DEUXIÈME PARTIE
La force de la vertu de Dieu, dit l'Apôtre, ne paraît pas moins dans la conversion des pécheurs que dans la résurrection des morts ; et la même vertu suréminente, qui opéra sur Jésus-Christ pour le délivrer du tombeau, doit opérer sur l'âme depuis longtemps morte dans le péché, pour la rappeler à la vie de la grâce. J'y trouve seulement celte différence que la voix toute-puissnnte de Dieu n'éprouve aucune résistance dans le cadavre qu'il ranime et qu'il rappelle à la vie, au lieu que l'âme morte et corrompue, pour ainsi dire, par la vieillesse du crime, ne semble conserver encore un reste de force et de mouvement que pour s'opposer à^ette voix de vertu qui se fait entendre dans l'abîme où elle est ensevelie et qui veut lui rendre la vie et la lumière. Cependant, quelque difficile que soit la conversion d'une âme de ce caractère, et quelque rares qu'en soient les exemples, l'Esprit de Dieu pour nous apprendre à ne jamais désespérer de la miséricorde divine, lorsque nous voulons sincèrement sortir du crime, nous eu
propose aujourd'hui les moyens dans la résurrection de Lazare.
Le premier, c'est la confiance en Jésus- Christ. Si vous aviez été ici^ dit une des sœurs de Lazare au Sauveur, mon frère ne serait pas mort ; mais je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous V accordera. — Je suis moi-même la résurrection et la vie, lui répond Jésus Christ, le croyez-vous ? — Oui y Seigîieur, d\i-e\\e, j'ai toujours cru que vous étiez le Christ , fils du Dieu vivant. C'est par où commence le miracle de la résurrection de Lazare, par une confiance entière que Jésus- Christ est assez puissant pour le délivrer de la mort et de la corruption.
Car , mes Frères , l'illusion dont le démon se sert tous les jours, pour rendre inutiles nos désirs de conversion et en arrêter les démarches, c'est de nous jeter dans la défiance et dans le découragement. Il retrace vivement à notre imagination les horreurs d'une vie entière de crime; il nous dit en secret ce que les sœurs de Lazare disent à Jésus-Christ, mais dans un sens bien différent, qu'il aurait fallu s'y prendre plus tôt, qu'on ne revient pas de si loin, qu'il n'est plus temps d'essayer d'un changement , et que la vieillesse et l'infection de nos plaies ne paraît plus laisser de ressource : Jam fœtet, quatriduanus est enim. Et là-dessus , on s'abandonne à la paresse et à l'indolence ; et, après avoir irrité la justice de Dieu par nos égarements, nous outrageons sa miséricorde par l'excès de notre défiance.
J'avoue, mes Frères, qu'il en coûte à une âme depuis longtemps morte dans le péché, pour revenir à Dieu ; qu'il est difficile, après tant d'années de désordre, de se faire un cœur nouveau et de nouvelles inclinations ; et qu'il est même à propos que les obstacles, les peines, les difficultés, qui accompagnent toujours la conversion des âmes de ce caractère , fassent sentir aux grands pécheurs combien il est terrible d'avoir été presque une vie entière éloigné de Dieu.
Mais je dis que dès qu'une âme, touchée de ses crimes, veut sincèrement revenir à lui, ses plaies, quelle qu'en puisse être l'infection et la vieillesse, ne doivent plus alarmer sa confiance ; je dis que ses misères doivent augmenter sa componction, mais non pas son découragement; je dis que la première démarche de sa pénitence doit être d'adorer iésus-Chr\si comme la résurrection et la vie;
CÎUND-CARÉME.
une coufiaucc secrète que nos misères sont toujours moindres que ses uiibéricordcs ; une persuasion intime que le sang de Jésus-Christ est plus puissant pour laver nos souillures que notre corru|)tion ne saurait l'être pour en contracter; je dis que moins l'àine criminelle trouve en elle de ressources pour la vertu, plus elle doit en attendre de celui qui se plaît à édifier l'ouvrage de la grâce sur le néant de la nature ; et que plus elle forme d'opposition au bien, plus elle offre en un sens de disposition à la puissance et à la miséricorde divine, qui veut que tout bien paraisse venir d'enhaut, et que riionune ne s'attribue rien à luimême.
Et en effet, mon cher auditeur, quelle que puisse être l'horreur de vos crimes passés, le Seigneur n'est pas bien éloigné de vous faire giâce, dès qu'il vous inspire le désir et la résolution de la demander. Il est écrit dans l'histoire des Juges, que le père de Samson, elTrayé de l'apparition de l'ange du Seigneur, qui, après lui avoir annoncé la naissance d'un fils, et ordonné d'offrir un sacrifice, avait, comme un feu dévorant, consumé l'hostie et le bûcher, et disparu ensuite à ses yeux; qu'effrayé, dis-je, de ce spectacle, il crut qu'il allait être lui-même frappé de mort avec sa femme, parce qu'ils avaient vu le Seigneur : Morte moriemnr, quia vidimus Domimim\ Mais son épouse, sainte et éclairée, condamna sa défiance. Si le Seigneur, lui répondit-elle, voulait nous perdre, il n'aurait pas fait descendre le feu du ciel sur notre sacrifice ; il ne l'eût pas reçu de nos mains, il ne nous eût pas découvert ses secrets et ses merveilles, et ce ({ue nous avions ignoré jusqu'ici : Si Domînus nos vellet occidere , de manibus nostris holocaustum et libamenta non susccpisset, îiec ostendisset nobis hœc omnia, neque ea quœ surit Ventura dixisset*.
Et voilà ce que je vous réponds aujourd'hui. Vous croyez votre mort et votre perte inévitable ; l'état de votre conscience vous décourage ; en vain des étincelles de grâce et de lumière tombent dans votre cœur, vous touchent, vous sollicitent, et sont toutes prêtes à consumer le sacrifice de vos passions ; vous vous persuadez que c'est fait de vous sans ressource. Mais si le Siigneur voulait vous abandonner et vous perdre, il ne ferait pas descendre le
feu du ciel sur votre cœur; il n'allumerait pas en vous de saints désirs et des sentiments de pénitence : Si Dominus nus vellet occidere, de manibus nostris holocaustum et libamenta ?ion suscepisset. Sil voulait vous laisser mourir dans l'aveuglement de vos passions, il ne vous montrerait pas les vérités du salut ; il ne vous les mettrait pas dans un jour qui vous éclaire et qui vous trouble; il n'ouvrirait pas vos yeux sur les malheurs à venir que vous vous préparez : Nec oi^tendiiset nobis hœc om- 7ua, neque ea quœ sunt venlura dixisset. D'ailleurs, que savez-vous si Jésus-Christ n'a pas permis que vous tombassiez dans cet état déplorable, pour faire du prodige de votre conversion, un attrait pour la conversion de vos frères ? Quu savez-vous si sa mi.<éricorde n'a l)as ménagé à vos passions l'éclat qui les a rendues publiques, afin que mille pécheurs témoins de vos égarements, ne désespèrent pas de leur retour, et soient animés par le spectacle de votre pénitence ? Que savez-vous si vos crimes et vos scandales même ne sont pas entrés dans les desseins de la bonté du Seigneur sur vos frères; et si votre état qui paraît désespéré, comme celui de Lazare, est bien moins un préjugé de mort pour vous, qu'une occasion de manifester la gloire de Dieu ? Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloriâ Dei? Lorsque sa grâce ramène un pécheur ordinaire, le fiuit de sa conversion se borne àlui seul ; mais quand elle' va choisir un pécheur d'éclat, un Lazare depuis longtemps mort et corrompu ; ah 1 les vues de sa miséricorde sont alors plus étendues. Elle prépare en un seul changement mille changements à venir; elle se forme mille élus en un seul ; et les crimes d'un pécheur deviennent la semence de mille justes : Infirmitas hœc noîi est ad mortem, sed pro gloiiâ Dei. Vous perdez courage en sentant l'extrémité de vos misères; mais peut-être c'est cette extrémité elle-même qui vous approche plus du moment heureux de votre conversion, et que la bonté de Dieu vous a réservé pour être un monument public de l'excès de ses miséricordes envers les plus grands pécheurs. Croyez seulement, comme le dit Jésus-Christ aux sœurs de Lazare, et vous vnrez la gloire de Dieu. Vous verrez vos proches, vos amis, vos sujets, les complices de vos égarements, devenir les imi-
• Denm. Jugc$, xiii, 22. — « Ibid., 23.
//, 1764 etRenoaard, elle, 1745.
QUATRIÈME VENDREDI : HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE DE LAZARE
tateurs de votre pénitence; vous verrez les âmes les plus déplorées soupirer après le bonheur de votre nouvelle \ie ; et le monde luimême forcé de rendre gloire à Dieu, et, en rappelant vos excès passés, admirer le prodige de votre destinée présente : Quoniam si cred/'deris, videbis gloriam Dei. Prenez dans vos misères mêmes de nouveaux motifs de confiance ; bénissez par avance la sagesse miséricordieuse de celui qui saura tirer de vos passions un nouvel avantage pour sa gloire. Tout coopère au salut des siens , et il ne permet de grands excès que pour opérer de grandes miséricordes. Dieu veut toujours le salut de sa créature; et, dès que nous voulons retourner à lui, nous ne devons pas craindre que sa justice nous rebute, mais que notre volonté ne soit pas sincère.
Et la preuve la plus décisive de notre sincérité, c'est l'éloignement des occasions, qui mettent un obstacle invincible à notre résurrection et à notre délivrance : obstacles figurés par la pierre qui fermait l'entrée du tombeau de Lazare, et que Jésus Christ commence par ordonner qu'on ôte, avant d'opérer le miracle de la résurrection : ToUite lapidem; ôtez la pierre. Second moyen marqué dans notre Evangile.
En effet, on voit tous les jours des pécheurs lassés du désordre, qui voudraient revenir à Dieu, mais qui ne peuvent se résoudre à sortir du milieu de ces objets, de ces lieux, de ces situations, de ces écueils qui les ont éloignés de lui. Us se persuadent qu'ils pourront éteindre leurs passions, finir le cours d'une vie désordonnée, en un mot, ressusciter avant que d'ôfer la pierre. Ils font même quelques efforts ; ils s'adressent à des hommes de Dieu; ils prennent des mesures de changement; mais de ces mesures qui, n'éloignant pas les périls, n'avancent point leur sûreté; et toute leur vie se passe tristement à détester leurs chaînes et à ne pouvoir parvenir à les rompre.
D'où vient cela , mes Frères? C'est que les pas>ions ne commencent à s'affaiblir que par l'éloignement des objets qui les ont allumées. C'est une erreur de croire que le cœur puisse changer, tandis que tout ce qui l'environne est encore à notre égard le même. Vous voulez devenir chaste, et vous vivez au milieu des périls, des liaisons, des famiharités, des plaisirs, qui ont mille fois corrompu votre âme. Vous voudriez commencer à faire quel-
ques réflexions sérieuses sur votre éternité, et à mettre quelque intervalle entre la vie et la mort ; et vous n'en voulez point mettre entre la mort et les dissipations qui vous empêchent de penser à votre salut ; et vous attendez que le goût d'une vie chrétienne vous vienne au milieu des agitations, des plaisirs, des inutilités, des espérances humaines dont vous ne voulez rien rabattre. Vous voulez que votre cœur se fasse de nouvelles inclinations au milieu de tout ce qui nourrit et fortifie les anciennes, et que la lampe de la foi et de la grâce se rallume au milieu des vents et des tempêtes; elle qui, dans le secret même du sanctuaire, s'éteint souvent, faute d'huile et de nourriture, et fait aux âmes tièdes et retirées un danger de la sûreté même de leur retraite. Vous venez nous dire après cela que vous ne manquez pas de bonne volonté, mais que le moment n'est pas encore venu. Et comment peut-il Avenir au milieu de tout ce qui l'éloigné? Mais quelle est cette bonne volonté renfermée au dedans de vous, qui n'a jamais de suite, qui ne conduit jamais à rien de réel, et n'a aucune démarche sérieuse de changement? C'est-à-dire vous voudriez changer , sans qu'il vous en coûtât rien ; vous voudriez vous sauver, comme vous vous êtes perdu ; vous voudriez que les mêmes mœurs, qui ont éloigné votre cœur de Dieu, l'en rapprochassent ; et que ce qui a été jusqu'ici l'oci asion de votre perte devînt lui-même la voie et la facihté de votre salut. Commencez par éloigner les occasions qui ont été tant de fois, et qui sont encore tous les jours l'écueil de votre innocence ; ôtez la pierre qui ferme l'entrée de la grâce à votre âme : Tollite lapidem. Après cela, vous aurez droit de demander à Dieu qu'il achève en vous son ouvrage. Alors séparé re uus les objets, qui nourrissaient en vous des passions injustes, vous pourrez lui dire :« C'est à vous maintenant, ô mon Dieu, à changer mon cœur; je vous ai sacrifié tous les attachements qui pouvaient le retenir encore ; j'ai éloigné de moi tous les écueils où ma faiblesse aurait pu encore faire naufrage ; j'ai changé tous les dehors qui dépendaient de moi : c'est à vous, Seigneur, qui seul pouvez changer les cœurs, à faire maintenant le reste, à briser les liens invisibles, à surmonter les obstacles intérieurs, à triompher de ma corruption tout entière. J'ai ôté la pierre fatale qui m'empêchait d'entendre votre voix ; fai-
GP.AND-CAnÉME,
tes-la retentir à présent jusque dans Tabîme où je suis encore enseveli. Onlon nez-moi de sortir de ce tombeau fatal, de ce lieu d'infection et de pourriture ; mais ordonnez-le-moi avec cette parole puissante qui se faitentendre aux morts, et qui est pour eux une parole de résurrection et de vie ; confiez-moi à vos disciples, pour me délier de ces liens qui tiennent toutes les puissances de mon âme captives ; et que le minisière de votre Eglise mette le dernier sceau à ma résurrection et à ma délivrance ».
Et voilà, mes Frères, le dernier moyen proposé dans notre Evan^'ile. Dès que la pierre fut ôtée, le Sauveur dit à haute voix : Lazare^ sortez dehors. Lazare sort, encore les pieds et les mains liés; et Jésus-Christ le remet à ses disciples pour le délier : Solvite^ et sinite abire.
Remarquez ici , mes Frères , que Jésus- Christ n'ordonne aux disciples de délier Lazare, qu'après qu'il s'est montré tout entier hors du tombeau. Il faut se manifester à l'Eglise, dit saint Bernard, avant de recevoir par son minisière le bienfait de notre délivrance. Lazare^ sortez dehors ; c'est-à-dire, continue ce Père , jusques à quand demeurerez-vous caché et enseveli au dedans de votre conscience? Jusques à quand cèlerez-vous votre iniquité dans votre seml Qaousque conscientiœ tuœ calîgo te detinet ?
Vous n'ignorez pas sans doute, mes Frères, que la rémission de nos crimes ne nous est accordée que par le canal et le ministère de l'Eglise, et qu'il faut venir découvrir et présenter nos liens à la piété des ministres, qui seuls ont l'autorité de lier et de délier sur la terre ; ce n'est pas sur quoi vous avez besoin d'être instruits. Mais je dis qu'afin que la conversion soit solide et durable, il faut se montrer tout entier hors du tombeau comme Lazare. Il ne s'agit pas ici d'une confession ordinaire : un pécheur invétéré doit remonter jusqu'à son enfance, jusqu'à la première naissance de ses passions, jusciu'aux commencements de sa vie, qui ont été ceux de ses crimes. Il ne faut plus laisser de doutes et d'obscurités dans la conscience; laisser dans les ténèbres les premières mœurs, sous prétexte qu'elles ont été déjà révélées au prêtre. Il faut tme manifestation universelle; ne compter pour rien tout ce qu'on a fait jusqu'ici; les sacicments reçu?, et les confeesions faites dans
la vie mondaine et déréglée, les mettre môme au nombre de nos crimes ; regarder la conscience comme un chaos où jusqu'ici on n'a pas porté la lumière, et sur laquelle toutes nos fausses pénitences passées n'ont fait que répandre de nouvelles ténèbres.
Car, hélas 1 mes Frères, une âme qui revient à Dieu après les égarements du monde et des pissions, doit présumer qu'ayant vécu jusque-là dans des aiîections et des habitudes criminelles, tous les sacrements reçus en cet état ont été pour elles des profanations et des crimes.
Premièrement, parce que n'ayant jamais eu de douleur véritable de ses fautes, ni par conséquent de volonté sincère de s'en corriger, les remèdes de l'Eglise, loin de la purifier, ont achevé de la souiller, et de rendre ses maux plus incurables.
Secondement, parce qu'elle ne s'est jamais connue elle-même ; et qu'ainsi elle n'a pu se faire connaître au tribunal. Car, hélas ! mes Frères, le monde au milieu duquel cette âme a toujours vécu, et où elle a toujours pensé et jugé de tout comme le monde; le monde, disje, ne trouvant de sensé et de raisonnable que ses maximes et ses façons de penser ; le monde connaîl-il assez la sainteté de l'Evangile, les obligations de la foi, l'étendue des devoirs, pour entrer dans le détail des transgressions que la foi condamne?
Troisièmement enfin , parce que , quand môme elle aurait connu toutes ses misères, n'en ayant jamais eu de douleur sincère, elle n'a pu les faire connaître; car il n'y a que la douleur qui sache s'expliquer comme il faut, et représenter au naturel les maux qu'elle sent et qu'elle abhorre. Il faut avoir le cœur touché pour savoir se faire entendre sur les plaies et les misères du cœur même. Un pécheur, touché d'une passion profane, en parle plus vivement, plus éloquemment ; rien ne lui échappe des maux insensés et déplorables qu'il endure; il entre dans tous les replis de son cœur, ses jalousies, ses craintes, ses espérances. Comme il n'y a que l'esprit de l'homme, dit l'Apôtre, qui sache ce qui se passe dans l'homme, il n'y a que le cœur aussi qui puisse savoir ce qui se passe dans le cœur. La douleur donne dos yeux pour tout voir, et des paroles | our tout dire; elle a un langage que rien ne saurait imiter. Ainsi une âme mondaine, et encore lice par le cœur à tous ses désordres, a beau
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venir s'accuser, elle ne saurait se faire connaîlre. Sans avoir un dessein formel de dissimuler ses plaies, elle ne les montre jamais dans toute leur horreur, parce qu'elle ne les sent pas et n'en est pns frappée elle-même. Ses paroles se sentent toujours de l'insensibililé de son cœur, et il est impossible qu'elle montre dans toute leur laideur des difformités qu'elle ne connaît pas et qu'elle aime encore. Elle doit donc regarder tout le temps de sa vie pissée, comme un temps de ténèbres et d'aveuglement, où elle ne s'est jamais vue qu'avec des yeux de chair et de sang ; jamais jugée que par des jugements de passion et d'amour-propre ; jamais accusée qu'avec un langage d'erreur et d'impénitence ; jamais montrée que dans un jour faux et imparfait. Ce n'est donc pas assez d'ôterla pierre du tombeau, il faut que cette âme criminelle en sorte elle-même; qu'elle se montre, pour ainsi dire, au grand jour; qu'elle manifeste toute sa vie, et que, depuis le premier âge jusqu'au jour heureux de sa délivrance , rien ne puisse échapper aux yeux des ministres prêts à la délier.
Mais cette démarche, dites-vous, a des difficultés qui peuvent jeter le trouble, l'embarras, le découragement dans la conscience^ et suspendre la résolution d'un changement de vie. Quoi ! mes Frères, vous entrez dans des discussions si pénibles et si infinies pour éclaircir vos affaires temporelles ; et pour établir l'ordre et la sûreté dans votre conscience, et pour ne laisser plus rien de douteux dans l'affaire de votre éternité, vous vous plaindriez dès qu'il doit vous en coûter quelques soins et quelques recherches 1 Vous dites si souvent vous-mêmes, quand il s'agit d'une démarche décisive pour la ruine et pour la conservation de votre fortune, qu'il ne faut rien risquer, rien néghger; qu'il faut tout voir soi-même, tout éclaircir, tout approfondir, et n'avoir rien à se reprocher; et cette maxime, si raisonnable sur des intérêts passagers et frivoles, le serait moins sur le grand et sur l'unique intérêt du salut?
Ah ! mes Frères, que nous avons peu de foi 1 Et qu'avons-nous de plus important en cette vie que le soin de mettre en état ce compte redoutable que nous devons rendre au juge éternel et au scrutateur de nos cœurs et de nos pensées, c'est-à-dire le soin dérégler notre conscience, d'en dissiper les ténèbres, d'en
purifierles souillures, d'en éclaircir les inîcrêts éternels, d'en assurer les espérances; nous assurer nous-mêmes, autant que la condition présente le permet, de son état et de ses dispositions ; et n'aller pas paraître devant Dieu comme des insensés, inconnus à nous-mêmes, incertains de ce que nous sommes, et de ce que nous devons être pour toujours? Tels sont les moyens de conversion marqués dans le miracle de la résurrection de Lazare ; achevons l'histoire de notre Evangile; et voyons quels sont les motifs qui déterminent Jésus-Christ à l'opérer.