CINQUANTE-DEUXIÈME SERMON
SERMON POUR LE MERCREDI DE U QUATRIÈME SEMAINE DE CARÊME. SUR l'injustice du monde envers les gens de bien.
NOTICE
Ce sermon est nn chef-d'œnyre d'étnde morale et de sagesse chrétienne, et il convainc pleinement l'esprit qni le lit avec recneillemeul Quoiquu piouuiicé, du moins dans sa plus grande partie, sous Louis XiV et à la cour, il ne se trouve pas dans les recueils de Trévoux. La fin ne parait pas aussi parfaitement convenir au temps de Louis XIV.
Division. — !• Le monde attaque les intentions des gens de bien, quand il n''a rien à dire contre leurs œuvres, et c'est une témérité ; 2° Il exagère leurs faiblesses, et leur fuit des a'imes des imperfections les plus légères, et c'est une inhumanilé ; 3° // tourne même en ridicule leur ferveur et leur zèle, et c'est une impiété.
PRKMifeRE PARTIE. — Injustice de témérité qui soupçonne toujours les intentions des gens de bien. Le monie semble respecter la vertu en idée; mais ii méprise toujours ceux qui en font profession. Or le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre les gens de bien, c'est sûr la droi'ure de leurs intentions, sur lesquelles on se retiancbe, parce qi;e d'ordinaire leurs actions donnent peu de prise k la malignité et à la censure : or il y a dans celte témérité trois caractères odieux qui en font sentir tout le ridicule et toute l'iujnstice :
1" C'e.-t une témérité d'mdisrrétion : car ii Dieu seul est réservé le jnpement des intentions cl des pensées; en jugeant donc des intentions de votre frère , vous décidez de ce que vous ne pouve» connaître. Mais ce qui rend ici voire témérité plus injuste, p\u< noire, plus cruelle, c'est la nature de vos soupçons : car vous ne vous contentez pas de soupçonner les gens de liien de quelqu'une de ces faiblesses inséparables *de la condition humaine ; vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur ; vous les soupçonnez de noirceur, de disisimiilalion, d'hypocrisie ; en un mot, de se jouer de iJitu et des hommes, et cela, sur les seules apparences de la vertu. Ainsi, vous portez d'un homme de bien un jugement que vous n'oseriez pas porter, apiès le crime le plus éclatant , d'un criminel convaincu. Faut-il donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence de votre part?
L'hypocrisie, j'en conviens, est digne de l'exécration de Dieu et des hommes ; mais je soutiens que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite, fournissent des armes aux impies, et leur aident à croire qu'il n'y a plus de justes sur la terre ; que les saints mèuies qui ont autrefois éditié l'église, n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu ; et que l'Evangile n'a janiaib formé que des pharisiens et des hypocrites. Cela doit faire comprendre tout le crime de ces dérisions insensées : on croit rire de la fausse vertu , et on fait blasphémer contre la religion. Ajoutez que par là tout devient douteux et incertain dans la société : car si ceux qu'on appelle gens de bien ne sont selon vous que des imposteurs et des hypociites, nous ne compterons pas davantage sur la probité des pécheurs et des mondains; il n'y a donc plus ni bonne foi, ni droiture, ni tldélilé parmi les hommes.
2» C'est une témérité de corruption : eu effet, co fonds de malignité qui vnillecrigie à travers même les apparences de la vertu, et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles , ne peut partir que d'une âme noire et corrompue. Comme les pasàioot vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde, que vons êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse,
vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes. Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre , parce qu'il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes; aussi qu'on examine ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien, on trouvera que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu véritable, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable.
Mais, dites-vous, on a vu tant d'hypocrites qu'on regardait comme des saints, qui, cependant, n'étaient que des hommes pervers et corrompus : on ne peut le nier. Mais que voulez-vous conclure de là? que tous les gens de bien leur ressemblent? Et où en serait le genre humain , si vous raisonniez ainsi sur le reste des hommes : on a vu tant d'épouses infidèles , tant de magistrats iniques, etc.; donc, la pudeur et la fidélité sont bannies du mariage, et la justice et l'intégrité de tous les tribunaux? Quoi de plus injuste et de plus insensé, que de faire à tous un crime de la faute de quelques-uns? La source de celte injustice, c'est que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas ; et nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu , parce que la vertu elle-même nous condamne.
Mais on y a été si souvent trompé, dites-vous. Je le veux ; mais je vous réponds, quand même vous vous tromperiez en ne voulant pas soupçonner vos frères, que vous arriverait-il de si triste et de si honteux de votre crédulité? vous auriez jugé selon les règles de la charité, de la prudence, de la justice : et qu'y aurait-il dans cette méprise qui dût tant vous alarmer? 11 est si beau de se tromper par un motif d'humanité et d'indulgence !
Et d'ailleurs, d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement contre l'abus que l'hypocrite fait de la vertu véritable ? que vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœur double ou sincère, vous qui ne le servez et qui ne le connaissez niêuie pas ? Ah ! ce n'est pas l'hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous dépliit ; si vos censures parlaient d'un fonds de religion et de zèle véritable, vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs, qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde, et vous souhaiteriez que ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes.
3° C'est une témérité de contradiction. Le monde accuse les gens de bien d'aller à leurs fins , d'avoir leurs vues dans les actions les plus saintes, et de ne jouer que le personnage de la vertu ; mais sied-il à ceux surtout qui vivent à la cour, de faire ce reproche aux gens de bien, eux dont toute ta vie est une feinte éternelle ? Quand ils n'auront rien à se reprocher là-dessus, on écoutera alors la témérité de leurs censures.
D'ailleurs, les gens du monde se récritnt si fort, lorsqu'on est trop attentif à des démarches qui sont, selon eux, indifférentes, el
qu'on les interprète malignement ; mais les justes donnent-ils plus de lieu à la témérité des soupçons que le monde forme contre
eux? Les gens du monde exigent qu'on juge leurs inientious pures, lorsque leurs œuvres ne le sont pas; et ils croient avoir
. droit de nous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas innocentes, lorsque toutes leurs actions le paraissent :
quelle contradiction !
DEUXIÈME PARTIE. — Le monde exagère les faiblesses des gens de bien, et leur fait un crime des imperfections les plus légères, et c'est une inhumanité.
!•» Une inhumanité par rapport à la faiblesse de l'homme ; car c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des vertus parfaites ; ce n'est pas la condition de cette vie mortelle ; chacun presque porte dans la piété ses défauts, ses humeurs et ses propres faiblesses. La grâce corrige la nature , mais ne la détruit pas ; ce n'est que dans le ciel que nous serons parfaitement délivrés de toutes nos misères. Tout ce qu'on peut donc exiger de la faiblesse humaine, c'est que l'essentiel soit réglé, el qu'on travaille sans cesse à rég'er le reste. El dans le fond, portant, comme nous faisons, au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu, faibles pour le bien, toiijours prêts pour le mal, doit-il paraître étrange que des hommes environnés, pétris de misères, en laissent encore paraître quelques-unes ; el si le monde avait de l'équité, ne trouverait-il pas les-gens de biea plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques venus, que dignes de censure pour conserver encore quelques vices ?
D'ail eurs. Dieu a ses raisons en laissant encore aux gens de bien certaines faiblesses sensibles : il veut par là les tenir dans l'humilité, ranimer leur vigilance, exciter en eux un désir continuel de la patrie céleste, empêcher que les pécheurs ne se découragent par le f^peclacle d'une vertu trop parfaite, ménager aux justes une matière coniinueile de prière et de pénitence, prévenir les honneurs excessifs que le monde pourrait rendre à leur vertu , si elle était si pure et si éclatante ; peut-être enfin. Dieu veut par là achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la piété.
2"' Une inhumanité par rapport à la difticullé toute seule de la vertu. Vous paraît-il si aisé, mondains, de vivre selon Dieu, et de marcher dans les voies étroites du salut, que vous deviez être si impitoyables envers les justes, uès qu'ils s'en écartent un seul moment? Que ne nous dites-vous pas vous-mêmes tous les jours sur les difficultés d'une vie chrétienne, lorsque nous vous en proposons les règles saintes ? Ccpen lant, par une barbarie étrange, la plus légère imperfection dans les gens de bien anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables ; et loin de faire grâce à leurs faiblesses en faveur de leurs vertus, c'est leur vertu elle-même iiui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs faiblesses.
Mais en quoi l'injustice du monde envers les gens de bien est plus cruelle, c'est que ce sont vos censures, mondains, el la corruption de vos mœurs, qui deviennent tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence. Comment voulez-vous que la piété des plus justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui ? Vous êtes les séducteurs des gens de bien, et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire.
3° Une inhumanité par rapport aux maximes du monde même Je vous en fais juges : vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses fins ; qu'un autre est fort exart à faire sa cour ; que celle-ci a une vertu fort commode ; que celle-là est toute pétrie d'humeur, el insupportable dans sou domestique, etc. Et là-dessus vous décidez fièrement qu'une dévotion mêlée de tant de défauts ne saurait jamais eu faire des saints ; cependjnt, lorsque nous venons vous annoncer ici nous-mêmes que la vie mondaine, oiseuse, sensuelle et presque toute profane que vous menez ne saurai être une voie de salut, vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal, et que vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais de quel coté est ici l'inhumanité el l'injustice ? vous damnez les gens de bien parce qu'ils ajoutent à leur pieté quelques défauts qui vous ressemblent; et vous vous croyez dans la voie du ialut, vous qui n'avez que ces défauts sans la pieté qui les purifie.
Ce n'est pas assez : les gens de bien quittent-ils tout pour se donner entièrement à Oitu ? vous dites qu'ils poussent les choses trop loin. ïâcheni-i.s d'accorder avec la piété les devoirs de leur étal, et les iutérèls innocents de leur fortune ? vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes , et que vous seriez bientôt un grand saint s'il n'en fallait pas davantage : accordezvous donc avec vous-même.
Mais ce qu'il y a de plus déplorable dans la sévérité avec laquelle vous condamnez les gens de bien, c'est que si un pécheur célèbre et scandaleux, après bien des délais et des répugnances, prononce enfin seulement le nom d'un Dieu qu'il n'a jamais connu, et qu'il a toujours blasphémé ; il ne vous en faut pas davantage, vous le langez parmi les saints, et vous dites qu'il a fait une mort clirélienne : vous sauvez donc l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété ; et vous damnez le juste sur les marques les plus légères de l'humanité el de la faiblesse, sans songer qu'il est même de votre intérêt de
lUJ
GRAND-CAUÈME.
ménager les imperfections des gens de bien ; puisqa'eux seuls vous éparpent, adoucissent vos dérauts, excusent vos fautes : je n'en dis pas assez, eux seuls sont tos amis véritables, eux seuls sont touchés de vos maux et ocrupés de votre sîlut.
Troisième partie. — Le monde lourm en ridicule lu ferveur et le zèle des gens de bien, et c'est une impiété. Oui, une impiété : car en clîel les gens du monde font de la religion un jeu et une scène comique, sans penser que par ces dérisions et ces censures : 1® Ils persécutent la vertu et se la rendent inutile à enx-mèmes : car Dieu pour les punir les prive souvent de l'exemple des gens de bien , qui était un moyen de saint que sa bonté leur avait préparé ; ou bien , accoutumés à décrier la vertu et à la tourner in ridicule, si jamais lassés du monde ils veulent revenir à Dieu , le respect humain les arrête, ils n'osent plus chanpnr ni de mœnrs ni de latigage.
£o l'ar ces dérisions vous déshonores! la vertu, et vous la rendez inutile aux autres, qui n'osent se déclarer pour la piété, parce qu'ils craignent de s'exposer à vos railleries profanes , et n'opposent en secret qne ce seul obstacle à la voix de Dieu qui les appelle : ainsi, par là vous anéantissez le fruit de l'Evangile, et rendez notre ministère inutile.
30 Far vos censures vous teniez la vertu, et la rendez insoutenable ii elle-même : car vos dérivions deviennent l'écneil de la piété même des justes ; vous ébranlez leur foi, vous découragez leur zèle, vous suspendez leurs bons désirs ; et par là vous privez l'Eglise de l'éditication de leurs exemples ; les faibles, du secours qu'ils y trouveraient; et les pécheurs, de la confusion qui leur en reviendrait. N'est-ce pas là le comble de l'impiété
Da gloriam Deo ; nos nclmus quia hic homo peccator est.
Rt^viet gloire à Dieu ; nous savons que cet homme est un pe'' chtur. Jean, ix, 24.
Que peut se promeltre la vertu la plus pure et la plus irrépréhensible de l'injustice du monde, puisqu'il a pu trouver autrefois, dans la sainteté même de Jésus-Christ, des sujets de scandale et de censure? S'il opère aux yeux des Juifs des prodiges éclatants , s'il rend aujourd'hui la vue à un aveugle-né, ils l'accusent d'être violateur du sabbat; d'opérer ces miracles au nom de Belzébuth, plutôt qu'au nom du Seigneur, et de ne vouloir par ces prestiges qu'anéantir et détruire la loi de Moïse : Non est hic homo à Deo, qui sabbatum non CMi/yc^// '; c'est-à-dire qu'ils attaquent ses intentions, pour rendre ses œuvres suspectes et criminelles.
S'il honore de sa présence la table des pharisiens, pour prendre de là occasion de les rappeler et de les instruire, ils le regardent connue un pécheur, et comme un homme de bonne chère : Ecce homo vorax et potator vini^; c'est-à-dire qu'ils lui font un crime de ses œuvres, lorsqu'il leur importe de ne pas examiner la droiture de ses intentions.
Enfin, s'il paraît dans le temple armé de zèle et de sévérité pour venger les profanations qui déshonorent ce lieu saint, le zèle de la gloire de son Père qui le dévore n'est plus dans leur bouche qu'une usurpation injuste d'une autorité qui ne lui app)artient pas; c'està-dire qu'ils se jettent sur des reproches
t Jean, ix, 16.
« Maifh,, xr, 19.
vagues et sans fondement, quand ils n'ont rien à dire contre ses intentions et contre ses œuvres.
Je le dis en gémissant, mes Frères, la piété des gens de bien ne trouve pas aujourd'hui plus d'indulgence parmi nous que la sainteté de Jésus- Christ en trouva autrefois dans la Judée. Les justes sont devenus l'objet des dérisions et de la censure publique ; et dans un siècle où les désordres sont si communs, où les excès et les scandales fournissent tant de matière à la malignité des discours et des censures , on fait grâce à tout, excepté à la vertu et à l'innocence.
Oui, mes Frères, si ce qui paraît de la conduite des gens de bien est irréprochable, et ne donne point de prise à la censure, vous vous retranchez sur leurs intentions qui ne paraissent point, vous les accusez d'aller à leurs fins et d'avoir leurs desseins et leurs vues : Non est hic homo a Deo.
Si leur vertu semble se rapprocher de nous queltiuefois, et rabattre de sa sévérité pour nous attirer à Dieu, en se conformant à nos mœurs et à nos manières ; sans vous mettre en peine de leurs intentions, vous leur faites un crime des complaisances les plus innoceides, et des relâchements les plus dignes d'indulgence : Ecce homo vorax et potator vini.
Enfin, si leur vertu, embrasée d'un feu divin , ne garde plus de mesures avec le monde, et ne laisse rien à dire, ni contre leurs intentions, ni contre leurs œuvres; vous vous répandez en discours vagues, en reproches sans fondement, contre leur zèle et leur ()iélé môme.
Or, souffrez, mes Frères, que je m'élève une fois ici contre un abus si honteux à la religion, si injurieux à l'Esprit qui forme les saints, si scandaleux parmi des chrétiens, si capable d'attirer sur nous ces malédictions éternelles , qui changèrent autrefois l'bérilage du Seigneur en une terre déserte et abandonnée, et si digne du zèle de notre ministère.
Vous attaquez les intentions des gens de bien, quand vous n'avez rien à dire contre leurs œuvres ; et c'est une témérité. Vous exagérez leurs faiblesses ; et vous leur faites des crimes des imperfections les plus légères ; et c'est une inhumanité. Vous tournez même en ridicule leur ferveur et leur zèle ; et c'est une impiété. Et voilà, mes Frères, les trois caractères de l'injustice du monde envers les gens de bien. Une injustice de témérité qui soupçonne toujours leurs intentions. Une injustice d'inhumanité qui ne fait point de grâce à leurs plus légères imperfections. Une injustice d'impiété , qui fait de leur zèle et de leur sainteté un sujet de mépris et de dérision. Puissent ces vérités, ô mon Dieul rendre à la vertu l'honneur et la gloire qui lui sont dus, et forcer le monde lui-même à respecter des justes qu'il n'est pas digne de posséder I Ave, Maria.
Rien n'est plus grand , et plus digne de respect sur la terre, que la véritable vertu ; le monde lui-même est forcé d'en convenir.
L'élévation des sentiments, la noblesse des motifs, l'empire sur les passions, la patience dansles adversités, la douceur dans les injures, le mépris de soi-même dans les louanges, le courage dans les difficultés, l'austérité dans les plaisirs, la fidélité dans les devoirs, l'égalité dans tous les événements de la vie ; en un mot, tout ce que la pliilosophie a fait entrer dans l'idée de son sage, ne trouve sa réalité que dans le disciple de l'Evangile. Plus même nos mœurs sont corrompues , plus nos siècles sont dissolus, plus une âme juste qui sait conserver an milieu de la corruption générale sa justice et son innocence, mérite l'admiration publique ; et si les païens eux-mêmes respectaient si fort les chrétiens dans un temps où tous les chrétiens étaient saints, à plus forte raison ceux des chrétiens, qui sont encore justes parmi nous, sont dignes de notre véné-
ration et de nos hommages , aujourd'hui où la sainteté est devenue si rare parmi les fidèles.
Il est donc bien triste pour notre ministère que la corruption de nos mœurs nous oblige à faire ici ce que les premiers défenseurs de la foi faisaient autrefois avec tant de dignité devant les tribunaux païens, c'est-à-dire l'apologie des serviteurs de Jésus-Christ ; et qu'il faille apprendre à des chrétiens à honorer ceux qui font profession de l'être. Cependant, rien n'est plus nécessaire ; et ce qui paraît le plus dominer aujourd'hui dans le langage du monde , ce sont les censures et les dérisions de la piété. J'avoue que le monde semble respecter la vertu en idée ; mais il méprise toujours ceux qui en font profession. Il convient que rien n'est plus estimable qu'une piété solide et sincère ; mais il se plaint qu'on ne la trouve nulle part ; et, en séparant toujours la vertu de ceux qui la pratiquent, il ne fait semblant de respecter le fantôme de la sainteté et de la justice , que pour avoir plus de droit de mépriser et de censurer le juste.
Or, le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre la vertu, c'est sur la droiture des intentions des gens de bien. Comme ce qui paraît de leurs actions donne d'ordinaire peu de prise à la malignité et à la censure, on se retranche sur leurs intentions. On prétend aujourd'hui surtout, où sous un prince aussi grand que religieux *, la vertu autrefois étrangère et moquée à la cour y est devenue la voie la plus sûre des grâces et des récompenses; on prétend que c'est là où visent ceux qui en font une profession pubHque ; qu'ils ne veulent qu'aller à leurs fins, et (jue ceux qui paraissent les plus saints et les plus désintéressés , n'ont par-dessus les autres que plus d'art et plus d'adresse. Si on leur fait grâce sur la bassesse de ce motif, on leur en prête d'autres aussi indignes de l'élévation, de la vertu et de la sincérité chrétienne. Ainsi, qu'une âme touchée de ses égarements revienne à Dieu; ce n'est pas Dieu qu'elle cherche, c'est le monde par une voie plus fine et plus détournée : ce n'est pas la grâce qui a changé son cœur , c'est l'âge qui commence à effacer ses traits, et qui ne la retire des plaisirs que parce que les plaisirs
' Louis XIV.
GRAND-CARÉME.
commencent à la fuir eux-mêmes. Si le zèle embrasse des œuvres de miséricorde, ce n'est pas qu'on soit charitable ; c'est qu'on veut devenir important'. Si l'on se renferme dans la prière et dans la retraite , ce n'est pas la j)iété qui craint les périls du monde ; c'est une singularité et une ostentation qui veut s'en attirer les suifragos*. Enfin, le mérite des plus saintes actions est toujours déprisé dans la bouche des mondains, par les soupçons dont ils noircissent les intentions.
Or, je trouve dans cette témérité trois caractères odieux qui eu font sentir tout le ridicule et toute l'injustice : c'est une témérité d'indiscrétion, puisque vous jugez, vous décidez sur ce que vous ne pouvez connaître ; c'est une témérité de corrupLion, puisque d'ordinaire on ne suppose dans les autres que ce qu'on sent en soi-même ; enfin, une témérité de contradiction, puisque vous trouvez injustes et insensés à votre égard, les mômes soupçons qui vous paraissent si bien fondés contre votre frère. Ne perdez pas, je vous prie, la suite de ces vérités.
Je dis d'abord une témérité d'indiscrétion. Car, mes Frères, à Dieu seul est réservé le jugement des intentions et des pensées ; lui seul, qui voit le secret des cœurs, peut en juger. Ils ne seront manifestés que dans ce jour redoutable où sa lumière luira dans les ténèbres. Un voile impénétrable est répandu ici-bas sur les profondeurs du cœur humain ; il faut donc attendre que le voile soit déchiré ; que les passions honteuses qui se cachent, comme parle l'Apôtre, soient manifestées; et que le mystère d'iniquité , qui opère en secret, soit révélé. Jusque-là, ce qui se passe dans le cœur des hommes, caché à notre connaissance, est interdit à la témérité de nos jugements. Lors
' Ce langage ne ressemble pas au style du sermon précédent. Ici la religion et la vertu ^ malgré tout, sont lionorées et favorisées à la cour; là^ ou a houle de paraître religiiux et fidèle. La difîérence du règne de Louis XIV, à qui appartient ce discours , avec le gouvernement de la Régence et de Louis XV, dont relève, du moins en partie, le discours sur les Doutes en matière de Religion, suffit bien pour expliquer ce changement de ton et de mœurs.
* 11 n'était pas rare , sous Louis XIV, de voir des hommes Qui avaient brillé à la cour et dans les charges publi(|ues, se renfermer dans une sévère retraite et dans une vie tonte religieuse. Ainsi agirent et le contrôleur-général Claude Le Pelletier et son fils, le conseiller d"Elat Le Pelletier de Soiizi, et Ponlcharlrain, et Cavoie, et Chauveau. La Trai pe, Saint-Victor, l'Oratoire , recueillirent plusieurs de ces grandis chrétiens. On peut voir à ce sujet, dans les Mémoires de Picot, le tableau historique de l'état de la rehgion en France au commencement du XYiti* siècle.
même que ce que nous voyons de la conduite de nos frères ne leur est pas favorable, la charité nous oblige de supposer que ce que nous ne voyons |)as le rectifie et le répare , et d'excuser les défauts des actions qui nous blessent, par l'innocence des intentions qui nous sont cachées. Or, si la religion doit nous rendre indulgents et favorables , même à leurs vices, souCfi irait-elle que nous fussions cruels et inexorables, même à leurs vertus?
En effet, mes Frères, ce qui rend ici votre témérité plus injuste, plus noire, plus cruelle, c'est la nature de vos soupçons. Car si vous ne soupçonniez les gens de bien que de quelqu'une de ces faiblesses inséparables de la condition huiuaine, de trop de sensibilité dans les iiijurcs, de trop d'attention à leurs intérêts, de trop d'inflexibilité dans leurs sentiments; nous aurions droit de vous répondre, comme nous dirons dans la suite, que vous exigez dos gens de bien une exemption de tout défaut et un degré de perfection qui n'est pas de cette vie. Mais vous n'en demeurez pas là : vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur; vous les soupçonnez de noirceur, de dissimulation, d'hypocrisie ; de faire servir à leurs vues et à leurs passions les choses les plus saintes ; d'être des imposteurs publics, et de se jouer de Dieu et des hommes, et cela sur les seules apparences de la vertu. Quoi, mes Frères 1 vous n'oseriez, après le crime le plus éclatant, porter d'un criminel convaincu un jugement si cruel et si odieux ; vous regarderiez |)lutôl sa faute comme im de ces malheurs qui peuvent arriver à tous les hommes, et dont un méchant moment peut nous rendre capables; et vous le portez d'un homme de bien ; et vous soupçonnez du juste, sur une vie sainte et louable, ce que des mœurs scandaleuses et criminelles n'oseraient vous faire soupçonner d'un pécheur; et vous regardez comme un bon mot contre les serviteurs de Dieu ce qui vous paraîtrait une barbarie contre un homme flétri de mille crimes I Faut-il donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence; qu'il suffise de servir Jésus-Christ pour être indigne de tout ménagement; et que les saintes pratitjues de la piété, qui auraient diî attirer du respect à votre frère, deviennent les seuls titres qui le confondent dans votre esprit avec les scélérats et les iin|)ies?
Je conviens que l'hypocrite est digne de
l'exécration de Dieu et des hommes ; que l'abus qu'il fait de la religion est le plus grand de tousl es crimes ; que les dérisions et les satires sont trop douces pour décrier un vice qui mérite l'horreur du genre humain; et qu'un théâtre profane a eu tort de ne donner que du ridicule à un caractère si abominable, si honteux et si affligeant pour l'Eglise ; et qui doit plutôt exciter les larmes et l'indignation, que la risée des fidèles'.
Mais je dis que ce déchaînement éternel contre la vertu ; que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite ; que cette malignité, qui, en faisant des éloges pompeux de la justice, ne trouve presqu'aucun juste qui les mérite ; je dis que ce langage, dont on fait si peu de scrupule dans le monde, anéantit la religion, et tend à rendre toute vertu suspecte ; je dis que par là vous fournissez des armes aux impies, dans un siècle où tant d'autres scandales n'autorisent que trop l'impiété. Vous leur aidez à croire qu'il n'y a plus de justes sur la terre ; que les saints même qui ont autrefois édifié l'Eglise, et dont nous honorons la mémoire, n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu, dont ils n'avaient que le fantôme et les apparences ; et que l'Evangile n'a j imais formé que des pharisiens et des hypocrites. Comprenez-vous, mes Frères, tout le crime de ces dérisions insensées? vous croyez rire de la fausse vertu, et vous blasphémez contre la religion. Je le répète ; en vous défiant de la sincérité des justes que vous voyez, l'impie conclut que ceux qui les ont précédés et que nous ne voyons pas, leur étaient semblables ; que les martyrs eux-mêmes , qui couraient à la mort avec tant de fermeté, et qui rendaient à la vérité le témoignage le plus éclatant et le moins suspect que l'homme puisse lui rendre, n'étaient que des furieux qui cherchaient une gloire humaine par une vaine ostentation de courage et d'héroïsme, et qu'enfin la tradition vénérable de tant de saints, qui de siècle en siècle ont honoré et édifié l'Eglise, n'est qu'une tradition de fourberie et d'artifice. Et plût à Dieu que ce ne fût ici qu'un emportement de zèle et d'exagéra-
* Massillon ne trouve pas Molière assez sévère contre l'hypocrite et le tartufe; mais aussi il reconnaît ensuite que les éloges pompeux de la justice parfaite, que le ridicule dont on veut couvrir la fausse vertu, nous exposent à voir partout des hypocrites, des tartufes et des pharisiens.
tion ! Ces blasphèmes, qui font horreur, et qui auraient dû être ensevelis avec le paganisme, nous avons encore la douleur de les entendre parmi nous. Et vous-mêmes, qui en frémissez, vous les mettez pourtant, sans le vouloir, dans la bouche de l'impie; ce sont vos censures éternelles de la piété, qui ont rendu en nos jours l'impiété si commune et si impunie.
Je n'ajoute pas que par là tout devient douteux et incertain dans la société. Il n'y a donc plus ni bonne foi, ni droiture, ni fidélité parmi les hommes. Car s'il ne faut plus compter sur la sincérité et sur la vertu des justes ; si leur piété n'est que le masque de leurs passions, nous ne compterons pas sans doute plus sur la probité des pécheurs et des mondains ; tous les hommes ne seront donc plus que des fourbes et des scélérats dont il faudra se défier, et ne vivre avec eux que comme avec des ennemis, d'autant plus à craindre qu'ils cachent, sous les dehors de l'amitié et de l'humanité, le dessein, ou de nous tromper, ou de nous perdre. Il n'y a qu'un cœur profondément mauvais et corrompu, qui puisse supposer tant de noirceur et de corruption dans les autres.
Et voilà le second caractère de cette témérité dont nous parlons. Oui , mes Frères, ce fond de malignité, qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu, et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles, ne peut partir que d'une âme noire et corrompue. Comme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde ; que vous êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse; que vous n'avez rien de droit, rien de noble, rien de sincère; vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes; vous ne sauriez vous persuader qu'il y ait encore des cœurs simples, sincères et généreux sur la terre ; vous croyez voir partout ce que vous sentez en vous-même j vous ne pouvez comprendre que l'honneur, la fidélité, la sincérité, et tant d'autres vertus, toujours fausses dans votre cœur, aient quelque chose de plus vrai et de plus réel dans le cœur des personnes même les plus respectables par leur élévation ou par leur caractère. Vous ressemblez aux courtisans du roi des Ammonites; comme ils n'avaient point d'autre occupation que d'être sans cesse attentifs à se supplanter les uns les autres, et à se dresser mutuelle-
GRAND-CARÉME.
ment des pièges, ils n'eurent pas de peine à croire que David n'allait pas de meilleure foi avec leur maître. Vous croyez, disaient-ils à ce prince, que David pense à honorer la mémoire de voire père, en vous envoyant des députés qui viennent vous consoler sur sa mort : Putas quod propter honorem patris tui miscrit David ad te consolatores * ? Ce ne sont pas des consolateurs qu'il vous envoie, ce sont des espions ; c'est un fourbe qui, sous les dehors pompeux d'une ambassade honorable et pleine d'amitié, vient faire examiner les endroits faibles de votre royaume, et prendre des mesures pour vous surprendre : Et non ideo lit mvestigaret et exploraret civitatem*. C'est le malheur des cours surtout: comme on y est né et qu'on y vit dans le faux, on croit le voir dans la vertu aussi bien que dans le vice ; comme c'est une scène où chacun joue un personnage emprunté, on croit que l'homme de bien ne fait qu'y jouer le personnage de la vertu. La sincérité rare ou inutile y paraît toujours impossible.
Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre ; il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes, et mesure, par ce qui lui en coûterait à lui-même pour n'être pas de bonne foi, ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi, mes Frères, examinez ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien : vous trouverez que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions, en supposant que leurs faiblesses sont des faiblesses de tous les hommes ; que ceux qui paraissent les plus vertueux , n'ont par dessus eux que plus d'habileté pour les cacher; et qu'au fond, si on les voyait de près, on trouverait qu'ils sont faits comme les autres hommes. Us font de cette pensée injuste une ressource alTreuse à leurs débauches, ils s'affermissent dans le désordre, en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien ; ils se font une idée affreuse du genre humain, pour être moins effrayés de celle qu'ils sont obligés d'avoir d'eux-mêmes; et tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu, afin que le vice plus commun leur pa-
> II Rois, X, 3.
raisse plus excusable ; comme si, ô mon Dieu, la multitude des criminels pouvait ôter à votre justice le droit de punir le crime.
Mais on a vu tant d'hypocrites, dites-vous, qui ont abusé si longtemps le monde, qu'on regardait comme des saints et des amis de Dieu, et qui cependant n'étaient que des hommes pervers et corrompus.
Je l'avoue avec douleur, mes Frères; mais que voulez-vous conclure de là? Que tous les gens de bien leur ressemblent? la conséquence est affreuse ; et où en serait le genre humain si vous raisonniez ainsi sur tout le reste des hommes? On a vu tant d'épouses infidèles; n'y a-t-il donc plus de pudeur et de fidélité dans le lien sacré du mariage? tant de magistrats ont vendu leur honneur et leur ministère; la justice et l'intégrité sont-elles donc bannies de tous les tribunaux? les histoires nous ont conservé le souvenir de tant de princes perfides, dissimulés, sans foi, sans honneur, également infidèles à leurs ennemis, à leurs alliés, à leurs sujets ; la droiture, la vérité, la religion n'cnvironnent-elles donc plus le trône? Levez les yeux et regardez le prince grand et respectable qui l'honore et qui le remplit. Les siècles passés ont vu tant de sujets distingués par leurs noms , par leurs charges , par les bienfaits de leur souverain, trahir le prince et la patrie, et entretenir avec l'ennemi des intelligences criminelles ; trouveriez-vons le maître que vous servez avec tant de zèle et de valeur, équitable, si là-dessus la fidélité d'un chacun de vous lui devenait suspecte? Pourquoi donc un soupçon qui fait horreur envers tous les autres hommes ne sera-t-il supportable que contre les gens de bien ? Pourquoi une conséquence ridicule partout ailleurs ne serait-elle sensée que contre la vertu ? La perfidie d'un seul Judas vous faitelle conclure que tous les autres disciples fussent des traîtres et des infidèles? L'hypocrisie de Simon le magicien prouve-t-elle que la conversion de tous les autres disciples qui embrassaient la foi, ne fût qu'un artifice pour arriver à leurs fins, et qu'ils ne marchassent pas droit, comme lui, dans la voie de Dieu? Quoi de plus injuste et de plus insensé que de faire à tous un crime de la faute d'un seul? Il est dilficile, je l'avoue, que le vice ne se pare quelquefois des apparences de la vertu ; que l'ange de ténèbres ne se transfigure quelquefois en auge de lumière; et que les passions, qui metteul tout en œuvre pour réussir, ne
s'avisent pas quelquefois d'appeler à leur secours les apparences mêmes de la piété , sous un règne surtout où la piété honorée est presque le chemin de la foituneetdes grâces. Mais c'est une extravagance de faire retomber sur toute vertu l'usage impie que quelques-uns peuvent faire de la vertu même ; et de croire que quelques abus, découverts dans une profession sainte et vénérable, déshonorent généralement tous ceux qui l'ont embrassée. C'est, mes Frères, que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas, et que nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu, parce que la vertu elle-même nous condamne.
Mais on y a été si souvent trompé, ditesvous. Je le veux ; mais je vous réponds, quand même vous vous tromperiez, en ne voulant pas soupçonner vos frères, et en rendant à une fausse vertu l'estime et l'honneur qui ne sont dûs qu'à la vertu véritable, qu'en serait-il? Que vous arriverait-il de si triste, de si honteux , de votre crédulité? Vous auriez jugé selon les règles de la charité, qui ne croit pas facilement le mal , et qui se réjouit même des apparences du bien ; selon les règles de la justice, qui n'est pas capable envers les autres d'une malignité dont elle ne voudrait pas qu'on usât à son égard ; selon les règles de la prudence, qui ne juge que sur ce qu'elle voit, et laisse au Seigneur le jugement des intentions et des pensées ; enfin, selon les règles de la bonté et de l'humanité, qui présume toujours en faveur de ses frères. Et qu'y aurait-il dans cette méprise qui dût tant vous alarmer? Il est si beau de se tromper par un motif d'humanité et d'indulgence ; ces erreurs font tant d'honneur à un bon cœur ; il n'y a que des hommes vrais et vertueux qui en soient capables ; mais , comme vous ne l'êtes pas , vous aimez encore mieux vous tromper en dégradant l'homme de bien de l'honneur qui lui est dû, qu'en courant risque de ne pas couvrir l'hypocrite de la confusion qu'il mérite.
Mais, d'ailleurs, d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement contre l'abus que l'hypocrite fait de la vertu véritable? Prenez-vous si fort à cœur les intérêts de la gloire de Dieu que vous veuillez le venger de ces imposteurs qui le déshonorent? Que vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœur double ou sincère, vous qui ne le servez et qui ne le connaissez même pas? Qu'y a-t-il qui vous intéresse si fort dans la droiture ou dans l'hypocrisie de
ses adorateurs, vous qui ne savez pas même comment on l'adore ? Ah î s'il était le Dieu de votre cœur, si vous l'aimiez comme votre Seigneur et votre Père, si sa gloire vous était chère, on pardonnerait du moins à un excès de zèle l'audace avec laquelle vous vous élevez contre l'outrage que fait à Dieu et à son culte la vertu simulée de l'hypocrite. Les justes qui Taiment et qui le servent, auraient, ce semble, plus de droit d'éclater contre un abus si injurieux à la piété sincère. Mais vous qui vivez comme les païens qui n'ont point d'espérance, abîmé dans le désordre , et dont toute la vie n'est qu'un crime continuel ; ah ! ce n'est pas à vous à prendre les intérêts de la gloire de Dieu contre les fausses vertus qui font tant de tort et tant de peine à l'Eglise. Qu'il soit servi de bonne foi, ou par pure grimace, ce n'est pas une affaire qui vous regarde. D'où vient donc un zèle si déplacé ? Voulez-vous le savoir? Ce n'est pas le Seigneur que vous voulez venger, ce n'est pas sa gloire qui vous intéresse, c'est celle des gens de bien que vous cherchez à flétrir; ce n'est pas l'hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous déplaît ; vous n'êtes pas le censeur du vice, vous n'êtes que l'ennemi de la vertu ; en un mot, vous ne haïssez dans l'hypocrite que la ressemblance de l'homme de bien.
En effet, si vos censures partaient d'un fonds de religion et de zèle véritable, ah 1 vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde. Que dis-je ? loin de nous alléguer ces exemples avec un air triomphant, vous gémiriez du scandale dont ils ont affligé l'Eglise. Loin de vous applaudir, lorsque vous nous en renouvelez le souvenir, vous souhaiteriez que ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes. La loi maudissait celui qui découvrait la honte et la turpitude de ceux qui lui avaient donné la vie ; mais c'est la honte et le déshonneur de l'Eglise votre mère que vous exposez avec plaisir à la dérision publique. Prenez-vous soin de rappeler certaines circonstances humiliantes pour votre maison, et qui ont déshonoré autrefois le nom et la vie de quelqu'un de vos ancêtres? Ne voudriez-vous pas effacer ces traits odieux des histoires qui les ont conservés à la postérité ? Ne regardez-vous pas comme les ennemis de votre nom ceux qui vont fouiller dans les siècles passés, pour y déterrer ces endroits
GRAND-CARÉME.
odieux et les faire revivre dans la mémoire des hommes? N'opposez-Tous pas à leur malignité cette maxime d'équité que les fautes sont personnelles, et qu'il est injuste de faire retomber sur tous ceux qui ont porté votre nom, la mauvaise conduite d'un seul qui l'a déshonoré?
Appliquez- vous la règle à vous-même. L'Eglise est votre maison ; les justes seuls sont vos proches, vos frères, vos prédécesseurs, vos ancêtres ; eux seuls composent cette famille des premiers-nés à laquelle vous devez être éternellement réuni. Les impies seront un jour comme s'ils n'avaient jamais été; les liens du sang, de la nature , de la société, qui TOUS unissent à eux, périront ; un chaos immense et éternel les séparera des enfants de Dieu ; ils ne seront plus ni vos frères , ni vos aïeux, ni vos proches; ils seront rejetés, oubliés, effacés de la terre des vivants, inutiles aux desseins de Dieu, retranchés pour toujours de son royaume, et ne tenant plus par aucun lien à la société des justes, qui seront alors seuls vos frères, vos ancêtres, votre peuple, voire tribu. Que faites-vous donc en découvrant avec complaisance l'ignominie de quelque faux juste qui déshonore leur histoire? C'est votre maison, votre nom, vos proches, vos ancêtres que vous déshonorez : vous venez flétrir l'éclat de tant d'actions glorieuses qui ont rendu leur mémoire immortelle dans tous les siècles, par l'infidélité d'un seul , qui, portant le même nom qu'eux, l'avilit par des mœurs et une conduite fort dissemblables * ; c'est donc sur vous-même que retombe cet opprobre ; à moins que vous n'ayez déjà renoncé à la société des saints, et que vous n'aimiez mieux choisir votre partage éternel avec les impies et les infidèles.
Mais ce qu'il y a ici de plus bizarre dans cette témérité qui veut toujours juger et noircir les intentions secrètes des gens de bien, c'est qu'en cela vous tombez en contradiction avec vousmêmes : dernier caractère de cette témérité.
Oui , mes Frères, vous les accusez d'aller à leurs fins, d'avoir leurs vues dans les actions les plus saintes, et de ne jouer que le personnage de la vertu. Mais vous sied-il, à vous qui vivez à la cour, de leur faire ce reproche? Toute votre vie est une feinte éternelle ; vous jouez partout un rôle qui n'est point le vôtre ; vous flattez ceux que vous n'aimez pas ; vous
? Dissemblables, 1764 ; dissemblable, 1745 et Renouard.
rampez devant d'autres que vous méprisez ; vous faites l'empressé auprès de ceux de qui vous attendez des grâces, quoiqu'au fond vous regardiez leur faveur avec envie, et que vous les croyiez indignes de leur élévation ; en un mot, toute votre vie est un personnage continuel. Partout votre cœur dément votre conduite; partout votre visage est la contradiction de vos sentiments; vous êtes les hypocrites du monde, de l'ambition, de la faveur, de la fortune ; et il vous appartient bien après cela de venir accuser les justes des mêmes feintes, et de faire sonner si haut leur dissimulation et leur prétendue hypocrisie. Quand vous n'aurez rien à vous reprocher là-dessus, on écoutera la témérité de vos censures ; ou plutôt vous avez raison d'être jaloux de la gloire des artifices et des bassesses, et de trouver mauvais que les justes veuillent se mêler d'un art qui vous appartient et qui vous est propre.
D'ailleurs, vous vous récriez si fort lorsque le monde, trop attentif à vos démarches, interprète malignement certaines visites marquées, certaines assiduités suspectes, certains regards affectés; vous dites si haut alors que, si cela est ainsi, personne ne sera plus innocent; qu'il n'y aura plus de femme régulière dans le monde; que rien n'est si aisé que de donner un air de crime aux choses les plus innocentes ; qu'il faut donc se bannir de la société, et s'interdire tout commerce avec le genre humain ; vous déclamez alors si vivement contre la malignité des hommes qui sur des démarches indifférentes vous prêtent des intentions crimmelles. Mais les justes donnentils plus de lieu à la témérité des soupçons que vous formez contre eux? Et, s'il vous est permis d'aller chercher en eux le crime sous les apparences mêmes de la vertu, pourquoi trouvez-vous si mauvais que le monde ose le supposer en vous, et vous croire criminel sur les apparences du crime même ?
Enfin, lorsque nous vous reprochons, femmes du monde, votre assiduité aux spectacles et aux lieux où l'innocence court tant de risques, l'indécence et l'immodestie de vos parures, vous nous ré|)ondez que vous n'avez point de mauvaises intentions, que vous n'en voulez à personne ; vous voulez qu'on vous passe des mœurs indécentes et criminelles sur la prétendue innocence de vos intentions que tout dément au dehors; et vous ne sauriez passer aux gens de bien des mœurs saintes et
louables sur la droiture de leur cœur, dont tout paraît au dehors vous répondre ; vous exigez qu'on juge vos intentions pures, lorsque vos œuvres ne le sont pas ; et vous croyez avoir droit de vous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas innocentes, lorsque toutes leurs actions le paraissent. Cessez donc, ou de nous faire l'apologie de vos vices, ou la censure de leur vertu.
C'est ainsi, mes Frères, que tout s'empoisonne entre nos mains , et que tout nous éloigne de Dieu. Le spectacle même de la vertu devient pour nous un prétexte de vice, et les exemples eux-mêmes de la piété sont les écueils de notre innocence. Il semble, ô mon Dieu, que le monde ne nous fournit pas assez d'occasions de nous perdre ; que les exemples des pécheurs ne suffisent pas pour autoriser nos égarements; nous allons leur chercher un appui jusque dans les vertus mêmes des justes.
Mais vous nous direz que le monde n'a pas si grand tort de censurer ceux qui se donnent pour gens de bien ; qu'on en voit tous les jours qui sont plus vifs que les autres hommes sur la fortune, plus empressés pour le plaisir, plus délicats sur les injures, plus fiers dans l'élévation, plus attachés à leurs intérêts. C'est ici la seconde injustice du monde envers les gens de bien. Non-seulement on interprète malignement leurs intentions, ce qui est une témérité ; mais encore on examine leurs plus légères imperfections, et c'est une inhumanité.
DEUXIÈME P4RTIE.
On peut dire que le monde est envers les justes un censeur plus sévère que l'Evangile même, qu'il exige d'eux plus de perfection, et que leurs faiblesses trouvent devant Je tribunal des hommes moins d'indulgence qu'elles n'en trouveront un jour devant le tribunal de Dieu même.
Or, je dis que cette attention à exagérer les défauts les plus légers des gens de bien, seconde injustice où le monde tombe à leur égard , est une inhumanité , par rapjtort à la faiblesse de l'homme, à la difficulté de la vertu, et enfin aux maximes du monde même. Ne vous lassez pas, mes Frères, de m'écouter.
Une inhumanité par rapport à la faiblesse de l'homme. Oui, mes Frères, c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des
vertus parfaites ; ce n'est pas la condition de cette vie mortelle. Chacun presque porte dans la piété ses défauts, ses humeurs et ses propres faiblesses. La grâce corrige la nature, mais ne la détruit pas; l'esprit de Dieu, qui crée en nous un homme nouveau , y laisse encore bien des traits de l'ancien ; la conversion finit nos vices, mais n'éteint pas nos passions ; en un mot, elle forme en nous le chrétien , mais elle nous laisse encore l'homme. Les plus justes conservent donc encore bien des restes du pécheur. David, ce modèle de pénitence, mêlait encore à ses vertus trop d'indulgence pour ses enfants, et des regards de complaisance sur la multitude de son peuple et sur la prospérité de son règne. La mère des enfants de Zébédée, malgré la foi qui l'attachait à Jésus-Christ , n'avait rien perdu de sa vivacité pour l'élévation de ses enfants, et pour leur assurer les premières places dans un royaume terrestre. Les apôtres eux-mêmes disputaient encore entr'eux des rangs et des préséances. Nous ne serons parfaitement délivrés de toutes ces misères que lorsque nous serons délivrés de ce corps de mort qui en est la source. La vertu la plus éclatante a donc toujours ici-bas Ff s taches et ses difformités, qu'il ne faut pas regarder de trop près ; et il y a toujours dans les plus justes des endroits par où ils ressemblent au reste des hommes. Tout ce qu'on peut donc exiger de la faiblesse humaine, c'est que les vertus l'emportent sur les vices, le bon sur le mauvais ; c'est que l'essentiel soit réglé , et qu'on travaille sans cesse à régler le reste.
Et certes, mes Frères, pleins de passions, comme nous sommes, dans la condition misérable de cette vie, chargés d'un corps de péché qui appesantit notre âme, esclaves de nos sens et de la chair, portant au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu, en proie à mille désirs qui combattent contre notre âme, les jouets éternels de notre inconstance et de l'instabilité de notre cœur, ne trouvant rien en nous qui favorise nos devoirs, vifs pour tout ce qui nous éloigne de Dieu, dégoûtés de tout ce qui nous en approche, n'aimant que ce qui nous perd, ne haïssant que ce qui nous sauve, faibles pour le bien, toujours prêts pour le mal ; et en un mot, trouvant dans la vertu l'écueil de la vertu même ; doit-il vous paraître étrange que des hommes environnés, pétris de tant de misères, en laissent encore paraître quelques-unes; que
GRAND CARÊME
des hommes si corrompus ne soient pas toujours également saints? Et si vous aviez de l'équité, ne les trouveriez-vous pas plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques vertus que dignes de censure pour conserver encore quelques vices?
D'ailleurs, Dieu a ses raisons en laissant encore aux plus gens de bien certaines faiblesses sensibles, qui vous frappent et qui vous révoltent. Premièrement, il veut par là les humilier, et mettre leur vertu plus en sûreté en la leur cachant à eux-mêmes. Secondement , il veut ranimer leur vigilance; car il ne laisse des Amorrhéens dans la terre de Chanaan , c'est-à-dire des passions dans le cœur de ses serviteur?, que, de peur que, délivrés de tous leurs ennemis, ils ne s'endorment dans l'oisiveté et dans une dangereuse confiance. Troisièmement, il veut exciter en eux un désir continuel de la patrie éternelle, et leur rendre l'exil de cette vie plus amer, par le sentiment des misères dont ils ne sauraient obtenir icibas une entière délivrance. Quatrièmement, peut-être aussi pour ne pas décourager les pécheurs^ par le spectacle d'une vertu trop parfaite, et à laquelle ils croiraient ne pouvoir jamais atteindre. Cinquièmement, c'est pour ménager aux justes une matière continuelle de prière et de pénitence, en leur laissant une source continuelle de péché. Sixièmement, pour prévenir les honneurs excessifs que le monde pourrait rendre à leur vertu, si elle était si pure et si éclatante, et de peur qu'elle ne trouvât sa récompense ou son écueil dans les vaines louanges des hommes. Que dirai-je enfin? C'est peut-être encore pour achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la piété ; vous confirmer, vous qui m'écoutez, par les faiblesses des gens de bien , dans l'opinion insensée qu'il n'y a point de véritable vertu sur la terre; vous autoriser dans vos désordres, en leur en supposant de semblables; et vous rendre inutile tout exemple de la piété des justes. Vous triomphez des faiblesses des gens de bien , et leurs faiblesses sont peut-être des punitions de Dieu sur vous et des moyens dont sa justice se sert pour nourrir vos préventions injustes contre la vertu, et achever de vous endurcir dans le crime. Dieu est terrible dans ses jugements; et la consommation de l'iniquité est d'ordinaire la suite de l'iniquité même.
Mais, en second lieu , quand la faiblesse de
l'homme ne rendrait pas barbares et inhumaines vos censures sur les défauts qui peuvent rester encore aux gens de bien, elles le seraient par rapport à la difficulté toute seule de la vertu.
Car, de bonne foi, mes Frères, vous paraît-il si aisé de vivre selon Dieu et de marcher dans les voies étroites du salut, que vous deviez être si impitoyables envers les justes, dès qu'ils s'en écartent un seul moment? Est-il si naturel de se renoncer sans cesse soi-même, d'être toujours en garde contre son propre cœur, d'en vaincre les antipathies , d'en réprimer les penchants, d'en abattre la fierté, d'en fixer l'inconstance? Est-il si facile de retenir les saillies de l'esprit, d'en modérer les jugements, d'en désavouer les soupçons, d'en adoucir l'aigreur, d'en étouffer la malignité? Est-ce une affaire si aisée d'être l'ennemi éternel de son propre corps, d'en vaincre la paresse , d'en mortifier les goûts , d'en crucifier les désirs ? Est-il si naturel de pardonner les injures, de souffrir les mépris, d'aimer et de combler de biens ceux qui nous font du mal, de sacrifier sa fortune pour ne pas manquer à sa conscience, de s'interdire des pl.iisirs où tous nos penchants nous entraînent, de résister aux exemples, de soutenir tout seul le parti de la vertu contre la nmltitude qui le condamne ? Tout cela vous paraît-il si aisé que ceux qui s'en écartent d'un seul point ne vous semblent dignes d'aucune indulgence? Que nous ditesvous vous-mêmes tous les jours sur les difficultés d'une vie chrétienne, lorsque nous vous proposons ces règles saintes? Est-il si étonnant qu'un homme qui marche depuis longtemps par des chemins rudes et escarpés, cbancelle ou tombe même quelquefois de lassitude ou de faiblesse ?
Barbares que nous sommes 1 Et cependant la plus légère imperfection dans les gens de bien anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables ; et cependant, loin de faire grâce à leurs faiblesses en faveur de leur vertu, c'est leur vertu elle-même qui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs faiblesses. Il suffit, ce semble, d'être juste pour ne mériter plus d'indulgence; nous avons des yeux pour leurs vices ; nous n'en avons plus pour leurs vertus. Un moment de faiblesse efface de notre souvenir une vie entière de fidélité et d'innocence.
Mais en quoi, mes Frères, votre injustice
envers les gens de bien est plus cruelle, c'est que ce sont vos exemples, vos désordres, vos censures elles-mêmes qui les ébranlent, qui les affaiblissent, qui les forcent quelquefois de vous imiter. C'est la corruption de vos mœurs, qui devient tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence. Ce sont les dérisions insensées que vous faites sans cesse de la vertu, qui les obligent souvent pour les éviter de se couvrir des apparences du vice. Et comment voulez-vous que la piété des plus justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui ; dans un monde pervers, où les usages sont des abus , où les bienséances sont des crimes, où les passions sont les seuls liens de la société, et où les plus snges et les plus vertueux sont ceux qui ne retranchent du crime que le scandale? Comment voulez-vous que pnrmi ces dérisions éternelles, qui jettent un ridicule sur les gens de bien, qui leur font honte de la vertu , qui les forcent souvent de contrefaire le vice ; comment voulez-vous qu'au milieu de tant de désordres, autorisés par les mœurs publiques, par des applaudissements insensés , par des exemples que le rang et les dignités rendent respectables, par le ridicule dont on couvre ceux qui osent en faire scrupule, et enfin par la faiblesse même dé leur cœur ; comment voulez-vous que les justes résistent toujours à ce torrent fatal, et qu'obligés de se roidir sans cesse contre ce cours rapide et impétueux, qui entraîne tout le reste des hommes, la force ou l'attention leur manquant un instant, ils ne s'y laissent pas quelquefois aller eux-mêmes? Vous êtes leurs séducteurs ; et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire ! Ne leur reprochez donc plus vos scandales qui affaiblissent leur foi , et qu'ils vous reprocheront devant le tribunal de Jésus-Christ; et ne triomphez plus de leurs faiblesses qui sont votre ouvrage, et dont ils demanderont un jour vengeance contre vous-mêmes.
Aussi j'ai dit en dernier lieu que, par rapport à vos maximes mêmes, votre injustice envers les gens de bien ne saurait être excusée de dureté ou d'extravagance; jugezen vous-même. Vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses lins ; qu'un autre est fort exact à faire sa cour ; qli'un autre encore a une vertu si sensible et si délicate qu'une piqûre le blesse et le révolte; que celui-ci ne pardonne point; que
celle-là n'est pas fâchée encore de plaire ; qu'une autre a une verlu fort commode, et mène une vie douce et agréable; qu'une autre enfin est toute pétrie d'humeur et de caprice, et que dans l'enceinte de sa maison, personne ne peut compatir avec elle; que sais je? car les discours et les satires ne finissent pas sur cet article. Et là-dessus vous décidez fièrement qu'une dévotion mêlée de tant de défauts ne saurait jamais en faire des saints et les conduire au salut : voilà vos maximes. Et cependant, lorsque nous venons nous-mêmes vous annoncer ici que la vie mondaine, oiseuse, sensuelle, dissipée, et presque toute profane que vous menez, ne saurait être une voie de salut, vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal ; vous nous accusez de dureté, et d'outrer les règles et les devoirs de votre état ; vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais, mes Frères, de quel côté est ici la dureté et l'injustice? Vous damnez les gens de bien, parce qu'ils ajoutent à leur piété quelques endroits qui vous ressemblent; parce qu'ils mêlent quelques-uns de vos défauts à une infinité de vertus et de bonnes œuvres, qui les réparent, et vous vous croyez dans la voie du salut, vous qui n'avez que ces défauts, sans la piété elle-même qui les purifie î 0 homme ! qui êtes-vous donc pour sauver ceux que le Seigneur condamne et pour condamner ceux qu'il justifie?
Ce n'est pas assez, et vous allez voir encore combien peu sur ce point vous vous accordez avec vous-mêmes. En effet, lorsque les gen6 de bien vivent dans une retraite entière ; qu'ils ne gardent plus de mesures avec le monde ; qu'ils se cachent pour toujours aux yeux du public; qu'ils quittent même certaines places de laveur et de distinction; qu'ils se dépouillent de leurs charges et de leurs dignités, pour vaquer uniquement à leur salut; qu'ils mènent une vie de larmes, de prière, de mortification, de silence (et ces exemples, notre siècle a été assez heureux pour vous en fournir) ^; qu'avez-vous dit alors? qu'ils poussaient les choses trop loin ; qu'on leur donnait des conseils violents; que leur zèle n'était pas selon la science ; qui si tout le monde les imitait, les devoirs publics seraient négligés; que personne ne rendrait plus à la patrie et à l'Etat les services dont il ne peut se passer ; qu'il ne
» Voir p. 168, 1" colonne, note 2.
GRAND CARÊME
faut poinl tant de singularité, et que la véritable dévotion, c'est de vivre uniment et de remplir les devoirs de l'état où Dieu nous a placés : voilà vos maximes. Mais d'un autre côté, lorsque les gens de bien accordent avec la piété les devoirs de leur état et les intérêts innocents de leur fortune; qu'ils gardent encore certaines mesures de bienséance et de société avec le monde ; qu'ils paraissent aux lieux d'où leur rang ne leur permet pas de se bannir; qu'ils participent encore à certains plaisirs publics que la situation où ils se trouvent leur rend inévitables ; en un mot , qu'ils sont prudents dans le bien et simples dans le mal : ah 1 vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes ; qu'à ce prix-là il vous paraît fort aisé de servir Dieu ; qu'il n'y a rien dans leur dévotion qui vous fasse peur, et que vous seriez bientôt un grand saint s'il n'en fallait pas davantage. La vertu a beau paraître sous différentes faces, il suffit qu'elle soit vertu, pour vous déplaire et mériter vos censures. Accordez-vous donc avec vousmêmes : vous voulez que les gens de bien soient faits comme vous , et vous les condamnez dès qu'ils vous ressemblent.
Vous renouvelez l'injustice et la dureté des Juifs de notre Evangile. Lorsque Jean-Baptiste parut dans le désert, revêtu de poil de chameau, ne mangeant ni ne buvant, et donnant à la Judée le spectacle d'une vertu plus austère que celle de tous les justes et de tous les prophètes qui l'avaient précédé ; ils regardaient , dit Jésus-Christ , l'austérité de ses mœurs comme l'illusion d'un esprit imposteur, qui le séduisait et ne le poussait à ces excès que pour lui faire trouver dans la vanité le dédommagement de sa pénitence. Le Fils de l'homme, au contraire, vint ensuite, continue le Sauveur, mangeant et buvant; leur proposant dans sa conduite le modèle d'une vertu plus à portée de la faiblesse humaine; et pour servir d'exemple à tous, menant une vie simple et commune que tous pussent imiter : est-il plus à couvert de leurs censures? Ah ! ils le font passer pour un homme de plaisir et de bonne chère, et la condescendance de sa vertu n'est plus dans leur esprit qu'un relâchement qui la flétrit et la déshonore. Les vertus les plus dissemblables ne réussissent qu'à s'attirer les mêmes reproches. Ah ! mes Frères, que les gens de bien seraient à plaindre, s'ils avaient à être jugés devant le
tribunal des hommes 1 Mais ils savent que le monde qui les juge est déjà lui-même jugé.
Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, mes Frères , dans la sévérité avec laiiuelle vous condamnez les plus légères imperfections des gens de bien, c'est que, si un pécheur célèbre et scandaleux, afirès une vie entière de crime et d'excès, donne seulement au lit de la mort quelques faibles marques de repentir; s'il prononce seulement le nom d'un Dieu qu'il n'a jamais connu et qu'il a toujours blasphémé ; s'il consent enfin , après bien des délais et des répugnances, à recevoir les grâces et les derniers remèdes de l'Eglise, qu'on n'osait môme lui proposer ; ah 1 vous le rangez parmi les saints ; vous dites qu'il a fait une mort chrétienne, qu'il s'est reconnu , qu'il a demandé pardon à Dieu ; et là-dessus vous espérez tout de son salut, et vous ne doutez plus que le Seigneur ne lui ait fait miséricorde. Quelques marques forcées de religion qu'on lui a arrachées, suffisent, selon vous, pour lui assurer le royaume de Dieu, où rien de souillé n'entrera ; suffisent, dis-je, malgré les désordres et les abominations de toute sa vie; et une vie entière de vertu ne suffit pas dans votre esprit pour l'assurer à une âme lidèle , dès qu'elle y môle les plus petites infidélités. Vous sauvez l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété ; et vous damnez le juste sur les marques les plus légères et les plus excusables de l'humanité et de la faiblesse.
Je pourrais ajouter, mes Frères, qu'à ne consulter môme que vos propres intérêts, les imperfections des gens de bien devraient vous trouver plus indulgents et plus favorables. Car, mes Frères, eux seuls vous épargnent, cachent vos vices, adoucissent vos défauts, excusent vos fautes, relèvent ce qu'il y a de louable dans vos vertus. Tandis que le monde, que vos égaux, que vos envieux, que vos concurrents, que vos amis prétendus |)eut-ôtre, diminuent vos talents et vos services, parlent avec mépris de vos bonnes qualités, donnent du ridicule à vos défauts, comptent vos malheurs parmi vos fautes, exagèrent vos fautes mêmes, empoisonnent vos discours et vos démarches les plus innocentes; les gens de bien tout seuls vous excusent, vous justifient, sont les apologistes de vos vertus ou les sages dissimulateurs de vos vices ; eux seuls rompent les entreliens où votre gloire et votre réputation sont alta-
quées; eux seuls ne se joignent point au public contre vous ; et ils sont les seuls pour qui vous manquez d'humanité, et à qui vous ne pardonnez pas même les vertus qui les rendent estimables. Ah ! mes Frères, rendezleur du moins ce qu'ils vous prêtent ; épargnez vos protecteurs et vos apologistes, et n'infirmez pas, en les décriant, les seuls témoignages favorables qui vous restent parmi les hommes.
Mais je n'en dis pas assez : non seulement les gens de bien ne se joignent point à la malignité du public contre vous, mais eux seuls sont de vos amis véritables, eux seuls sont touchés de vos maux, sensibles à vos égarements, occupés de votre salut; ils vous portent dans le cœur ; en excusant vos passions et vos désordres devant les hommes, ils en gémissent tous les jours devant Dieu ; ils lèvent les mains au ciel pour vous ; ils soUicitent votre conversion ; ils demandent grâce pour vos crimes; et vous ne sauriez rendre justice à leur vertu et à leur innocence? Ah ! ils peuvent faire au Seigneur contre vous les mêmes plaintes que lui faisait autrefois le prophète Jérémie contre les Juifs de son temps, censeurs injustes de sa piété et de sa conduite. Seigneur , disait cet homme de Dieu, écoutez les discours et les censures que les ennemis de votre nom répandent contre moi : Attende^ Domine^ ad me, et midi vocem adversariorum meorum *. Est-ce ainsi , ô mon Dieu, qu'ils me rendent le mal pour le bien ; qu'ils payent d'ingratitude et d'inhumanité la sincérité de ma tendresse pour eux, et que les pièges qu'ils me tendent tous les jours, sont le seul prix de mon zèle pour leur salut ? Numquid redditur pro bono mahim, quia foderunt foveam animœ meœ^7 Vous m'êtes témoin, Seigneur, que je ne parais en votre présence que pour vous parler en leur faveur ; vous savez que mes larmes ne coulent devant vous que pour effacer leurs crimes ; que mes prières ne montent jusqu'à votre trône que pour attirer sur eux vos miséricordes éternelles ; vous vous souvenez, Dieu de nos pères , de tous les soupirs que j'ai répandus à vos pieds pour détourner votre colère prête à éclater sur leurs têtes, avec quelle douleur je les ai vus courir à leur perte, et combien leurs pré-
* Jérém., xviii, 19.
« ïbid.. 2ft.
vari cations m'ont toujours trouvé plus sensible que leur mépris et leurs dérisions injustes : Recordare quod steterim in conspectu tuo^ ut loquererpro eis bonum^ et averterem indignaiionem tuam ah eis ^
Vous sentez sans doute là-dessus , mes Frères, toute l'injustice de votre conduite; mais que serait-ce, si, en achevant ce que je m'étais d'abord proposé , je vous montrais que non seulement vous donnez aux bonnes œuvres des gens de bien des motifs corrompus; ce qui est une témérité; non-seulement vous exagérez leurs plus légères faiblesses ; ce qui est une inhumanité ; mais encore quand vous n'avez rien à dire contre la droiture de leurs intentions et que leurs défauts ne donnent point de prise à vos censures, vous vous retranchez à donner du ridicule même à leur vertu; ce qui est une impiété.
Oui, mes Frères , une impiété. Vous faites de la religion un jeu, une scène comique; vous la traduisez encore comme autrefois les païens sur un théâtre infâme; et là, vous ex[)Osez à la risée des spectateurs ses mystères saints, et ce que la terre a de plus sacré et de plus respectable. Vous pouvez excuser vos passions sur la faiblesse du tempérament et sur la fragilité humaine ; mais vos dérisions de la vertu ne sauraient trouver d'excuse que dans un mépris impie de la vertu même. Cependant, ce langage d'irréligion et de blasphème , si autorisé dans le monde , n'est plus qu'un enjouement, un jeu d'esprit, un langage dont la vanité elle-même s'honore.
Mais, mes Frères , par là vous persécutez la vertu, et vous vous la rendez inutile à vous-mêmes; vous déshonorez la vertu, et vous la rendez inutile aux autres ; vous tentez la vertu, et vous la rendez insoutenable à ellemême.
Vous persécutez la vertu , et vous vous la rendez inutile à vous-mêmes. Oui, mon cher auditeur, l'exemple des gens de bien était un moyen de salut que la bonté de Dieu vous avait préparé. Or, sa justice, indignée des dérisions que vous faites de ses miséricordes sur ses serviteurs, les retire à jamais de vous; et il vous punit du mépris que vous faites de la piété, en vous refusant le don de la piété même. Les rois de la terre vengent avec éclat
« Ibid., 20.
* Jérém., xviii, 20.
Mass. — • Tome II.
GRAND-CARRME.
les injures qu'on fait à leurs statues; parce que ce sont des monuments publics et sacres qui les représentent, et qui expriment au naturel la majesté de leurs traits et de leur vi oge. Wais les justes sont ici-iias les statues vivantes du grand Roi, les images véritables d'un Dieu saint; c'est en eux qu'il peint la m-'jesté de ses traits les plus purs et les plus brillants; et il frappe toujours d'un analhome élernel les sacrilèges qui osent en faire le sujet de leurs délisions et de leurs outrages.
D'ailleurs, (juand même le Seigneur, pour punir vos dérisions de la piété, ne vous refuserait pas le don inestimable de la piélé même, elles vous forment un respect humain invincible, qui ne vous permettra jamais d'en prendre le parti. Car, je vous prie, si jamcis lassé du monde , de vos dé.iordrcs , de vousmême, vous voulez revenir à Dieu et sauver votre âme que vous perdez, comment oserezvous vous déclarer pour la piélé, vous qui en avez fait si souvent des plaisanteries publiques et profanes? Comment pourrez-vous vous faire une gloire des devoirs de la religion, vous à qui on entend dire tous les jours qu'on perd rRS[)ril dès qu'on devient dévot ; qu'un tel et une telle avaient mille bonnes (liialités, qui les faisaient souhaiter partout; mais que la dévotion les a gâtés à un point qu'ils sont devenus insupportables ; qu'ils a(Tect( nt de se donner du ridicule ; qu'il semble qu'il faut renoncer au sens commun des qu'on a levé l'étendard de la piété ; que le Seij-'neur vous préserve de celte manie ; que vous tâchez d'être honnête homme; maiscjue, Dieu merci, vous n'êtes pas dévot. Quel langage ! c'est-à-dire que. Dieu merci , vous êtes marqué d'avance du caractère des réprouvés; que vous pouvez bien vous répondre (pie vous ne changerez point, et que vous mourrez tel que vous êtes. Quelle impiété I et c'est parmi des chrétiens , qu'on tient tous les jours ces discours avec oslcntalion et avec complaisance I
Ah! mes Frères, permettez ici une réflexion à ma douleur. Les patriarches , ces hommes si vénérables, si puissants, môme selon le monde, ne se faisaient connaître aux rois et aux peuples des différents pays où Tordre du Seigneur les conduisait, que par ces termes religieux : Je crains le Seigneur : Timco Deum. Ils ne se renommaient jias par la grandeur de leur race, dont l'origine tou-
chait encore à celle de l'univers, par la gloire de leurs ancêtres, par l'éclat du sang d'Abraham, de cet homme le vainqueur des rois, le modèle de tous les sages de la terre et le seul héros dont le monde pouvait alors se glorifier. Nous craignons le Seigneur; c'était là leur titre le plus pompeux, leur noblesse la plus auguste, le seul caractère par où ils voulaient être distingués de tous les autres hommes ; c'était le signe magnifique qui parai sait à la tête de leurs tentes et de leurs troupeaux, qui brillait dans leurs étendards, et qui portait partout avec eux la gloire de leur nom et celle du Dieu de leurs pères. Et nous, mes Frères , nous nous défendons de la réputation d'homme juste et craignant Dieu, comme d'un titre de honte et d'infamie ; nous étalons avec orgueil les vaines distinctions du rang et de la naissance; les marques frivoles de nos noms et de nos dignités nous précèdent , nous annoncent partout ; et nous cachons le signe glorieux du Dieu de nos pères, et nous nous glorifions même de n'être pas du nombre de ceux qui le craignent et qui l'adorent. 0 Dieu ! laissez donc à ces hommes insensés une gloire si affreuse. Confondez leur extravagance et leur impiété, eu permettant qu'ils se glorifient jus(}u'à la fin de leur contusion et de leur ignominie.
Ce n'est pas tout , mes Frères : non seulement par ces dérisions déplorables vous vous rendez la vertu inutile à vous mêmes, vous la rendez encore odieuse et inutile aux autres; c'est-à-dire non seulement vous vous f -rmez à vous-mêmes toutes les voies de votre retour à Dieu, vous les fermez encore à une infinité d'âmes que la grâce presse en secret de sortir de leurs crimes et de vivre chréiennemenl; qui u'oscul se déclarer de peur de s'exposer à vos railleries proianes; qui ne cr.iigneut dans une nouvelle vie que le ridicule que vous donnez à la vertu ; qui n'opposent en secret que ce seul obstacle à la voix du ciel qui les appelle ; et balancent, dans la grande affaire de I éternité, entre les jugements de Dieu et vos déri-ions insensées.
C'est-à-dire que par là vous anéantissez le fruit de l'Evangile que nous annonçons, et rendez notre ministère inutile. Vous ôtez à la religion sa terreur et sa majesté, et répandez sur tout l'extérieur de la piété un ridicule qui retombe sur la religion même; vous perpétuez dans le monde les préjugés contre la vertu, et
maintenez parmi les hommes l'illusion la plus universelle dont le démon se seit pour les séduire, qui est de traiter la piété de travers et de folie ; vous autorisez les blasphèmes des libertins et des impies ; vous accoutumez les pécheurs à se faire du vice et du dérèglement un sujet d'ostentation et de gloire ; et à regarder la débauche comme un bon air, en l'opposant au ridicule de la vertu. Que dirais-je enfin ? Par vous la piété devient la fable du monde, le jouet des impies, la honte des pécheurs, le scandale des faibles, l'écueil même des justes ; par vous le vice est en honneur, la vertu est avilie, les vérités s'affaiblissent, la foi s'éteint, la religion s'anéantit, la corruption gagne ; et, comme le prophète l'avait prédit, la désolation persévère jusqu'à la consommation et la fin.
Ajoutons encore, par vous la vertu devient insoutenable à elle-même. Vos dérisions deviennent l'écueil de la piété même des justes ; vous ébranlez leur foi ; vous découragez leur zèle; vous suspendez leurs bons désirs; vous étoufftz dans leur cœur les plus vives impressions de la grâce ; vous les arrêtez sur mille démarches de ferveur et de vertu, qu'ils n'osent exposer à l'impiété de vos censures; vous les obligez malgré eux de se conformer encore à vos usages et à vos maximes qu'ils détestent, à rabattre de leur retraite, de leurs austérités, de leurs prières, et à ne consacrer à ces devoirs que des moments dérobés qui puissent échapper à vos regards et à vos railleries ; et par là vous privez TEglise de l'édification de leurs exemples, les faibles du secours qu'ils y trouveraient, les pécheurs de la confusion qui leur en reviendrait, les justes d'une consolation qui les soutiendrait, et la religion d'un spectacle qui l'honore.
Hélas I mes Frères, les tyrans ne faisaient autrefois des dérisions publiques des chrétiens, qu'en leur reprochant leurs superstitions prétendues. Ils se moquaient des hou» neurs publics qu'ils leur voyaient rendre à Jésus-Christ, à un crucifié, et de la préférence qu'ils lui donnaient sur Jupiter et sur les dieux de l'empire, dont la pompe et la magnificence des temples et des autels, l'ancienneté des lois et la majesté des Césars rendaient le culte respectable; du reste, ils donnaient des éloges publics à leurs mœurs; ils admiraient leur modestie, leur frugalité, leur charité, leur atience, leur vie innocente et mortifiée.
leur éloignement des cirques et des plaisirs publics; ils ne pouvaient s'empêcher de regarder avec vénération les mœurs sages, retirées, pudiques, douces, bienfaisantes de ces hommes simples et fidèles. Vous au contraire, plus insensés, vous ne trouvez pas mauvais qu'ils adorent Jésus Christ, et qu'ils mettent dans le mystère de la croix leur confiance et leur salut; mais vous trouvez ridicule qu'ils s'interdisent les plaisirs publics, qu'ils vivent dans la pratique de la retraite, de la mortification, de la prière ; mais vous les trouvez dignes de vos dérisions et de vos censures, parce qu'ils sont humbles, simples, chastes et modestes ; et la vie chrétienne qui a pu trouver des admirateurs jusque parmi les tyrans, ne trouve auprès de vous que des traits moqueurs et des railleries profanes.
Quelle folie, mes Frères, de ne trouver dignes de risée dans un monde, qui n'est luimême tout entier qu'un amas de niaiseries et d'extravagance, de n'y trouver dignes de risée que ceux qui en connaissent le frivole et qui ne pensent qu'à se mettre à couvert de la colère à venir ! Quelle folie de ne mépriser dans les hommes que les seules qualités qui les rendent agréables à Dieu, respectables aux anges, utiles à leurs frères! Quelle folie de croire qu'un bonheur ou un malheur éternel nous attend, et de trouver ridicules ceux qu'un si grand intérêt occupe I
Respectons la vertu, mes Frères ; elle seule sur la terre mérite notre admiration et nos hommages. Si nous sommes encore trop faibles pour en remplir les devoirs, soyons assez équitables pour en estimer l'éclat et l'innocence. Si nous ne pouvons pas vivre comme les justes, souhaitons de le devenir, envions leur destinée. Si nous ne pouvons pas encore imiter leurs exemples, regardons les dérisions de la vertu, non-seulement comme des blasphèmes contre l'Esprit-Saint , mais comme des outrages faits à l'humanité, que la vertu toute seule honore. Reprochons-nous les vices qui ne nous permettent pas de ressembler aux gens de bien, loin de leur reprocher les vertus qui nous les rendent dissemblables. En un mot, par notre respect véritable pour la piété, méritons d'obtenir un jour le don de la piété même.
Et vous, mes Frères, qui servez le Seigneur, souvenez-vous que le^intérêts delà vertu sont entre vos mains; que les faiblesses, que les
taches que vous y mêlez, deviennent, pour ainsi dire, les taches de la relif^ion même; comprenez tout ce que le monde attend de vous, et quels engagements vous contractez envers le public, lorsque vous vous déclarez pour le parti de la piété, et avec quelle dignité, quelle fidélité, quelle élévation vous devez soutenir le caractère et le personnage de serviteur de Jésus-Christ. Qui, mes Frères, soutenons avec majesté les intérêts de la vertu, et les regards de ceux qui la méprisent; achetons le droit d'être insensibles à leurs censures, en n'y donnant point de lieu ; forçons le monde de respecter ce qu'il ne saurait aimer, ne faisons pas de la profession sainte de la piété un gain sordide, un vil intérêt, une vie
d'humeur et de caprice, un titre de mollesse et d'oisiveté, une singularité qui nous honore, un entêtement qui nous flatte, un esprit de division qui nous sépare ; faisons-en le prix de l'éternité, la voix du ciel, la règle de nos devoirs, la réparation de nos crimes, un esprit de modestie qui nous cache, une componction qui nous humilie , une douceur qui nous rapproche de nos frères, une charité qui les soulTre, une indulgence qui les attire, un esprit de paix qui nous les lie; et enfin, une union de cœurs, de désirs, d'affections, de biens et de maux sur la terre, qui sera l'image et l'espérance de cette union éternelle que la charité doit consommer dans le ciel. Ainsi soit-il.