SUR LA MORT
NOTICE
Cet éloquent ïermon tur la Mort ne se trouve pas dms l'c-Jitioii de 1705. Il y a bien, à ce jour, un sermon sur la Mort ; mais à peine quelques phrases de l'exorde se rapprochml-olles du texte authentique. L'orateur, dans ce discours, s'adresse plusieurs fois à la Cour. Ainsi, dans la seconde partie, parlant de la valeur de la nalimi et de son dédain de la mort, de cette témérité toute frariraise, il s'écrie : Je parle devant une cour où ceux qui la composent sont en possession den donner l'exemple aux autres. Dans la première partie , l'orateur, montrant l'inslabililé et la rapidité des choses humaines , avait dit ce qui était à la fois et tout à fait de son sujet et un ingénieux compliment pour son auditoire. « Rappelez sculcmeiit les victoires, les prises ue place, les traités glorieux, les magnilicenccs, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez encore ; vous en avez été encore, la plupart, non-seulement Us spectateurs, mais vous en avez parlané les périls et la gloire, lis passeront dans nos anna es jus |u'à nos dirniers neveux ; mai^ pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'uu éclair qui a disparu, et que chaq'ic jour efface même de votre souvenir ». Parlant de la jeunesse, qui ne préserve pas du trépas, il rappelle aussi par une touchante ailu.sion les funestes événements de 1712 , et hs morts si préripitùps du duc et de la duchesse de Itourgo^tne et de leur fils aiué. « Faut-il renouveler ici la douleur de la nation , et redoubler des iarme.s qui coulent encore ? Faut il aigrir la plaie qui saigne encore et qui saignera longtemps dans le cœur du grand prince qui nous écoule? Une jeune prinresso, les délices de la cour, un jeune prince, l'espérance de l'Eut, l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics, la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œit ? ht tel auguste palais, rempli, il y a peu de jours, de tant de gloire, de majesté, de m.i}.'nilicence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours, une maison de deuil et de tristesse ». D'après cela, ce sermon n'a pu évidemment être prouonré que dans les années 1712, 1713, 17U ou 1715, dans une circonstance où assistaient Louis XIV el sa cour. Seiait-ce à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dans le carême qu'y prêcha Massillon eo 1714. Mais oo ne voit pag comment Louis XIV et sa cour auraient pu assister au sermon. iNe faut-il pas mieux supposer que l'auteur, en retouchant ce discours dans les dernières années de sa vie, aura commis cet éloquent anachronisme 1
QUATRIÈME JEUDI : SUR LA MORT. iSl
ANALTSI.
Division. i" La mort est incertaine : vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre ; 2» La mort est certaine : vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue.
Première partie. — La mort est incertaine : pensez-y donc, puisque vous ne savez à quelle heure elle arrivera. Cependant c'est son incertitude même qui fait que nous n'y pensons pas : or, je dis que c'est là de toutes les dispositions la plus téméraire et la moins sensée. En effet, un malheur qui peut arriver chaque jour est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne \ous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années ? quoi ! parce que le péril est toujours présent , l'attention serait moins nécessaire? ce devrait être tout le contraire. Aussi, le grand motif dont Jésus-Christ s'est servi pour nous exhorter à veiller sans cesse, c'est l'incertitude du dernier jour. Il n'est point en effet de motif plus pressant que celui-là ; car si la mort, vue de loin, mais à un point suret marque, nous effMierait, nous détacherait du monde, nous occuperait sans cesse, son incertitude, si nous étions sages, devrait faire sur nous des impressions inliniment plus fortes. Remarquez en effet que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, ou du moins d'occuper un homme sage.
1» La surprise de ce dernier jour que vous avez à craindre n'est pas vin accident rare ; c'est un malheur familier. Il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples, puisque presque tous les hommes sont surpris de la mort.
2° Si cette incertitude ne roulait que sur l'heure, sur le lieu, ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse; mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur ou dans votre péché : la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans cette incertitude vous êtes tranquille !
3» Dans toutes les autres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous les mêmes périls peut nous rassurer, ou des ressources dont nous pouvons nous flatter nous laissent plus tranquilles, ou enfin, tout au pire, la surprise n'est qu'une instructioa pour l'avenir. Mais dans l'incertitude terrible de la mort, rien de cela ne s'y trouve, et surtout la surprise est sans retour, parce que nous ne mourons qu'une fois ; et cependant nous ne sommes point alarmés !
Mais sur quoi donc pouvez-vous justifier cet oubli incompréhensible dans lequel vous vivez de votre dernier jour? Sur la jeunesse? mais la mort respecte-l-elle les âges non plus que les rangs? Sur la force du tempérament? mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint. Après tout, prolongez vos jours au-delà même de vos espérances; ce qui doit finir peut-il vous paraître long ?
Tirons les conséquences naturelles de l'incertitude de la mort : la première, c'est que la mort étant incertaine, c'est une folie de s'attacher à ce qui doit passer en un instant ; la seconde, c'est que nous devons donc mourir chaque jour, et ne nous permettre aucune action dans laquelle nous ne voulussions point être surpris ; la troisième , c'est que nous ne devons donc pas différer notre pénitence. Voilà les réflexions saiies et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. EUXiÈME PARTIE. — L'i mort est certaine : pensez-y donc, parce qu'elle doit arriver. Rien ne nous effraie tant que ce qui nous rappelle le souvenir de la mort ? aussi est-ce ce que nous fuyons avec le plus de soin. Mais si ces frayeurs étaient pardonnables à (les païens, on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens, et que la terreur de celte image leur serve même de prétexte pour l'éloigi.er de leur pensée.
Car, 10 Je veux que vous ayez raison de craindre la mort : mais puisqu'elle est certaine, je ne comprends pas que, parce qu'elle vous parait terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la piévenir; au contraire, plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux, plus vous devez ne le pas perdre de vue, et prendre ^ans cesse des mesures pour n'en être pas surpris.
2" Si en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse : mais pensez-y, n'y pensez pas, la mort avance toujours. Que gagnez-vous doue eu détournant votre esprit de cette pensée ? vous vous rendez la surprise inévitable.
3° Quand cette pensée ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient ? vous n'êtes pas sur la terre pour ne vous y occuper que d'images douces et riantes.
Mais, dites-vous, si on pensait tout de bon à la mort, on en perdrait la raison. Mais tant d'âmes fidèles qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions, en ont-elles perdu la raison? Vous en perdriez celte raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, qui vous séduit ; mais vous y acquerriez la véritable sagesse, puisque cette pensée vous apprendrait à regarder le monde comme un exil, les plaisirs comme une ivresse, le péché comme le plus grand des maux, les honneurs et la fortune comme des songes, le salut comme la grande et unique affaire.
Mais, ajoutez-vous, celte pensée, si ou l'approfondissait, serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extiêraes. C'est-à-dire elle serait capable de vous détacher du monde, de vos vices, de vos passions, pour vous faire mener une vie chrétienne seule digne de la raison : voilà ce qu'on appelle dts résolutions violentes et extrêmes. D'ailleurs, ne craignez rien ; quand vous iriez d'abord trop loin, les premiers Iran-ports se ralentiront bientôt ; prenez seulement des mesures contre la tiéatur et le relâchement ; voilà, iudoieut et sensuel comme vous êtes, le seul écueil que vous avez à craindre. Outre cela, quelle illusion? de peur de faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout, tandis qu'on ne trouve jamais rien de trop pour le monde.
4* C'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu d'éloigner la pensée de la mort, seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme : cette impression de cramte et de teneur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise, tandis qu'il la refuse à tant d'autres ; c'est par la pensée de la mort qu'il veut vous ramoner à lui ; c'est à ce remède que votre salut parait attacté. Tremblez plutôt que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires, et que Dieu ne relire de vous ce moyen de salut : ainsi, mettez à profit, pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que liieu vous la laisse encore.
5» Remontez à la source de ces frayeurs excessives, qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible ; vous la trouvère? surtout dans les embarras d'une conscience criminelle. Ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu qui vous attend au delà : purifiez donc votre conscience ; alors vous verrez arriver ce dernier moment avec moins de crainte et de saisis^ seineut. En effet, qu'a la mort d'eflrayaiit pour une âme juste ? elle ne lui ôte que des choses dont l'usage est environné de plaisirs souvent criminels, et qu'el.e ne pouvait conseiver longtemps, et elle lui rend des biens immuables et des plaisirs éterr nels, qu'elle goiîtera sans craiote et sans remords. Aussi la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des justes : arrivés à cet heureux moment , ils voient sans regret périr un monde qui ne leur avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'ils n'avaient jamais aimé.
GRAND-CAREME.
Cum... »ppropinqn»ret (Jean») porta civiUti», ecce defanctuB efferebatur, filiut uuicus matrit bqb.
Jésu* étant prf's de la porte de la ville, il arriva qu'on portait en terre un mort, gui était le filt unique de ta mère, Luc, vu, 12.
Jamais mort fut-elle accompagnée de circonslances [)lus touchantes ? C'est un fils iinique, le seul successeur du nom, des titres, de la fortune de ses ancêtres, que la mort enlève à une mère veuve et désolée. Elle le lui ravit dans la fleur de l'âge et à l'entrée presque de la vie ; en un temps où, échappé aux accidents de l'enfance, et parvenu à ce premier degré de force et de raison qui commence l'homme, il paraissait le moins exposé aux surprises de la mort, et laissait enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accoururent mêler leurs larmes à celles de celte mère désolée *. Assidus à ses côlés, ils cherchent à diminuer sa douleur, par la consolation de ces discours vagues et communs qu'une tristesse profonde n'écoute guère ; ils entourent avec elle le triste cercueil; ils parent les obsècjues de leur deuil et de leur présence : l'appareil de cette pompe funèbre est pour eux un spectacle; mais est-il une instruction? Ils en sont frappés, attendris ; mais en sont-ils moins attachés à la vie, et le souvenir de cette mort ne va-til pas périr dans leur esprit avec le bruit et la décoration des funérailles ?
A de semblables exemples, mes Frères , nous apportons tous les jours les mêmes dispositions. Les sentiments qu'une mort inopinée réveille dans nos cœurs, sont des sentiments d'une journée , comme si la mort elle-même devait être l'affaire d'un jour. On s'épuise en vaines réflexions sur l'inconstance des choses humaines ; mais l'objet qui nous frappait, une fois disparu, le cœur redevenu tranquille se trouve le même. Nos projets, nos soins, nos attachements pour la terre, ne sont pas moins vifs, que si nous travaillions
* Celui que la raort a ravi, est «n jeune homme que la force de l'âge, que la vigueur de la santé n'ont pu garantir de ses coups : c'est un fils unique que les regrets et les larmes d'une mère désolée ne peuvent préserver du tombeau ; c'est un enfant chéri dont on fait la pouipe funèbre avec cérémonie ; c'est un héritier précieux renfermé dans le cercueil, que les trésors de la terre ne sauraient racheter, et qui, sans la puissante compasâion d'un Dieu Sauveur, qui le rend à sa mère, aurait été la pâture des vers et la proie de la cruelle mort. — n05. — Cruelle mort, épithèle à l'antique, comme les noirt soucis, limée de Fénelon et de Massi'lon.
pour des années éternelles. Et au sortir d'un spectacle lugubre, où l'on a vu quelquefois la naissance, les litres, la jeunesse, la réputation fondre tout d'un coup, et se perdre pour toujours dans le tombeau ; on rentre dans le monde, plus occupé, plus empressé que jamais de tous ces vains objets, dont on vient de voir de ses propres yeux, et toucher presque de ses mains, le néant et la poussière.
Cherchons donc aujourd'hui les raisons d'un égarement si déplorable. D'où vient que les hommes s'occupent si peu de la mort, et que celte pensée fait sur eux des impressions si peu durables? Le voici: l'incertitude de la mort nous amuse, et en éloigne le souvenir de notre esprit; la certitude delà mort nous effraie, et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image. Ce qu'elle a d'incertain nous endort et nous rassure ; ce qu'elle a de terrible et de certain, nous en fait craindre la pensée. Or, je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine; vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre. La mort est certaine ; vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue. Pensez à la mort, parce que vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la mort parce qu'elle doit arriver : c'est le sujet de ce discours. Implorons, etc. Ave^ Maria,