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vers, c'est vous gui m'avez formé * ; et la corruption de son corps est une image affreuse de celle de son âme : Jamfœtet, quatriduanus est enim.
Grand Dieu, puis-je doncmeflalter que vous voudrez encore jeter sur moi quelques regards de miséricorde ? Ne frémi rez-vous pas encore à la vue de cet amas de crimes et de pourriture que mon âme offre à vos yeux, comme vous frémissez aujourd'hui sur le tombeau de Lazare? Ah! détournez, Seigneur, vos yeux saints et terribles de ma profo.ide misère; mais faites que je ne les en détourne plus moimême, et que je ne me regarde plus qu'avec toute l'horreur que mon état mérite. Otez le bandeau qui me cache moi-même à moimême ; mes maux seront à demi guéris, dès que je pourrai les voir et les connaître.
Et voilà la seconde circonstance de l'état déplorable de Lazare ; un voile lugubre couvrait son visage : Et faciès ejus sudario eratligata ; c'est l'aveuglement piofond qui forme le second caractère de l'habitude criminelle.
J'avoue que tout péché est une erreur qui nous fait prendre les faux biens pour le bien véritable ; c'est un faux jugement qui nous fait chercher dans la créature le repos, la grandeur, l'indépendance, que nous ne pouvons trouver qu'en Dieu seul ; c'est un nuage qui dérobe à nos yeux l'ordre, la vérité, la justice, et substitue à leur place de vains fantômes, dépendant, une première chute n'éteint pas tout à fait nos lumières ; elle n'est pas toujours suivie d'une nuit profonde. A la vérité, l'Esprit de Dieu, source de toute lumière, se retire et n'habite plus en nous ; mais il reste encore dans l'âme des traces de clarté. Ainsi, lorsque le soleil ne fait que se dérober à notre hémis- [>hère, il demeure encore dans les airs certaines impressions de sa lumière, qui forment encore comme un jour imparfait ; ce n'estqu'à mesure qu'il se retire, qu'arrive enfin la nuit profonde. De même à mesure que le péché dégénère en habitude, la lumière de Dieu se relire, les ténèbres croissent et augmentent, et ai rive enfin la nuit profonde et l'aveuglement entier : Et faciès ejus sudario erat ligata.
Et alors tout devient une occasion d'erreur à rame criminelle ; tout change de face à ses yeux; les passions les plus honteuses ne sont
* Putredini dixi : Pater meus es ; mater mea et soror mea, vermibus. Job, xvir, 14.
plus que des faiblesses ; les attachements les plus criminels, des sympathies que nous avons portées en naissant, et dont nous trouvons h destinée dans nos cœurs ; les excès de la table, les plaisirs innocents de la société; les vengeances, un juste ressentiment; les discours de licence et de libertinage, des saillies agréables et applaudies; les médisances les plus affreuses, un langage usité, et dont il n'y a que les esprits faibles qui puissent se faire un scrupule; les lois de l'Eglise, des usages surannés ; le devoir du temps pascal, une bienséance qu'on donne à la coutume et non à la religion ; la sévérité des jugements de Dieu, des déclamations outrées, qui font tort à sa bonté et à sa clémence ; la mort dans le péché, suite inévitable d'une vie criminelle, des prédictions où il entre plus de zèle que de vérité, et démenties par la confiance qui nous promet un retour avant ce dernier moment ; enfin, le ciel, la terre, l'enfer, toutes les créatures, la religion, le monde, les crimes, les vertus, les biens et les maux, les choses présentes et les futures, tout change de face aux yeux d'une âme qui vit dans l'habitude du crime; tout se montre à elle sous de fausses apparences; toute sa vie n'est plus qu'un prestige et une méprise continuelle. Hélas 1 si vous pouviez déchirer le voile fatal qui couvre vos yeux comme ceux de Lazare, et vous voir comme lui enseveli dans les ténèbres, tout couvert de pourriture, et répandant au loin l'infection et une odeur de mort ! Mais maintenant toutcela est caché à vos yeux, dit Jésus-Christ : Ntmc autem hœc ahscondita sunt ah oculis tuis\ Vous ne voyez de vous-même que les embellissements et les dehors pompeux du tombeau funeste oîi vous croupissez ; votre rang, votre naissance, vos talents, vos dignités, vos titres; c'est-à-dire les trophées et les ornements que la vanité des hommes y a élevés ; mais ôtez la pierre qui couvre ce lieu d'horreur; regardez dedans : ne jugez pas de vous par ces dehors pompeux qui ne font qu'embellir votre cadavre; voyez ce que vous êtes aux yeux de Dieu, et si la corruption et l'aveuglement profond de votre âme ne vous touche pas assez, que sa servitude du moins vous réveille et vous rappelle à vous-même.
Dernière circonstance de l'état de Lazare mort et enseveli ; il avait les mains et les
^ Luc, XJZ, 42.
GRAND-CARÉME.
pieds liés : Lîgatus pedes et manus institis: et Toilà l'image de la triste servitude d'une âme, depuis longtemps assujôlie au péché.
Oui, mes Frères, le monde a beriu décrier la vie chrétienne comme une vie d'assujétissement et de servitude ; le règne de la juslice est un règne de liberté ; Tàme fidèle et soumise à Dieu devient maîtresse de toutes les créatures ; le juste est au-dessus de tout, parce qu'il est détaché de tout ; il est maître du monde, parce qu'il méprise le monde; il ne déj)end ni de ses maîtres, parce qu'il ne les sert que pour Dieu ; ni de ses amis, parce qu'il ne les aime que dans l'ordre de la charité et de la justice ; ni de ses inférieurs, parce qu'il n'en exige aucune complaisance injuste ; ni de sa fortune, parce qu'il la craint; ni des jugements des hommes, parce qu'il ne craint que ceux de Dieu ; ni des événements, parce qu'il les regarde tous dans l'ordre de la Providence; ni de ses fiassions mêmes, parceque la charité (jui est en lui en est la règle et la mesure. Le juste seul jouit donc proprement d'une parfaite liberté ; supérieur au monde, à lui-même, à toutes les ciéalures, à tous les événements, il commence dès celte vie à régner avec Jésus- Christ; tout lui est soumis, et il n'est luimême soumis qu'à Dieu seul *.
Mais le pécheur qui paraît vivre sans joug tt sans règle, est pourtant un vil esclave. Il dépend de tout, de son corps, de ses penchants, de ses caprices, de ses passions, de ses biens, de sa fortune, de ses maîtres, de ses sujets, de ses amis, de ses ennemis, de ses protecteurs, de ses envieux, de toutes les créatures qui
• Tel est le portrait que Massillon trace du juste parfait et consommé. Mdis il faut ajouter que le juste , que le saint , 8C sent toujours faible et tenté en celte vie. Malebranche remarque avec raison que la vertu n'empêche pas qu'on ne soit misérahic et digne de compassion dans le temps qu'on souffre quet'iiie mal. L'ideal de Massillon ressemble trop aux tableaux du ïjage antique, du stoïcien, du Caton de Sénèque. « Comme il n'y a que Dieu, dit plus sobrement Malebrauche, qui nous piii se donner par sa giàce une véritable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et vérilaltte ; mais il ne le promet et ne le donne pas en cette vie. C'est dans l'autre qu'il faut l'esjiérer de sa juslice, comme la récompense des miser' s qu'on a souffertes pour lui. Nous ne sommes pas à présent dans la possession de celte paix et de ce repos que rien ne peut troubler. La grâce même de Jésus-Chiist ne nous donne pas une f.irce invincible ; elle nous laisse d'ordinaire sentir nolie propre faiblesse , pour nous faire connaître qu'il n'y a rien au monde qui ne nous puisse blesser, et pour nous faire souffrir avec une patience humble et modeste louies les injures que nous recevons, et non pas avec une patience (ière et orgueilleuse , semblable à la constance du superbe Caton ». — Malebranche. Recherche, Ht. Ii, ch. 4.
l'environnent ; autant de dieux auxquels ou l'amour ou la crainte l'assujélit; autant d'idules qui mullip'ient sa servitude ; tandis qu'il se croit [dus libre en secouant l'obéissance qu'il doit à Dieu seul : Qiiœ est idoîorum servitus ' ; il multiplie st s niaîlies en refusant de se soumettre à celui seul qui rend libres ceux qui le servent, et qui ftiit même de ses serviteurs les maîtres du monde et de tout ce que le monde enferme.
Je sais que la passion, dans les commencements, ménage encore, pour ainsi dire, la liberté du cœur. EUti nous laisse croire quelque temps que nous sommes maîtres de nos penchants et de notre destinée ; elle nous abuse d'un vain espoir de rompre, quand il nous plaira, nos chaînes ; elle lâche le fiein par lequel elle nous tient, de peur que nous nous apercevions trop tôt de notre servitude. Mais, quand une fois elle se sent maîtresse, et qu'elle ne craint plus nos retours et nos inconstances ; ah ! c'est alors qu'elle nous fait sentir tout le poids et toute l'amertume de notre servitude : Ligatiis pedes et manus institis.
Seivitude honteuse par l'assiijétissementde l'âme déréglée aux sens : sa raison, sa fierté, sa gloire, ses réflexions, tout cède au charme impérieux qui l'entraîne; honteuse par l'indignité des démarches que la force de la passion obtient d'elle : le rang, le sexe, le devoir, tout est oublié ; on dévore les rebuts les plus outrageants ; on fait les avances les plus humiliantes ; on laisse entrevoir les emportements les plus indignes et les plus méprisables ; honteuse par les devoirs les plus importants et les intérêts lesplus sérieux de la fortune sacrifiés à la passion injuste ; honteuse par l'avilissement et le mépris public qu'attire toujours une vie déréglée ; honteuse enfin par les mœurs désordonnét s continuées quelquefois jusque dans une vieillesse avancée; l'âge augmente la fragilité; la raison, affaiblie par les anciens désordres, n'offre plus de résistance ; le corps, usé par ses dérèglements, s'y laisse comme aller de lui-même, et supplée, par les égarements d'une imagination corrompue, ce qui manque à la vivacité de ses plaisirs : IJijatus pedes et manus institis.
Je ne parle pas des obstacles qui traversent toujours la passion ; des intérêts et des devoirs qui la combattent ; des mesures et des ména-
' Gaiat.,v, ÎO.
QUATRIÈME VENDREDI : HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE DE LAZARE
gernents qui la gênent; des contre-temps qui la découvrent ; des situations et des dégoûts qui l'empoisonnent. On voudrait rompre ses chaînes, et on retombe à l'instant sour leur propre poids; et dans le crime mêniC;, insensible au plaisir devenu dégoûtant, on ne sent plus que la dure servitude qui l'a rendu nécessaire : Ugatus pedes et mamis mstitis.
Vous vous plaignez quelquefois des rigueurs de la vertu, mon cher auditeur ; vous craignez la vie chrétienne, comme une vie d'assujétisscment et de tristesse ; mais qu'y trouveriezvous de si tri^^te que ce que vous éprouvez dans le désordre ? Ah I si vous osiez vous plaindre de l'amertume et de la tyrannie de vos passions ; si vous osiez avouer les troubles, les dégoûts, les fureurs, les agitations do votre âme ; si vous étiez de bonne foi sur ce qui se passe de triste dans votre cœur ; il n'est point de destinée qui ne vous parût préférable à la vôtre. Mais vous dissimulez les inquiétudes du crime que vous sentez, et vous exagérez les rigueurs de la vertu que vous n'avez jamais connue. Mais pour tendre la main à votre faiblesse, continuons l'histoire de notre évangile, et voyons dans la résurrection de Lazare, quels sont les moyens que la bonté de Dieu vous offre pour sortir de cet état déplorable.