aurait maudit en répandant sur vous les biens de la terre, s'il vous les avait donnés pour un autre usage*.

liche oisiveté T mais si tous ne combattez, si tous ne Taillez pour résister à l'ennemi du salut qui vous tente, vous êtes perdus. Serait-ce pour orner plus superbement vos palais, charger vos tables de mets plus délicieux et de viandes plus eiquises, augmenter voire luxe et votre maguificeuce ? mais vous savez que tout cela a été condamné dans le riche infortuné. Serait-ce pour agrandir vos possessions, vos hériiagps? mais vous devez savoir que quelques acquisitions que vous fasfci^z, vous vivez dans une terre d'exil, d'où vous sortirez bien- Iftf, et que la conquête du monde entier vous serait inutile, si TOUS veniez à perdre votre âme. Repassez sur tous les avantages qui peuvent vous revenir de votre abondance et de vos richesses, ils vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu.

« Ksthcr, IV, 14. — î l/jid. V. Racine, Eslhf>r, Acte 1, scène .3.

• Ce n'a donc pas été le dessein de la divine Providence, de TOUS donner de quoi fournir à vos passions, en vous faisant uailie dans l'abondance et dans la grandeur ; et ce n'est pas pour vous que vous élcs nés opulents, grands, riche> ; mais pour les pauvres Ce n'esi pas pour vous, disait le sa^e Mardociiée à la pieuse EsUier, que le Seigneur vous a élevée à ce

Ab ! ne nous alléguez donc plus, pour excuser votre dureté envers vos frères, des besoins que la loi de Dieu condamne; justiûez plutôt sa providence envers les créatures qui souffrent; faites-leur connaître, en rentrant dans son ordre, qu'il y a un Dieu pour elles comme pour vous ; et bénir les conseils adorables de sa sagesse dans la dispensation des cboses d'ici-bas, qui leur a ménagé dans votre abondance des ressources si consolantes.

Mais, d'ailleurs, mes Frères, que peuvent retranclicr à ces besoins que vous nous alléguez tant, les largesses moditjues qu'on vous demande? Le Seigneur n'exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages, quoiqu'ils lui appartiennent tout entiers, et qu'il ait droit de vous en dépouiller : il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, qui vous disiingueiil dans votre peuple, et dont la pieté de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples; il ne vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l'Evangile, de renoncer à tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre; il ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers iidèles, de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs; il ne vous frappe pas d'anathème, comme il frappa Ananie et Saphire, pour avoir osé seulement retenir une portion d'un bien qu'ils avaient reçu de leurs pères, vous qui ne devez peut-

point de grandeur qui vous environne ; c'est pour vos frères, et pour être la libératrice de son peuple et la protectrice des Juifs affligés. Si vous ne répondez, ajuutait-il, au dessein du Sfipnenr qui vous a fait tant de faveurs, si selon cet accès favorable que vous avez auprès du roi, vous ne travaillez au salut de vos fières, couiuie le Seigneur le désire, il vous ôteia cfs honneurs et ces biens qu'il vous a donnés, et les fera passer entre les mains d'un antre, il transportera à un autre cette couronne qui vous était destinée. Car il ne permet pas que les siens périssent; mai» vous et la maison de votre pèie périrez Vous n'êtes donc riciies, grands de la terre, dans les di'8?eins de Dieu, que pour être les ministres de sa Providence envers ses meuibres qui géuii.-.seut et qui souffrent. Vous n'êtes dus Joseph placés sur les trésors de ri'.py|pteque pour soulager l'indipence des peuples, fournir de quoi apaiser la famine, et subvenir aux besoins de vos fières ; vos grands biens ne sont que des dépôts sacrés que la Providence met entre vos mains, pour les niellrc à couvert de leur m.sèrc, et conserver plus sûrement à la veuve et à l'orphelin une abondance que vous leur devez fournir. Votre rang ne vous est donné dans l'ordre de la sagesse divine, que pour empêcher qu'on n'opprime vos frères ; votre autorité, que p ur prendre leurs inlércts, et venger leurs offenses ; vos emplois, que pour les consoler pir vos bons offices dans l'adversité ; enfin, tout ce que vous êtes, vous ce l'èlts que pour eux. Si, dans les jilaces que vous occupez, vous n'a vez|'asces vues et ces motifs, votre élévation n'e>t plus l'on vraL'e de Dieu; et vous serez réprouvés comme des onvriois d'iniipijié, •i vous ue faitttà au autre usage des bieus qu'il vous a coul.és.

QUAîiUKME DIMANCHE : SUR l/AUMONE.

im

être qu'aux malheurs publics et à des gains odieux ou suspects l'accroissement de votre fortune; il consent que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le Prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres ; il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu'il laisse dans l'indigence; il veut que, tandis que vous portez sur l'indécence et le faste de vos parures la nourriture d'un peuple entier de malheureux, vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n'ont pas où reposer leur tête ; il veut que de ces tables voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité et aux profusions d'une délicatesse insensée, vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère ; il veut que, tandis qu'on verra sur les murs de vos palais des peintures d'un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de votre Dieu ; il veut enfin que, tandis que vous n'épargnerez rien pour satisfaire la fureur d'un jeu outré ', et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre déi)ense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune, et l'embarras de vos affaires, quand il s'agira de consoler raffliclion d'un chrétien. Il le veut; et n'a-t-il pas raison de le vouloir? Quoi ! vous seriez riche pour le mal, et pauvre pour le bien ; vos revenus suffiraient pour vous perdre, et ils ne suffiraient pas pour vous sauver, et pour acheter le ciel ? Et, parce que vous outrez l'amour de vous-même, il vous serait permis d'être barbare envers vos frères ' ?

1 Bourdaloue a présenté, dansison sermon sur les Divertissements du Monde, une peinture éloquente des fureurs du jeu. Et, pour ne pas parler ici du jow-ur de Reiinard, paru en 1696, La Bruyère décrit « le jeu effroyable, continuel , sans retenue, sans borne, où l'on expose sur une carte ou à la fortune du dé la fortune de sa femme et de ses enfants ». Mémoires, sermons, lettres, traités de morale, tout s'accorde, au xvii^ siècle, à nous montrer les ravages que causait une passion insensée pour le jeu.

2 Ne nous alléguez donc plus tous les besoins de votre état et de votre condition, que la profusion du siècle autorise, et que la loi de Dieu condamne , jnstiliez plutôt la divine Providence envers ceux ([ui souffrent, qui, en vous faisHul richfs, vous a chargés du soin de les secourir; faites-leur connaître, à ces âmes indigentes, qu'il y a un Dieu littéral pour elles comme pour vous, et portez-les à le liénir et à le glonlier de leur avoir donné en vous des ressources si consolantes.

En etl'et, que peuvent retrancher à vos plaisirs, à votre mollesse, à votre magnificence, les largesses modiques qu'on exige de votre charité '? Le Seigneur, dans l'obligation qu'il vous fait

Mais, mes Fières, d'où vient cfiit: c'est ici la seule circonstance, où vous diminuez vousmêmes l'opinion qu'on a de vos richesses? Partout ailleurs, vous voulez qu'on vous croie puissants ; vous vous donnez pour tels ; vous cachez môme quelquefois sous des dehors encore brillants des affaires déjà ruinées, pour soutenir cette vaine réputation d'opulence. Cette vanité ne vous abandonne donc que lorsqu'on vous fait souvenir du devoir de la miséricorde : alors, peu contents d'avouer la médiocrité de votre fortune, vous l'exagérez ; et la dureté l'emporte dans votre cœur non-seulement sur la vérité, mais encore sur la vanité. Ahl le Seigneur reprochait autrefois à un évêque dans l'Apocalypse : Vous dites : Je suis riche^ je suis comblé de biens ; et vous ne savez pas que vous êtes pauvre, nu et misérable à mesyeux^. Mais il devrait aujourd'hui changer ce reproche à votre égard et vous dire : « Oh 1 vous vous plaignez que vous êtes pauvre et dépourvu de tout ; et vous ne voulez pas voir que vous êtes riche, comblé de biens, et que dans un temps où presque tous ceux qui vous environnent souffrent, vous seul ne manquez de rien à mes yeux ».

Et c'est ici le second prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône ; la misère générale.

de l'aumône, n'exige pas une portion de vos fonds, de vos héritages, de vos possessions, quoiqu'il eût droit de le faire; il vous laisse toujours les tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, de ces grandis biens dont la piété de vos pères enrichissuit anirefois nos temples ; il ne vou^ demande pas de tout quitter, de renoncer à tout ce que vous possédez, et de vendre tout pour en donner l'argent aux pauvres, comme à ce jeu::e homme de l'Evangile ; il ne demande pas de vous que vous ne possédiez rien en propre, ni que vos biens soient communs, comme au temps des premiers tidèles ; il ne vous frappe point d'analhême comme auaefois Ananie et sa femme, pour avoir osé se réserver une partie de l'argent de leur champ qu'ils avaient vendu pour assister les pauvres ; il permet que vous transmettiez à vos descendants les possessions de vos ancêtres ; il veut seulement que de tous ces biens vous en consacriez une légère partie au soulagement des pauvres, de ces infortunés qui souffrent la faim ; il veut que, pendant que vous portez sur vos tètes, sur vos parures, sur vos riches vêtements, la nourriture d'un peuple entier, vous donniez au moins quelque chose pour couvrir et loger les pauvres malheureux qui sont nus et qui n'ont point où reposer leur tête ; il veut que, tandis que vous donnez tout à une sensualité, à un luxe auquel les plus excessifs revenus peuvent à peine suffire, vous aidiez à tirer les misérables du précipice où les jette l'horreur de leur indigence et de leur misère; il veut que, tandis que vous dépensez le plus clair de vos biens à un jeu où vous trouvez vous-même votre perte et la ruine de vos enfants, vous ne veniez point nous alléguer le mauvais état de vos affaires, la médiocrité de vos revenus, le malheur du temps, l'inconstance de la foi lune.

> Dicis : quod dives sura, et locupletatus, et nuUius indigeo ; et nescis quia tu es miser, et miserabilis, et pauper, et cœcus, et nudus. A'poc.f m, n.

GRAND-CARÊME

Aussi les disciples répondent en second lieu au Sauveur, pour s'excuser de secourir celle multitude affamée, que le lieu est désert et stérile, que l'heure est déjà passée, et qu'il faut renvoyer le peuple, afin qu'il aille dans les bourgs et dans les maisons voisines acheter de quoi se nourrir : Desertiis est locus hic, et jam hora prœleriit^. Nouveau prétexte dont on se sert pour se dispenser de la miséricorde : le malheur des temps, la stérilité et le dérangement des saisons.

Mais, premiciement, Jésus-Chrîst n'aurail-il pas pu répondre aux disciples, dit saint Chrysoslome : « C'est parce que le lieu est désert et stérile, et que ce peuple ne saurait y trouver de quoi soulager sa faim, qu'il ne faut pas le renvoyer à jeun, de peur que les forces ne lui manquent en chemin ». Et voilà, mes Frères, ce que je pourrais aussi d'abord vous répondre : Les temps sont mauvais, les saisons sont fâcheuses : ah ! c'est pour cela môme que vous devez entrer dans des inquiétudes plus vives et plus tendres sur les besoins de vos frères. Si le * lieu est désert et stérile pour vous, que doitil être pour tant de malheureux? Si vous vous ressentez du malheur des temps, ceux qui n'ont pas les mêmes ressources que vous, que n'en doivent-ils pas souffrir ? Si les plaies de l'Egypte entrent jusque dans les palais des grands et de Pharaon même, quelle sera la désolation de la cabane du pauvre et du laboureur ? Si les princes d'Israël, dans Samarie affligée, ne trouvent plus de ressources dans leur aire, ni dans leur pressoir, selon rex|)rt'Ssion du Prophète, quelle sera l'extrémité dune populace obscure', réduite peut-être, comme cette mère infortunée, non à se nourrir du sang de son enfant, mais à faire de son innocence et de son âme, le prix funeste de sa nécessité *?

Mais d'ailleurs, ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, sont la

« Marc, VI , 35. — • Ce, Sacy seul.

* On a reproché à Massillon ce terme de populace. Mais l'orateur ne l'emploie pas dans un sens de mépris ; il s'en Faut. Vn peu plus bas, on verra, en eilet, que Ma>s>llon, dans l'édition de 1105, parle avec tendresse de cette populace soumise et fidèle qui observe scrupuleusement les lois saintes.

* Les temps sont mauvais, dites-vous, les saisons sont stérile», et l'on a peine à vivre ; mais si les temps sont mauvais pour vous qui possédez tant de richesses, combien doivent-ils l'être davantage pour les pauvres qui n'ont que ce qu'ils attendent de vos chantés ? Si vous vous sentez du malheur des temps, que n'en sentiront pas les pauvres, qui dans les temps 1m pltuabouàaaU ont toujours peiae à vivre?

peine de votre dureté envers les pauvres ; Dieu venge sur vos biens l'injuste usage que vous en faites, ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez, qui attirent l'indignation du ciel sur vos terres et sur vos campngnes. C'est donc dans ces calamités publi»jues qu'il f.iulvoushàterd'apaiser la colère de Dieu par l'abondance de vos largesses ; c'est alors qu'il faut plus que jamais intéresser les pauvres dans vos malheurs. Ah 1 vous vous avisez de vous adresser au ciel , d'invoquer, par des supplications générales, les saints protecteurs de cette monarchie, pour obtenir des saisons plus heureuses, la cessation des fléaux publics, le retour de la sérénité et de l'abondance. Mais ce n'est pas là seulement qu'il faut porter vos vœux et vos prières; vous ne trouverez jamais les saints sensibles à vos peines, tandis que vous ne le serez pas vous-mêmes à celles de vos fières ; vous avez sur la terre les maîtres des vents et des saisons ; adressez-vous aux pauvres : ce sont eux qui ont pour ainsi dire les clefs du ciel ; ce sont leurs vœux (jui règlent les lemps et les saisons, qui nous ramènenldesjours sereins ou funestes, qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel ; car l'abondance n'est donnée à la terre que pour leur soulagement ; et ce n'est que par rapport à eux que le ciel vous punit ou que le ciel vous favorise *.

Mais pour achever de vous confondre, vous, mes Frères, qui nous alléguez si fort le malheur des temps ; la rigueur prétendue de ces temps relranche-t-elle quelque chose à vos plaisirs? Que souffrent vos passions des misères publiques ? Si le tnalheur des temps vous oblige à vous retrancher sur vos dépenses, retranchez d'abord tout ce (|ue la religion condamne dans l'usage de vos biens ; réglez vos tables, vos parures, vos jeux, vos trains, vos édifices sur le pied de l'Evangile ; que les re-

* Il semble qu'il arrive encore de nos jours, ce qui arriva du temps d'Ëlie : le ciel à la seule prière de l'homme de Dieu refuse ses pluies à la terre qu'il habitait, dès qu'on lui refuse du secours. Ah ! le ciel qui envoie un curljeau pour nourrir son serviteur, devient d'airain aux vœux et aux prières des crauds ; cette terre est frappée d'une stérilité de plusieurs années; c'est donc dans ce temps de calamité publique qu'il faut lâcher d'apaiser le Seigneur, par rentreiinsc des pauvres. Allez dans ces lieux de ténèbres et d'horreur qui cachent plus de malheureux que de coupables; allez-y pour les obliger par vos secours et par vos aumônes à lever les mains au ciel ; ce sont leurs prières qui attirent ou suspendent les faveurs du ciel; c'est par rapport à eux que le Seigneur vous favorise ou vous punit.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

tranchements de la charité ne viennent du moins qu'après tous les autres; retranchez vos crimes, avant que de retrancher vos devoirs. C'est le dessein de Dieu, quand il frappe de stérilité les provinces et les royaumes, d'ôler aux grands et aux puissants les occasions des diFsohjtions et des excès : entrez donc dans l'ordre de sa justice et de sa sagesse ; regardezvous comme des criminels publics que le Seigneur châtie par des punitions publiques ; dites-lui, comme David, lorsqu'il vit la main de Dieu appesantie sur son peuple : « C'est sur moi, Seigneur, qui suis le seul coupable, qui ai attiré \otre indignation sur ce royaume en abusant de ma prospéiité, et en me livrant à des passions honteuses ; c'est sur moi seul que doit tomber la fureur de votre bras : Vertatur , obsecro^ manus tua contra me ^ : mais cette populace obscure et affligée ; mais ces infortunés,qui, dans une condition pénible, ne mangeaient leur pain qu'à la sueur de leur front ; eh ! qu'ont-ils fait, Seigneur, pour être exposés au glaive de votre vengeance ? Ego €wn qui peccavi ; ego inique egi : isti qui oves swït, quid fecerunt * ? »

Voila votre modèle ; faites cesser, en finissant vos désordres, la cause des malheurs publics ; offrez à Dieu, en la personne des pauvres, le retranchement de vos plaisirs et de vos

1 II Reg., XXIV, 17.

' Ibid. — Vous dites que les temps sont mauvais, que les saisons sont fâclieuses. Mais pour vous faire sentir ici toute 1 illusion de te prétexte, dites-nous, je vous prie, que retranciiez-vous de vo» pijisirs, de votre luxe, de votre sensualité? Les temps sont mauvais. Mais qu'en souffrent davantage vos passions? Si la stéri ité des saisons vous oblige à vous retrancher, commencez par ce qui flatte votre cupidité et non par ce qa'exige votre charité ; réglez votre tab!e, vos parûtes, votre train, votre équipage sur le pied de l'Evangile ; c'est le dessein de DiCu lorsqu'il frappe de stérilité les campai;nes, qu'il répand la famine sur les villes et les royaumes, d'ôter aux grands les occasions de crime et d'inhumanité. Entrez donc dans les sages desseins de sa Proviilence lorsqu'il envoie ses fléaux, regardez-vous comme des coupables qu'il veut châtier, ou comme des insensibles qu'il veut atlendrir; humiliez-vous sous sa toute puissante main; couvrez-vous de s.c et de cendres comme les plus grands rois de Juda, lorsqu'ils voyaient leur peuple affligé de quelque calamité publique; dites au Seigneur comme Ltavid, lorsqu'il vit l'ange frapper tout Israël d'afll'ction : ah! c'est moi seul, Seigneur, qui ai péché ; je me suis seul rendu coupable en abusant de ma prospérité, et en employant les trésors que vous m'avez confies, a des usages insensés ; votre peuple n'a r.en fait digne de votre courroux ; que votie main vengeresse se tourne contre moi, et contre la maison de mon Père : je vous en conjure; eyu aum qui peccavi. Mais celle populace soumise et liJèle qui observe scrupuleusement vos >ainies lois ; mais ces infortunés qui dans une coiidition obscure mangent leur pain à la sutur de leur front, ah ! qu'ont-ils lait, seigneur, pour être exposés aux fléaux terribles de votre fureur, isii qui oves sunt, quid fecerunt?

profusions, comme le seul sacrifice de justice, caftable de désarmer sa colère ; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l'abus que vous avez fait de l'abondance, portez-en aussi tout seuls, en retranchant ces abus, la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s'aporçoive des malheurs publics, ni dans l'orgueil des équi()ages, ni dans la sensualité des repas, ni dans la magnificence des édifices, ni dans la fureur du jeu et l'entêtement des plaisirs, mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres ; mais que tout au dehors, les spectacles, les assemblées profanes, les réjouissances publiques, que tout aille même train, tandis que la charité seule se refroidira ; mais que le luxe croisse même de jour en jour, et que la miséricorde seule diminue ; mais que le monde et le démon ne perdent rien au malheur des temps, tandis que Jésus-Christ tout seul en souffre dans ses membres affligés ; mais que le riche, à couvert de son opulence, ne voie que de loin les effets de la colère du ciel, tandis que le pauvre et l'innocent en deviendront la triste victime ; grand Dieu ! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux en répandant des fléaux sur la terre ; votre unique dessein serait donc d'achever d'écraser ces infortunés sur qui votre main s'élait déjà si fort appesantie , en les faisant naître dans l'indigence et dans la misère ; les puissants de l'Egypte seraient donc épargnés par l'ange exterminateur, tandis que toute votre fureur viendrait fondre sur l'Israélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de l'Agneau * ? Oui, mes Frères, les ca-

1 Voilà votre modèle, riches et grands du monde; dès qu'il arrive quelque malheur public à ces pauvres peuples, entrez dans un espr.t de pénitence et de componction ; faiies cesser vos plaisirs, vos jeux et votre luxe, afin que le Seigneur fasse cesser aussi les fléaux dont il nous frappe ; offrez pour apaiser sa colère justement irritée, offrez-lui, dis-je, le retranchement de vos plaisirs, de vos profusions et de vos foies dépenses, comme un sacrifice seul capable d'apaiser sa colère : et puisque les (léaux publics ne tombent sur la terre que pour vous et par vous, porlez-en toute la peine ; représentez tant qu'il vous plaira les malheurs des temps. Mais faites paraître les premiers que vous y prenez plus de pan que les autres, et retranchez tout ce que le malheur des temps ne vous permet pas de conserver ; que l'on ne s'aperçoive du peu de part que vous avez à ces mi, ères, ni dans la luagulbcence de vos ameublements, ni dans le luxe de vos babils, ni dans la pompe de vos équipages, ni dans la fureur du jeu, ni dans la somptuosité do vos repas. Mais que vous vous plaigniez du malheur des temps, tandis que vous 'courez toujouis avec la même ardeur aux specticles, que le luxe, les assemblées profanes des jeux et des théâtres, la magnificence des palais, les vanités, les réjouissances soient encore les mêmes pour vous ; en un mot, que tout aille le même traia dans le cours des plaisirs, que

GRAND- CARÊME

laiTiilés publiques ne sont destinées qu'à punir les riches et les puissants ; et ce sont les riches et les puissants tout seuls qui n'en souffrent rien. Au contraire, en multipliant les malheureux, elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde *.

Dernière excuse des disciples, fondée sur le grand nombre de personnes qui ont suivi le Sauveur au désert : «Ce peuple est en si grand nombre, disent-ils, que quand nousachèterions pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas.» Dernier prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône ; la multitude des pauvres. Oui, mes Frères, ce qui devrait ranimer la charité, l'éteint ; la multitude des malheureux vous endurcit à leurs misères. Plus le devoir augmente, plus vous vous en croyez dégagés; et vous devenez cruels, pour avoir trop d'occasions d'être charitables.

Mais, en premier lieu, d'où vient, je vous prie , cette multitude de pauvres dont vous vous plaignez? Je sais que le malheur des temps peut en augmenter le nombre; mais les guerres, les maladies populaires, les dérèglements des saisons que nous éprouvons, ont été de tous les siècles. Les calamités que nous voyons ne sont pas nouvelles ; nos pères les ont vues, et ils en ont vu même de plus tristes ; des dissensions civiles, le père armé contre l'enfant, le frère contre le frère ; les campagnes ravagées par leurs propres habitants; le

cbacuo se règle loujonrs sar les désirs insatiables de sa cnpiùHé, tandis que Jésus-Christ seul est meiirisé et ses mcmbics abandonnés, que le riche ne res-enle que les effets favorables de la miséricorde du Seigneur, tandis que le misérable qui géoait sous le poids de la colère divine qui l'accible, en devient la triste et malheureuje victime, c'est la plus grande de toutes les injustices. Grand Dieu ! vous ne voudripz faire que des malheureux, en épargnïDt les plus coupables pour ne punir que les plus affligés ! Votre dessein, en envoyant des cala uités à voire peuple, serait donc d'a(h.;ver d'écraser ceux que vous ave» fait naître les plus pauvres, el par con'^éqiient les plus conformes à l'image de votre Fils? Les paUis de Pharaon et des plus grands a'Egypte seraient donc épargnés par l'ange exterminaleur, tandis que vous déchar;'ez votre colère sur les Israélites affligés? Les calamités oe tomberaient sur la terre que pour chliier les petiis et les grands, et les riches ne so .ffriraient rien de cet misères? Si'raii-il nen de plus injuste que de le penser ?

^ On ne saurait vraiment rien imaginer de plus hardi. On doutait que ces sevèies paroles eussent été prononcées devant le grau'l roi. Cependant, je les trouve avec loule leur âprclé, dans les éditions mêmes imprimées fous Louis XIV. Ausji je cite beaucoup de passages de ces éditions dans le sermon sur l'Aumône, pour prouver une fois de plus, contre de récentes att..qnes, combien Massillon usa de la sainte liberté de son ministère, nou-feulemcnt sous Louis XlV, mais devant la personne 4e Louis XiV.

royaume en proie à des nations ennemies, personne en sîireté sous son propre toit. Nous ne voyons pas ces malheurs; mais ont-ils vu ce que nous voyons? Tant de misères publiques et cachées; tant de familles déchues; tant de citoyens autrefois distingués , aujourd'hui sur la poussière, et confondus avec le plus vil peuple? les arts devenus presque inutiles? l'image de la faiin et de la mort répandue sur les villes et sur les campagnes? que dirai-je? tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours, qui sortent de leurs ténèbies, et où précipite * le désespoir et l'affreuse nécessité ? D'où vient cela, mes Frères? n'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout, et qui était inconnu à nos pères ? de vos dépenses qui ne connaissent plus de bornes, et qui entraînent nécessairement avec elles le refroidissement de la charité'! Ah ! l'Eglise naissante n'était-elle pas persécutée, désolée, affligée? Les malheurs de nos siècles approchent-ils de ceux-là? On y souffrait la proscription des biens, l'exil, la prison; les charges les plus onéreuses de l'Elat tombaient sur ceux qu'on soupçonnait d'être chrétiens; en un mot, on ne vil jamais tant de calamités : et cependant il n'y avait point de pauvres parmi eux, dit saint Luc : Neque em'm çuisquam egens erat inter illos*. Ah ! c'est que des

* Précipite, 1745, Renouard. — Précipiient, Sacy, t764.

* La nmilitude des pauvres, qui devrait ranimer votre charité, riches du monde, vous sert à l'éteindre. Ce qui devrait vous être un sujet de raérile, vous en est un de crime, et vous devenez cruels pour avoir trop d'occasions d'être charitables. Mais qu'est-ce qui l'augmente cette multitude de pauvres, sinon votre insensibilité ? Je sais que la misère des temps est grande, qu'il y a plus de pauvres que jamais ; mais d'où vient cette multitude de pauvres, sinon de votre cruauté? Les temps sont mauvais ; mais chaque siècle a eu ses malheurs et ses misères; les maladies, les guerres, les siéril.tcs el les dérèglements des saisoi.s ont été de tons les siècles. Les calamités publiques que nous voyons, nos pères les ont vues, et peut- (Ire plus fâcheuses ; ils ont vu le fière armé contre le frère, le fils contre le père ; ils ont vu avec douleur le royaume en proie i des nations ennemies, l'époux séjaré de l'épouse ; mais ontils vu, comme nous, tant de citoyens autrefois distingués par leur naissance, dans la poussière? Ls ont vu l'alTieuse image de la mort el de la famine répandue dans les villes el dans les provinces ; mais ont-ils vu tant de m.)lhcnreuT abandonnés à ieur indigence, sans secours, sans soulagement ? Oul-ils vu tant de fi.lèles membres de Jésus-Christ méprisés et foulés aux pieds comme de la boue? Ont-ils vu tant de désdations secrètes que les misénblesqui en sont frappés n'osent découvrir, de peur u'auguicnter encore leur misère ? Ont-ils vu tant de pauvres honteux, tant d'hoinines cachés dans de sombres recoins, qui sentent toute l'horreur de leur triste demeure, et qui sont toujours prêts de se livrer i un funeste désespoir? D'où vient donc cette différence du siècle de nos pères et du nôtre? Leurs temps étaient mauvais comme ceux-ci et leurs caidiiiue» étaient 11 êiue plus factieuses qu'aujouuiliiii. N'est-ce pas du refroidissemeat de la cbaiité et de la durdé des ricii«s?

» Act., IV, 34.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

richesses de simplicité sortaient du fond de leur pauvreté môme, selon Texpression de l'Apôtre ; c'est qu'ils donnaient selon leurs forces et au delà ; c'est que des provinces les plus éloignées, par le? soins des hommes apostoliques, coulaient des fleuves de charité, qui venaient consoler les frères assembles à Jérusalem, et plus exposés que les autres à la fureur de la synagogue ^

Mais plus encore que tout cela ; c'est que les plus puissants d'entre les premiers fidèles étaient ornés de modestie ; et que nos grands biens peuvent à peine suffire au faste monstrueux dont l'usage nous fait une loi; c'est que leurs festins étaient des repas de sobriété et de charité ; et que la sainte abstinence même que nous célébrons, ne peut modérer parmi nous les profusions et les excès des tables et des repas ; c'est que, n'ayant point ici-bas de cité permanente, ils ne s'épuisaient pas pour y faire des établissements brillants, pour illustrer leur nom, pour élever leur prospérité, et ennoblir leur obscurité et leur roture; ils ne pensaient qu'à s'assurer une meilleure condition dans la patrie céleste ; et qu'aujourd'hui nul n'est content de son état ; chacun veut monter plus haut que ses ancêtres ; et que leur patrimoine n'est em[)loyé qu'à acheter des titres et des dignités qui puissent faire oublier leur nom et la bassesse de leur origine ; en un mot, c'est que la diminution de ces premiers fidèles, comme parle l'Apôtre, faisait toute la richesse de leurs frères affligés, et que nos profusions font aujourd'hui toute leur misère et leur indigence. Ce sont nos excès, mes Frères, et notre dureté qui multiphent le nombre des n)alheureux; n'excusez donc plus là-dessus le défaut de vos aumônes; ce serait faire de votre péché même votre excuse. Ah 1 vous vous plaignez que les pauvres vous acca-

1 Ah ! l'Eglise naissante n'était-elle pas snjette an malheur des temps? Ses fidèles défenseurs étaient dépouillés de leurs biens, envoyés en exil ou mis à mort; tout y était pauvreté, tout y était misère, et cependant il n'y avait presque point de pauvres parmi eux. B'où vient cela ? C'est que les premiers fidèles ne faisaient qu'un cœur et qu'une âme, que personne ne possédait rien en propre, et qu'ils avaient tout en commun. En un mot, riches du monde, c'est que la chanté était le plus beau caractère des pieutitrs fiJèlts, et que la dureté fait tout le vôtre ; c'est qu'ils n'avaient des richesses que pour les distribuer, et que vous n'en avez que pour les dépenser ; c'est que la multitude des pauvres était pour eux un redoublement de charité, et que vous vous en faites un prétexte de vous en dii^penser. N'excusez donc, plus là-dessus votre insensibilité. Ce serait faire du remède un poison, et d'une occasion de mérite un sujet de coudamuatiofl.

blent; mais c'est de quoi ils auraient lieu Ce se plaindre un jour eux-mêmes ; ne leur faites donc pas un crime de voire insensibilité, et ne leur reprochez pas ce qu'ils vous reprocheront sans doute unjour devant le tribunal de Jcsus- Christ.

Si chacun de vous, selon l'avis de l'Apôtre, mettait à part une certaine portion de ses biens pour la subsistance des malheureux ; si, dans la supputation de vos dépenses et de vos revenus, cet article était toujours le plus sacré et le plus inviolable ; eh ! nous verrions bientôt diminuer parmi nous le nombre des affligés ; nous verrions bientôt renaître dans l'Eglise la paix, l'allt'gresse , l'heureuse égalité des premiers chrétiens ; nous n'y verrions plus avec douleur cette monstrueuse disproportion , qui élève les uns, et les place sur le faîte de la prospérité et de l'opulence , tandis que les autres rampent sur la terre, et gémissent dans l'abîme de l'indigence et de l'affliction ; il n'y aurait parmi nous de malheureux que les impies ; point de misères secrètes que celles que le péché Oj ère dans les âmes; point de larmes que des larmes de pénitence; [)oint de soupirs que pour le ciel ; point de pauvres que ces heureux disciples de l'Evangile, qui renoncent à tout poursuivre leur maître; nos villes seraient le séjour de l'innocence et de la miséricorde; lareligion, un commerce de charité; la terre, l'image du ciel, où, dans différentes mesures de gloire, chacun est également heureux ; et les ennemis de la foi seraient encore forcés, comme autrefois, de rendre gloire à Dieu, et de convenir qu'il y a quelque chose de divin dans une religion qui peut unir les hommes d'une manière si nouvelle.

Mais ce qui fait ici la méprise, c'est que dans la pratique personne ne regarde l'aumône comme une des plus essentielles obligations du christianisme. Ainsi on n'a rien de réglé sur ce point. Si l'on fait quelque largesse, c'est toujours d'une façon arbitraire; et, quelque légère qu'elle puisse être, on est content de soi-même, comme si on venait de faire une œuvre de surcroît.

Car, d'ailleurs, mes Frères, quand vous prétendez excuser la modicité de vos aumônes, en disant que le nombre des pauvres est infini ; que croyez-vous dire par là? Vous dites que vos obligations à leur égard sont devenues plus indispensables ; que votre miséricorde doit croître à mesure que les misères croissent,

GRAND-CARÉME.

et que vous contractez de nouvelles dettes, en nicnie temps qu'il s'élève de nouveaux malheureux sur la terre. C'est alors, mes Frères, c'est dans ces calamités publiques que vous devez vous retrancher même sur des dépenses, qui Lors de là vous seraient permises et peut-cire nécessaires; c'est alorsque vous ne devez plus vous regarder que comme le premier pauvre, et prendre, comme une aumône, tout ce que vous prenez pour vous-même ; c'est alors que vous n'êtes plus ni grand, ni homme en place, ni citoyen distingué, ni femme de naissance; vous êtes simplement fulèle, membre de Jésus- Christ, frère d'un chrétien affligé*.

Et certes, dites-moi, tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités; que des hommes créés à l'image de Dieu, et racbe-

1 Vous vous plaignei que le grand nombre des pauvres vous accable, que vous eu ëles trop importunés. Mais donnez ce que vous pouvez, et ne leur faites point un crime devant les hommes de ce qu'ils vous reprocheront un jour devant Jésus- Chiist.

Que pouvez-vous donc dire pour autoriser vos injustes prétextes? Quand nous vous prêchons l'auinône et la clianté, vous nous répondez que c'est alors que vous devez le moins donner, parce que vos dépenses croisseat à mt sure que les misères augmentent, que pius les vivres sont chers, plus il faut ménager vos revenus, et que vous contractez de nouvelles dettes à mesure que les temps deviennent mauvais. Ah ! c'est alors qu'il faut vous ménager; en effet c'est dans ces conjonctures fâcheuses que vuus devez retrancher tant de dépenses superflues, et qui dans un temps favorable vous seraient permises ; c'est alors que vous ne devez plus chercher de distinction, ni lie rang parmi les dépenses ; c'est alors que vousn'éies plus, ni ministres fastueux, ui magistrats opulents, ni citoyens distingués, ni femmes de naissance ; vous n'êtes que membres de Jésus Christ pauvre, instruments d'un Dieu bienfaisant, économes d'un bien qui ne vous appai tient pas, et dont vous rendrez compte de n'eu pas assister ces malheureux qui ne possèdent rien.

El certes, est-il juste que, tandis qu'un petit nombre d'hommes ont tout à souhait, que leurs tabb's regorgent de mets exquis, qu'ils possèdent tous les biens du monde, le reste des hommes qui, malgré leur indigmice, sont toujours les membres de Dieu, demeurent sans secours, sans app»\,cléiiui^s de tout, et meurent de faim ; pouvez-vous couvrir vos tables de mets délicieux qui deviennent pour vous une viande de mntt, dès que vous en refusez une partie à vos frères, au lieu qu'ils deviendraient un pain de vie, si vous les partagiez avec eux ? Avez-vous le cœur de persévérer dans votre sensualité et dans votre luxe, tandis que In face de l'univers est changée ; et, tandis que vos superbes palais releiilis.'^ent des cris pitoyables des pauvres, pouvez-vous conserver le même air de prospérité, d'opulence, de grandeur, d'éciai que si vous étiez seul sur la terre? Vous seriez regardé dans la républque comme ua monstre, larmi vos é;:aux et dans votre ville comme un mauvais citoyen, dans la société comme un homme dénaturé, dans le corps .les fidèles comme un membre pourri, sans honneur, sans tendresse, sans pitié; et dans l'église de Jésus-Christ, comment voulez-vous qu'on vous regarde? Comme un homme séparé des Odèles, comme un mauvais chrétien, retranché de la communion des saints, indi-ne de la participation dis ^acreuients, in.ligne de la loi qu'il professe et du beau nom d'enfant <i« i'Ëglise. — Ed. de 1705.

tés de tout son sang, broutent l'herbe comme des animaux, et dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs, une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'hounne, et qui devient pour eux une nourriture de mort'; auriez-vous la force d'y être le seul heureux*? Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe; pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité, d'opulence? Et où serait l'humanité, la raison, la religion? Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais citoyen, dans une société de sages et de mondains, comme une âme vile, sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation ; et dans l'Eglise de Jésus Christ, sur quel pied voulez-vous qu'on vous regarde? Eh ! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous approchez, de l'entrée même de nos temples où votis venez, puisque ce sont là lessymbolessacrésdel'union qui doit être parmi les fidèles.

Cependant, la main du Seigneur est étendue sur nos peuples dans les villes el dans les campagnes ; vous le savez, et vous vous en plaignez. Le ciel est d'airain pour ce royaume affligé; la misère, la pauvreté, la désolation, la mort, marchent partout devant vous. Or, vous échappe-t-il de ces excès de charité, devenus maintenant une loi de discrétion et de justice? Prenez-vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères ? Vous voit-on seulement loucher à vos profusions et à vos voluptés, criminelles en toute sorte de temps, mais barbares et punissables même par les lois des hommes en celui-ci? Que dirai-je? ne mettez-vous pas peut-être à profit les misères publi(jues? Ne faites -vous pas peut-être de

* La Bruyère, avec le même fonds de sensibilité et de mélan- «olie, a peint les misères des paysans alors si accablés : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandue pai la Campagne, noiis, livides, et toutbiûles du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Us ont comme une voix articulée, el quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont des hommes, lis se retirent la nuit dans des lanières , où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne fjas manquer de ce pain qu'ik ont semé. (Ch. xi.)

' Discours prononcé en 1109 —Note de l'éditeur de 1745.—- Pour être un peu moins sombres , les peintures du termon de 1704, roproduiles dan» l'édition de 1705, sont encore bien tristes-

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

l'indigence comme une occasion barbare de gain ? N'aciievez-vous pas peut-être de dépouiller les malheureux, en Miîectant de leur tendre une main secourable? Et ne savez-vous pas l'art inhumain d'apprécier les larmes et les nécessitrs de vos frères? Entrailles cruelles! dit l'Esprit de Dieu , quand vous serez raFS isiceS;, vous vous sentirez déchirées; voire félicité fera elle-même votre supplice ; et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa fureur et sa guerre ^

Mes Frères, que la présence des pauvres devant le tribunal de Jésus-Christ sera terrible pour la plupart des riches du monde ! que ces accusateurs seront puissants 1 et qu'il vous restera peu de chose à répondre, quand ils vous reprocheront qu'il fallait si peu de secours pour soulager leur indigence ; qu'un seul jour retranché de vos profusions aurait suffi pour remédier aux besoins d'une de leurs années; que c'est leur pro[)re bien que vous leur refusiez, puisque ce que vous aviez de trop leur appirtenait ; qu'ainsi vous avez été non-seulement cruels, mais encore injustes en le leur refusant ; mais enfin que votre dureté n'a servi qu'à exercer leur patience, et les rendre plus dignes de l'immortalité, tandis que vous alors, dépouillés pour toujours de ces mêmes biens que vous n'avez pas voulu mettre en sûreté dans le sein des pauvres, n'aurez plus pour partage que la malédiction préparée à ceux qui auront vu Jésus-Christ souffrant la faim, la soif, la nudité dans ses membres, et qui ne l'auront pas soulagé : Nudus [eram], et?ion coopendstis me* ! Telle est l'illusion des prétextes dont on se sert pour se dispenser du devoir de l'aumône. Etablissons maintenant les règles qu'il faut observer en l'accomplissant ; et après avoir défendu celte obligation contre toutes les vaines excuses de la cu[)idilé, lâchons de la sauver aussi des défauts mêmes de la charité'.

* Mais, ah ! bien loin de secourir vos frères, puissants de la terre, ne mettez-vous pas à profit leurs travaux et leurs sueurs? Ne faites-vous pas de leur misère une occasion de gam sordide? Au lieu de les soulager, n'aclievez-vous pas de les dépouiller, en fai?ant semblant de les aider et d'es>uyer leurs larmes. Entrailles cruelles, dit le Fils de Uieu, quand vous vous serez rassasiées, vous vous senliiez alors déchirées ; vous souffrirez la punition de votre dureté, et le Seigneur fera pleuvoir sur vous la fureur de sa colère tt de sa vengeance. — Ed. de nOj.

« Matlh.,xxv, 43.

3 Ah ! qu'alors le tribunal des pauvres sera terrible pour vous, dit Jésiis-Clirist, que leurs accusations seront puissa.tes» et qu'il vous restera peu d'excuses, lorsqu'il vous reprocheront qu'il fallait si peu de secours pour les empêcher de mourir et que vous leur avez refusé ! Que vous serez inexcusa>

Ne point sonner de la trompette pour s'attirer les regards publics dans les offices de miséricorde que nous rendons à nos frères ; observer l'ordre de la justice même dans la charité, et ne pas préférer des besoins étrangers à ceux dont nous sommes chargés ; paraître touchés de l'infortune, et savoir consoler les pauvres par notre affabilité autant que par nos dons ; enfin éclairer même par notre vigilance, le secret de leur honte : voilà les règles que nous prescrit aujourd'hui l'exemple du Sauveur dans la pratique de la miséricorde.

Premièrement, il s'en alla dans un lieu désert et écarté, dit l'Evangile; il monta sur une montagne où il s'assit avec ses disciples. Son dessein, selon les saints interprètes , était de dérober aux yeux des villes voisines le prodige de la multiplication des pains; et de n'avoir pour témoins de sa miséricorde, que ceux qui devaient en ressentir les effets. Première instruction, et première règle : le secret de la charité.

Oui, mes Frères, que de fruits de la miséricorde le vent brûlant de l'orgueil et de la vaine complaisance flétrit tous les jours aux yeux de Dieu 1 que d'aumônes perdues pour l'éternité ! que de trésors qu'on croyait en sûreté dans le sein des pauvres, et qui paraîtront un jour corrompus par le ver et par la rouille^ !

A la vérité, il est peu de ces hypocrisies grossières et déclarées, qui publient sur les toits le mérite de leurs œuvres saintes ; l'orgueil est plus habile , et ne se démasque jamais tout à fait. Mais qu'il est encore moins

bles, lorsqu'ils vous reprocheront les vains prétextes que vous alléguiez, pour vous empêcher de leur faire part d'une abondance qu'il ne vous avait donnée que pour vous faciliter les moyens de salut ; que c'était proprement leur bien et leur patrimoine dont vous faisiez un si mauvais usage, que vous projiguiez pour vos passions, et que, hors votre nécessaire, tout le reste leur appartenait ! Vous verrez alors que, tandis que vous avez voulu multiplier vos biens, vous avez multiplié vos châtiments, et que, de tous ces revenus que vous conservez si cruellement aux dépens des pauvres, il ne vous restera que du trouble et de la confusion, tandis que les malheureux que vous avez abandonnés seront couverts de gloire dans les tabernacles des éternels. Mais ce n'est pas assez de vous avoir fait sentir l'illusion des prétextes que vous apportez contre le précepte de l'aumône, il faut encore vous montrer les règles que vous devez observer en l'accomplissant.

» Que de bonnes œuvres le vent biùiant de l'orgueil ne flétrilil pas ! Que d'actions pieuses aux yeux des hommes perdent leur mérite devant Dieu ! Que de trésors qu'on croit en sùrelé dans le sein des pauvres, se trouveront un jour gâtés par la rouille de la vanité !

GRAND-CAUÉME.

de véritables zèles de charité qui cherchent, comme Jésus-Christ , les lieux solitaires et écartés, pour y cacher leurs saintes profusions! On ne voit presque que de ces zèles fastueux, qui n'ont des yeux que pour des misères d'éclat , et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : on prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher ; mais on n'est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse; on ne cherchera pas les regards publics ; mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent; et l'on regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées.

Hélas ! nos temples et nos autels n'étaientils pas de toutes parts, avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-à-dire les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôtre ? Si l'on ne voulait que l'œil invisible du Père céleste pour témoin, à quoi bon celte vaine ostentation? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes? Faut-il que, du fond du sanctuaire où nous l'adorons, il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir? Si vous ne vous proposez que de lui plaire , pourquoi exposer vos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? Pourquoi ses ministres eux-mêmes , dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paraîtront-ils à l'autel , où ils ne devraient porter que les péchés du peuple , chargés et revêtus des marques de votre vanité'? Pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés vos dons et votre orgueil? N'était-ce pas assez que ces dons fussent écrits de la main même du Seigneur dans le livre de vie ? Pourquoi graver sur le marbre qui périra, le mérite d'une action que la charité avait* pu rendre immortelle'?

Ah 1 Salomon, après avoir élevé le temple

* Allusion aux ornements sacerdotaux chargés des armoiries des donateurs.

* Aurait, Sacy seul.

* A quoi bon celte vaine ostentation, cet é< lat qu'on fait paraître dans ses présents? Croyez-vous que vos otTrandes, pour être secrètes, ne soient point assez connues de celui qui voit tout ? Si vous ne vous proposez que de lui plaire, pourquoi exposer vos largesses aux yeux de tout le monde, de sorte que vos Irères ne puissent tourner la vue sans s'en apercevoir? Pourquoi les ministies du Seigneur paraissent-ils à l'autel chargés des marques de voire vanité? Pourquoi ces litres et ces qualités émineules, qui immortalisent votre nom sur les murs de nos temples et des édifices publics? N'était-ce pas assez que vos «umôues fussent écrites sur le livre de vie ? Et pourquoi graver sur le marbre qui périra, une action qui devrait être unmorlelle, si elle n'avait été connue que de Dieu 7

le plus pompeux el le plus magnifique qui fût jamais, n'y fit graver que le nom redoutable du Soigneur, et n'eut garde de mêler les manjues de la grandeur dt; sa race avec celles de la majesté élernelle du Roi des rois. On donne un nom de piété à cet usage ; on se persuade que ces monuments publics sollicileut les libéralités des fidèles. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'atlirer des largesses à ses autels , et vous a-t-il permis d'être moins modestes, afin que vos frères devinssent plus charitables? Hélas! les plus puissants d'entre les premiers fidèles portaient simplement, comme les plus obscurs, leur patrimoine aux pieds des apôtres ; ils voyaient avec une sainte joie leurs noms et leurs' biens confondus avec ceux de lems frères qui avaient moins offert qu'eux ; ou ne les distinguait pas alors dans l'assemblée des fidèles à proportion de leurs largesses. Les honneurs et les préséances n'y étaient pas encore le prix des dons et des offrandes ; et l'on n'avait garde de changer la récompense éternelle qu'où attendait du Seigneur, eu cette gloire frivole , qu'on aurait pu recevoir di s hommes ; et aujourd'hui l'Eglise n'a pas assez de privilèges pour salislaire la vanilé de ses bienfaiteurs; leurs places y sont marquées dans le sanctuaire; leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel , où ne devraient reposer que les cendres des martyrs; on leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce; et , s'ils ne portent |»as la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. L'usage autorise cet abus, il est vrai ; mais l'usage ne justifie jamais ce qu'il autorise '.

* Salomon , après avoir fait bàlir un temple an Seigneur, n'y 01 graver que les marques augustes de la grindeur el de la majesté du Dieu qu'il contenait, el u'eul garde de mêler les titres el les qualités de sa race royale avec celles du Roi des rois. Kn donnant quelque portion de ses biens, on s'imagine acquérir le dio.t d'elaler aux yeux du public l'écldl d'un orgueil sans bornes. Hélas ! les plus puissants et les plus riclies d'entre les premiers li>lcles portuieul leurs aumônes aux pieds des apôires, avec autant d'humilité et de modestie que les plus obscurs du peuple; ils voyaient avec une sainte joie leur nom coulVuidu avec ceux de leurs frères qui avaient rnoius oirert qu'eux Les préicienccs ni les honneurs n'avilissaient point le mérite de leurs dons ; mais aujourd'hui on n'en demeure pas là. Les dehors de nos églises ne sont point assez vastes pour contenir les images de leurs bienfaiteurs, et on porte leurs cendres jusque sous nos autels, où ne devraient reposer que les précieuses reliques des saints. Plus coupables que ce roi de Juda qui fut frappé de lèpre, ils ne mettent pas la main à l'encensoir coiniue lui ; mais ils veulent partager l'eaceus que le peuple offre au Seigneur.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

La charité , mes Frères , est cette bonne odeur de Jésus-Christ qui s'évanouit et s'éteint du moment qu'on la découvre. Ce n'est pas qu'il faille s'abttenir des offices publics de miséricorde : nous devons à nos frères l'édification et l'exemple ; il est bon qu'ils voient nos œuvres ; mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes ; et [notre gauche doit ignorer les dons que répand notre droite. Les actions mêmes , que le devoir rend les plus éclatantes, doivent toujours être secrètes dans la préparation du cœur. Nous devons entrer pour elles dans une manière de jalousie contre les regards étrangers ; et ne croire leur innocence en sûreté, que lorsqu'elles sont sous les yeux de Dieu seul. Oui , mes Frères, les aumônes, qui ont presque toujours coulé en secret, arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même, que celles qui, exposées même malgré nous aux yeux des hommes , ont été comme grossies et troublées sur leur course par les complaisances inévitables de l'amourpropre, et par les louanges des spectateurs. Semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre, et qui portent dans le sein de la mer des eaux vives et pures, au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes, n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses , et traînent toujours après eux les débris , les cadavres, le limon qu'ils ont amassé sur leur route. Voilà donc la première règle de charité que nous prescrit aujourd'hui le Sauveur : éviter le fasto et l'ostentation dans les œuvres de miséricorde; ne vouloir y être remarqué, ni par le rang qu'on y lient, ni par la gloire d'en être le principal auteur, ni par le bruit qu'elles peuvent faire dans le monde; et ne point perdre sur la terre ce que la charité n'avait amassé que pour le ciel.

La seconde circonstance que je remarque dans notre Evangile , c'est que nul de toute cette multitude qui s'offre à Jésus-Christ, n'est rejeté. Tous indifféremment sont soulagés ; et on ne lit pas que le Sauveur ait usé à leur égard de distinction et de préférence. Seconde règle ; la charité est universelle : elle bannit ces libérantes de goût et de caprice, qui ne semblent ouvrir le cœur à certaines misères, que pour le fermer à toutes les autres. Vous trouvez des personnes dans le monde, qui, sous prétexte qu'elles ont leurs aumônes réglées et des lieux destinés pour les recevoir.

sont insensibles à tous les autres besoins. En vain vous les avertiriez qu'une famille va tomber faute d'un léger secours ; qu'une jeune personne est sur le bord du précipice , si l'on ne se hâte de lui tendre une main secourable; qu'un établissement utile va manquer, si un renouvellement de charité ne le soutient. Ce ne sont pas là des misères de leur goût', et en plaçant ailleurs quelques largesses, elles croient acheter le droit de voir d'un œil sec et d'un cœur indifférent toutes les autres infortunes.

Je sais que la charité a son ordre et sa mesure ; qu'elle doit user de discernement ; et que la justice veut que certains besoins soient préférés : mais je ne voudrais pas cette charité méthodique , s'il est permis de parler ainsi,' qui sait précisément à quoi s'en tenir ; qui a ses jours, ses lieux, ses personnes, ses bornes; qui hors de là est barbare, et qui peut convenir avec elle-même de n'être touchée qu'en certain temps, et à l'égard de certains besoins. Ah ! est-on ainsi maître de son cœur, quand on aime véritablement ses frères? Peut-on à son gré se marquer à soi-même les moments d'ardeur et d'indifférence? La charité, ce saint amour, est-il si régulier quand il embrase véritablement le cœur? N'a-t-il pas, si je l'ose dire, ses saillies et ses excès? Et ne se trouvet-il pas des occasions si touchantes , où quand vous n'auriez qu'une étincelle de charité dans le cœur, elle se fait sentir, et ouvre à l'instant vos entrailles et vos richesses à votre frère * ?

Je ne voudrais pas cette charité durement circonspecte, qui n'a jamais assez examiné, et qui se défie toujours de la vérité des besoins qu'on lui expose. Voyez si dans cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui, il s'attache à discerner ceux que la paresse et l'espérance toute seule d'une nourriture corporelle, avaient pu attirer au désert, et qui

1 Comme Massilloa connaît le cœur humain, toujours tenté de caprice et de retour sur lui, même dans ses meilleurs mouvemeuts !

2 Je sais que la justice veut que ceilains besoins soient préférés à d'autres, que certaines circonbtaiiccs fassent pencher d'un côté plus que d'un autre ; mais je ne voudrai» point de cette charité méthodique, qui a ses temps, ses lieux, ses perso7ines ; qui a fait pacte avec elle-même de n'elre touchée que de certain^ Lesowis et de cerlaiiits misères, et de n'aimer qu'à un certain point que le caprice a fixé. Ah ! quand on aime véritablement, est-il aisé de fixer son amour, de sorte qu'on ne puisse le passer quand la justice le demande? Quand il n'y aurait qu'une étmcelle de charité dai,s votre cœur, ne doit-elle pas se faire sentir à l'égard de tous vos frères?

GRAND-CARÊME

auraient eu encore assez de force pour aller chcrciier à manger dans les villes voisines ; nul n'est excepté de ses divins bienfaits? N'estce pas drjà une assez grande misère , que d'être réduit à feindre nicme qu'on est malheureux? Ne vaut-il pas mieuj^ encore donner à de faux besoins, que courir risque de refuser à des besoins véritables? Quand un imposteur séduirait votre charité, qu'en serait-il? N'est-ce pas toujours Jésus-Christ qui la reçoit de votre main ? Et votre récompense est-elle attachée à l'abus qu'on peut faire de votre aumône ou à l'intention elle-même qui l'offre *?

De celte règle il en naît une troisième, marquée encore dans l'histoire de notre Evangile: c'est que non-seulement la charité doit être imiverselle, mais douce, affable, compatissante. Jésus-Christ, voyant ce peuple errant et dépourvu au pied de la montagne, est touché de pitié : Miserais est eis*; ce spectacle l'attendrit ; la misère de celte multitude réveille sa compassion et sa tendresse. Troisième règle : la douceur de la charité.

On accom[)agne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux; en leur tendant une main secourable, on leur montre un visage si dur et si sévère qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux, qu'une charité si sèche et si farouche; car la[)ilié'qui paraît touchée de leurs maux, les console presque autant que la libéralité qui les soul.ige. On leur reproche leur force, leur paresse, leur» mœurs errantes et vagabondes ; on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère; et en les secourant, on achète le droit de les insulter. Mais s'il était permis à ce malheureux que vous outragez, de vous répondre ; si l'abjection de son état n'avait pas mis le frein

* Je ne voudrais pas encore de celte charité circonspecte qni n'a jiinais pitié des misèns qu'on lui expo.-c, et qui ne croit de véritables besuins que ceux qu'elle chutsit à son gré. Jésus- Christ ne fait distinction d'aucun de ceux qu'il nourrit, dans celte grande niullilude que sa ptésence avait a'tirée dans le désert. Tous u'étaient pas é^ialeinent dans le besoin, et s'il y en avait plusieurs de faibles, il s'y en trouvait qui avaient assez de force pour sVn retourner cbez eux cherchir de (|uoi vivre. Cependant, nul n'est rejeté; tous sont également secourus et ra sasiés. Ah ! nVsl-ce pas une assez gianue misère d'être Obligé de dire qu'on est plus malheureux qu'on ne le païail? Quand un homme vous en imposprail sur la pauvreté de «on état fjour obtenir de vous (fuel(fue autnône, que risquezvous en la lui donnant? N'est-ce pas Jésus-Clirisl luiiuèine qui reçoit cette aumône de vos mains, et qui vous promet de vou!» la rendre au centuple ? Et le mérite de l'aumône est-il attaché à celui qui la reçoit ou à celui qui la fait î

•Matth., XIV, 14.

• Piété, M. de Sacy.

de la honte et du respect sur sa langue : o Que me reprochez-vous, votis dirait-il? Une vie oiseuse et des mœurs inutiles et errantes? Mais quels sont les soins qui vous oc<upenl dans votre opulence? Les soucis de raniliiiion, les inquiétudes de la fortune, les mouvements des pa>sions, les raflinenients de la volupté; je puis être un serviteur inutile; mais n êtes vous pas vous-même un serviteur inlidèle? Ah 1 si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas, votre destinée aurait-elle quelque chose au-dessus de la mienne? vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas ; mais quel usage faitesvous des vôtres? je ne devrais pas manger, parce que je ne travaille point; maisêtes-vous dispensé vous-même de celte loi? n'êles-vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse? Ah 1 le Seigneur jugera entre vous et moi; et devant son tribunal redoutable, on verra si vos voluptés et vos profusions vous étaient plus permises, que l'innocent arltlice dont je me sers, pour trouver du soulagement à mes peines '».

Oui, uns Frères, offrons du moins aux malheureux des cœurs sensibles à leurs misèies; adoucissons du moins par notre humanité le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre forliine ne nous permet pas d'eu soulager tout à fait nos frères. Hélas! on donne dans un spectacle profane, connue autrefois Augustin dans ses égareuuuls, des larmes aux aventures chin ériques d'un personnage de théâtre; on honore des malheurs feints, d'une véritable sensibilité ; on sort d'une reptésenlalion, le

* On accompagne qne'quefois sa miséricorde de tant d'aigreur et de dureté euvers ceux à qui on la fait, qu'elle augmente plus leur mal qu'elle nu le diminue ; en leur tendant une main favorable, on leur laisse voir un visage sévère; un refus de bonne gidce leur aurait éié plus agréable qu'une aumône accom|iagiié>^ de tant de sévérité. Un leur reproche leur santé, leur force, leur jeuue>se ; on leur dit, connue l'insensé iNabal, qu'on ne voit plus aujouiu'liui que des esclaves échapjiés de la domiuaiion de leuis maities. boulin, en leur donnant une lé' gère autnône, on ac'ièle le droit de les insu/ler ; mais, si le Seigneur ne leur laissait encore un ceriain lespect pour vous, ne vous diraieiit-i s pas à leur tour : quels ^oul mes défauts et les vôtres, votie crime et le mien? Vous me repiochcz le malheur de mon élit ; mais ne puis-Je pas vous reprocher le rharme de la volupté qui vous tient enchaînés? Je ne devrais pas man}.'er, di es-vous, parce que je ne travailla point; mais n'êtes vous riches que pour vivre dans une indigne mollesse? Ah! quand un jour le Seigneur n >us jugera vous et moi, l'oa verra si ces fraudes, ces injustices, celle dureté dont vous vous servez pour amasser des biens et accabler des malheureux, vous Bonl plus permises que ces innocents artifices diml je me sers pour tirer de votre insensibilité quelques adoucissements à mes peines.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

cœur encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux ; et un membre de Jésus- Christ, et un héritier du ciel, et votre frère que vous rencontrez au sortir de là couvert de plaies, et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines, vous trouve insensible? Et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion? et vous ne daignez pas l'entendre? Et vous l'éloignez même rudement, et achevez de lui serrer le cœur de tristesse ? Ame inhumaine I avez-vous donc laissé toute votre sensibilité sur un théâtre infâme ? Le spectacle de Jésus- Christ souffrant dans un de ses membres n'offre-t-il rien qui soit digne de votre pitié? Et faut-il faire revivre pour vous toucher, l'ambition, la vengeance, la volupté, et toutes les horreurs des siècles païens ' ?

Mais ce n'est pas encore assez d'offrir des cœurs sensibles aux misères qui s'offrent à nous; la charité va plus loin : elle n'attend pas que le hasard lui ménage des occasions de miséricorde ; elle sait les chercher et les prévenir elle-même. Dernière règle : la vigilance de la charité. Jésus-Christ n'attend pas que ce peuple indigent s'adresse à lui, et vienne lui exposer ses besoins ; il les découvre le premier : Cùm sublevasset...oculos Jésus, et vf disset* ; à peine les a t-il découverts, qu'il commence à chercher avec Philippe les moyen, d'y remédier. La charité qui n'est pas vigilante, inquiète sur les calamités qu'elle ignore, ingénieuse à découvrir celles qui se cachent, qui a besoin d'être sollicitée, pressée, importunée, ne ressemble point à la charité de Jésus-Christ. Il faut veiller, et percer les ténèbres que la honte oppose à nos largesses. Ce n'est pas ici

un simple conseil ; c'est une suite du précepte de l'aumône. Les pasteurs, qui sont les pères des peuples, selon la foi, sont obligés de veiller sur leurs besoins spirituels ; et c'est là une des plus essentielles fonctions de leur ministère. Les riches et les puissants sont établis de Dieu les pères et les pasteurs des pauvres, selon le corps ; ils doivent donc avoir les yeux ouverts sur leurs misères. Si faute de veiller elles leur échappent, ils sont coupables devant Dieu de toutes les suites qu'un secours offert à propos auraient prévenues'.

Ce n'est pas qu'on veuille exiger que vous découvriez tous les besoins secrets d'une ville; mais on exige des soins et des attentions ; on exige que vous, qui, dans un quartier, tenez le premier rang, ou par vos biens, ou par votre naissance, ne soyez pas environné à votre insu de mille malheureux qui gémissent en secret, dont les yeux sont toujours blessés de la pompe de vos équipages ; et qui, outre leur misère, souffrent encore, pour ainsi dire, de toute \olre prospérité; on exige que vous, qui, au milieu des plaisirs de la cour ou de la ville, voyez couler dans vos mains les fruits de la sueur et des travaux de tant d'infortunés qui habitent vos terres et vos campagnes ; on exige que vous connaissiez ceux que les fatigues de 1 âge et de leurs labeurs ont épuisés, et qui traînent au fond des champs les restes de leur caducité et de leur indigence ; ceux qu'une santé infirme rend inhabiles au travail, la seule ressource de leur misère ; ceux que le sexe et l'âge exposent à la séduction, et dont vous pourriez préserver l'innocence. Voilà ce qu'on exige, et ce qu'on a droit d'exiger de

* Oui, mes Frères, adoucissez par votre humanité le joug affreux de leur indigence ; si la médiocrité de votre fortune ne vous permet pas d'adoucir leurs misères par vos aumônes, adoucissez-les par votre compassion et votre tendresse. On accorde quelquefois dans des spectacles profanes, des larmes, des soupirs à des aventures chimériques d'une personne de théâtre On sort quelquefois d'une représentation mondaine le cœur tout ému du récit de l'événement bizarre d'un héros fabuleux ; mais l'infortune de votre frère qui veut en passant vous entretenir de loin de ses peines, de sa misère, vous trouve tout à fait insensibles; plus il s'efforce de vous comoler ses malheurs, pour vous obliger à lui donner quelque secours, plus vous détournez les yeux de dessus lui ; vous ne daignez pas même l'entendre, et vous achevez par là de lui serrer le cœur de tristesse. Ah ! inhumain, cœur barbare, avez-vous donc laissé toute votre tendresse, et votre sensibilité sur un théâtre infâme? Le spectacle de Jésus-Christ qui souffre dans ses membres, n'est-il donc pas un spectacle digne de pitié? Kt faut-il faire revivre les images de la volupté, de l'ambition, du plaisir, et de toutes les passions, pour vous toucher ? — Ed. de nos.

î Jean, vr, .".

Mass. — Tome II.

* Mm enfin ce n'est pas assez d'offrir du secours à la misère qui se présente, il faut aller au devant. Il ne suffit pas d'atiendre que les pauvres viennent vous chercher ; la charité sait toujours les prévenir. Dernière règle : la vigi'ance de la charité. Jésus-Christ n'attend pas que celte mulliUide de peuple vienne lui demander du secours ; il lève les yeux sur leur misère : Cum sublevasset oculos Jésus ; il les découvre luimême le premier, et à peine les aperçoit-il , qu'il demande à Philippe, où trouvera-t-on des aliments pour les rassasier? La charité qui n'est point ingénieuse à découvrir les misères qui se cachent, qui a besoin d'être pressée, sollicitée, importunée, ne ressemble point à celle de Jésus-Christ. Les pasteurs sont encore plus obliijés de veiller sur les besoins de leurs ouailles, que tous les autres ; car c'est là la plus indispensable de leurs fonctions. Ils sont établis et pasteurs pour les besoins de l'âme, et pèies du peuple pour les nécessités du corps; ils doivent prendre garde qu'aucune de leurs brebis ne périssent, ou que quelqu'une n'échappe à leurs soins. Oui, pasteurs de l'Eglise, si par votre négli;^ence ou votre déhcatesse vous laissez périr un misérable confié a vos soins, qu'un léger secours donné à propos aurait empêché de se perdre, vous devenez coupables de son malheur. — Ed. de 1705,

GRAND-CARÉME.

vous; voilà les pauvres dont Dieu vous a chargé, et dont vous lui répondrez ; les pauvres qu'il ne laisse sur la terre que pour vous, et au.\<]ue]s sa providence n'a assij^né d'autres ressources que vos biens et vos lar{;fes?es *.

Or, les connaissez-vous seulement? Cliargez-vous leurs pasteurs de vous les faire connaître? Sont-ce là les soins qui vous occupent, quand vous paraissez au milieu de vos terres et de vos possessions? Ali ! c'est pour exiger de ces malheureux vos droits avec barbarie ; c'est pour arracher de leurs entrailles le prix innocent de leurs travaux , sans avoir égard à leur misère, au malheur des temps que vous nous alléguez, à leurs larmes souvent et à leur désespoir; que dirai-je? c'est peut-être pour opprimer leur faiblesse, pour être leur tyran, et non pas leur seigneur et leur père. 0 Dieu 1 ne maudissez-vous pas ces races cruelles, et ces richesses d'iniquité? Ne leur imprimezvous pas des caractères de malheur et de désolation, qui vont tarir la source des familles ; qui font sécher la racine d'une orgueilleuse postérité ; qui amènent les divisions domestiques, les disgrâces éclatantes, la décadence et l'extinction entière des maisons. Ilélas ! on est surpris quelquefois de voir les fortunes les mieux établies s'écrouler tout d'un coup ; ces noms antiques et autrefois si illustres, tombés dans l'obscurité, ne traîner plus à nos yeux que les tristes débris de leur ancienne splendeur ; et leurs terres devenues la possession de leurs concurrents, ou de leurs esclaves. Ah I si l'on pouvait suivre la trace de leurs malheurs ; si leurs cendres et les débris pompeux, (j[ui nous restent de leur gloire dans l'orgueil

1 Ce n'est pas qu'on demande de vous que vous répondiei: drs fautes de toute une (jaroisse, ou que vous suppléiez seul à ce que l'insensibilité des autres refuse de donner; cela n'est pas toujours en voire pouvoir, et l'on aurait tort de l'exiger. Mais on exige de vous, grands du naoïide, magistrats, seigneurs, qui tenez le premier rang parmi vos citoyens, ou pour voire naissance, ou pour vos emplois, que vous veilliez chacun sur i.a quaiticr; que vous vous iiifoimiez de l'état déplorable où sont réduits tant de pauvres, pour leur donner ou leur faire donner du secours; quu vous ouvriez vos entrailles de miséricorde à iiidle mali;etii(>iix, qui ont les yeui si souvent éblouis de la pompe de votre équipage et de votre magniliceiice. On demande de vous que vous vous laissiez loucher envers ces infortunés qui dépendent df vous ; que vous ts^uyle2 au moins les larmes, les sueurs de mille pauvres gens qui labourent vos campagnes ; q)ie vous donniez an moins le uéce-saire à ces maiiieureux qui y traînent les restes u'une vie languissante ; que voussoula^îiiz ceux que ta cailucité de l'â:e, et la longueur diS services qu'ils, vous ont rendus, exposent à la dérision d'ui.e jeunesse insolente et évaporée, dont vous auriez pu avec un peu de cliaiité piuveuir rindigence. Voià ce qu'où exige de vous cl ce que voi:s ne sauriez refuser sans crime. — 1705.

de leurs mausolJes, pouvaient parler : a Voyezvous, nous diraient-ils, ces marques lugubres de notre grandeur? Ce sont les larmes des pauvres que nous négligions, que nous opprimions, qui les ont minées peu à peu, et enfin , entièrement renversées; leurs clameurs ont attiré sur nos palais la foudre du ciel ; le Seigneur a soufflé sur ces superbes édifices et sur notre forttme, et l'a dissipée comme de la poussière. Que le nom des pauvres soit honorable à vos yeux, si vous voulez que vos noms ne périssent jamais de la mémoire des hommes; que la miséricorde soutienne vos maisons, si vous voulez que votre postérité ne soit pas ensevelie sous leurs ruines ; devenez sages à nos dépens, et que nos malheurs, en vous instruisant de nos fautes, vous apprennent à les éviter' ».

Et voilà, mes Frères (pour en dire quelque chose avant de finir), le premier avantage de l'aumône chrétienne, des bénédictions même temporelles. Le pain que Jésus-Christ bénit se

* Pasteurs et chefs d'Eglise, grands et riches de la terre, y pensez-vous, à ce devoir inséparable de votre grandeur et de votre ran,; ? Sout-ce là les soins que vous prenez chacun dans vos quartiers et dans vos dépendances? Lorsque vous paraissez dans vos terres, dans vos Uefs et dans vos palais, ah ! est-ce pour observer ce qui s'y passe, et prendre connaissance de l'éla! où sont réduits vos irisies habitants? N'est-ce pas plutôt pour arracher de leurs entrailles le juste prix de leurs travaux? N'est-ce pas pour en exiger avec barbarie, sans aucun égard, le tribut qu'il a plu à vous ou à vos pères d'imposer sur leurs cabanes et sur un morceau de terre qui leur coûte tant de peines? N'est-ce pas pour en être les tyrans et non les seigneurs, les maîtres inexorables et non les protecteurs et les pères coiiime la charité et votre état vous y obhpeui? 0 Dieu! u'anéantirez-vous point ces richesses d'iniquité ? N'impriinerezvous point des caiaclères de réprobaiinn sur ces trésors mal employés, et ne ferez vous point tarir ces sources funestes d'une orgueilleuse et barbare prospérité? On ignore d'où viennent les d.sseiisions domestiques, qui causent la ruine des maisons, la décadence des familles ; on est surpris de voir quelquefois des ediiices pompeux s'ébranler, de hautes fortunes retomber dans le néant ; de voir ces grands noms s'obscurcir, ces qualités illuMres ne montrer plus que quelques traces de leur ancienne splendeur, leurs terres passer en d'autres mains, et leurs riches possessions devenir la proie de leurs ennemis ou mèuie de leurs esclaves. Ah! si les débris pompeux qui leur resieul encore de leur ancien éclat et que i'on étale avec tant de soin sur des mausolées supeihes, pouvaient parler, que ne dii aient-ils pas? « \ oyez- vous, liiiaieni-ils, ces marques de gran leur émiiieute qui autrefois rendirent volrc nom et votre faindle vénérable aux nntions, et dont voici maintenanl les tristes restes, ce sont les lai mes des pauvres que nous u'avuns pas souiagos, qui les ont minée peu à peu, qui ont effacé cet ancien éc at ; leurs clameurs, leurs plaintes ont altiié tons ces malheurs sur vous et sur nous, et sur vos familles dc-olées ; le 6e;gueur, ennuyé de vos duretés, a suufilé sur ces édilices, sur ces titres, sur ces palais, qui n étaient que l'ouvrjge de l'orgueil, et les a dissipés comme la poussière. Si Vous voulez (|ue votre nom et votre grandeur ne meurent jamais, que la miséricorde en soit le sel, et que vos chantés les im* morlaliscnt ». — Ed. de 1705.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMONE

multiplie entre les mains des disciples qui le distribuent; cinq mille hommes en sont rassasiés, et douze corbeilles peuvent à peine contenir les restes qu'on enlève ; c'est-à-dire que les largesses de la charité sont des biens de bénédiction, qui se multiplient à mesure qu'on les distribue, et qui portent avec eux dans nos maisons une source de bonheur et d'abondance; c'est-à-dire que c'est ici ce levain de charité caché dans trois sacs de farine, qui étend, grossit et augmente toute la pâte. Oui, mes Frères, l'aumône est un gain, c'est une usure sainte, c'est un bien qui rapporte ici-bas même au centuple. Vous vous plaignez quel, quefois du contre-temps de vos affaires; rien ne vous réussit, les hommes vous trompent, vos concurrents vous supplantent, vos maîtres vous oublient, les éléments vous contrarient, les mesures les mieux concertées échouent ; associez-vous les pauvres ; partagez avec eux l'accroissement de votre fortune, augmentez vos largesses à mesure que votre prospérité augmente, croissez pour eux comme pour vous ; alors le succès de vos entreprises sera l'affaire de Dieu même ; vous aurez trouvé le secret de l'intéresser dans votre fortune, et il préservera, que dis-je? il bénira, il multipliera des biens où il verra mêlée la portion de ses membres affligés *.

C'est une vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles : on voit tous les jours prospérer des familles charitables ; une Providence attentive préside à leurs affaires ; où les autres

* Voilà le premier avantage de l'aumône ; les bénédiclions temporelles, les pains que Jésus-Christ distribue se multiplient dans les mains des apôiies, à mesure qu'ils les rompent aux peuples ; cinq mille hommes aETamés sont nourris de ciuq pain^ et de deux poissons, et douze corbeilles peuvent à peine suifire pour contenir ce qu'il y a de reste ; c'est-à-dire que les biens que la charité distribue, sont de ces biens de bénédiction qui portent avec eux un caractère d'abondance. C'est là cette petite mesure d'iiuile de la veuve de Sarephta qui ne tarit jamais, quoiqu'on ne cesse de la verser. C'est ce levain fécond qui, mis dans la farine, augmente toute la masse. C'est ce verre d'eau qui, donné au uuui de Jésus-Christ, multiplie au centuple. Vous vous plaignez que tout vous est contraire; que la stérilité désole vos cam, agnes ; que vos misères croissent à mesure que vous prenez plus de soin de les diminuer; voulezvous y apporter remède; voir fiuclilier vos peines; voir vos maisons fleurir et vos campagnes devenir fécondes? Associez les pauvres avec vous ; intéressez-les dans quelque chose à vos biens et à votre prospérité ; alors Dieu bénira vos travaux, multipliera vos revenus , secondera vos piojels, conservera vos maisons et vos fruits. Vous tiouverez partout le Tout-Puissant prêt à vous secourir ; il vous donnera la patience dans vos afflictions, la consolation dans vos peines ; partout vous trouverez Dne providence attentive à vos besoins pour les soulager. — Ed. de nos.

se ruinent, elles s'enrichissent; on les voit croître, et l'on ne voit pas le canal secret qui porte chez elles l'accroissement. Ce sont de ces toisons de Gédéon, toute couvertes de la rosée du ciel, tandis que tout ce qui les environne, n'est que stérilité et sécheresse. Vous-même qui m'écoutez, peut-être que les grands biens dont vous faites aujourd'hui un usage si peu chrétien ; peut-être que les litres et les dignités, dont vous avez hérité en naissant, sont les fruits de la charité de vos ancêtres ; peutêtre vous recueillez les bénédictions promises à la miséricorde, et vous moissonnez ce qu'ils ont semé ; peut-être que les largesses de la charité ont jeté les premiers fondements de votre grandeur selon le monde et commencé votre généalogie ; peut-être c'est elles du moins qui ont fait passer jusqu'à nous les titres de votre origine*.

Car, je vous prie, mes Frères, qui a conservé à la postérité la descendance de tant de noms illustres que nous respectons aujourd'hui, si ce n'est les libéralités que leurs ancêtres firent autrefois à nos Eglises ? C'est dans les actes de ces pieuses donations, dont nos tem[)les ont été dépositaires, et que la reconnaissance seule de l'Eglise, et non la vanité des fondateurs a conservés, qu'on va chercher tous les jours les plus anciens et les plus assurés monuments de leur antiquité. Tous les autres titres ont péri ; tout ce que la vanité seule avait élevé a presque tout été détruit ; les révolutions des temps et des maisons ont anéanti ces annales domestiques, où était marquée la suite de leurs aïeux, et la gloire de leurs alliances ; et vous avez permis, ô mon Dieu ! que les monuments de la miséricorde subsistassent ; que ce que la charité avait écrit ne fût jamais effacé, et que les largesses saintes fussent les seuls titres qui nous restent de

» C'est une expérience journalière que les personnes charitables ne sont jamais abandonnées ; on voit une famille prospérer où les autres s'abiment, un homme charitable s'enrithir où les autres ne trouvent pas de quoi vivre ; on les voit croître à mesure qu'ils se répandent ; on ne voit point que les aumônes aient ruiné personne. Ce sont de ces toisons de Gédéon toute couvertes des rosées du ciel, tandis que le reste du pays qui les environne, est frappé de stérilité et de sécheresse. Vous-mêmes qui m'écoutez, mes Frères, peut-être que ces grands biens que vous possédez, sont les fruits des aumônes de vos pères ; c'est peut-être leur charité et leur miséricorde qui sont les premiers fondements de leur fortune, et le commencement de vos longues généalogies ; c'est peut-être cette charité qui a commencé de graver vos titres, et qui a relevé la bassesse de votre première origine. — Ed. de 1705.

GRA.ND-CAUÉME.

leur ancienneté et de leur grandeur devant les hommes '.

Tel est le premier avantage de la miséricorde. Je ne dis rien du plaisir même qu'on doit sentir à soulager ceux qui souffrent , à faire des heureux, à régner sur les cœurs, à s'attirer l'innocent tribut de leurs acclamations et de leurs actions de grâces. Eh I quand ils ne nous reviendrait que le seul plaisir de nos largesses, ne seraient-elles pas assez payées pour un bon cœur ? Et qu'a de plus délicieux la majesté même du trône, que le pouvoir de faire des grâces ? Les princes seraient-ils fort touchés de leur grandeur et de leur puissance, s'ils étaient condanniés à en jouir tout seuls ? Non, mes Frères, faites servir tant qu'il vous plaira vos biens à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices; vous n'en ferez jamais d'usage qui vous laisse une joie plus pure et plus digne du cœur, qu'en soulageant des malheureux ".

Quoi de plus doux en effet, que de pouvoir compter qu'il n'est pas un moment dans la journée, où des âmes affligées ne lèvent pour nous les mains au ciel, et ne bénissent le jour qui nous vit naître ? Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ vient de rassasier ; les airs retentissent de leurs bénédictions et de leurs actions de grâces ; ils s'écrient que c'est un

* Car, dites-moi, je vous prie, qui est-ce qui a fait passer depuis plusieurs siècles jusqu'à nous tant de noms illustres, sinon les charités et les aumônes que leurs ancèlres firent autrefois à nos églises? C'est dans le.s actes et dans les registres de nos églises qui en sont les dépositaires, qu'on va chtrciier les plus augustes inonuinenls de la noblesse et de l'ancienneté des familles. Tous les autres titres ont péri; le malheur des temps, la révolution des siècles, la décadence des familles, la désolation des guerres ont anéanti les annales domestiques, oît était imprimée la gloire de leur nom et de leurs alliances. Vous avez permis, à mon Dieu, que ce que la charité avait gravé, ne soit pojut effacé, que les munuments de la miséricorde subsistent à jamais, que le recueil des lari^esses saintes des ancêtres des riches, soient les seuls titres de leur grandeur, qui paraissent devant les hommes. — 1105.

> Tel est l'avantage que l'aumône chrétienne produite l'homme selon le monde même ; je ne diiai rien ici du bonheur qu'il y a à soulager ses frères, à faire des heureux, à s'attirer leurs acclamations et leurs éloges, ii les entendre publier partout les libéralités qui coûtent si peu à ceux qui les ont faites. Quand vous ne retireriez que ce seul plaisir de vus aumônes, n'en seriez-vous pas assez payés? D'ailleurs, les grands et les riches leraieot-ils fort touchés de leurs richesses, s'ils en goûtaient seuls les douceurs? Verraient-ils avec bien du plaisir la puissance de leur sceptre, U gloire de leur couronne, l'éclat de leurs titres, s'ils n'avaient personne qui les aimât et qui les respectât ? Faites servir Unt que vous voudrez ces biens à vos passions, aux dérèglements d'une jeunesse insensée, jamais vous n'aurez plus de plaisir, ni plus d'honneur que daus la charité que vous tn iciex ad soulagement des malheureux. — £d. Ue 1705.

prophète ; ils veulent l'établir roi sur eux. Ah 1 si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne seraient ni ks plus nobles, ni les plus vaillants qu'ils choisiraient ; ce seraient les plus miséricordieux, les plus humains, les plus bienfaisants, les plus tendres; des maîtres qui fussent en même temps leurs pères *.

Enfin, je n'ajoute pas que l'aumône chrétienne aide à expier les crimes de l'abondance ; et que c'est presque l'unique voie de salut que la Providence vous ait ménagée, à vous qui èles nés dans la prospérité. Si l'aumône ne pouvait pas servira racheter nos offenses, nous nous en plaindrions, dit saint Clirysostome ; nous trouverions mauvais que Dieu eût ôté aux hommes un moyen si facile de salut. Du moins dirions-nous : si à force d'argent on pouvait se faire ouvrir les portes du ciel, et acheter de tout son bien la gloire des saints, on serait heureux. Eh bien ! mon frère, continue saint Clirysoslome, profitez de ce privilège, puisqu'on vous l'accorde ; hâtez-vous, avant que vos richesses vous échappent, de les mettre en dépôt dans le sein des pauvres , comme le prix du royaume éternel ; la malice des hommes vous les aurait peut-être enlevées; vos passions les auraient peut-être englouties; les révolutions de la fortune les auraient peut-être fait passer en d'autres mains ; la mort du moins vous aurait forcé tôt ou tard de vous en séparer : ah I la charité seule les met à couvert de tous les accidents ; elle vous en rend éternellement possesseur ; elle les met en sûreté dans les tabernacles éternels, et vous donne le droit d'eu aller jouir dans le sein de Dieu même *.

* En effet, est-il rien de plus consolant que de voir qu'il n'est pas un moment dans la journée, où un malheureux que vous aurez secouru dans sa nécessité, ne bénisse votre nom, ne lève mille fois les mains au ciel, pour en obtenir des bénédictions sur vous et sur vos familles? Siiôt que Jésus-Christ a donné du soulagement à ces peuples affamés, ils le reconnaissent pour le seul Fils de Dieu ; l'air retentit des éloges qu'ils lui donnent ; ils courent aussitôt dans la ville publier ce prodige; ils veulent l'établir roi. Si les hommes seuls se choisissaient des rois et des souverains, ce ne seraient sans doute, ni le» plus courageux, ui les plus éclairés, ni les plus guerriers, ni les plus intrépides, ni les plus politiques ; ce seraient les plus charitables et les plus libéraux (a). — 1105.

' Je n'ajoute point que la charité est donnée k l'homme comme un moyen d'expier ses fautes, et que c'est presque la seule ressource qui lui reste dans la prospérité, où tout le corrompt et le perd. Ah ! si nous ne pouvions racheter nos péchés

(a) Aa commencement du XYiii* siècle et deraat Louis XIV, Mas- ■illon n'emploie pas en parlant des rois tous ces mots de pères , de maîtres humains , tendres , bienfaiiaats , qu'on trouva dans les éditions posthumes.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR L'AUMOME

N'êtes-vous pas heureux de pouvoir vous assurer l'entrée du ciel par des moyens si faciles; de pouvoir, en revêtant ceux qui sont nus, effacer du livre de la justice divine les immodesties, le luxe, les nudités, les indécences de vos premières années ; de pouvoir en rassasiant, ceux qui ont faim , réparer tant de carêmes mal observés , les abstinences, dont l'Eglise vous fait une loi, presque toujours violées, et toutes les sensualités de votre vie ; de pouvoir enfin, en mettant l'innocence à couvert dans des asiles de miséricorde, faire oublier à Dieu la perle de tant d'âmes, pour qui vous avez été un écueil et une pierre de scandale' ? Grand Dieu ! quelle bonté pour l'homme, de nous faire un mérite d'une vertu qui coûte si peu au cœur ; de nous tenir compte des sentiments d'humanité dont nous ne saurions nous dépouiller, qu'en nous dépouillant de la nature même ; de vouloir accepter pour le prix du royaume éternel des biens fragiles que nous tenons de votre libéralité ; que nous n'aurions pu toujours conserver ; et desquels , après un usage court et rapide , il aurait fallu enfin se séparer ! Cependant, la miséricorde est

par le moyen de nos grands biens, nous nous en plaindrions ; nous trouverions mauvais que le Seigneur nous eût ôté cette \oie de salut qui nous est si facile. Du moins, dirions-nous, si à force d'argent on pouvait ouvrir les portes du ciel, on serait heureux dans l'abondance. Eh bien ! ne vous plaignez plus ; TOUS l'avez en votre disposition, ce moyen ; hâtez-vous d'en profiter ; cette voie de salut vous est ouverte ; ne différez pas d'y marcher ; servez-vous pour votre propre avantage de ce dépôt en le mettant entre les mains des pauvres.

* Effacez par le mérite de l'aumône l'excès de votre luxe, le désordre de votre vanité, l'indécence de vos parures, l'intempérauce de vos repas ; servez-vous de la charité envers vos frères, pour réparer tant de préceptes violés, tâchez enfin par la miséricorde envers les pauvres de faire oublier votre dureté et de procurer de la consolation à tant d'âmes, à qui vous avez été une occasion de scandale par votre luxe et vos folles dépenses.

promise à celui qui l'aura faite : un pécheur encore sensible aux calamités de ses frères, ne sera pas longtemps insensible aux inspirations du ciel ; la grâce se réserve de grands droits sur une âme où la charité n'a pas encore perdu les siens ; un bon cœur ne saurait être longtemps un cœur endurci ; ce fonds d'humanité tout seul, qui fait qu'on est touché des misères d'autrui, est comme une préparation de salut et de pénitence ; et la conversion n'est jamais désespérée, tandis que la charité n'est pas encore éteinte. Aimez donc les pauvres comme vos frères, secourez-les comme vos enfants, respectez-les comme Jésus-Christ luimême, afin qu'il vous dise au grand jour : Venez, les dénis de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé, parce que f avais faim, et vous m'avez rassasié ; f étais malade, et vous m'avez soulagé ; car ce que vous avez fait au moindre de mes serviteurs vous l'avez fait à moi-même *. C'est ce que je vous souhaite. Ainsi soit-il '.

1 Venite, benedicti Patris mei, possidete paratum vobisregnum a conslitutione mundi ; esurivi enim , et dedislis mihi mandu-

caie intirmus et visitastis me quamdiu fecistis uni ex his

fratribus meis minimis, mihi fecistis. MaUh., xxv, 34 et seq.

» Grand Dieu ! que pouviez-vous donc nous offrir de plus avantageux que cette voie de la charité pour sortir d'un état déplorable dont nous serions peut-être tout le cours de notre vie ou du moins longtemps encore les malheureux esclaves? Pouviez-vous nous donner un moyen plus aisé pour racheter nos crimes, que d'attacher notre salut à une aumône que nous faisons des biens qui nous appartiennent, et dont nous ne sommes que les dépositaires ? Ah ! Seigneur, nous n'en abuserons pas davantage ; nous allons aimer les pauvres comme nos frères, les regarder comme vos membres, les respecter comme les enfauls de votre royaume, les secourir comme si c'était Jésus-Christ lui-même, afin que paraissant un jour avec eux devant le tribunal de votre fils, il nous dise : venez, les bicu-aimés de mon Père , posséder le royaume des cieux qui vous est préparé ; j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire. C'est ce que je vous souhaite. <» Ed. de 1705.

Page 1