‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 31 sur 141 · SUR LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

SUR LA MÉDISANCE

Rono.

Mas8illon avait senii, dirigées contre lui, les crnelles pointes do la médisance. On le chansonna, on le railla de fontes ftiçon». Ses séjours à la campagne, où, comme ses confrères fie l'Oraloire, il allait quelquefois passer les vacances, et surtout les voyages qu'il faisait ainsi que M<lebranctie a» cliâteau de Saint-Mesnnes. furent fort critiqués par ses ennemis du dehors et du dedans. Son ime cbrétienue sut i>aiduuner, uiais, on le voit dans ce discours, il connaissait par sa propre expérience l'amertume de la médisance •t ses déplorables efTvld.

Le fonds de ce sermon se trouve dans les recueils de Trévoux^ au dimanche de la Passiou.

UULTSL

Division. — Rien de plus frivole que les prétextes qui justifient à nos yeux la médisance. Elle ne peut être excusée : 1» A'ï par la légèreté des défauts que nous censurons ; 2" Ni par la notoriété publique ; 3» M" par le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu.

PREiiikRE PARTIE. — En vain prélendez-vons ex 'user vos médisance;! par la légèreté des défauts que vous censures; les motifs en sont toujours mauvais, les circonstances criminelles, les suites irréparables.

i» Tout votre but , dites-vous, est de vous réjouir sur des défauts qui ne déslionorent pas. Joie cruelle, qui attriste votre frère ! plaisir pervers, qui naît l'un vice ! Une parole oiseuse est interdite ; découvrir la hdnte de ses proches est un crime ; un terme de mépris est, selon Jésus-r.hrisf, digne d'une punition étrriielle, et vous seriez innocent ! La charité se réjouit-elle du mal ? Un chrétien peut-il s'égayer aux dépens d'un membre de Jésus-Christ ; n'y a-l-il pas mille sujets édifiants de conversations , dignes de la joie des fidèles? Approfondissez le secret de votre cœur; n'est ce point d'une jalousie secrète que naissent vos censures ? elles tombent toujours sur la même personne, et tout auin' vous trouve iniiulgent. Ne voulez-vous point flatter un grand à qui votre frère ne plait pas? ne sacriliez-vous point sa réputation à votre fortune? Non, dites-vous; si je médis quelquefois, c'est pure indiscrétion. Je le veux ; ce vice si indigne d'un chrétien, peot-il eu justifier un autre? votre frère soufi^re-l-il moins de votre indiscrétion, qu'il ne souffrirait de votre malice? sa réputation en esl-ele moins flétrie? n'est ce pas un crime d'être capable d'indiscrétion en ce point ? Quelle attention scrupuleuse n'avcz-vous pas sur ce qui intéresse votre honneur ! En ayant si peu pour ce qui louche votre frère, i'aimez-vous comme vous même ?

2* Le monde aujourd'hui appelle lc}:ères des médisances qui ne le sonl point. Je suppose que les vôtres le soient en eflet, et je dis qu'elles sont toujours criminelles dans leurs circonflances. rremièremenl, votre frère n'a que des défauts légers ; il en est donc plus digne de votre indulgence , de votre respect ; et vous le décriez : quelle dureté, quelle injustice ! Secondement , auriez-vous la même idée des défauts que vous censi-rcz, si on vous les reprochait à vous-même? Alors vous grossiriez tout; tout vous paralirait essentiel. Faut-il que tout soii Icger contre votre frète; et que contre vous tout soit diyne de vengeance? Troisièmement, en censurant des défauts même légers, n'y ajoutez-vous rien du vôtre? ne donnfz-vous point à penser, par des conjectures malignes, par certains gestes, par certaines expressions, même par un certain silence? Quatrièmement, la personne que vous attaquez n'est-elle point d'un s-exe où tout bruit est un déshonueur public, où n'être pas loué est presque un afl'rout? Cinquièmement, n'est-ce point à vos maîtres que s'en prennent vos censures, à ceux que Pieu a établi sur vos têtes, et que sa loi vous ordonne de respecter? Sixièmement, ne consurez-voiis point les oints du Seigneur, auxquels il vous défend de toucher? Leur conversation peut n'être pas toujours sainte; mais, outie que c'est ordinairement pour punir le dérèglement des peuples, que Dieu permet qu'il sorte du sanctuaire même une odeur de mort; et que dès lors les infi'iélités des prêtres doivent plutôt être le sujet de vos larmes que celui de vos censures ; quand même le ministre mériterait quelque mépris, pouvez-vous, sans sacrilège, ne pas respecter son ministère? Septièmement enHn, n'allaquez-vous point des persouaesqui font une profession publique de piété ? Vous auiorisei donc ceux qui vohs écoutent à penser qu'il y a peu de vriis gens de bien sur la terre , et

QUATRIÈME LUNDI : SUR LA MÉDISANCE. i35

TOUS confirmez les préjugés du monde contre la vertu 7 Les justes peuvent chanceler quelquefois ; mais ils sont les serviteurs de Dieu, qui prend sur lui les plus légers mépris dont on ose les déshonorer ; il vengea Elisée, Elie , David , de dérisions qui semblaient pardonnables ; toucher à ceux qui le servent, c'est toucher à la prunelle de son œil. 3» Enfin les médisances mêmes que vous appelez légères, sont criminelles par rapport à leurs suites toujours irréparables. Tous les crimes peuvent être expiés par les vertus contraires ; nul remède, nulle vertu ne p ut réparer relui de la détraclion. Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère ; mais ce confident en aura bientôt d'aulres qui insliuiiont les premiers venus de ce qu'ils auront appris ; chacun, en le racontant, y ajoutera de nouvelles circonstances ; ainsi une source presque imperceptible, mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, deviendra un torrent qui inondera la cour, la ville et la province ; en un mot, votre frère, sur qui vous n'avez voulu que plaisanter, sera décrié formellement, flétri éternellement. En vain, pour vous opposer an déchaînement public, chanlerez-vous ses louanges ; vous serez >eul, et vos éloges venus trop tard, ne lui attireront que des satyres ; vous médisez par la bouche de vos citoyens, vous êtes coupables du crime de ceux qui les écoutent ; quelle pénitence pourra expier de tels maux ? Votre mort même n'y remédiera pas ; le scandale vous suivra, et des auteurs licenrieux l'éterniseront.

Deuxième partie. — La médisance, lors même qu'elle roule sur des fautes publiques, est criminelle, parce qu'alors même elle

blesse l'Iiumililé, la charité, la justice. 1» L'humilité, en nous représentant vivement nos fautes, nous ôte le loisir de remarquer celles de nos frères ; elle nous fait bénir Dieu de ce qu'étnnt tombés peut-être dans les mêmes égarements, nous n'avons pas été déshonorés comme eux ; elle nous fait craindre qu'il n'ait épargné notre confusion en ce monde, que pour la rendre plus amère et plus durable en l'autre. Que celui d'entre vous qui est sans péché, disait Jésus-Christ, jette contre cette femme la première pierre ; je vous dis aujourd'hui la même chose. Cette personne vient de perdre sa réputation , et vous vous glorifiez encore de la vôtre ; vous êtes plus heureux qu'elle ; êtes-vous plus innocent? Dieu, peut-être, va révéler votre honte ; vous vous armez du glaive de la langue; vous serez percé du même glaive ; el quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez. Dieu vous y livrera. En etlet, la honte est la punition de l'orgueil ; Pierre, le plus ardent a délester la perfidie de Judas, tombe lui-même dans l'infidélité. Rien ne nous attire tant l'abandon de Dieu, que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères. 20 La charité ne nous permet pas plus que l'humilité de cens rer des fautes même publiques. Elle n^agit point en vain ; or, quoi de plus inutile que de divulguer ce qui est déjà pubhc? Q el est votre objet? de blâmer votre frère? mais, percé de mille traits, il est assez puni; il mérite désormais toute votre (litié. De p'aindre son infortune? mais la compassion rouvre-t-elle les plaies d'un malheureux ? De justifier vos soupçons précédents ? mais vous venez donc triompher de sa chute, et vous glorifier de la malignité de vos jugements? Ah ! vous êtes vous-même dans une occasion de péché dont le public murmure déjà ; c'est ici oii il faudrait exercer votre art des conjectures. D'ailleurs, la charité gémit des scandales, de l'avantfige qu'en tirent les impies et les libertins, de l'occasion qu'ils donnent aux âmes faibles de tomber dans les mêmes désordres ; vous devez donc par votre silence contribuer à les assoupir. Quand tout le monde en parlerait, conclure que vous pouvez en parler à votre tour, c'est barbarie ; l'humanité seule nous apprend qu'il est beau de se deelaiei pour les malheureux. 3" Enfin, en censurant des fautes même publiques, vous violez les lois mêmes de l'éijuité. Car premièrement, mettez-vous à la place de votre fière; croiriez-vous que l'e-xemple public lui donnât contre vous le droit que vous prenez contie lui? Secondement, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur? Un ennemi, un concurrent, un envieux peuvent avoir calomnié votre frère : le public a peut-être recueilli avec malice une simple indiscrétion, et réalisé une pure conjecture. ïjuzanne a été décriée ; n'élait-elle pas innocente ? Jésus-Christ l'a été ; excuseriez-vous ceux qui parlaient de lui comme d'un séducteur? vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère. Troisièmement, que savez-vous si son repentir n'a pas déjà expié sa faute devant Dieu? en ce cas, quelle injustice de faire revivre des fautes que le Seigneur a oubliées ! Quatrièmement, on savait confusément que la conduite de votre frère n'était pas exempte de reproche ; pourquoi venezvous éclaircir les faits, expliquer tout le mystère, étoufi'er un reste d'honneur qu'il conservait encore ? Cinquièmement, peut-être par un rang, par une naissance qui donnent de l'autorité sur les esprits, confirmez-vous des bruits qu'on ne tenait que de certaines personnes sans aveu : votre silence seul eût pu arrêter la diffamation publique, et votre censure l'autorise. Ah ! Dieu luimême dissimule les péchés des hommes ; dissimulons-les à notre tour, et ne prévenons point le temps de ses vengeances. Troisième partie. — Enfin la médisance se couvre quelquefois du voile de la piété. Si l'on censure les pécheurs, c'est par zèle, dit-on ; c'est par haine pour le vice. C'est une illusion ; la piété , dont la charité est l'âme, ne nous dispense point de la charité. Voici donc les lègles que prescrit l'Evangile sur le véritable zèle : Premièrement, le vrai zèle gémit des scandales qui déshonorent ^Egli^e, mais il n'en gémit que devant Dieu ; il lui en parle souvent dans ses prières, mais il les oublie devant les hommes. Seconilement, la piété ne nous donne point d'empire sur nos frères; s'ils tombent, ou s'ils demeurent fermes, c'est l'affaire du Seigneur ; nos plaintes sur leurs désordres partent d'un fonds d'orgueil , de malignité , de légèreté , d'inquiétude ; elles déshonorent la piété, et justifient les discours des impies contre l'homme de bien. Troisièm,ement , le zèle réglé cherche le salut et non la diliamation du pécheur ; il se rend aimable pour se rendre utile ; il est plus touché du malheur de son frère qu'aigri de ses fautes; il voudrait pouvoir se les cacher à s^i-même, et il sent bien que les censurer c'est augmenter le scandale. Quatrièmement, ce zèle censeur est inutile à celui qu'il attaque, puisqu'il est absent ; il lui est nuisible puisqu'il ne sert qu'à l'aigrir en blessant sa réputation ; il est nuisible à ceux qui vous écoulent, et leur apprend à ne plus mettre la médisance au rang des vices. Le vrai zèle est humble, simple, mi.-éricordieux, délicat et timoré ; une langue qui a confessé JésUs-Christ ne doit plus être inquiète, dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre ses frères : Lingua Christum confessa non sit maledica, non turbulenta; non convitiis perstrepens audiatur. (Saint Cyprien.)

ipse atttom jeaui non «tedebat iem«tip«ura «ii. nocence et la Sainteté de SCS parolcs, qui font

ifoù /(&JM ne »e /îaff pojnM «MX. Jean, n, 24. Semblant de CFoire en lui, et de se langer

parmi ses disciples. Et tel est, mes Frères, le C'étaient ces mêmes pharisiens qui ve- caractère du détracteur, de cacher, sous les naient de décrier dans l'esprit du peuple la dehors de l'estime et les douceurs de l'amitié, conduite de Jésus Christ, et d'envenimer Tin- le fiel et l'amertume de la médisance.

GRAND CARÊME

Or, quoique ce soit ici le seul vice que nulle ciiconslance ne saurait jamais excuser, c'est celui qu'on est le plus ingénieux à se déguiser à soi mcnie, el à qui le nioude et la piété font aujourd'hui plus de grâce. Ce n'est pas que le caractère du médisant ne soit odieux devant les hommes comme il est abominable aux yeux de Dieu, selon l'expression de l'Esprit- Saint : mais on ne comprend dans ce nombre que certains médisants d'une malignité plus noire et plus grossière, qui médisent sans art el sans ménagement, et qui avec assez de malice pour censurer, n'ont pas assez de cet esprit qu'il faut pour plaire : or, les médisants de ce caractère sont plus rares ; et si l'on n'avait à parler qu'à eux, il suffirait d'exposer ici ce que la médisance a d'indigne de la raison et de la religion, et en inspirer de l'horreur à ceux qui s'en reconnaissent coupables.

Mais il est une autre sorte de médisants qui condamnent ce vice, et qui se le permettent ; qui déchirent sans égard leurs frères, et qui s'applaudissent encore de leur modération et de leur réserve ; qui portent le trait jusqu'au cœur : mais, parce qu'il est plus brillant et plus affilé, ne voient pas la plaie qu'il a faite. Or, ce genre de médisant est répandu partout ; le monde en est plein ; les asiles saints n'en sont pas exempts; ce vice lie les assemblées des pécheurs ; il entre souvent dans la société même des justes ; et l'on peut dire ici que tous se sont écartés du droit sentier, et qu'il n'en est pas un seul qui ait conservé sa langue pure et ses lèvres innocentes.

Il importe donc, mes Frères, de développer aujourd'hui l'illusion des prétextes dont on se sert tous les jours dans le monde pour justifier ce vice, et de l'attaquer dans les circonstances où vous le croyez le plus innocent ; car devons le dépeindre en général avec tout ce qu'il a de bas, de cruel, d'irréparable, vous ne vous reconnaîtriez point à des traits si odieux ; et loin de vous en inspirer l'horreur, je vous aiderais à vous persuader à vous-mêmes que vous n'en êtes pas coupables.

Or, quels sont les prétextes qui adoucissent ou qui justifient à vos yeux le vice de la médisance ? C'est, premièrement, la légèreté des défauts que vous censurez : on se persuade que comme ce n'est pas une affaire d'en êUc coupable, il n'y a pas aussi grand mal d'en être censeur. C'est, en second lieu, la notoriété publique, qui ayant déjà instruit ceux qui nous

écoutent de ce qu'il y a de répréhensible dans notre frère, fait que sa réputation ne perd rien par nos discours. Enfin, le zèle de la vérité el de la gloire de Dieu, qui ne nous permet pas de nous taire sur des dérèglements qui ledéshonnorent. Or, opposons à ces trois prélextcs trois vérités incontestables. Au prétexte de la légèreté des défauts, que plus les défauts que vous censurez sont légers, plus la médisance est injuste : première vérité. Au prétexte de la notoriété publique, que plus les défauts de nos frères sont connus, plus la médisance qui les censure est cruelle : seconde vérité. Au prétexte du zèle , que la même charité qui nous fait ha'ir saintement le? pécheurs, nous fait couvrir la multitude de leurs fautes : dernière vérité. Implorons, etc. Ave, Maria.

I^a langue, dit un apôtre, est un feu dévorant ; un monde et un assemblage d'iniquité; un mal inquiet ; une source pleined'un venin mortel : Lingua ignis est ; wiiversitas iniquitatis ;... inquiet um malum ; plena veneno mortifero^. Et voilà ce que j'appliquerais à la langue du médisant, si j'avais entrepris de vous donner une idée juste et naturelle de toute l'énormité de ce vice ; je vous aurais dit que la langue du détracteur est un feu dévorant, qui flétrit tout ce qu'il touche ; qui exerce sa fureur sur le bon grain, comme sur la paille ; sur le profane, comme sur le sacré ; qui ne laisse partout où il a passé, que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre, et va s'attacher aux choses les plus cachées ; qui change en de viles cendres, ce qui nous avait paru il n'y a qu'un moment si précieux et si brillant ; qui, dans le temps même qu'il paraît couvert et presque éteint, agit avec plus de violence et de danger que jamais ; qui noircit ce qu'il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire : Lmgua ignis est. Je vous aurais dit que la médisance est un assemblage d'iniquité : un orgueil secret, qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère, et nous cache la poutre qui est dans le nôtre ; une envie basse, qui, blessée des talents ou de la prospérité d'aulrui, en fait le sujet de sa censure, et s'étudie à obscurcir

' Jac. m, 6, 8.

QUATRIEME LUxNDl : SUR LA MÉDISANCE.

réclat de tout ce qui l'efface ; une haine déguisée, qui répand sur ses paroles ramertumo cachée dans le cœur ; une duplicité indigne, qui loue en face et déchire en secret ; une légèreté honteuse, qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot ; et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos, à l'imprudence d'une censure qui sait plaire; une barbarie de sangfroid, qui va percer votre frère absent ; un scandale, où vous êtes un sujet de chute et de péché à ceux qui vous écoulent ; un injustice, où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de [)lus cher; Lingua, universitas iniquitatis. Je vous aurais dit que la médisance est un mal inquiet, qui trouble la société ; qui jelte la dissension dans les cours et dans les villes ; qui désunit les amitiés les plus étroites ; qui est la source des haines et des vengeances ; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordre et de confusion, partout ennemie de la paix, de la douceur, de la politesse chrétienne : Lingua, inquietum malum. Enfin, j'aurais ajouté que c'est une source pleine d'un venin mortel ; que tout ce qui en part est infecté, et infecte tout ce qui l'environne ; que ses louanges mêmes sont empoisonnées, ses applaudissements malins, son silence criminel; que ses gestes, ses mouvements, ses regards, que tout a son poison, et le répand à sa manière : Lingua, plena veneno mortifero.

Voilà ce que j'aurais dû vous développer plus au long dans tout ce discours, si je ne m'étais proposé que de vous peindre toute l'horreur du vice que je vais combattre ; mais, je l'ai déjà dit, ce sont là de ces invectives publiques, que personne ne prend pour soi. Plus nous représentons le vice odieux, moins on s'y reconnaît soi-même ; et, quoiqu'on convienne du principe, on n'en fait aucun usage pour ses mœurs ; parce qu'on trouve toujours dans ces peintures générales, des traits qui ne nous ressemblent pas. Je veux donc me borner ici à vous faire sentir tout 3 l'injustice de ce qui vous paraît le plus innocent dans la médisance, et de peur que vous ne vous méconnaissiez à ce que nous en dirons, ne l'attaquer que dans les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour lajustifier.

Or, le premier prétexte, qui autorise dans le monde presque toutes les médisances, et qui fait que nos entretiens ne sont plus que des censu res éternelles de nos frères, c'est la légèreté prétendue des vices que nous censurons. On

ne voudrait pas perdre un homme de réputation, et ruiner sa fortune, en le déshonorant dans le monde ; flétrir une femme sur le fond de sa conduite, et en venir à des points essentiels : cela serait trop noir et trop grossier. Mais sur mille défauts qui conduisent nos jugements à les croire coupables de tout le reste ; mais de jeter dans l'esprit de ceux qui nous écoutent, mille soupçons qui laissent entrevoir ce qu'on n'oserait dire ; mais de faire des remarques satiriques qui découvrent du mystère où personne n'en voyait auparavant; mais de donner du ridicule, par des interprétations empoisonnées, à des manières qui jusque-là n'avaient pas réveillé l'attention ; mais de laisser tout entendre sur certains points, en protestant qu'on n'y entend pas finesse soimême : c'est de quoi le monde fait peu de scrupule ; et, quoique les motifs, les circonstances, les suites de ces discours soient trèscriminelles, la gaieté en excuse la maligniié aupiès de ceux qui nous écoutent, et nous en cache le crime à nous-mêmes.

Je dis premièrement les motifs. Je sais que c'est par l'innocence de l'intention surtout, qu'on se justifie ; que vous nous dites tous les jours que votre dessein n'est pas de flétrir la réputation de votre frère, mais de vous réjouir innocemment sur des défauts qui ne le déshonorent pas dans le monde. Vous réjouir de ses défauts, mon cher auditeur ! Mais quelle est cette joie cruelle qui porte la tristesse et J^. l'amertume dans le cœur de votre frère ? Mais où est l'innocence d'un plaisir, lequel prend sa source dans des vices, qui devraient vous inspirer de la compassion et de la douleur ? Mais si Jésus-Christ nous défend dans l'Evangile d'amuser l'ennui des conversations par des paroles oiseuses, vous sera-t-il plus permis de l'égayer par des dérisions et des censures? Mais si la loi maudit celui qui découvre la honte de ses proches, serez-vous plus à couvert de la malédiction, vous qui ajoutez à cette découverte la raillerie et l'insulte? Mais si celui qui appelle son frère d'un terme de mépris, est digne, selon Jésus-Christ, d'une punition éternelle, celui qui le rend le mépris et le jouet d'une assemblée profane, évitera-t-il le même supplice ? Vous réjouir de ses défauts ! Mais la charité se réjouit-elle du mal ? Mais est-ce là se réjouir dans le Seigneur, comme l'ordonne l'Apôtre ? Mais si vous aimez votre frère comme vous-même, pouvez-vous vous réjouir de ce

GRAND- CAIIÉME.

qui l'afflige ? Ali ! l'Eglise avait horreur autrefois des spectacles des gladiateurs, et ne croyait pas que des fidèles, élevés dans la douceur et dans la bénignité de Jésus-Christ , pussent innocemment repaître leurs yeux du sang et de la mort de ces infortunés esclaves, et se faire un délassement innocent d'un plaisir si inhumain. Mais vous renouvelez vous-mêmes des spectacles plus odieux pour égayer votre ennui ; vous amenez sur la scène, non plus des scélérats destinés à la mort, mais des membres de Jésus-Christ, vos frères; et là vous réjouissez les spectateurs des plaies que vous faites à leur personne consacrée par le baptême !

Faut-il donc qu'il en coûte à votre frère pour vous réjouir ? Ne sauriez-vous trouver de joie dans vos entretiens, s'il ne fournit, pour ainsi dire, son propre sang à vos plaisirs injustes ? Edifiez-vous les uns les autres, dit saint Paul , par des paroles de paix et de charité ; racontez les merveilles de Dieu sur les justes, l'histoire de ses miséricordes sur les pécheurs ; rappelez les vertus de ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi ; failes-vous un saint délassement du récit des pieux exemples de vos fi ères avec qui vous vivez ; parlez avec une joie religieuse des victoires de la foi, de l'agrandissement du règne de Jésus-Christ, de l'élablissemeut de la vérité, de l'extinction des erreurs, des grâces que Jésus-Christ fait à son Eglise, ^ eu lui suscitant des paï^teurs lideles, des docteurs éclairés, des princes religieux ; animez-vous à la vertu par la vue du peu de solidité du monde, du vide de ses plaisirs, et de la misère des pécheurs qui se livrent à leurs passions déréglées. Est-ce que ces grands objets ne sont pas dignes de la joie des chrétiens? C'est ainsi pourtant que les premiers fidèles se réjouissaient dans le Seigneur, et faisaient de la douceur de leurs entretiens une des plus saintes consolations de leurs calamités temporelles. C'est notre cœur, mes Frères, qui décide de nos plaisirs : un cœur corrompu ne trouve de joie que dacs tout ce qui lui rappelle l'image de ses vices ; les joies innocentes ne conviennent qu'à la vertu '.

• E?l-ce qoe tous ces grands objets ne sont pas dignes de la joie fies Chrétiens t C'esl »\n»\ que les premiers fidèles faisaient de leurs entretiens spirituels et religieux la plus douce ressource de leurs calamités temporelles. Quoi donc ! l'ennui ne peut être banni des conversations que par des médi>ances frivoles "» Mais quand vos mé'lisances ne seraient que de pures légèretés, et que iiliusiou d'où elles iiartent ne serait pas cri-

En effet, vous excusez la malignité de vos censures sur l'innocence de vos intentions. Mais approfondissons le secret de votre cœur: d'où vient que vos censures portent toujours sur cette personne, et que vous ne vous délassez jamais |)lus agiéabltment et avec plus d'esprit, que lorsque vous rappelez ses défauts ? Ne serait-ce point une jalousie secrète ? Ses talents, sa fortune, sa faveur, son poste, sa réputation, ne vous blesseraient-ils pas encore plus que ses défauts ? Le trouveriez-vous si digne de censure, s'il avait moins de qualités qui le mettent au-dessus de vous? Seriez-vous si aise de faire remarquer ses endroits faibles, si tout le monde ne lui en trouvait pas de fort avantageux ? Saûl aurait-il redit si souvent avec tant de complaisances, que David n'était que le fils d'haï, s'il ne l'eût regardé comme un concurrent plus digne que lui de l'empire ? D'où vient que les défauts de tout autre vous trouvent plus indulgent ; qu 'ailleurs vous excusez tout ; et qu'ici tout s'en venime dans votre bouche ? Allez à la source ; n'y a-t-il pas quelque racine secrète d'amertume dans votre cœur? Et pouvez-vousjuslifier par l'innocence de vos intentions, des discours qui parlent d'un principe si corrompu * ? Vous nous assurez que ce n'est ni haine, ni jalousie contre votre fière ; je le veux : mais n'y aurait-il pas peut-être dans vos satires des motifs encore plus bas et plus honteux? N'affcclez-vous pas de censurer voire frère devant un grand qui ne l'aime pas? Ne voulez-vous pas faire votre cour, et vous rendre agréable, en rendant votre frère un objet de risée ou de mépris? Ne sacrifiez- vous pas sa réputation à votre fortune ? El ne cherchez-vous pas à plaire, en donnant du ridicule à un homme qui ne plaît pas ? Les cours sont si remplies de ces satires d'adulation et de bas intérêt ! Les grands sont à plaindre dès qu'ils se livrentà des aversions injustes; on a bientôt trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît.

Mais enfin, vous ne vous sentez point coupable, dites-vous, de tous ces lâches motifs ;

minelle, en seriez-vons pins jastes devant DienT Un vice si in» digne d'un chrétien, si éloigné de la sagesse, de la probité etde la discrétion, peut-il servir de délassement k nne âme fidèle T — Edition de 1705.

< Saùl aurait-il ci fort maltraité David, s'il ne l'avait regardé comme son coucurrent ? D'où vient que les défauts des autres nous font tant de plaisir a réciter et à entendre? Partout ailleurs on excuse tout, et ici on envenime tout. Allez à la source, et vous conclurez que vous ne pouvez appiier une faute légère ce qui paît d'uu principe si corrompu. — 1705.

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