‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 45 sur 141 · HOMÉLIE SUR L'ËVANGILE DE LAZARE · texte numérisé non relu

HOMÉLIE SUR L'ËVANGILE DE LAZARE

iRALTSL

Division. — Trois réflexions renfermeront toute rhi'^lr'i" rie in'r" évangile: 1" Combien est affreux ci d/f/iforable Peint (fune âme qui vit dons Phabitude du désordre. 2« Par quels moyens tÙe en peut sortir. 3» Queis sont ies motifs qui déterminent Jétus-Christ à opérer le miracle de sa résunection et d: su délivrance.

PnEUiÈRE BÉKLEXiON. — Combien est affreux et dé\)Uirnt)le l'état d'une ùim' qui vit dans l'habitude du désordre.

1» Lazare, devenu déjà un amas de vers et de pourriture, répand l'infection cl la puanteur : Jnm fœtet ; et voilà la profonde corruption d'une âme dans le péché d'babilude. Car il n'est pas d'image plus naturelle d'une âme qui croupit dans le désordre, que celle d'un cadavre déji en proie aux vers et à la pourriture. Ur la mort produit deux elli'ts sur le corps où elle s'oltaclic : elle le prive de la vie; elle altère ensuite tons ses tra Is, et corrompt tonf> ses membres. Elle le [irive de la vie ; et c'est par là que le péché corooience à défigurer la branlé de i'inie : car Dieu est la vie de nos âmes, la lumière de nos esprits, le mi'Uvement pour ainsi dire de nos cœurs; or, par un »eul péché cette Tie cesse, cette lumière s'éteint, cet esprit se relire, tou» ces mouvements sont suspendus.

Ainsi l'âme sans Dieu est une âme sans vie ; mais l'iiabilnde du péché, qui est une mort invétérée, va pins loin. Lazare ré|iand l'infection dans le tombeau, parce qu'il y cfI depuis quatre jours : Jam fœtet, quatridwmus est enim. Le pnmier péclié, en noos faisant perdre la grâce, nous laisse à la vénié pans vie aux yeux de t»iou ; on peut dire néanmoins qu'il nous resie encore cei lames semences de vie spirituelle, certaines farililés à recouvrer !a grâre pirdue. Mais, à mesure que l'â.ne persévère d.ins

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le crime, tout s'éteint, tout se corrompt en elle , la corruption devient universelle , et change en un spectacle d'horreur et les dons de la grâce et les dons de In nature.

Mais comme un cadavre ne saurdit êlre longtemps caché , sans qu'une odeur de mort se répande à l'entour, on ne peut croupir longtemps dans le désordre sans que l'odeur d'une mauvaise vie se fasse bientôt sentir. Ainsi la corruption ne se borne pas au pécheur tout seul ; or ses excès, venant à êlre connus, servent de modèle en mille lieux, et le spectacle de ses mœurs rassure peut être en secret des consciences que le crime troublait encore. Nous ajouterions, si nous l'osions, que la corruption que i'habiiude du crime met dans tout l'intérieur du pécheur est si universelle qu'elle infecte son corps même.

2® Un voile luirubre couvre le? yenx et le visage de Lazare : Et ficies ej us sudurio erut ligrda ; et voilà l'aveuglement funeste d'une âme dans le péché d habitude. J'avoue que tout péché eA une eireur qui nous fait prendre les faux biens pour le bien véritable ; cependant une première chute n'éteint pas tout à fait nos lumières ; mais à mesure que le péché dégénère en habitude, la lumière de Dieu se retire, les téuè. res croissent, et arrivent entln la nuit profonde et l'aveuglement entier; alors tout devient une occasion d'erreur à l'âme criminelle, parce que tout change de face à ses yeux.

3" Lazare parait dans le tombeau, les mains et les pieds liés : Ligatus pedes et manus institis ; et voilà la triste servitude d'une âme dans le péché u'iiabitude. Le monde a beau décrier la vie chrétienne comme une vie d'assujétissement et de servitude, le rè.-ne de la justice est un règne de litierté, parce que l'âme fidèle et soumise à Dieu devient iniépendante et même maîtresse de toutes les créatures. Le pécheur, au contraire, quoiqu'il paraisse vivre sans joug et sans rèiile , n'est pourtant qu'un vil esclave dépendant de tout, de sou corps, de ses passions, de ses biens, de ses amis , de ses ennemis... D'abord, la passion ménage encore, pour ainsi dire, la liberté du cœur ; mais dès qu'une fois elle se sent maîtresse, combien nous fait-elle sentir tout le poids et toute l'amertume de notre servitude : servitude honteuse par l'assujétissement de l'âme déréglée aux sens, par l'indignité des démarches que la force de la passion obtient d'elle, par le sacritice des devoirs les plus importants à la passion injuste, par l'avilissement et le mépris public qu'attire toujours une vie déréglée...

On se plaint quelquefois des ligueuis de la vertu, et l'on craint la vie chrétienne comme une vie d'assujétissement et de tristesse ; mais ou conviendrait qu'il ne s'y trouve rien de si triste que ce que l'on éprouve dans le désordre, si l'on osait se plaindre de l'amertume et de la tyrannie de ses passions.

Deuxième héflkxion. — fur quels moyens Vûnie p"ut sortir de Vhabitude du désordre.

Le premier moyen, c'est la contiam e en Jésus-Christ i>/ vous aviez été ici, dit une des sœurs de Lazare au Sauveur, mon frère ne serait pas mort : mais je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous C accordera. Aussi l'illusion dont le démon se sert tous les jours, pour rendre inutiles nos dé?irs de conversion, c'est de nous jeter dans la déliauce et le découragement : et là-dessus on s'abandonne à la paresse et à l'indolence ; et après avoir iriité la justice de Uieu par nos égarements, nous outrageons sa miséricorde par l'excès de notre dé'iance. Ce n'est pas que je prétende qu'il n'en coûte à une âme depuis longtemps morte dans le péché, pour revenir a Dieu : mais je dis que ses misères doivent augmenier sa componction, et non pas son découragement ; et que la première démarche de sa pénitence doit être d'adorer Jésus-Christ comme lu résurrection et la vie, avec une conliance secrète que nos misères sont toujours moindres que ses miséricordes. En effet, quelle que puisse être l'horieur de vos crimes passés, il est à croire que le Seigneur n'est pas éloigné de vous faire grâce, dès qu'il vous inspire le désir et la résolution de le demander. C'est donc à tort que l'éiat de votre conscience vous décourage, et que vous vous persuadez que c'est fait de vous sans ressource. Je vous réponds comme la mère de bamsou à son mari : Si le Seigneur voulait vous perdre, il ne ferait pas descendre le feu du ciel sur votre cœur ; s'il voulait vous laisser mourir dans l'aveuglement de vos passions, il ne vous montrerait pas les vérités du salut ; il ne vous les mettrait pas dans un jour qui vous éclaire et qui vous trouble. Dieu veut toujours le salut de sa créature ; dès que nous voulons retourner à lui, ne nous défions que de notre volonté.

D'ailleurs, et ceci doit bien nous rassurer, que savez-vous si Jésus-Christ n'a pas permis que vous tombassiez dans cet état déplorable, pour faire du pro lige de votre conversion un atliail pour la conversion de vos fières, et pour manifester sa gloire?

Second moyen: l'éloignement des occasions qui uieiteui un obstacle invincible à notre résunection et à notre délivrance; obstacle ligure par la pierre qui fermait l'euirée du tombeau de Lazare , ei que Jésus-Christ commande qu'on ôle avant de le ressusciter : Tullile kq/ideiH.

Et voilà pourquoi tant de pécheurs passent tristement leur vi ■ à détester leurs chaînes, et à ne pouvoir parvenir à les rompre; c'est qu'en prenant des n.esures ue changement, ils ne prennent pas de ces mesures qui éloignent les péiils par l'éloignement des occasions. C'est une erreur de croire que le cœur puisse changer, tandis que tout ce qui l'environne est encore à notre égard le même. C'est donc une pure illusion de venir nous dire que vous ne manquez [las de bonne volonté, mais que le mo-ment n'e?t pas encore venu. Comment peut-il venir au milieu de tout ce qui l'éloigné ? et quelle est cette bonne volonté renfermée au dedans de vous qui ne conduit jamais à rien de réel, et à aucune démarche sérieuse de changement? c'est-à-dire que vous voudriez changer sans qu'il vous en coulât rien. Commencez par éloiguer toutes ces occasions fatales à votre innocence ; ôtez la pierre qui ferme à la grâce l'entrée de votre cœur. Après cela vous aurez droit de demander à Dieu qu'il achève en vous son ouvrage.

Troisième et dernier moyen : le ministère de l'Eglise qui délie nos liens ; moyen marqué dans l'Evangile par ces paroles que le Sauveur adresse à ses apôtres : Solvite et sinite abire ; déliez-le, et le laissez aller.

Il n'est pas question ici de vous apprendre que la rémission de nos crimes ne nous est accordée que par le ministère de l'Eglise : vous ne l'ignoiez pas. Ce que je dis, c'est que comme Jésus-Christ n'ordonna à ses disciples de délier Lazare qu'après qu'il fut sorti entièrement du tombeau, de même le pécheur d'habitude ne doit espérer d'être délié qu'eu se montrant tout entier hors du tombeau de ses désordres. 11 faut une manifestation universelle qui remonte jusqu'aux commencements de sa vie, sans compter sur les sacrements qu'il a reçus et qu'il doit mettre au nombre de ses crimes : premièrement, parce que n'ayant pas eu de douleur véiitable de ses fautes, les remèdes de l'iglise, loin de le purilier, ont achevé de le souiller; secondement, parce que ne s'étant pas co nu, il n'a pu se faiie connaître ; lioisièmeinei.t, parce que quand même il se seiail connu, comme il n'y a que la doul*iur qui sache s'expliquer comme il faut, jamais il ne s'est fait connaître, s'il n'a jamais eu de douleur véiitable. Et c'e&t en vaiu qu'il alléguerait les diilicultés d'une telle démarche pour s'en dispenser : les diilicuLés nous rebutent-elles jamais, lorsqu'il s'agit d'éclaiicir nos affaires ?

Troisième réflexion. — Quels sont les motifs qui déterminent Jésus-Christ à opérer le miracle de sa résurrection et de sa déliviauce.

Le premier motif que le Seigneur parait se proposer dans la résurrection de Laare, c'est de consoler les larmes et de récompenser les prières et la piéié de ses deux sœuis : et voilà aussi le premier motif qui détermine souvent Jésus-Christ à opérer la conversion d'un grand pécheur, les larmes et les prières des âmes justes qui la demandent. Comme tout se fait pour les justes dans l'Eghse, dit l'Apôtre, on peut dire aussi que tout se fait par eux ; c'est donc une espérance de conversion pour les plus grands pécbeurs que de rechercher la société des gens de bien, estimer leur confiance et les intéresser à leur salut. Il semble

que notre ccpnr se lasse déjï de ses passions, dès que nous nons plaisons avec ceui qui les condamnent. Et vons qui autrefois, comme peut-être Marie, étiez esclaves du monde, et qui depuis, touchés de la grâce , ne bougez plus comme elle des pieds du ifauveur, que désormais un des plus importants devoirs de votre nouvelle vie , soit de demander continuellement à Jé<us-Clirist la résurrection do vos frères, et de dire, comme elle : Seigneur, celui qun vous aimez est malade. .Vais que les pécheurs, d'un autre ciMé, ne comptent pas si fort sur les prières des gens de bien qu'ils attendent d'elles seules le changement de leur cœur et le don de la pénitence ; ce serait une pure illusion : les prières des gens de bleu rendent le Seigneur plus attentif à nos besoins, mais non pas plus indulgent pour nos crimes.

Le second motif, c'est de ranimer la tiédeur et la lâcheté des justes , comme Jésus-Christ en ressuscitant Lazare voulut réveiller la foi de ses disciples encore faible et lancruissante. Gauden propter vos, leur dit-il, ut credatis. En effet, il opère des conversions soudaines et surprenantes aux yeux de ceux qui marchent depuis longtemps dans ses voies, pour confondre, par la ferveur et par le zèle de ces âmes depuis peu ressuscitécs, leur tiédeur et leur itiduleuce.

Troisième motif. La justice divine y ménage pour certains pécheurs, comme pour ces Juifs incrédules qui furent témoins de la résurrection de Lazare, une nouvelle occasion d'endurcissement et d'incrédulité. Et c'est là en eftet le seul fruit que la plupart des gens du monde retirent d'ordinaire de la conversion et de la résurrection spiiituelle des grands pécheurs ; ils ne font que s'endurcir davantage dans le mal. Avant que la miséricorde de Jésus-Clirist eût jeté sur une âme criminelle des re^iards de grâce et de saint, ils paraissaient touchés de ses égarements et de son ignominie ; mais à peine la grâce de Jésus-Christ l'a rappelée à la vie, ils deviennent les censeurs de sa piété même, et ils trouvent dans les miracles mêmes de la grâce, si capables d'ouvrir les yeux, ua nouveau oiolif d'aveuglçmeot et d'mcréduiilé.

Vani, et vid*.

Venu, et voytK. Jean, zi, 84.

n n'est point de pécheur invétéré qui eût la force de se souffrir dans l'horreur de son état, s'il pouvait se voir au naturel et se connaître. Une âme qui a -vieilli dans le crime n'est supportable à elle-même que parce que la même passion qui fait tous ses malheurs, les lui cache; et que son désordre est en même temps et le glaive cruel qui fait la plaie , et le bandeau fatal qui la dérobe aux yeux du malade.

Voilà pourquoi l'Eglise, pour découvrir le pécheur à lui-même durant ce temps de pénitence, nous représente presque tous les jours', sous de nouvelles images , l'état déplorable d'une âme qui croupit depuis longtemps dans son péché : tantôt sous la figure d'un paralytique de trente-huit ans; et c'est pour nous marquer l'insensibilité et la paix funeste qui suit toujours l'habitude du crime : tantôt sous le symbole d'un prodigue réduit à vivre avec les plus vils animaux ; et sous ces traits , elle veut nous faire sentir son avilissement et sa honte : tantôt sous l'image d'un aveugle-né ; et c'est pour nous peindre l'horreur et la profondeur de ses ténèbres : tantôt enfin sous la parabole d'un esprit sourd et muet ; et c'est pour nous figurer plus vivement l'asservissement où l'habitude criminelle re-

< Dans l'évangile de la Messe.

tient toutes les puissances d'une âme infortunée.

Aujourd'hui, comme pour rassembler tous ces traits différents sous une seule image encore plus terrible et plus touchante, l'Eglise nous propose Lazare dans le tombeau , mort depuis quatre jours , exhalant déjà l'infection et la puanteur, les pieds et les mains liés , le visage couvert d'un voile lugubre , et n'excitant plus que l'horreur de ceux mêmes que la tenlresse et le sang lui avaient le plus étroitement unis pendant sa vie.

Venez donc, et voyez, vous, mon cher auditeur , qui vivez depuis tant d'années sous le joug honteux du désordre , et qui n'êtes point touché du malheur de votre état : Veni , et vide. Accourez à ce tombeau que la voix de Jésus-Christ va ouvrir aujourd'hui à vos yeux; et venez voir, dans ce spectacle d'infection et de pourriture , l'image naturelle de votre âme : Vent, et vide. Vous courez à des spectacles profanes , pour y voir vos passions représentées sous des couleurs agréables et trompeuses ; venez les voir ici exprimées au naturel; venez voir, dans ce cadavre infect et puant, ce que vous êtes aux yeux de Dieu , et combien votre état est digne de vos larmes : Fcni, et vide.

Mais de peur qu'en exposant ici seulement toute l'horreur de l'état d'une âme qui vit dans le désordre, je la trouble et la décourage, sans lui tendre la main, et lui aider à sortir de cet abîme ; pour ne rien omettre de l'his-

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toire de notre Evangile , je la partagerai en trois réflexions : vous verrez, dans la première, combien est affreux et déplorable l'état d'une âme qui vit dans l'habitude du désordre ; je vous montrerai, dans la seconde, par quels moyens elle en peut sortir ; et dans la troisième, quels sont les motifs qui déterminent Jésus-Christ à opérer le miracle de sa résurrection et de sa délivrance. 0 mon Dieu, faites entendre aujourd'hui votre voix puissante à ces âmes infortunées qui reposent dans les ténèbres et dans les ombres de la mort ; ordonnez encore une fois à ces ossements arides de se ranimer et de recouvrer la lumière et la vie de la grâce qu'ils ont perdue. Ave, Maria.

PBEMIÈRE PARTIE.

Je remarque d'abord trois circonstances principales dans le spectacle déplorable qu'offre à nos yeux Lazare mort et enseveli. Premièrement, devenu déjà un amas de vers et de pourriture, il répand l'infection et la puanteur : Jam fœtet; et voilà la profonde corruption d'une âme dans le péché d'habitude. Secondement, un voile lugubre couvre ses yeux et son visage : Et faciès ejus sudario erat ligata; et voilà l'aveuglement funeste d'une âme dans le péché d'habitude. Enfin, il paraît dans le tombeau les mains et les pieds liés : D'gatus pedes et manus institis ; et voilà la triste servitude d'une âme dans le péché d'habitude. Or, c'est celte corruption profonde, ce funeste aveuglement, celte triste servitude, figurés par le spectacle de Lazare, mort et enseveli , qui forment précisément toute l'horreur et toute la misère d'une âme morte depuis longtemps aux yeux de Dieu.

En premier lieu, il n'est pas d'image plus naturelle d'une âme qui croupit dans le désordre, que celle d'un cadavre déjà en proie aux vers et à la pourriture. Aussi les livres saints nous représentent partout l'état du péché sous l'idée d'une mort affreuse ; et il semble que l'Esprit de Dieu n'a trouvé rien de plus propre que cette triste image, pour nous faire entrevoir du moins toute la difformité d'une âme en qui le péché habite.

Or, la mort produit deux effets sur le corps où elle s'attache : elle le prive de la vie ; elle altère ensuite tous ses traits , et corrompt luus ses membres. Elle le prive de la vie,

et c'est par là que le péché commence à défigurer la beauté de l'âme. Car, mes Frères, Dieu est la vie de nos âmes, la lumière de nos esprits, le mouvement, pour ainsi dire, de nos cœurs. Notre justice , notre sagesse, notre vérité, ne sont que l'union d'un Dieu juste, sage, véritable avec notre âme ^ Toutes nos vertus ne sont que les différentes influences de son Esprit qui habite en nous ; c'est lui qui excite nos bons désirs, qui forme nos saintes pensées, qui produit nos lumières pures, qui opère nos volontés justes; de sorte que toute la vie spirituelle et surnaturelle de notre âme n'est que la vie de Dieu en nous, comme parle l'Apôtre.

Or, par un seul péché cette vie cesse, cette lumière s'éteint, cet Esprit se retire, tous ces mouvements sont suspendus. Ainsi l'âme sans Dieu est une âme sans vie, sans mouvement, sans lumière, sans vérité, sans justice, sans charité; ce n'est plus qu'un chaos, un cadavre; sa vie n'est plus qu'une vie imaginaire et fantasti(]ue ; et semblable à ces cadavres, qu'un esprit étranger anime, elle paraît vivre et agir, mais elle demeure dans la mort: Vivens^ mortua est '.

Voilà le premier degré de mort, que tout péché qui sépare une âme de Dieu introduit en elle; mais l'habitude du péché, qui est comme une mort invétérée, va plus loin. Aussi Lazare non-seulement n'a plus de vie dans le tombeau ; mais, comme il y est depuis quatre jours , la corruption de son cadavre commence à répandre l'infection : Jam fœtet, quatriduanus est enim. Car quoique le premier péché, qui nous fait perdre la grâce, nous laisse aux yeux de Dieu sans vie et sans mouvement , on peut dire néanmoins qu'il nous reste encore certaines semences de vie spirituelle, certaines impressions de l'Esprit- Saint, certaines facilités à recouvrer la grâce perdue. La foi n'est pas encore éteinte ; les sentiments de vertu , pas encore effacés ; la sensibilité aux vérités du salut, pas encore endurcie ; c'est un cadavre, à la vérité; mais

* C'est là comme le résumé de toute la philosophie de l'illustre Malebranche. C'est aussi ce que saint Augustin nous dit dans ces belles paroles : Principium creatur* intellectualis est aeterua sapientia , quod principium manens in se incommutabiliter nullo modo cessât occulta inspiratione vocationis loqui ei creaturae, cui principium est, ut convertatur ad id ex quo est ; quod aliter formata ne perfecta esse non potest. — Ide Gen., 50.

2 1 Tim., V, ('.

qui, depuis peu expiré * , conserve encore je ne sais quelles impressions de chaleur qui semblent partir d'un reste de vie. Mais, à mesure que l'àme demeure dans la mort et persévère dans le crime , la grâce se retire, tout s'éteint en elle, tout s'altère, tout se corrompt, et sa corruption devient universelle : Jam fœlet^ quatriduajius est em'm.

Je dis universelle. Oui, mes Frères, tout change, tout se corrompt dans une âme par la continuité du désordre : les dons de la nature, la douceur, la droiture, l'humanité, la pudeur , les talents même de l'esprit ; les bienfaits de la grâce , les sentiments de religion, les remords de la conscience, les terreurs de la foi, la foi elle-même ; la corruption entre dans tout, altère tout, et change en pourriture et en spectacle d'horreur et les dons du ciel et les bienfaits de la terre. Rien ne demeure dans sa première situation ; les traits les plus beaux sont ceux qui deviennent les plus hideux et les plus méconnaissables. Les agréments de l'esprit deviennent l'assaisonnement des passions et de la débauche; les sentiments de religion se changent en libertinage ; la supériorité des lumières, en orgueil et en une affreuse philosophie ; la noblesse des sentiments n'est plus qu'une ambition sans borne et sans mesure ; la bonté et la tendresse du cœur, qu'un abandonnement à des amours impurs et profanes; les principes de gloire et d'honneur, qui avaient passé en nous avec le sang de nos ancêtres, qu'une ostentation de vanité et la source de nos haines et de nos vengeances ; notre rang , notre élévation , ToccasioB de nos envies, de nos basses jalousies; enfin nos biens et notre prospérité, l'instrument funeste de tous nos crimes : Jam fœtet quatriduamis est enim.

Mais la corruption ne se borne pas au pécheur tout seul. Un cadavre ne saurait être longtemps caché sans qu'une odeur de mort se répande à l'entour; on ne peut croupir longtemps dans le désordre, sans que l'odeur d'une mauvaise vie se fasse sentir. On a beau cacher sous des mesures pénibles l'ignominie

• Cadavre de}>uis peu expiré, cl un peu plus bas (p. 20,3.) /Ime» ffÀpInrde^.— Onniine prélen Irnt certain? gnimmairiens, cet emploi du participe est logique et autorisé par les meilleurs écrivain!.

... A ces mots, ce héros explri

N't laissé dan» mes bras iju un corps défiguré.

d'une conduite désordonnée ; on a beau blanchir le sépulcre plein de pourriture et d'infection ; la puanteur se répand ; le crime se trahit tôt ou tard lui-même. Une fumée noire et empi'.-tée sort toujours de ce feu profane qu'on eacliait avec tant de soin ; une vie déréglée se mani leste par mille endroits; le public désabusé ouvre enfin les yeux ; et plus on est découvert, et plus on se découvre. On s'accoutume à son ignominie ; on se lasse de la gêne et de la contrainte. Le crime qui coûte encore des • attentions et des mesures , paraît ti op acheté ; on se démasque; on secoue ce reste de joug et de pudeur, qui nous faisait encore craindre les yeux des hommes; on veut jouir du désordre sans précaution et sans embarras. Et alors des domestiques , des amis , des proches, la cour, la ville, la province , tout se sent de l'infection de nos dérèglements et de nos exeiiiptes. Notre rang, notre élévation ne servent plus qu'à rendre plus éclatant et plus immortel le scandale de nos dérèglements. En mill'3 lieux nos excès servent de modèle; le spectacle de nos mœurs rassure peut-être en secret des consciences que le crime troublait encore ; peut-être même on nous cite ; on se sert de notre exemple pour séduire l'innocence et vaincre une pudeur encore craintive ; et jusqu'après notre mort, le bruit de nos dissolutions souillera encore la mémoire des hoiiimes ; embellira peut-être des histoires lascives ; et longtemps après nous, et dans les âges qui nous suivront , le souvenir de nos crimes fera encore des coupables *.

Enfin, mais je n'oserais le dire ici , la corruption que riiabitude du crime met dans tout l'intérieur du pécheur est si universelle qu'elle infecte son corps même. La débauche laisse sur sa chair des traces honteuses de ses désordres; l'infection de son âme se répand souvent jus(|ue sur un corps qu'il a fait servir à l'ignominie. H dit par avance à la pourriturc, comme Job : Vous êtes mon père ; et aux

' Les siècles à venir vous devront peut-être encore une partie de leur licence et de leurs désordres Ces poésies profanes, qui n'ont vu le jour qu'à votre occasion , corrompront encore des cœurs dans les âges qui nous suivront. Ces auteurs dangereux que vous honorez de votre protection, paKî-cront entre les mains (le nos neveux, et vos crimes se multiplieront avec le venin dangereux qu'ils portent avec eux et qui se communiquera d'âge en âge. Voj passions mômes, immortalisées dans les histoires, après avoir été un scandale pour votre siècle, le deviendront encore aux siècles suivants, etc. — Sur les Vices et les Vertus des yraitds, t. i , p. 92 de cette éditioo.

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