TROISIÈME PARTIE
Pour entrer d'abord dans notre sujet, et ne pas perdre de vue la suite de l'Evangile ; le premier motif que le Sauveur paraît se proposer dans la résurrection de Lazare, c'est de consoler les larmes et de récompenser les prières et la piété de ses deux sœurs. Seigneur, lui disent-elles, celui que vous aimez est malade; et voilà, mes Frères, le premier motif qui détermine souvent Jésus-Christ à opérer la conversion d'un grand pécheur, les larmes et les prières des âmes justes qui la demandent.
Oui, mes Frères, soit que le Seigneur veuille par là rendre la vertu plus respectable aux pécheurs, en ne leur accordant des grâces que par l'entremise des âmes justes; soit qu'il ait dessein de lier plus étroitement ses membres, et de les consommer dans l'unité et dans la charité, en rendant les ministères des uns utiles et nécessaires aux autres ; il est certain que c'est dans les prières des gens de bien que la conversion des plus grands pécheurs trouve tous les jours sa source. Comme tout se fait pour les justes dans l'Eglise, dit l'Apôtre, on peut dire aussi que tout se fait par eux ; et comme les pécheurs n'y sont soufferts que pour exercer leur vertu ou ranimer leur vigilance, ils n'y sont rappelés aussi de leurs égarements que pour consoler leur foi et récompenser leurs gémissements et leurs prières.
C'est donc un commencement de justice pour les plus grands pécheurs que d'aimer les âmes justes; c'est un préjugé de vertu que de la respecter dans ceux qui la pratiquent; c'est une espérance de conversion que de rechercher la société des gens de bien, estimer leur confiance, et les intéresser à notre salut;
GRAND-CAHÉME.
et quand même notre cœur gémirait encore sous des liens injustes, et que l'amour du monde et des plaisirs nous éloignerait encore de Die:i, dès que nous commençons à aimer ses serviteurs, nous faisons comme le premier pas dans son service. Il semble (lue notre cœur se lasse déjà de ses passions, des que nous nous plaisons avec ceux qui les condamnent; et que le goût de la vertu n'est p.is loin, dès que nous pouvons goûter ceux que la vertu seule rend jiimables.
D'ailleurs, les justes, instruits par nousmêmes de nos faiblesses, les ont sans cesse présentes devant le Seigneur ; ils gémissent devant lui sur les chaînes qui nous lient encore au monde et à ses amusements ; ils lui offrent quelques faibles désirs de vertu, que nous leur confions quelquefois , pour obliger sa bonté à nous en accorder de plus vifs et de plus efficaces ; ils portent jusqu'aux pied.^ de son trône quelques commencements de bien qu'ils ont aperçus en nous, pour nous en obtenir de sa miséricorde la perfection et la plénitude. Plus touchés de nos malheurs que de leurs besoins, ils s'oublient saintement eux-mêmes, pour sauver leur frères qui périssent à leurs yeux. Eux seuls nous aiment pour nous-mêmes, parce qu'eux seuls n'aiment en nous que notre salut. Le monde peut nous donner des créatures, des adulateurs, des compagnons de plaisir , de société, de débauche ; mais la vertu toute seule nous donne des an)is.
Et c'est ici où, vous qui m'écoutez, qui autrefois, comme peut-être Marie, étiez esclaves du monde et des passions, et qui depuis, touchés de la grâce, ne bougez plus comme elle des pieds du Sauveur ; c'est ici où vous devez vous souvenir que désormais un des plus importants devoirs de votre nouvelle vie est de demander continuellement à Jésus -Christ , comme la sœur de Lazare, la résurrection de vos frères, la conversion de ces âmes iufui lunées, qui ont été les complices de vos pussions criminelles, et qui, encore sous la puissance de la mort et du péché, traînent tristement leurs chaînes dans les voies du monde et de l'égaiement. Vous devez dire sans cesse à Jésus-Christ dans l'amertume de votre cœur, comme la sœur de Lazare : Seigneur^ celui que vous aimez est malade ; ces âmes pour cpii j'ui été un écueil, et qui vous ont moins oflensé que moi, sont cependant encore dans les ténè-
bres de la mort et dans la corruption du péché; et je jouis d'une délivrance dont j'étais plus indigne qu'elles ! Ah ! Seigneur, le plaisir que j'ai d'être à vous ne sera jamais parfait, tandis (jue je verrai mes frères périr tristement à mes yeux; je ne jouirai i^u'à demi du fruit de vos miséricordes, tandis que vous les refuserez à des âmes pour qui j'ai été moi-même une occasion funeste de chute ; elje ne croirai jamais que vous m'ayez pardonné mes crimes, tandis que je les verrai encore subsister dans les pécheurs que mes exemples et mes passions ont éloignés de vous : Domine, ecce quem amas infirmatur.
Ce n'ett pas, mis Frères, que vous deviez si fort compter sur les prières des gens de bien, que vous attendiez d'elles seules le changement de votre cœur et le don de la pénitence. Car c'est là une illusion assez ordinaire parmi les personnes surtout les plus élevées dans le monde ; on croit qu'en respectant la vertu, qu'en favorisant les gens de bien, qu'en les intéressant à solliciter auprès de Dieu notre conversion , nos chaînes tomberont d'ellesmêmes, sans qu'il nous en coûte aucun efl'ort pour nous en dégager ; on se rassure sur ce reste de foi et de religion, qui nous rend la vertu dans les autres encore chère et respectable ; on se sait bon gré de n'en être pas encore venu à ce point de libertinage et d'impiété, si commun dans le monde, qui fait de la vertu des censures et des dérisions publiques. Mais hélas I mes Frères, il ne servit de rien au roi Jéhu d'avoir rendu des honneurs publics au saint homme Jonadab; ses vices subsistaient toujours avec le respect qu'il eut pour la vertu de l'homme de Dieu. H fut inutile à Ilérode d honorer la piété de Jean-Daptiste, et d'aimer même la sainte liberté de ses discours : la déférence qu'il eut |)Our le précurseur , lui laissa toujours tout l'emportement de sa passion criminelle. Les honneurs que nous rendons à la vertu attirent des secours à notre faiblesse; mais ils ne justifient pas nos égarements. Les [)rièresdes gons de bien rendent le Seigneur [)lus attentif à nos besoins, mais non pas plus indulgent pour nos crimes; elles nous obliennenl la victoire des passions (jue nouscounuençonsa détester, mais non pas de celles que nous aimons, et dans lesquelk'S nous voulons conliimer de vivre; en un mot, elles aident nos bons désirs, mais elles n'autorisent pas notre impénitnce.
QUATRIÈME VENDREDI : HOMÉLIE SUR L'ÉVANGILE DE LAZARE
Le miracle de la résurrection de Lazare apprend donc aux âmes justes à solliciter la conversion de leurs frères ; mais la conversion et la délivrance de leurs frères sert encore à ranimer leur tiédeur et leur lâcheté. Second motif que se propose Jésus-Christ : il veut réveiller par la nouveauté de ce prodige la foi de ses disciples encore faible et languissante : Gaudeo pr opter vos, ni credatis.
Et tel est le fruit que Jésus-Christ se propose tous les jours des miracles de sa grâce ; il opère à vos yeux des conversions soudaines et surprenantes, vous qui marchez depuis longtemps dans ses voie?, pour confondre par la f( rveur et par le zèle de ces âmes depuis peu resHiscitées votre tiédeur et votre indolence. Oui, mes Frères, rien n'est plus propre à nous couvrir de confusion et à nous faire trembler sur les infidélités que nous mêlons à une piété tiède et languissante, que de voir une âme ensevelie, il n'y a qu'un moment, dans la corruption de la mort et du péché, et dont les égarements avaient peut-être servi de matière à la vanité de notre zèle et à la malignité de nos censures, de la voir, dis-je, un instant après, vivifiée par la grâce, libre de ses chaînas, marcher à pas de géant dans la Voie de Dieu, plus avide de mortifications qu'elle ne l'avait été de plaisirs, plus séparée encore du monde et de ses amusements qu'elle n'y avait paru attachée, se disputer les délassements les plus innocents, ne mettre presque point de bornes à la vivacité et aux transports de sa pénitence, et faire tous les jours de nouveaux progrès dans la piété ; tandis que nous, après bien des années de vertu, hélas ! nous languissons encore dans les commencements de cette sainte carrière ; tandis que nous, après tant de grâces reçues , après tant de vérités connues, après tant de sacrements fréquentés, hélas 1 nous tenons encore au monde et à nous-mêmes par mille liens injustes ; nous en sommes encore aux premiers éléments de la foi et de la vie chrétienne ; et plus éloignés encore que nous ne l'étions au commencement de ce zèle et de cette ferveur qui fait tout le prix et toute la sûreté d'une piété fidèle.
Mes Frères, la prédiction terrible de Jésus- Christ s'accomplit tous les jours à nos yeux. Des publicains et des pécheurs, des personnes d'une conduite scandaleuse , même selon le monde, tt aussi éloignées du royaume de Dieu, que l'Orient l'est de l'Occident, se convertis-
sent, font pénitence, surprennent le monde par le spectacle d'une vie retirée, mortifiée, et reposeront dans le sein d'Abraham et de Jacob ; et [)eut-être que nous, qu'on regarde comme les enfants du royaume ; peut-être que nous, dont les mœurs n'offrent rien aux yeux du monde que de régulier et de louable ; peutêtre que nous, qu'on propose comme des modèles de conduite et de vertu; peut-être que nous, que le monde canonise, et qui nous glorifions du nom et des apparences de la piété, hélas ! peut-être nous serons rejetés et confondu^: avec les infidèles, pour avoir toujours opéré notre salut avec négligence, et conservé un cœur encore tout mondain au milieu des œuvres de la piété même : Filii autem regni ejicienturin tenebras exteriores '.
Ainsi, mes Frères, vous que ce discours regarde, ne jugez pas de vous-mêmes, en vous comparant en secret à ces âmes désordonnées, que le monde et les passions entraînent. On peut être plus juste que le monde, et ne l'être pas encore assez pour Jésus-Christ ; car le monde est si corrompu, l'Evangile y est si ignoré, la foi si éteinte, les règles et les vérités si affaiblies, que ce qui est vertu par rapport à lui, peut être encore une grande iniquité devant Dieu.
Comparez-vous plutôt à ces saints pénitents qui édifièrent autrefois l'Eglise par le prodige de leurs austérités, et dont la vie nous paraît encore aujourd'hui si incroyable ; à ces martyrs généreux qui livraient leurs corps pour la vérité, et qui, au milieu des plus cruels tourments, étaient transportés de joie à la vue des promesses éternelles ; à ces fidèles des premiers temps, qui mouraient tous les jours pour Jésus-Christ, et qui, dans les persécutions et dans la perte de leurs biens, de leurs enfants, de leur patrie, croyaient tout posséder, parce qu'ils n'avaient pas perdu la foi et l'espérance d'une vie meilleure. Voilà les modèles sur lesquels vous devez mesurer votre vertu pour la trouver encore défectueuse et toute mondaine. Si vous ne leur ressemblez pas, en vain ne ressemblez-vous pas au monde, vous périrez comme lui. Il ne suffit pas de ne point imiter les crimes des mondains, il faut encore avoir les vertus des justes.
Enfin, non-seulemmt la bon té de Jésus-Christ dans ce miracle veut préparer à ses disciples
' Matth., VIII, 12.
GRAND-CAHÉME.
et aux Juifs fidèles un nouveau motif de croire en lui ; mais sa justice y ménage encore aux Juifs incrédules une nouvelle occasion d'endurcissement et d'incrédulité : dernière circonstance de notni Evangile. II? prennent des mesures pour le perdre; ils veulent faire mourir Lazare lui-même, pour n'avoir plus au milieu d'eux un témoin si éclatant de la j)u'ssance de Jésus-Christ. Ils avaient accordé des larmes à sa mort : Et Judœos qui ve?ierant cum eâ ploraiites ; à peine est-il ressuscité qu'il ne leur paraît plus digne que de leur fureur et de leur vengeance. Et voilà, mes Frères, le seul fruit que la plupart d'entre vous retirez d'ordinaire des miracles de la grâce, c'est à-dire de la conversion et de la résurrection spirituelle des grands pécheurs. Avant que la miséricorde de Jésus-Christ eût jeté sur une âme criminelle des regards de grâce et de salut, et, tandis que, livrée à tout l'emportement des paï^sions, elle était non seulement morte dans son péché, maisrépan- ■dait partout l'infection et la mauvaise odeur de ses dérèglements et de ses scandales, vous paraissiez touchés de ses égarements et de son ignominie; vous déploriez le malheur de sa destinée ; vous mêliez vos larmes et vos regrets aux regrets et aux larmes de ses amis et de ses proches : Et Judœos qui vénérant cum eâ plorantes ; et le dérangement* public de sa conduite trouvait en vous une douleur et une compassion d'humanité. Mais à peine la grâce de Jésus-Christ l'a rappelée à la vie; à peine sortie du tombeau et de l'abîme de corruption où elle était ensevelie, rend-elle gloire à son libérateur par les saintes ardeurs d'une piété tendre et sincère, que vous devenez [les censeurs de sa piété même. Vous aviez paru touchés de l'excès de ses vices, et vous faites des dérisions publiques de l'excès prétendu de sa vertu ; vous aviez blâmé son ardeur pour les plaisirs, et vous condamnez son amour pour Dieu. Accordez- vous donc avec vous-même; et faites grâce ou au juste ou au pécheur.
Oui, mes Frères, si le bonheur d'une âme qui à vos yeux revient de ses égarements, ne vous fait point d'envie, si le retour sincère d'un pécheur, qui peut-être autrefois était de vos plaisirs et de vos excès, vous laisse toute votre indifférence pour le salut, ah ! du moins n'insultez pas au bonheur de sa destinée ; du
• Dérangement, J745, dérèglement, 1764 et Renouard.
moins ne méprisez pas en lui le don de Dieu ; r. ne trouvez pas dans les miracles mêmes de la grâce, si capables de vous ouvrir les yeux, un nouveau motif d'aveuglement et d'incrédulité; et ne changez pas les bienfaits de Dieu sur vos frères, en un jugement terrible de justice contre vous.
Vous êtes surpris quelquefois, mes Frères, en lisant l'histoire de notre Evangile, que la dureté et l'aveuglement des Juifs pût résister aux prodiges les plus éclatants de Jésus-Christ; vous ne comprenez pas comment la résurrection des morts, la guérison des aveugles-nés et tant d'autres meiveiJes, opérées à leurs yeux, ne les forçaient pas à reconnaître la vérité de son ministère et la sainteté de sa doctrine ; vous dites qu'il n'en faudrait pas tant pour vous convaincre, qu'un seul de ses miracles suffirait, et que vous vous rendriez à Tiiislant.
Mais, mes Frères, vous vous condamnez par votre propre bouche ; (car sans réfuter ici ce vain discours par ces preuves hautes et sublimes que la religion fournit contre l'impiété, et que nous avons em|)loyées ailleurs;) de bonne foi, n'est-ce pas un miracle plus étonnant et plus difficile qu'une âme livrée au crime et aux passions les plus honteuses, née avec des penchants de volupté, de fierté, de vengeance, d'ambition, et plus éloignée que personne, par le caractère de son cœur, du royaume de Dieu et de toutes les maximes de la piété chrétienne ; que cette âme renonce tout d'un coup à ses plaisirs, rompe les attachements les plus vifs , réprime les passions les plus violentes, éteigne, change les inclinations ks plus enracinées, oublie les injures, les soins du corps, de la fortune; ne trouve plus de goût qu'à la prière, à la retraite, à lu praticjue des devoirs les plus tristes et les plus dégoûtants, et olfre aux yeux du public un changeuïent, une résurrection si palpable, le spectacle d'une vie si diirérente de la première, que le monde, que le libertinage luimême soit forcé de rendre gloire à la vérité de son changement, et qu'on ne la reconnaisse plus elle-même ; n'est-ce pas, dis-je, un miracle plus étonnant et plus difficile?
Or, la miséricorde de Jésus-Christ n'opèret-elle pas tous les jours de ces prodiges à vos yeux? Sa parole sainte, quoique dans des bouches faibles et languissantes ', ne ressus-
• Massillon laisse ainsi quelquefois échapper de discrètes allueioas à son niiuistère et à son apostolat.
QUATRIÈME VENDREDI . HOMÉLIE SUR L'ÉVANCÏLÉ DE EAZARE
cite-t-elle pas encore tous les jours des Lazare? Vous les voyez ; vous les connaissez ; vous en paraissez surpris ; et cependant en êtes-vous louches? Gts merveilles que le doigt de Dieu fait éclater avec tant de majesté, vous rappellent-elles à la vérité et à la lumière? Ces changements mille fuis plus surprenants que la résurrection des moris, vous convainquentils , vous attirent-ils à Jésus-Christ, vous rendent-ils la foi que vous avez perdue ?
Hélas I semblables aux Juifs, tout votre soin est d'en combattre ou d'en affaiblir la vérité. Vous disputez à la grâce la gloire de ces prodiges ; vous en cherchez les motifs dans des causes tout humaines; vous les regardez comme des prestiges et des impostures ; vous attribuez aux artifices de l'homme les plus éclatantes opérations de l'Esprit-Saint; vous voulez qu'une nouvelle vie ne soit qu'un nouveau piège qu'on iend à la crédulité publique, et une voie nouvelle pour mieux arriver à ses fins. Ainsi les œuvres de la toute-puissance de Jésus-Christ vous endurcissent ; ainsi les prodiges mêmes de sa grâce consomment votre aveuglement; ainsi vous faites tout servir à votre perte ; Jésus-Christ est pour vous une pierre de chute et de scandale, oii il aurait dû être une source de vie et de salut. Les exemples des pécheurs vous souillent et vous corrompent ; leur pénitence vous révolte et vous endurcit.
Grand Dieu, souffrez donc que, pour finir enfin les égarements d'une vie toute criminelle, j'élève aujourd'hui ma voix vers vous, du fond de l'abîme où je languis depuis tant d'années. Les chaînes impures dont je suis lié, m'attachent par tant de nœuds à la profondeur du gouffre où je traîne mes tristes jours, que, malgré tous mes bons désirs, je demeure toujours immobile, et ne saurais presque plus faire d'effort pour me dégager, et retourner à vous, ô mon Dieu, que j'ai abandonné. Mais, Seigneur, du fond de ce gouffre où vous me voyez lié et enseveli, comme un autre Lazare, j'ai encore du moins la voix du cœur libre pour porter jusqu'au pied de votre trône mes regrets , mes soupirs et mes larmes : De profundis clamavi ad te , Domine^.
La voix d'un pécheur qui revient à vous. Seigneur, est toujours pour vous une voix
* Ps. cxxix, 1 et seq.
Mass. — Tome II.
agréable ; c'est cette voix de Jacob qui réveille toute votre tendresse, lors même qu'elle ne vous présente que des mains d'Esaû , et toutes pleines encore de sang et de crimes : Domine, exaudi vocem meam.
Ah ! vous avez assez jusqu'ici, Seigneur, détourné vos oreilles saintes de mes discours de licence et de blasphème ; rendez-les aujourd'hui attentives aux plus tristes expressions de ma douleur ; et que la nouveauté du langage que je vous tiens, ô mon Dieu, attire à ma prière une attention plus favorable : Fiant anres tnœ intendentes in vocem dc/precationis meœ.
Je ne viens pas ici, grand Dieu, excuser devant vous mes désordres, en vous alléguant les occasions qui m'ont séduit, les exemples qui m'ont entraîné, le malheur de mes engagements, et le caractère de mon cœur et de ma faiblesse. Cachez- vous. Seigneur , les horreurs de ma vie i)assée ; le seul moyen de les excuser, c'est de ne vouloir pas les regarder et les connaître. Hélas ! si je n'en puis soutenir moimême le seul spectacle ; si mes crimes fuient et craignent mes propres yeux, et s'il faut que j'en détourne la vue pour ménager mes terreurs et ma faiblesse ; comment pourraientils , Seigneur, soutenir la sainteté de vos regards, si vous les examinez avec cet œil de sévérité, qui trouve des taches dans la vie la plus pure et la plus louable? Si iniquitates odservaveris, Domine ; Domine , quis sustinebit?
Mais vous n'êtes pas , Seigneur , un Dieu semblable à l'homme, à qui il en coûte toujours de pardonner et d'oublier les outrages d'un ennemi ; la bonté et la miséricorde sont nées dans votre sein éternel ; la clémence est le premier caractère de votre être suprême ; et vous n'avez point d'ennemis, que ceux qui ne veulent pas mettre leur confiance dans les richesses abondantes de vos miséricordes : Quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio.
Oui, Seigneur, à quelque heure qu'une âme criminelle revienne à vous, dès le matin de*la vie ou sur le déclin de l'âge , après les égarements des premières mœurs ou après une vie entière de dissolution et de licence, vous voulez, ô mon Dieu, qu'on espère encore en vous; et vous nous assurez que le plus haut point de nos crimes n'est encore que le premier degré de vos miséricordes : A custôdiâ matutinâ usque ad noctem speret Israël in Domino.
GRAND-CARÊME
Mais aussi, grand Dieu, si vous exaucez mes désirs , si vous me rendez une fois la vie et la lumière que j'ai perdue, si vous brisez ces chaînes de la mort qui me lient encore, si vous me tendez la main pour me retirer de l'abîme où je suis plongé, ah 1 je ne cesserai, Seigneur, de publier vos miséricordes éternelles, j'oublierai le monde entier pour ne plus m'occuper que des merveilles de votre grâce
sur mon âme, je rendrai gloire tous les moments de ma vie au Dieu qui m'aura délivré ; ma bouche , fermée pour jamais à la vanité , ne pourra plus suffire aux transports de mon amour et de ma reconnaissance ; et votre créature , qui gémit encore sous l'empire du monde et du péché, rendue à son Seigneur véritable, bénira son libérateur dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.