PREMIÈRE PARTIE
Le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi le premier qui l'approche du tombeau. Dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrêt de mort lui est prononcé; et comme si c'était pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive pour mériter de mourir. Ce n'était point là notre première destinée : l'auteur de notre être avait d'abord animé notre boue d'un souffle d'immortaUté ; il avait mis en nous un germe de vie, que la révolution des temps et des années n'aurait ni afi'aibli, ni éteint. Son ouvrage était concerté avec tant d'ordre qu'il eût pu défier la durée des siècles, et que rien d'étranger n'en eût pu jamais dissoudre ni altérer même l'harmonie. Le péché seul sécha ce germe divin, renversa cet ordre heureux , arma toutes les créatures contre l'homme ; et Adam devint morlel dès qu'il devint pécheur : C'est
QUATRIÈME JEUDI : SUR LA MORT
par le péché, dit rAi)ôtre, que la mort est entrée dans le monde ^
Nous la portons donc tous, en naissant, dans le sein. Il semble que nous avons sucé, dans les entrailles de nos mères, un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins; mais qui finit toujours par le trépas. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avance d'un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit; les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent; ce feu spirituel qui nous anime au dedans, nous consume ; et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situalion, quelle image devrait être plus familière à l'homme, que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? Et le plus ou le moins que nous avons à vivre, fait-il une différence assez grande, pour nous regarder comme immortels sur la terre?
Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale. Les uns voient croître en paix, jusqu'à l'âge le plus reculé, le nombre de leurs annét s, et, héritiers des bénédictions de l'ancien temps, ils meurent pleins de jours, au milieu d'une nombreuse postérité. Les autres, arrêtés dès le milieu de leur course, voient, comme le roi Ezéchias, les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchent en vain, comme lui, le reste de leurs années^. Enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir, et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore et celui qui les voit sécher et disparaître. Le moment fatal, marqué à chacun, est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous, incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons où la placer dans les différents âges de noire vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le
terme du moins sûr et inévitable; le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au-delà de cet âge. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus, qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l'incertitude qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fonds même.
Or je dis d'abord, mes Frères, que de toutes les dispositions, c'est ici la plus téméraire et la moins sensée : j'en appelle à vous-mêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour, estil plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années ? Quoi ? parce qu'on peut vous redemander votre âme à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre ; parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire? Et, dans quelle autre affaire que celle du salut, l'incorlitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence? La conduite de ce serviteur de l'Evangile, qui, sous prétexte que son maître tardait de revenir, et qu'il ignorait l'heure de son arrivée, usait de ses biens comme n'en devant plus rendre compte, vous paraît-elle fort prudente ? De quels autres motifs Jésus- Christ s'est -il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse ? Et qu'y at-il dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance que l'incertitude de ce dernier jour?
Ah! mes Frères, si l'heure était marquée à chacun de nous ; si le royaume de Dieu venait avec observation * ; si en naissant nous portions, écrits sur notre front, le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue fixe et certain, quelque éloigné qu'il piit être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles; nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous. Cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûterait de tout ; nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune inditîcrente, le monde entier à charge et ennuyeux. Ce moment terrible, que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait
* Perpeccatum mors. Rom., v, 12.
* Qusesivi rcàiduuni annoruin meorum. Is., xxxvm, 10.
* C'est le mot de l'Evangile : Non venit regnum Dei cum
observai ione. Luc, xvii, 20.
GRAND-CARÉME.
nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengrances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets; et notre vie, ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus, ne serait qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages, mes Frèies? La mort, vue de loin à un point sûr et marqué, nous effrayerait, nous détacherait du monde et de nousmêmes, nous rappellerait à Dieu, nous occuperait sans cesse ; et celte môme mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant; et cette mort qui doit nous surprendre, qui doit venir quand nous y penserons le moins ; et cette mort (jui est peut-être à la porte, nous laisse tranquilles ; que dis je ? nous laisse toutes nos passions, tous nos attachements criminels, toute notre vivacité pour le monde, pour les plaisirs, pour la fortune; et parce qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons [)as aujourd'hui, nous vivons comme si nos années devaient être éternelles.
Remarquez en eCfet, mes Frères, que celte incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer ou du moins d'occuper un homme sage, et qui fait quelque usage de sa raison. Premièrement, la surprise de ce dernier jour , que vous avez à craindre, n'est pas un de ces accidents rares , uniques , qui ne tombent que sur quelques malheureux, et qu'il est plus prudent de mépriser que de prévoir. Il ne s'agit pas ici, pour que la mort vous surprenne , que la foudre tombe sur vous, que vous soyez ensevelis sous les ruines de vos palais, qu'un naufrage vous engloutisse sous les eaux, ni de tant d'autres malheurs , que leur singularité rend plus terribles, et cependant moins appréhendés. C'est un malhenr familier; il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples ; presque tous les honmies sont surpris de la mort ; tous l'ont vu approcher, lorsqu'ils la croyaient encore loin; tous se disaient à eux-mêmes , comme l'insensé de l'Evangile : Mo7i âme , reposez-vous , vous avez du bien pour plusieurs années^. Ainsi sont morts vos proches , vos amis , tous ceux presque que vous avez vu mourir ; tous vous ont laissé vous-même étonné de la promptitude de leur mort. Vous en avez cherché des
raisons dans l'imprudence du malade , dans l'ignorance de l'art, dans le choix des remèdes*; mais la meilleure et la seule, c'est que le jour du Seigneur nous surprend toujours. La terre est comme un vaste champ de baiiille où l'on est tous les jours aux prises avec l'tnnemi : vous en êtes sorti heureusement aujourd'hui ; mais vous y avez vu périr des gens qui se promettaient d'en sortir comme vous. Il faudra demain rentrer en lice. Qui vous a dit que le sort, si bizarre pour les autres, sera toujours constamment heureux pour vous seul ? Et puisqu'eufiu vous devez y périr, êtes-vous raisonnable d'y bâtir une demeure stable et permanente , sur le lieu même destiné peut-être à \ous servir de sépulture ? Mettez-vous dans telle situation qu'il vous plaira, il n'est point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier, et qui ne l'ait été à vos yeux de quelques-uns de vos frèris; point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau ; et Ilérode est frappé au milieu des applaudissements insensés de son peuple ; point de jour solennel qui ne puisse finir par votre pompe funèbre; et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avait choisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais : point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort; et Balthazar expire autour d'une table somptueuse ; point de sommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel : et Holopherne au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces, expire sous le glaive d'une simple femme d'Israël ; point de crime qui ne puisse finir vos crimes : et Zambri trouve une mort infâme dans les tentes mômes des filles de de Madian ; point de maladie qui ne puisse être le terme fatal de vos jours : et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'atlente des malades, et tourner tout d'un coup à la mort. En un mol, représentez- vous dans quebjue circonstance de votre vie, où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrezvous compter ceux qui y ont été surpris ; et rien ne peut vous garantir que vous ne le serez pas vous-même. Vous le dites ; vous en
' Anima, habes malU booa posita in annos plurimos, reqaiesce. Luc, zii, 19.
' C'est bieD en effet les inévitables discours de l'homme lur la mort, que reproduit ce grand moraliste chrétien.
QUATRIÈME JEUDI : SUR LA MORT
convenez ; et cet aveu si terrible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution, qui puisse vous mettre à couvert du péril.
Secondement, si cette incertitude ne roulait que sur l'heure , sur le lieu , ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse. Car enfin, qu'importe au chrétien, dit saint Augustin, de mourir au milieu de ses proches ou dans des contrées étrangères, dans le lit de sa douleur ou dans le sein des ondes, pourvu qu'il meure dans la piélé et dans la justice? Mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur ou dans votre péché ; c'est que vous ignorez ce que vous serez dans cette autre terre, où les conditions ne changeront plus; entre les mains de qui tombera votre âme, seule, étrangère, tremblante , au sortir du corps ; si elle sera environnée de lumière et portée au pied du trône sur les ailes des esprits bienheureux, ou enveloppée d'un nuage affreux et précipitée dans les abîmes. Vous êtes entre ces deux éternités ; vous ne savez à laquelle des deux vous appartiendez ; la mort seule vous découvrira ce sec: et ; et dans cette incertitude vous êtes tranquilles, et vous la laissez venir indolemment, comme si elle ne devait décider de rien pour vous? Ah I mes Frères, si tout devait finir avec nous, l'impie aurait encore tort de dire : Ne pensons point à la fin de notre vie ; mangeons et buvons, nous mourrons demain*. Plus il trouverait de douceur à vivre , plus il aurait raison de craindre la mort , qui ne serait pour lui cependant qu'une cessation entière de son être. Mais nous à qui la foi découvre au-delà, des peines ou des récompenses éternelles; nous qui devons arriver à la mort, incertains sur cette terrible alternative, n'y a-t-il pas de la folie, que dis-je? de la fureur (en ne tenant pas à la vérité le même discours que l'impie : Mangeons et buvons, nous mourrons demain) ; mais de vivre comme si nous pensions comme lui? Eh I pouvons-nous être un seul instant sans nous occuper de ce moment décisif et sans adoucir par les précautions de la foi ce que cette iacertituie peut jeter de trouble et de frayeur dans une âme qui n'a pas encore renoncé à ses espérances éternelles? Troisièmement, dans toutes les autres incer-
titudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous le même péril, peut nous rassurer; ou des ressources dont nous pouvons nous flatter , nous laissent plus tranquilles ; ou enfin, tout au pire, la surprise n'est qu'une instruction, qui nous apprend, à nos dépens, à être une autre fois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit, mes Frères , le nombre de ceux qui courent le même risque que nous, ne diminue rien au nôtre; toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort , sont d'ordinaire des illusions; et la religion ellemême qui les fournit , n'en espère presque rien ; enfin, la surprise est sans retour; nous ne mourrons qu'une fois; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une autre occasion. Notre malheur nous détrompe, il est vrai; mais ces nouvelles lumières qui dissipent notre erreur , devenues inutiles par l'immutabilité de noire état, ne sont plus que des lumières cruelles qui vont nous déchirer éternellement , et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice, plutôt que des réflexions sages qui puissent nous conduire au repentir.
Sur quoi pouvez-vous donc justifier cet oubli profond et incompréhensible, dans lequel vous vivez, de voire dernier jour ? Sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années ? La jeunesse? mais le fils de la veuve de Naim était jeune ; la mort respecte -t-ellc les âges et les rangs? La jeunesse? mais c'est justement ce qui me ft-rait craindre pour vous ; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table, les mouvements de l'ambition , les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance; n'est ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course? Adonias eût vieilli, s'il n'eût été voluptueux, Absalon, s'il eût été libre d'ambition ; le fils du roi de Sichem , s'il n'eût pas aimé Dina; Jonathas, si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse? mais faut-il renouveler ici la douleur de la nalion, et redoubler des larmes qui coulent encore? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore et qui saignera longtemps dans le cœur du grand prince qui nous écoute * ?
* Sag., n, 1 et ss.
Louig XIV.
GRAND CAUÉME.
Une jcuoe princesse, les délices de la cour* ; un jeune prince, rtspérance de TEIat' ; Tenfùnl nicme, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics', la cruelle mort ne \ient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'oeil? et cet auguste palais rempli, il y a peu de jours, de tant de gloire, de majesté , de magnificence ; n'esl-il pas devenu, ce semble , pour toujours, une mai-
* La duchesse de BourRogne, morte le 12 février ni2. Elle était bien les délices de la cour par ses grâces simples et naturelles, son csjiiit n;iïï et charmant, sa douceur et sa timidité même. « Elle voulait, dit Saint -Hmon , p'aire même aux personne» les plus inutiles et les plus iiiédiocres...; on était lente de la cro.rc toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait ; sa paiclé jeune, vive, actve, animait tout... Jamais princesse si regrettée ; jamais il n'en fut si digne de l'être ; aussi les regrets u'out-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète eu est conslammtut demeurée, avec un vide affreux qui n'a pu (tre diminué ».
* Le Dauphin, mort six jours après sa femme, dans les plus tendres seulnnenls de piute. « Dieu qui est le maître des cœurs, et doiit le tlivin esprit souifle où il veut, lit de ce prince un onvr ;re de sa droite, et entre dix hnit et vingt ans il accomplit son œuvre ». Fénelon, Fieury, le duc de Deauvilliers et le duc de Cliuvreuse, avaient trouvé d'abord en lui un cœur dur, emporté, sensuel, farouche, nalure'lemcnt porté à la cruauié. « De cet abime sortit nn prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste , pénitent ». 11 ne songtail plus qu'a ses devoirs. « La b.'ièvcté des jours faisait toute sa douleur; il mit toute sa force et sa consolation dans la. prière , et ses préservatifs en de jieuses lectures ». Ainsi parle Saint-Simon, dont le dur et mordant trayon s'adoucit pour peiudie ces pieu^es et ravissantes physionomies. La douceur et la giâce chrélienne du duc et de la d chesse de Bourgogne avaient touché et charmé le plus satyrique des esprits.
* Le petit Dauphin, mort le 8 mars 1712, à cinq ans. Dans l'oraion funèbre de Louis XIV, MaSîillon a aussi pailé de tous ces deuils de cette funeste année 1712. « Une princesse aimable, qui délassait Louis des soins de la royauté, e.-t enlevée dans la plus belle s >ison de son âge aux ctiarmes de la vie , à l'cspé ance d'une couronne et k la tendresse des peuples qu'cllo commençait à regard' r et à aimfr comme ses sujets. Vos venpeances , ô mon Dieu , se préparent encore de nouvelles victimes ; ses derniers soupirs souillent la douleur et la mort dans le cœur de son royal époux. Les cendres du jeune pnnce se hâtent de s'unir à celles de son épouse ; il ne lui survit que les moments rapides qu'il faut pour sentir qu'il l'a perdue ; et nous perdons avec lui les espérances de Kigesse et de piété qui devaient faire revivre le règne des mpil'eurs rois et les anciens jours de paix et d'innocence. Arrélei, grand Dieu ; montrerozvous encore votre colère et votre puissance contre l'euiant qui vient de naître ; voulez-vous tarir la source de la race royale ; et le sang de Cbarlema;,'ne et de saint Louis, qui ont tant combattu pour la gloire de votre nom , est-il devenu pour vous comme le sang d'Achab et de tant de rois impies dont vous exterminiez toute la postérité î Le glaive est encore levé ; Dieu est sourd à nos larmes, à la tendresse et à la piété de Louis. Cette fleur naissante, et dont les premiers jours étaient si briilauts, est moissonnée ; et si la cruelle mort se contente de menacer celui qui est encore attaché à la mamelle (le duc d'Anjou, depuis Louis XV, qui faillit aussi mourir comme son frère aine, le duc de Bretagne, dauphin), ce reste précieux que Dieu voulait nous sauver de tant de pertes , ce n'est que pour finir cette triste et sanglante scène , par nous enlever le seul des trois princeB (le duc de Berry) qui nous restait encore pour présider à ^ou enfiuice et le coudmre ou l'aflenoir sur k iiùuc.
son de deuil et de tristesse ? La jeunesse? que la France serait heureuse , si l'on eût pu compter sur cette ressource ! Hélas ! c'est la saison des périls, et l'écueil le plus ordinaire de la vie.
Sur quoi vous rassurez-vous donc encore? Sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la sanlé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint. Il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même làdessus; si un corps , ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau ; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au-delà même de vos espérances. Hélas ! mes Frères , ce qui doit finir, peut-il vous paraître long? Regardez derrière vous; oii sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit. Vous rêvez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste. Tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusques aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu [)asser. Qand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel; tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous , vous les regarderiez comme des instants fugitifs ; tous les peuples qui ont [)aru et disparu dans l'univers; toutes les révolutions d'empires et de royaumes; tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les diffét entes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Ra|)pelcz seulement les victoires , les prises de place, les traités glorieux , les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touctiez encore : vous en avez été la plupart non-seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les |)érils et la gloire. Ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux ; mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour elTace mtMne de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin (jui vous reste à fciire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les pas-
QUATRIÈME JEUDI : SUR LA MORT
ses? Les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparaissent, elles nous échappent en un instant ; et nous n'aurons pas tourné la tête, que nous nous trouverons, comme par un enchantement, au terme fatal qui nous paraît encore si loin, et ne devoir jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années et tel que vous le voyez aujourd'hui. Une nouvelle cour a succédée celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros dans la vertu, comme dans le vice, qui font le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques. Un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous. Une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin ; et nous allons le frayer demain à ceux qui xiendront après nous. Les âges se renouvellent; la figure du monde passe sans ces<e ; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement ; rien ne demeure ; tout change, tout s'use, tout s'éteint ; Dieu seul demeure toujours le même. Le torrent des siècles qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux; et il voit, avec indignation, de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant ; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur; et tomber au sortir de là entre les mains de sa colère et de sa vengeance '. Où sont maintenant parmi nous les sages, dit l'Apôtre? Et un homme, fût-il capable de gouverner l'univers, peut-il mériter ce nom, dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être ?
Cependant, mes Frères, quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui se passe ? la mort de nos proches, de nos amis, de nos concurrents, de nos maîtres ? Nous ne pensons pas que nous les allons suivre de près ; nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles. Nous ne pensons pas au peu de temps qu'ils en ont joui ;
' Quelle éloquente et magnifique image. Massillon sentait si bien la force de ce grand mouvement, admiré par Maury et par La Harpe, qu'il l'a reproduit dans son discours à l'occasion d'une béiiédiction de drapeaux. Voir t. i, p. 104 et 105 de cette édition.
nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder. Nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres ; nous ressemblons à ces soldats insensés, qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés eous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement do leurs habits ; et à peine en sont-ils revêtus qu'un coup mortel leur ôte avec la vie cette folle décoration dont ils venaient de se parer. Ainsi le fils se revêt des dépouilles du père, lui ferme les yeux, succède à son rang, à sa fortune, à ses dignités, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé, plus touché des nouveaux titres dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant, qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'ici-bas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le néant, et qui lui annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile ; un tel laisse un poste vacant, et on s'empresse de le demander ; un autre vous avance d'un degré dans le service ; celui-ci unit avec lui des prétentions qui vous auraient incommodé; celuilà vous laisse l'oreille et la faveur du maître, et c'était le seul qui pouvait vous la disputer; un autre enfin vous approche d'une dignité, et vous ouvre les voies à une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui ; et là dessus, on se ranime, on prend de nouvelles mesures, on fait de nouveaux projets ; et, loin de se détromper par l'exemple de ceux que l'on voit disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent ralliimer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde ; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus de passions parmi les hommes, que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable, puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache ?
Ici, mes Frères, je ne vous demande que de la raison. Quelles sont les conséquences naturelles, que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort?
Premièrement, l'heure delà mort est incertaine ; chaque année, chaque jour, chaque moment peut être le dernier de notre vie : donc c'est une folie de s'attacher à tout ce qui
GRAND-CARÉME.
doit passer en un instant, et de perdre par là le seul bien qui ne passera pas; donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paraître perdu, puisque vous n'y tenez à rien, que vous n'y pouvez compter sur rien, et que vous n'en emporterez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel ; donc les royaumes du monde et toute leur gloire ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité, puisque les grandes fortunes ne vous assurent pas plus de jours que les médiocres ; et que l'unique avantage qui peut vous en revenir, c'est un chagrin plus amer , quand il faudra au lit de la mort s'en séparer pour toujours, donc tous vos soins, tous vos mouvements, tous vos désirs doivent se réunir à vous ménager une fortune durable, un bonheur éternel que personne ne puisse plus vous ravir.
Secondement, l'heure de votre mort est incertaine; donc vous devez mourir chaque jour; ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris ; regarder toutes vos démarches, comme les démarches d'uu mourant qui attend à tous moments qu'on vienne lui redemander son âme ; faire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte ; et, puisque vous ne pouvez pas répondre du temps qui suit, régler tellement le présent que vous n'ayez pas besoin de l'avenir pour le réparer.
Enfln, l'heure de votre mort est incertaine : donc ne différez pas votre pénitence ; ne tardez l)as de vous convertir au Seigneur, le temps presse ; vous ne pouvez pas même vous répondre d'un jour, et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel, renverriezvous à un temps éloigné le remède qui presse et qui seul peut vous conserver la vie? La mort que vous porteriez dans le sein, vous permettrait-elle des délais et des remises? Voilà votre élat. Si vous êtes sage, prenez à l'instant vos précautions. Vous portez la mort dans votre âme, puisque vous y portez le péché : hâtezvous d'y remédier ; tous les instants sont précieux à qui ne peut se répondre d'aucun. Le breuvage empoisonné qui infecte votre âme, ne saurait vous mener loin ; la bonté de Dieu TOUS offre encore le remède; hâtez- vous, encore une fois, d'en user, tandis qu'il vous en laisse le temps. Faudrait-il des exhortations pour vous y résoudre? Ne devrai l-il pas sufflre
qu'on vous montrât le bienfait de la guérison? Faut-il exhorter un infortuné que les flots entraînent, à faire des efforts pour se garantirdu naufrage ? Devriez-vous avoir besoin là-dessus de notre ministère? Vous touchez à votre dernière heure ; vous allez paraître en un clin d'œil devant le tribunal de Dieu ; vous pouvez employer utilement le moment qui vous reste. Presque tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux le laissent échapper, et meurent sans en avoir fait aucun usage ; vous imitez leur négligence; la même surprise vous attend ; vous mourrez comme eux avant que d'avoir commencé à mieux vivre. On le leur avait annoncé, et nous vous l'annonçons ; leur malheur vous laisse insensibles, et le sort infortuné qui vous attend, ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour. C'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfants, et qui se perpétue sur la terre ; nous voulons tous mieux vivre, et nous mourons tous avant d'avoir bien vécu. Voilà, mes Frères, les réflexions sages et naturelles, où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. Mais si de ce qu'elle est incertaine, vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage que si elle ne devait jamais arriver; ce que sa certitude a de terrible et d'effrayant, vous excuse encore moins de folie, d'éloigner cette triste image, comme capable d'empoisonner tout le repos et toute la douceur de votre vie. C'est ce qui me reste à vous exposer.