DEUXIÈME PARTIE
L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bassesse : tout ce qui le rappelle à son origine, le rappelle en môme temps à sa fin , blesse son orgueil, intéresse l'amour de son être, attaque i)ar le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir, disparaître à tout ce qui nous environne, entrer dans les abîmes de l'éternité, devenir cadavre, la pâture des vers, l'horreur des hommes, le dépôt hideux d'un tombeau; ce spectacle tout seul soulève tous les sens, tiouble la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie. On n'ose fixer ses regards sur une image si affreuse ; nous éloignons cette pensée comme la plus triste et la plus amère de toutes; tout ce qui nous eu rappelle le souvenir, nous le
QUATRIÈME JEUDI : SUR LA MORT
craignons, nous le fuyons, comme s'il devait hâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse, nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies. On prend soin de dérober à nos regards les lieux qu'elles habitaient, les peintures où leurs traits sont encore vivants, tout ce qui pourrait réveiller en nous, avec leur idée, celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que dirais je? nous craignons les récits lugubres ; nous poussons làdessus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages sinistres de notre mort, dans les rêveries d'un songe, dans le chant nocturne d'un oiseau, dans un nombre fortuit de convives, dans des événements encore plus ridicules ; nous croyons la voir partout, et c'est pour cela même que nous tâchons de la perdre de vue.
Or, mes Frères, ces frayeurs excessives étaient pardonnables à des païens pour qui la mort était le pins grand des malheurs, puisqu'ils n'attendaient rien au-delà dn tombeau, et que, vivant sans espérance, ils mouraient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens, et que la terreur de celte image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.
Car, en premier lieu, je veux que vous ayez raison de craindre cette dernière heure ; mais comme elle est certaine, je ne comprends pas que, parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir. Il me semble, au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux, plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi ! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus il vous rendrait indolent et inappliqué I Les terreurs outrées de votre imagination vous guériraient de cette crainte sage même qui opère le salut; et parce que vous craignez trop, vous ne penseriez a rien 1 Mais quel est l'honime que l'idée trop vive du danger calme et rassure? Quoi 1 s'il fallait marcher par un sentier étroit et escarpé, entouré de toutes parts de précipices, ordonneriezvous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de l'abîme ne vous fît tourner la tête ? Ah ! mon cher auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos pieds ; cet objet affreux vous alarme ;
et, au lieu de prendre dans la sagesse de la religion toutes les précautions qu'elle vous offre pour ne pas tomber inopinément dans ce goulTre, vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir ; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idéô de votre esprit; et, semblable à ces victimes infortunées du paganisme , vons courez au bûcher les yeux bandés, couronné de fleurs, environné de danses et de cris de joie, pourne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit, et, de peur de voir l'autel, c'est-à-dire le lit de la mort, où vous allez à l'instant être immolé.
De plus, si, en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse. Mais, pensez-y ou n'y pensez pas, la mort avance toujours; chaque effort que vous faites pour en éloigner le souvenir, vous rapproche d'elle, et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez- vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? Diminuez-vous le danger? Vous l'augmentez j vous vous rendez la surprise inévitable. Adoucissez vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant? Ah ! vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible. Si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit faible et timide s'y accoutumerait insensiblement ; vous pourriez peu à peu y fixer vos regards et l'envisager sans trouble, ou du moins avec résignation ; au lit de la mort, elle ne serait plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne ; la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir ; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.
Mais, d'ailleurs, quand celte pensée vous troublerait, ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient ? N'êtes-vous sur la terre que pour y vivre dans un calme indolent, et ne vous y occuper que d'images douces et riantes? On en perdrait la raison, dites-vous, si l'on y pensait tout de bon. On en perdrait la raison? Mais tant d'âmes fidèles, qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions, et qui font du souvenir de cette dernière heure le frein de leurs passions et le plus puissant motif de leur fidélité; mais tant d'illustres pénitents qui s'enfermaient tout vivants dans des tombeaux, pour ne pas perdre de vue l'image de la mort; mais les saints, qui mouraient tous les
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jours, comme TApôtre, pour ne pas mourir éternellement, en ont-ils perdu la raison? Vous en perdriez la raison ? c'est-à-dire TOUS regarderiez le monde comme un exil, les plaisirs comme une ivresse , le péché comme le plus grand des malheurs , les places, les honneurs, la faveur, la fortune, comme des songes, le salut comme la grande et unique affaire ; est-ce là perdre la raison? Heureuse folie ! et que n'êles-vous dès aujourd'hui du nombre de ces sages insensés I Vous en perdriez la raison? Oui, celte raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, insensée qui vous séduit; oui, celte raison corrompue, qui obscurcit la foi, qui autorise les passions, qui nous fait préférer le temps à l'éternité, prendre l'ombre pour la vérilé, et qui égare tous les hommes ; oui, celte raison déplorable, celte vaine philosophie, qui regarde comme une faiblesse de craindre un avenir, et qui, parce qu'elle le craint trop, fait femblant ou s'efforce de ne pas le croire. Mais celte raison sage, éclairée, modérée, chrétienne; m:\is cette prudence du serpent, si recommandée dans l'Evangile*, c'est dans ce souvenir que vous la trouveriez; mais celle sagesse préférable, dit l'Esprit-Saint», à tous les trésors et à tous les honneurs de la terre ; cette sagesse si honorable à l'homme, et qui l'élève si au-dessus de lui-même, cette sagesse qui a formé tant de héros chrétiens, c'est l'image toujours présente de votre dernière heure, qui en embellira votre âme. Mais celte pensée, ajoutez-vous, si l'on s'était mi ^ en tète de l'approfondir et de s'en occuper sans cesse, serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes ; c'est-à-dire de vous détacher du monde, de vos vices, de vos passions, de l'infamie de vos désordres, pour vous faire mener une vie chaste, réglée, chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce que le monde a|)pelle des résolutions violentes et extrêmes. Mais, de plus, sous prétexte d'éviter de prétendus excès , vous ne prendriez pas même les résolutions les plus nécessaires? Commencez toujours ; les premiers trans|)orts se ralentissent bientôt; et il est bien plus aisé de modérer les excès de piété, que de ranimer sa langueur et sa pa-
« PruJenles sicul gerpenles. Matlh., x, 16. « Melior eit enim gapieutia cuaclii preliosiMimis. Ptov, v.ii, 11.
resse. Mais, d'ailleurs, ne craignez rien de la f.Tveur excessive et des emportements de votre zèle; vous n'irez jamais trop loin de ce côté-là. Un cœur indolent, sensuel comme le vôtre, nourri dans les plaisirs et dans la paresse, sans gdût pour tout ce (jui regarde le service de Dieu, ne nous promet pas de grandes indiscrétions dans les démarches d'une vie chrétienne. Vous ne vous connaissez pas vousmême; vous n'avez pas éprouvé quels obstacles toutes vos inclinations vont mettre aux pratiques les plus communes de la piété. Prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le découragement ; voilà le seul écueil que vous avez à craindre. Vous vous rappelez l'histoire de Pierre, qui se fit ordonner de remettre le glaive, comme si son zèle eût dû le le mener trop loin ; et qui, au sortir de là, vint échouer contre la voix d'une simple femme, et trouva dnns sa lâcheté la tentation qu'il ne semblait craindre que de sa ferveur et de son courage. Quelle illusion ! de peur d'en faire troj) pour Dieu, on ne fait rien du tout; la crainte de donner trop d'altenlion à son salut nous empêche d'y travailler, et l'on se perd de peur de se sauver trop sûrement. On craint les excès chimériques de la piété, et on ne craint jioint l'éloignement elle mépris réel de la piété elle-même. La crainte d'en trop faire )>our votre fortune et pour voire élévation, et de la pousser trop loin, vous arrête-l-elle ? Refroidit-elle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? N'est-ce pas celte espérance elle-même qui les soutient et qui les anime? Rien n'est de trop |)Our le monde, et tout est excès pour Dieu. On craint, et on se reproche de n'en pas faire assez pour une fortune de boue ; et on s'arrête de peur d'en faire trop pour la fortune de son éternité.
Mais je vais plus loin, et je dis que c'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu, d'éloigner la pensée de la mort, seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme ; car cette impression de crainte et de terreur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise. Hélas 1 combien est-il d'impies qui la méprisent, qui se font un mérite affreux de la voir ai>procher avec fermeté, et qui la regardent comme l'anéantissement entier de leur être I Combien de sages et de philoso|)hes dans le christianisme, qui, sans renoncer à la foi, bornent toutes leurs réflexions, toute la supériorité de leurs lumières à la voir arriver tran-
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quillement; et ne raisonnent toute leur vie que pour se préparer en ce dernier moment à une constance et à une sérénité d'esprit, aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires, et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même ! Combien de ces hommes follen)ent amoureux de la valeur et de la gloire, qui, au milieu des combats, vont au danger comme à un spectacle, sans remords, sans inquiétude, sans réflexion sur les suites de leur destinée, (cette témérité, la valeur de la nation la rend encore plus familière parmi nous que partout ailleurs ; et je parle devant une cour où ceux qui la composent sont en possession d'en donner l'exemple aux autres) 1 Combien de pécheurs, dans la tranquillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée, livrés à l'endurcissement et à un sens réprouvé, ne sont plus touchés de cette image! Combien d'autres enfin, qui, par les suiies d'un caractère trop vif, trop frivole, trop léger, et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses, passent toute leur vie sans avoir pensé une fois seulement qu'ils dcvaieVit mourir 1 C'est donc une grâce signalée que Dieu vous fait, de donner à celte pensée tant de force et d'ascendant sur votre àme; c'est donc vraisemblablement la voie par laqnelle il veut vous ramener à lui ; si vous sortez jamais de vos égarements, vous n'en sortirez que par là; votre salut paraît attaché à ce remède. Que faites-vous donc en éloignant cette pensée, parce qu'elle vous jette dans des frayeurs salutaires? Vous vous privez du seul secours qui peut vous faciliter votre retour à Dieu ; vous rendez inutile une grâce qui vous est propre ; vous savez, pour ainsi dire, mauvais gré à Dieu de vous en avoir favorisé ; et vous vous reprochez à vous-même d'y être trop sensible. Tremblez, mon cher auditeur, que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires; que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spectacles les plus lugubres; que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut, et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces terreurs de religion. Un bienfait non-seulement méprisé, mais regardé même comme une peine, est bientôt suivi de l'indignation ou du moins de rindilférence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité ; vous courrez à un plaisir au sortir d'une pompe lugubre ; vous verrez des mêmes yeux ou un cadavre hideux ou l'objet criminel de votre
passion. Alors vous en viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis audessus de ces craintes vulgaires ; jusqu'à vous • applaudir d'un changement si terrible pour votre salut. Mettez donc à profit pour le règlement de vos mœurs celte sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore ; rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image, tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions; venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas ; venez les interroger quelquefois sur ce qui leur reste, dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leur dignité et de leur gloire ; venez vousmême ouvrir ces tristes demeures , et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux yeux des hommes, voyez ce qu'ils sont maintenant : des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence, des amas de vers et de pourriture ; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes ; mais que sont-ils devant Dieu ? Descendez vous-même en esprit dans ces lieux d'horreur et d'infection, et choisissez-y d'avance votre place ; représentez-vous vous-même dans cette dernière heure, étendu sur le lit de votre douleur, aux prises avec la mort ; vos membres engourdis et déjà saisis d'un froid mortel ; votre langue déjà liée des chaînes de la mort ; vos yeux fixes, immobiles, couverts d'un nuage confus, devant qui tout commenceàdisparaîlre ; vos proches et vos amis autour de vous, faisant des vœux i n utiles pour votre santé, redoublant votre frayeur et vos regrets, par la tendresse de leurs sou pirs et l'abondance de leurs larmes ; le ministre du Seigneur à vos côtés, le signe du salut, alors votre seule ressource entre ses mains, des paroles de foi, de miséricorde et de confiance à la bouche. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant ; vous-même alors dans les tristes agitations de ce dernier combat, ne donnant plus de marques de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort ; tout le monde anéanti pour vous ; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres; accompagné de vos seules œuvres, et près de paraître devant Dieu. Ce n'est pas ici une prédiction; c'est l'histoire de tous ceux qui meurent chaque jour à vos yeux, et c'est d'avance la vôtre. Rappelez ce moment terrible : vous y viendrez, et le jour peut-être n'est pas loin, et peut-être y touchez-vous
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déjà. Mais enfin, vous v viendrez; et quelque loin qu'il puisse êlre, ce sera demain, et vous y arriverez en un instant, et la seule consolation que vous aurez alors, sera d'avoir fait de toute votre vie l'étude, la ressource et la préparation de votre mort.
Enfin, et c'est ma dernière raison, remontez à la source de ces frayeurs excessives qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible, vons la trouverez sans doute dans les embarras d'une conscience criminelle ; ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu qui vous attend au delà, pour punir les infidélités et les désordres de votre vie ; c'est que vous n'êtes pas en état de vous présenter devant lui tout couvert des plaies les plus honteuses, qui défigurent en vous son image ; et que mourir pour vous dans la situation où vous êtes, ce serait périr pour toute la durée des siècles. Purifiez donc votre conscience ; finissez et expiez vos passions criminelles ; rappelez Dieu dans votre cœur ; n'offrez plus rien à ses yeux digne de sa colère et de ses châtiments; mettez-vous en état d'espérer quelque chose de ses miséricordes infinies après la mort ; alors vous verrez approcher ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement; et le sacrifice que vous aurez déjà fait à Dieu du monde et de vos passions, non-seulement vous facilitera, mais vous rendra même doux et consolant, le sacrifice que vous lui ferez alors de votre vie.
Car dites-moi, mes Frères, qu'a la mort de si effrayant pour une âme fidèle? De quoi la sépare-t-elle? D'un monde qui périra, et qui est la patrie des réprouvés ; de ses richesses qui l'embarrassent, dont l'usage est environné de périls, et qu'il lui était défendu de faire servir à la félicité de ses sens ; de ses proches, de ses amis, qu'elle ne fait que devancer, et qui vont bientôt la suivre; de son corps, qui avait été jusque-là ou l'écueil de son innocence ou Tobslacle perpétuel de ses saints désirs ; de ses maîtres et de ses sujets, dont les premiers exigeaient souvent d'elle des complaisances criminelles, et les autres la rendaient responsable de leurs infidélités et de leurs crimes ; de ses places et de ses dignités, qui, en multipliant ses devoirs, augmentaient ses périls; enfin de la vie, qui n'était pour elle qu'un exil et un désir d'en être délivrée. Que lui rend la mort pour ce qu'elle lui ôle? elle lui rend des biens immuables, et que personne ne pouna
plus lui ravir; des plaisirs éternels, et qu'elle goûtera sans crainte et sans amertume ; la possession de Dieu même assurée et paisible, et dont elle ne pourra plus déchoir ; la délivrance de toutes ses passions qui avaient été pour elle une source coutinu(>lle d'inquiétudes et de peines; une paix inaltérable qu'elle n'avait jamais pu trouver dans le monde ; la dissolution de tous les liens qui l'attichaient à la terre et qui l'y retenaient comme captive; enfin la société des justes et des bienheureux, pour celle des hommes pécheurs dont elle se sépare. Et qu'y a-t-il donc de si doux dans celte vie, ô mon Dieu, pour une âme fidèlr, qui puisse l'y attacher? C'est pour elle une vallée de larmes, où les périls sont infinis, les combats journaliers, les victoires rares, les chutes inévitables ; où les violences doivent être continuelles ; où il faut tout refuser à ses sens ; où tout nous tente, et tout nous est interdit ; où ce qui plaît le plus est ce qu'il faut le plus fuir et craindre ; en un mot, où si vous ne souffrez, si vous ne pleurez, si vous ne résistez jusqu'au sang, si vous ne combattez sans cesse, si vous ne vous haïssez vous même, vous êtes perdu. Que trouvez-vous là de si aimable, de si attirant, de si capable d'attacher une âme chrétienne? Et mourir, n'est ce pas un triomphe et un gain pour elle * ?
Aussi, mes Frères, la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des justes. Gémissent-ils dans l'affliction? Ils savent que leur fin est proche; que les tribulations courtes et passagères de cette vie, seront suivies d'un poids de gloire éternelle •; et dans cette pensée ils trouvent une source inépuisable de patience, de fermeté, d'allégresse. Sentent-ils la loi des membres s'élever contre la loi de l'esprit, et exciter en eux ces mouvements dangereux, qui portent l'innocence jusque sur le bord du précipice? Ils n'ignorent pas qu'après la dissolution du du corps terrestre, on le leur rendra céleste et
• Regardez la mort de près ; familiarisrz-vons avec elle. Comparez souvent à la lumière de ia raison et de la foi ce qu'i'llf D0U8 ravit avec ce qu'elle nous donne. Pesez bien la perle avec le gain,., et, quoique vous ne puissiez pas dissiper tout à fait la crainte que nous en avon?, — car c'est un mouvement naturel que je ne crois pas qu'on puisse détruire, — le moment de la mort deviendra peu à peu le sujet de votre joie, l'objet du plus violent de vos désirs. — Malkbkanche, 2» entrelien sur la Mort.
* Id enim quod in prxsenti est oiomentaneum et levé tribaluliuuis noslrse, supra modum in subiiiuitale seteruum gloria ponlus opcralur in nobis. — // Cor , iv, 17.
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spirituel ; et qu'alors délivrés de toutes ces misères, ils seront semblables aux anges du ciel ; et ce souvenir les soutient et les fortifie. Sontils accablés sous la pesanteur du jougde Jésus- Christ; et leur foi plus faible est-elle sur le point de se ralentir ou de succomber sous le poids (les devoirs austères de l'Evangile? Ah! le jour du Seigneur n'est pas loin ; ils touchent à la bionheureuse récompense; et la fin de leur course qu'ils voient déjà, les anime et leur fait reprendre de nouvelles forces. Ecoutez comme l'Apôtre consolait autrefois les premiers fidèles : « Mes Frères, leur disait-il, le temps est court, le jour approche, le Seigneur est à la porte, et il ne tardera pas ; réjouissezvous donc, je vous le dis encore, réjouissezvous ». C'était là toute la consolation de ces hommes persécutés, outragés, proFcrits, foulés aux pieds, regardés comme les balayures du monde, l'opprobre des Juifs et la risée des gentils. Us savaient que la mort allait essuyer leurs larmes, qu'alors il n'y aurait plus pour eux ni deuil, ni douleur, ni souffrance; que tout y serait nouveau ; et cette pensée adoucissait toutes leurs peines. Ah ! qui eût dit à ces généreux confesseurs de la foi que le Seigneur ne leur ferait pas goûter la mort, et qu'il les laisserait vivre éternellement sur la terre, eût ébranlé leur foi, tenté leur constance, et en leur otant cette espérance, on leur eût ôté toute leur consolation.
Vous n'en êtes pas sans doute surpris, mes Frères ; parce que pour des hommes affligés et malheureux, comme ils étaient, la mort devait paraître une ressource. Vous vous trompez ; ah ! ce n'étaient pas leurs persécutions et leurs souffrances qui faisaient leur malheur et leur tristesï^e; c'était là leur joie, leur consolation, leur gloire ; nous nous glorifions dans, les tribulations, disaient-ils : Glorîamur in tribulationibus *. C'était l'éloignement où ils vivaient encore de Jésus-Christ; c'était là la source de leurs larmes, et tout ce qui leur rendait la mort si désirable. Tandis que nous sommes dans le corps, disait l'Apôtre, nous sommes éloignés du Seigneur * ; et cet éloignement était un état triste et violent pour ces hommes fidèles. Toute la piété consiste à souhaiter notre réunion avec Jésus-Christ notre
* Rom , V, 3.
* Dum sumus in corpore , peregrinamur a Domino. // Cor., v,6.
chef, à soupirer après l'heureux moment qui nous incorporera avec tous les élus dans ce corps mystique qui se forme depuis la naissance du monde, de toute langue, de toute tribu, de toute nation ; qui est la fin de tous les desseins de Dieu, et qui doit le glorifier avec Jésus-Christ dans tous les siècles. Nous sommes ici-bas comme des branches séparées de leur cep ; comme des ruisseaux éloignés de leur source ; comme des étrangers errants loin de leur patrie ; comme des captifs enchaînés dans une prison qui attendent leur délivrance ; comme des enfants bannis pour quelque temps de l'héritage et de la maison paternelle ; en un mot, comme des membres séparés de leur corps. Depuis que Jésus-Christ notre chef est monté au ciel, ce n'est plus ici le lieu de notre demeure ; nous attendons la bienheureuse espérance et l'avènement du Seigneur. Ce désir fait toute notre piélé et notre consolation. Et ne pas désirer cet heureux moment pour un chrétien, et le craindre, et le regarder même comme le plus grand des malheurs, c'est dire anathème à Jésus-Christ; c'est ne vouloir avoir aucune part avec lui ; c'est renoncer aux promesses de la foi, et au titre glorieux de citoyen du ciel ; c'est chercher notre bonheur sur la terre, douter d'un avenir, regarder la religion comme un songe, et croire que tout doit finir avec nous *.
Non, mes Fi ères, la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une âme juste. Arrivée à cet heureux moment, elle voit sans regret périr un monde, qui ne lui avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'elle n'avait jamais aimé ; ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre ; qu'elle avait toujours regardés comme une décoration d'un moment, et dont elle n'avait pas laissé de craindre les dangereuses illusions ; elle sent sans inquiétude, que dis-je? avec plaisir, ce corps mortel qui avait été la matière de toutes ses tentations, et la source fatale de
* Ce monde n'est qu'un amas de viles substances Tout
n'est que vanité, biens trompeurs, perpétut lies illusi 'ns. Mais d'ailleurs la xb^hn, la patrie des espiiis, est immuable. C'est là que l'on goûte des plaisirs solides. C'est là que l'on voit des beautés réelles. C'est là qu'habitent la vérité et la justice. En un mut, c'est à que se trouve le souverain bien, et par conséquent la souvera ne féliiilé, la plus douce et la plus pure volupté. Et cependant je crains la mort, le passage de l'erreur et du péché à la vérité et à la justice, le retour d'un làcheux exil à ma chère pairie , où nous jouirons d'un bonheur qui ne finira jamais. — Malebranche. Entretiens sur la Mort, 2* entretien.
(^RAXD-CARftMK.
toutes ses faiblesses, se revêtir de l'immorfalité; elle ne regrette rien sur la terre, où elle ne laisse rien, et d'où son cœur s'envole comme son âme'. Elle ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course, et de finir ses jours en un âge encore florissant ; au contraire, elle remercie son libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années, de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le prix de son éternité, et d'avoir consommé dans peu son sacrifice, de peur qu'un plus long séjour dans un momie corrompu ne pervertît son cœur. Ses violences, ses austérités, qui avaient tant coûté à la faiblesse de sa chair, font alors la plus douce de ses pensées : elle voit que tout s'évanouit, hors ce qu'elle a fait pour Dieu; que tout l'abandonne, ses biens, ses proches, ses amis, ses dignités, hormis ses
' D'où son cœur s^envole comme son âme. Quelle ravissante exprission digne d'un François de Sales, d'un Fénelonou d'un Massillont
œuvres ; et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur drs princps, d.insle^ enfrintsde? hommes, dans les vaine? espéranc^'s de la forliine, dans tout ce qui va périr ; mf'is dans le Seigneur tout seul, qui demeure éternellement, et dans le sein du(juel elle va trouver la paix et la félicité que les créatures ne donnent point. Ainsi tranquille sur le passé, méprisant le présent, transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs, voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la rerevoir, et le Fils de t'Iïomme assis à la droite du Père, tenant en ses mains la couronne d'immortalité, elle s'endort dans le Seigneur ; elle est portée par les esprits bienheureux dans la demeure des saints, et s'en retourne dans le lieu d'où elle est sortie. Puissiez-vons, mes Frères, voir ainsi terminer votre course 1 c'est ce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.