‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 5 sur 141 · QUARANTE-DEUXIÈME SERMON · texte numérisé non relu

QUARANTE-DEUXIÈME SERMON

SEMON POUR LE DIMANCHE DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME. SUR l'inconstance dans les voies du salut.

NOTICE

Au mercredi de la première semaine de carême se trouve un sermon sur la Rechute. La première partie de ce sermon roule sur l'énormité du péché de rechute ; la seconde, sur le danger du péché de rechute. De celte seconde partie développée. Massillon forma le discours qui suit et qui traite de V Inconstance dans les Voies du salut. Voir l'avertissement placé en tête du 32e sermon, tom. i, pag. 402 de la présente édition.

Ces deux sermons se rencontrent dans les éJitions de Trévoux. Le sermon swr la Rechute y est assigné au mardi de Pâques, et avec des traits , un texte et un exorde qui appartiennent évidemment à ce jour. Le sermon sur ^Inconstance dans les Voies du salut y est rejeté après l'Avent; plusieurs allusions et le texte ; avec son développement, montrent qu'il fut prononcé durant l'A vent.

Les principaux traits oratoires de Massillon se remarquent dans ces versions contemporaines de l'éloquence du grand Oratorien, notamment dans le sermon sur la Rechute, cette belle allégorie tirée de l'Ecriture par laquelle il compare le pécheur qui retombe à l'idole de Dagon, qu'on avait vainement replacée sur son autel (t. i , p. 414), et dans le sermon sur l'Inconstance une mélancolique et âpre réminiscence des grandes impénitences finales des Ecritures (t. ii, p. 9).

INAITSE.

Proposition. — Vinconstance dans les voies de Dieu est, de tous les caractères , celui qui laisse le moins d^cspérance de sa/ut, parce que toutes les ressources, utiles à la conversion des autres pécheurs, deviennent inutiles à l'âme inconstante et légère, qui, tantôt, touchée de ses misères, revient à Dieu, tantôt, oubliant Dieu, se laine rentrainer à ses misères,

!• La première ressource, utile pour ramener une âme de l'égarement, c''est la connaissance de la vérité. En effet, le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité, tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus. Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe tout d'un coup ; elle est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître; et la nouveauté, donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux. Mais cette ressource de salut, si infaillible pour les autres pécheurs, n'est que d'un faible usage pour l'âme inconstante et légère. Les vérités de la foi ne font plus désormais d'impression sur elle, parce que ce ne sont plus pour elle de nouvelles lumières. Elle a vu clair, et dans la vanité des choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité. Ces vérités ont perdu à son égaid la surprise tt l'attrait de la nouveauté, si heureux pour les autres pécheurs. Quelle ressource peut-il donc encore rester à celte âme dans la connaissance de la vérité? Qu'apprendra-t-elle de nouveau? que le monde est un abus? qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté ? qu'il faut se hâter de bien vivre, parce qu'on meurt tel qu'on a ■vécu ? Mille fois elle se l'est dit à elle-même dans ses moments de pénitence ; et c'est de l'impression de ces vérités que sont venus tous ces intervalles de repentir, qui ont partagé toute sa vie. Qu'a donc de nouveau Dieu même à lui apprendre ? Il peut encore l'éclairer ; mais ne sera-ce pas plutôt pour elle une nouvelle occasion de résister à la vérité, qu'un nouvel attrait pour la suivre? Elle s'est familiarisée avec la vérité et avec ses passions ; elle s'est accoutumée à soutenir la vue des maximes saintes, et celle de ses faiblesses injustes. Ah ! plût à Dieu, comme dit un apôtre, qu'elle fût encore dans les ténèbres de sa première ignorance, et qu'elle n'eût jamais connu la vérité!

2* Une seconde ressource de salut, favorable aux autres pécheurs, c'est un nouveau goût, qui accompagne toujours les commencements de la justice, une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu de ses passions et de ses remords.

Rien n'est plus doux que ces premiers moments, où, nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté.

Mais vous, qui avez tant de fois éprouvé la douceur de ces divines impressions, vous, qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, âme inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux et de consolant une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté? Si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir ; mais vous avez un cœur facile à émouvoir, difficile à fixer, vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir, qui tantôt ne trouve que Dieu aimable, tantôt n'a de goût que pour le monde ; je vous le dis en tremblant, les conversions des âmes qui vous ressemblent, sont très-rares. L'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est décisif et terrible : il dit qu'une âme comme la vôtre n'est pas propre au royaume de Dieu ; c'est-à-dire que ses inclinations, son fonds, le caractère particulier de son esprit et de son cœur, la rend inhabile au salut : d'où vient cela? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution, qui, la voie droite une fois connue, y entre, et ne s'en détourne pas aisément; elle suppose une âme forte et sensée, qui ne se conduit pas par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence : c'est que dans le monde même, un esprit frivole et lésrer n'est capable de rien ; et que tout ce qu'il entreprend, on le compte déjà pour échoué. Or, vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, et qui s'ennuie bientôt d'un même parti ; elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur, qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit; qui, sur toutes choses, ne consulte et ne suit que le goût : vous n'êtes donc pas propre au royaume de Dieu.

3" La troisième ressource utile aux antres pécheurs, ce sont les Sacrements, Or cette ressource devient un écueil à l'âme inconstante et légère. Un écueil, premièrement, par l'usage toujours inutile de ces divins remèdes. A l'égard d'un pécheur qui a vieilli dans le crime, et qui vient enlin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, la majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes, tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes, qu'il n'est pas aisé de les effacer : mais le pécheur dont je parle porte au tribunal une âme familiarisée avec sa confusion; il est rassuré contre lui-même, il ne rougit plus de ses aveux. Ecueil, secondement, par la dissimulation inséparable des rechutes. Ecueil, troisièmement, par le sacrilège inévitable dans les rechutes ; car se repentir sans cesse et retomber sans cesse, c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes : non que la grâce du sacrement établisse l'homme dans un état constant et invariable de justice ; mais lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, les rechutes du moins ne sont pas si promptes; on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché, parce que la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment, c'est un ouvrage difficile ; or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis : c'est un ouvrage solide ; donc ce qui s'écroule en un instant n'était bâti que sur le sable mouvant : c'est un ouvrage sérieux sur lequel on délibère longtemps ; or une entreprise longtemps méditée, on ne l'abandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir. Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes inconstantes et légères, comme des dérisions publiques des sacrements, et des outrages faits à la sainteté de nos mystères; et ils les éloignaient désormais de l'autel sacré, .le sais qu'on ne doit point aggraver le joug, et qu'un excès de sévérité ne déshonore pas moins la religion qu'une lâcheté criminelle : mais on ne doit pas non plus confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé ; on ne doit pas ajouter foi à des promesses si souvent violées ; et plût à Dieu, âme infidèle, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses ! On ne vous verrait pas encore la même après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence : que dis-je, la même ! vous êtes pire, puisque vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges.

J'avais donc raison de dire que de tous les caractères, l'inconstance dans les voies du salut était le moins propre au royaume de Dieu, parce qu'il est des ressources pour les autres pécheurs, mais que pour celui-ci, il n'en est plus, ou du moins, il n'en parait plus.

Et fiunt novissitna hominis illius pejora prioribus.

Et le dernier état de cet homme devient pire que le premier.

Luc, xt, 26.

La parabole de l'esprit impur, qui retourne dans le corps de l'homme d'où on l'avait chassé, et rend son dernier état pire que le premier, n'est, selon saint Ciirysostome, qu'une prédiction enveloppée que fait Jisus-Christ aux Juifs des malheurs qui allaient arriver à Jérusalem. Sous ces traits mystérieux, le Sauveur du monde prétend leur rappeler l'état déplorable où les iniquités de leurs pères avaient tant de fois réduit cette ville ingrate, et l'excès de sa miséricorde , toujours attentive à la délivrer ; et de là il leur laisse conclure que Jérusalem retombera si souvent

dans SCS infidélités, qu'enfin le Seigneur va se retirer tout à fait d'elle, et que son dernier état deviendra pire que le premier : Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.

Ainsi, c'est comme s'il leur tenait ce langage : Jérusalem était possédée d'un démon, lorsqu'autrefois elle imitait toutes les impiétés des nations, qu'elle multipliait ses autels , qu'elle oubliait le Seigneur qui l'avait retirée de l'Egypte, et que ses princes eux-mêmes allaient sacrifier sur les hauts lieux et faisaient mourir mes prophètes ; cependant, je ne l'abandonnai point en cet état , je suscitai d'autres prophètes mes serviteurs , qui lui annoncèrent ma volonté; je rompis les liens qui la retenaient captive à Babylone ; je lui rendis le temple et l'autel saint, et je chassai

GRAND-CARÉME.

le démon impur qui s'était emparé de mon liéritage; mais puisque ses crimes recommencent sans cesse, que toutes mes miséricordes sur elle se terminent à de nouvelles ingratitudes, et qu'après avoir fait mourir les autres prophètes, elle va encore combler la mesure de ses péchés par le sang du Fils et de l'Héritier ; je vais la livrer aussi à des calamités qu'elle n'avait jamais éprouvées : ses murs vont être démolis pour toujours, son temple et son autel , en qui elle mettait fa confiance, ne seront bientôt plus que de tristes ruines ; plus de sacrifice, plus de tabernacle, plus de prêtre, plus de prophète : Vniversa arma ejits aufertt in quibus confi- (kbat , et spolia ejus distribuet * ; elle va devenir la proie d'un peuple incirconcis, qui se partagera ses dépouilles, qui rassemblera les aigles profanes autour de son cadavre, qui la changera à jamais en une affreuse solitude, et son dernier état deviendra de beaucoup pire que le premier : Et fiunt novissima hominis ilUîis ppjora prioribiis.

Appliquons-nous, mes Frères, cette étonnante parabole. Notre âme , comme l'infidèle Jérusalem, a été souvent délivrée du démon, et souvent nous l'avons rappelé au dedans de nous ; mille fois nous nous sommes repentis, autant de fois nous sommes retombés ; nous avons pleuré nos plaisirs injustes, et de nouveaux plaisirs ont un moment après essuyé nos larmes ; dégoûtés du monde et de nousmêmes, nous nous sommes souvent retournés vers le Seigneur, et le lendemain, dégoûtés du Seigneur, le cœur que nous venions de lui rendre , nous l'avons encore redonné au monde, qui nous offrait de nouveaux charmes; nos mœurs jusques ici n'ont peut-être roulé (jue sur ces tristes alternatives de repentir et de crime. Tant de démarches de conversion, « t tant de pas en arrière ; tant de sacrements, et tant de rechutes. Ah I craignons enfin que le Seigneur ne se relire tout à fait de nous, et que notre dernier état ne devienne pire que le premier ! Pourquoi cela, mes frères? C'est que toutes les ressources de salut, utiles à la conversion des autres pécheurs, deviennent inutiles à l'âme inconstante et légère ; c'est-àdire que l'inconstance dans les voies de Dieu est de tous les caractères, celui qui laisse le moins d'espérance de salut. Cette vérité est

» Luc, XI, 22.

assez importante pour faire toute seule le sujet de cette instruction.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Quoique la grâce ait des ressources infinies pour ramener un cœur rebelle, et qu'elle change souvent les inclinations les plus opposées au devoir, en des préparations même de pénitence ; néanmoins il est des âmes, qui, par leur propre caractère, offrent bien moins d'espérance de salut, et semblent ne laisser plus de voie à la grâce pour les ramener à la vérité et à la justice.

Or, tel est le caractère d'une âme légère et inconstante, qui, tantôt touchée de ses misères, revient à Dieu ; tantôt oubliant Dieu, se laisse rentraîner à ses misères ; tan!ôt se dégoûte du monde, tantôt de la vertu ; paraît aujourd'hui toute de zèle pour les devoirs, et demain, plus vive que jamais pour les plaisirs, et n'a de fixe qu'une variation éternelle de résolutions, que ni la grâce, ni le péché ne sauraient fixer*. Etat assez ordinaire dans le monde, où tout est plein de ces âmes faibles et légères, en qui la grâce opère encore de saints désirs et des démarches même de salut, mais en qui les passions démentent bientôt ces démarches, et prévalent toujours sur la grâce.

En effet, il est impossible, dit l'apôtre, que ceux qui ont été une fois éclairés; qui ont goûté le don du ciel et les vertus du siècle à venir; qui ont été rendus participants de l'Esprit-Saint, et qui après cela sont retombés, se renouvellent par la pénitence : c'est-à-dire, pour renfermer cette vérité dans les bornes de la foi et de la doctrine sainte, et expliquer l'apôtre par lui-même , que les ressources ordinaires dont Dieu se sert pour ramener les autres pécheurs, sont, premièrement, les nouvelles lumières dont il les favorise : Semel sunt illuminaii^ ; secondement, le nouveau goût de la justice et de la vérité, qui accompagne toujours les commencements de la pénitence : Gustaverunt etiam donum cœleste '; troisièmement enfin, la participation de l'Esprit de Dieu dans les saints mystères, lesquels, par la grâce de la justification, mettent pour ainsi dire, le dernier sceau à la pénitence:

» Saurait, 1745 ; sauraient^ 1764.

» Hébr., VI, 4.

Participes facti sunt Spiritus sancti *. Or, toutes ces ressources deviennent inutiles à l'âme inconstante dont je parle, de sorte que l'apôtre, désespérant presque pour elle d'un retour constant et durable à la vertu, semble dire que ce retour est impossible, c'està-dire si difficile qu'on ne voit presque plus de ressource pour les âmes de ce caractère. Etablissons cette vérité.

La première ressource utile pour ramener une âme de l'égarement, c'est la connaissance de la vérité : Semel sunt illuminati. Comme le monde entier est dans l'erreur et dans les ténèbres sur les devoirs de la foi ; que les maximes y sont fausses, les préjugés injustes, les règles dangereuses , les vérités mêmes affaiblies et corrompues, et que l'aveuglement y fait toute la sécurité des pécheurs ; le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avait jamais vus. Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe tout d'un coup ; de quelque côté que cette âme jette la vue, elle voit ce qu'elle n'avait jamais vu : ses devoirs, ses espérances, ses égarements passés, ses sujets de craindre pour l'avenir, le vide de toutes les créatures, l'abus de tous les plaisirs, Terreur de toutes les fortunes, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Alors cette âme, réveillée comme d'un profond sommeil par l'éclat soudain de ces divines lumières, est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître ; est effrayée "^ d'avoir jusque-là dormi sur le bord du précipice sans l'avoir su ; est humiliée de s'être toujours piquée de raison, de conduite, de force d'esprit, de discernement , et d'en avoir manqué pour le seul point essentiel, et d'avoir pris si grossièrement le change sur ses intérêts éternels ; et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux ; elle dit comme Augustin : Je vous ai connue et aimée trop tard, ô vérité ancienne et toujours nouvelle! Et réglant ses penchants, ses mœurs, ses devoirs, ses regrets sur ces nouvelles lumières, elle ne voit plus qu'avec mépris les erreurs qui l'avaient autre-

* Hébr., VI, 4.

* Surprise, 1745 ; effrayée, 1764.

fois si tristement abusée. Ainsi , rappelez-vous tous les jours des voies de l'égarement , ô mon Dieu, des âmes heureuses, et, en ouvrant tout d'un coup leurs yeux à celte lumière qui fait connaître la vérité, vous ouvrez leur cœur à l'altrait qui la fait aimer *.

Mais cette ressource de salut , si infaillible pour les autres pécheurs , n'est plus d'aucun usage pour vous , qui tant de fois éclairé et tant de fois infidèle , si souvent détrompé des erreurs et des abus du monde , et si souvent rendu à leur séduction , n'avez presque plus rien à espérer de ces divines lumières. Car quelle impression pourront faire désormais sur vous les vérités de la foi montrées ? que vous découvriront-elles que vous n'ayez déjà vu ? Vous avez vu clair , et dans la vanité de toutes les choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité ; ce ne seront plus là pour vous de nouvelles lumières; vous n'en serez plus ébloui , frappé , renversé ; et du moins elles ont perdu à votre égard la surprise et l'attrait de la nouveauté , si heureux pour les autres pécheurs. La première fois que les Israélites , dans le désert, virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devait les précéder , la nouveauté du spectacle les frappa ; ils craignirent la majesté de Dieu qui se rendait visi-

* Ce beau tableau d'une âme qui revient du monde à Dieu, ce chef-d'œuvre de peinture morale, se remarque aussi dans l'édition de 1705. Plus on avance dans l'étude de Massillon, plus on se convainc que celte publication furlive de Trévoux n'a pu être faite que sur les cahiers mêmes que laissait courir dans le monde l'illustre prédicateur du grand siècle finissant.

« Alors le voile qu'elle avait sur les yeux tombe tout à coup ; de quelque côté qu'elle regarde, elle voit ce qu'elle n'avait jamais vu ; elle voit dès lors le néant des biens du monde, la solidité de ceux du ciel, la vanité de ses espérances, et le pnx de celles de l'éternité ; le vide de toutes les créatures, et la plénitude de Dieu ; l'inconstance des plaisirs, la bizarrerie de la fortune, et le néant de tout ce qui n'est point le Seigneur. Alors cette âme éclairée, frappée, réveillée comme d'un profond sommeil, par l'éclat soudain de ces nouvelles lumières, est surprise de se voir trompée depuis longtemps, et troublée d'avoir ignoré jusqu'alors la vérité qu'il lui importait si fort de connaître; elle est effrayée d'avoir dormi si longtemps sur le précipice sans l'avoir aperçu; elle est honteuse de s'être pourvue de sagesse, de prudence, de raison, dans la conduite des affaires d'ici-bas, et d'avoir pris si longtemps le change dans la conduite de ses intérêts éternels; et donnant toute son attention au mouvement de la grâce sur elle, elle se fait un plaisir de connaître la vérité, un devoir de la suivre ; elle ne voit plus que par ces nouvelles lumières ; elle ne juge plus que selon les règles de l'Evangile ; et oubliant même jusqu'aux noms des erreurs qui l'avaient abusée si longtemps, elle ne se conduit plus que par ces nouvelles lumières que la miséricorde lui découvre. Ainsi vous retirez, ô mon Dieu, de l'égarement et du désordre les âmes choisies que vous voulez sauver, et en ouvrant leurs yeux sur leurs erreurs, vous ouvrez en même temps leurs cœurs aux gémissements de la pénitence et à la componction. »

GRAND-CARÉME.

ble au milieu d'eux; la surprise, la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse; mais, quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures , cette lumière céleste eut beau reparaître , ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire , qui ne fit plus d'impression , et ne changea rien à leurs mœurs *.

Dans cette figure, mon cher auditeur , lisez riiistoire de \os malheurs. La première fois que Dieu vous montra sa lumière, et qu'il ■vous éclaira sur les misères et sur les plaies de votre âme , effrayé de votre état vous fîtes des efforts pour en sortir; frappé des nouvelles lumières qui vous découvraient ce que vous n'aviez pas encore vu , vous rompîtes à l'instant avec un certain monde, et avec ce que vos passions avaient de plus grossier et de plus marqué; vous fûtes quelque temps fidèle à la grâce, et à la vérité qui s'était montrée à vous. Mais depuis , rentraîné ' par votre faiblesse , vous avez fait, à la vérité, de nouveaux efforts pour rompre des chaînes si promptement renouées ; mais , si vous vous en souvenez, ces efforts ont été plus languissants ; votre componction a été moins vive ; déjà familiarisé avec les vérités les plus terribles, l'horreur de votre état a fait moins d'impression sur votre cœur ; et celte démarche de pénitence ne vous a pas mené si loin , et a eu encore moins de suite que la première; de sorte que depuis, toujours éclairé et toujours infidèle , toujours rappelé par la vérité , toujours rentraîné par vos injustes penchants; votre vie n'a plus été qu'une triste vicissitude de lumières et de ténèbres ; un état où la vérité ne se montre que pour s'éclipser l'instant qui suit; et où elle ne reparaît encore , que pour céder encore aux passions qui viennent substituer à sa place l'erreur et le mensonge.

Ame infidèle , quelle ressource peut-il donc vous rester encore dans la connaissance de la vérité? Que vous apprendra-t-elle de nouveau?

» Mais, quand ils hrent tombés dans le murmure, cette beauté eélesle eut beau paraître, ils s'accoutumèrent à la regarder sans frayeur; son éclat ne leur parut plus qu'une lueur passagère qui ne fit aucune impre?sion sur leur esprit, et elle ne changea m i inlidélité de leur cœur, ni la corruption de leurs mœurs. — Ed. de i705.

Voyoz t I, p. 411 de notre édition, le même sujet traité à peu près dans les mêmes termes.

* Entraîné me seconde fois, éd. de 1705. — Hentralné est bien un mot de Massillon, mais il se retrouve quelques lignes plus bas dans toutes les éditions.

Que le monde est un abus? ah I vous l'avez dit vous-même mille fois dans vos moments de pénitence. Que les plaisirs ne laissent qu'une satiété et un vide affreux dans le cœur? vous vous l'êtes avoué à vous-même autant de fois qu'il vous est arrivé d'en goûter les fausses douceurs. Qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volu]»îé ? c'est la première réflexion qui vous a toujours frappé au sortir même du crime. Qu'un clin d'œil peut décider de notre vie ; que la pénitence dans ce dernier moment n'est plus , ou qu'un désespoir sans confiance, ou qu'une frayeur sans mérite ; et qu'enfin on meurt tel qu'on a vécu ? c'est de l'impression de cette vérité que vous sont venus tous ces intervalles de repentir qui ont partagé toute voire vie *.

Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre? de quelles lumières peut-il encore vous favoriser que vous n'ayez mille fois et suivies et abandonnées ? quelle vérité peut-il encore vous montrer que vous n'ayez déjà et goûtée et méprisée , et sur laquelle vous ne vous soyez et alarmé et calmé presque dans le même instant? Il peut encore vous éclairer, je le sais ; mais ce sera plutôt pour vous une nouvelle occasion de résister à la vérité qu'un nouvel attrait pour la suite; vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions ; vous avez réconcilié dans votre cœur la lumière et les ténèbres ; vous vous êtes accoutumé à soutenir la vue des maximes saintes et celle de vos faiblesses injustes. Ah ! plût à Dieu , dit un apôtre , que vous fussiez encore dans les ténèbres de votre première ignorance 1 plût à Dieu que la lumière du ciel n'eût jamais lui sur vous, et qu'aveuglé jusqu'ici par l'em-

* Eloquente figure, familière à Massillon.

Ame infidèle, quelle ressource peut-il donc vous rester dans la nouvelle connaissance que la grâce procure aux autres pécheurs? Que vous apprendra-t-elle de nouveau? Que le monde est un fourbe ; vous l'avez dit plusieurs fois dans vos moments de pénitence : quoi encore? Que ses plaisirs sont une chimère, ses coutumes un abus, ses biens une fumée ; eh ! vous l'avez mille fois reconnu et protesté aux pieds des saints autels, prêt à recevoir dans votre cœur Jésus-Christ ; vous l'avez juré et protesté tout autant de fois qu'il vous est arrivé d'en former du dégoût, après en avoir goûté les funestes douceurs; autant de fois vous avez reconnu, vous dira-t-elle encore, qu'il est aisé de tout perdre, qu'un chn d'œil peut décider de votre vie et de votre éternité, que la pénitence différée à la mort n'est plus guère qu'un faible amusement, qu'un désir inefficace, et que l'on meurt d'ordinaire tel qu'on a vécu ; et c'est de celte salutaire impression qu'est venu cet intervalle de piété, qui succédant tour à tour à vos dérèglements, a partagé votre vie. — Ed. de 1705.

portement des passions, vous n'eussiez jamais connu la vérité ! Pourquoi vous avons-nous nous-mêmes ouvert les yeux dans ces chaires chrétiennes sur la honte de vos passions et sur les vérités de la vie éternelle? Pourquoi avonsnous dissipé vos ténèbres , et porté la lumière jusque dans votre cœur par la force de la parole sainte? Nous avons rendu, sans le vouloir, vos maux pires et désespérés. Notre ministère, si heureux encore envers tant de pécheurs ^ vous est devenu désormais inutile : nous ne sommes plus pour vous qu'un airain sonnant. En vous développant la loi de Dieu qui convertit les âmes \ nous vous avons ôté la ressource de salut et le moyen de conversion que nous venions vous offrir : Melius erat illis non cognoscere viam justitiœ , quam post agnitionem retrôrsum converti'^. Les Juifs , de retour de la captivité, ignorant tous le livre de la Loi, perdu pour eux depuis longtemps , et tombé presque dans l'oubli , fondent en larmes à la première lecture que leur en fait le pieux Esdras j ils se frappent la poitrine ; ils renvoient les femmes étrangères ; ils reviennent des égarements où les avait jetés le commerce des nations; ils règlent leurs mœurs sur la loi : telle est la première force de la vérité montrée. Mais la lecture journalière de cette même loi, déjà connue , les endurcit dans la suite , loin de les corriger. Les pécheurs les plus éclairés sont d'ordinaire les plus incorrigibles; nous n'avons plus rien à leur dire de nouveau pour les ramener; ils savent tout; ils parlent plus éloquemment que nous des abus du monde et de la nécessité du salut; nos instructions ne sont plus pour eux que des redites qui les ennuient; ils ne rappellent les premières impressions que fit sur eux la vérité , et qui furent bientôt effacées , que pour s'en faire un rempart contre la vérité même ; ils sont bien moins sensibles à des terreurs qu'ils ont pu déjà vaincre et étoufTer. Ce sont des cœurs aguerris, si j'ose parler ainsi, contre Dieu même ; ils repoussent les armes de la lumière avec les armes de la lumière même ; la connaissance du péril les rend , ce semble , plus tranquilles ; et comptant toujours qu'il leur sera aussi aisé d'aimer un jour la vérité qu'il leur est aisé de la connaître, ils se livrent sans remords à leurs passions , et vont paraître de-

» Lex Domiai... coavertens animas. Vs. xviii, 8. « II Petr., iT , 22.

vant Dieu chargés non-seulement de leurs crimes , mais encore de la vérité qui devait les délivrer , et qui va les condamner. Non , mes Frères , tout est à craindre quand on n'a plus rien de nouveau à connaître sur les voies du salut , et qu'on n'a pas encore commencé d'y entrer. Première ressource de salut inutile à l'âme inconstante, la connaissance de la vérité : Impossibile est... eos qui semel sunt ilhiminati. . . et prolapsi sunt , rursus renovari ad pœnitentiom *.

DEUXIÈME RÉFLEXION

Une seconde ressource de salut , favorable aux autres pécheurs , c'est un nouveau goût , qui accompagne toujours les commencements de la justice: Gustaverunt etiam donum cœleste ; une consolation sensible que la grâce

* Hébr., VI, 4, 6.

Quelle nouvelle lumière peut donc vous donner la grâce, que vous n'eussiez reçue avant que de retomber? Quelle frayeur peut vous inspirer celte nouvelle connaissance sur qui déjà vous vous êtes affermi et calmé tant de fois? Le Seigneur pflr quelque rayon lumineux peut encore vous éclairer, j'en conviens ; mais avec cette nouvelle lumière vous résisterez encore à la vérité que vous aviez connue et bannie de votre cœur. La vérité et l'erreur vous dominant tour à tour, vous vous êtes familiarisé avec la vérité et avec vos passions; vous avez reçu tout à la fois les lumières et les énèbres dans voire cœur ; vous vous êtes accoutumé à souienir la vérité des maximes saintes et la lâcheté de vos faiblesses. Eh ! plût à Dieu que vous fussiez toujours demeuré dans les ténèbres de votre première ignorance, comme dit un apôtre, qu'insensible aux lumières de la grâce, et qu'aveuglé jusqu'ici par les ténèbres de vos passions, vous n'eussiez jamais senti la force de la vérité, qui s'est tant de fois montrée à vous ! Pourquoi donc vous avons-nous tant de fois ouvert les yeux dans les chaires chrétiennes sur l'abime où vous étiez prêt à tomber, sur les châtiments qi;i vous attendaient , sur le prix infini de la récompense qui vous était promise, si vous persévériez dans la voie du salut ? Pourquoi portant la lumière tant de fois dans vos cœurs, dans vos esprits; par la force de la parole sainte, avons-nous rendu, sans le savoir, vos maux plus désespérés et comme incurables ? Melius erat illis non cognoscere viam justitiœ, quam posf agnitionem retrôrsum converti ab eo quod illis traditum est, sancto mandata. Autrefois une seule vérité montrée, un seul rayon de la grâce envoyé, aurait pu dissiper vos ténèbres, attendrir votre cœur, éclairer votre esprit, vous faire détester vos misères; et aujourd'hui le ciel aurait beau s'ouvrir sur vos têtes, vous environner de ses lumières, vous n'en seriez ni plus éclairé, ni plus touche', ni plus ému. Vous avez vu le ciel vous découvrir ses promesses et ses récompenses, vous avez connu par expérience la vanité do monde et de ses espérances ; et cette vue ne vous a oas empêché de retomber dans le crime : rien donc n'est plus capable de vous fixer dans la vertu. Eh! tout est à craindre pour une âme qui semble vouloir se convertir, quand il ne lui reste plus rien à connaître qu'elle n'eût connu avant de retourner à ses désordres, et quand ses premières lumières ne l'ont point empêché de renouer avec ses premiers péchés. l*remière ressource si utile aux autres pécheurs pour revenir dans la voie du salut, devenue inutile aux pécheurs inconstants et légers, c'est la connaissance de la vérité que la grâce produit, fmpossibile... est eos qui semel su7it illuminati... et prolapsi sunt^ rursus renova^-i ad pœniteniiatn. — Ed. de 1705.

GRAND-CARÉME.

répand sur les premières démarches d'un changement de vie; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu de ses passions et de ses remords ; une joie qui sort du fond de la conscience déchargée enfin du poids qui Taccablait, et qui n'avait pas encore goûté la paix et la tranquillité de l'innocence. Oui , mes Frères , rien n'est plus doux que ces premiers sentiments qu'a le cœur de son retour et de sa délivrance; que ce premier témoignage que la conscience se rend à elle-même de sa paix et de sa sûreté ; que ces premiers moments où, nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer et à jouir d'une douce et sainte liberté. Vous avez brisé mes liens. Seigneur , disait un roi pénitent dans ces premiers moments de sa délivrance: Dirupisti vincula mea '. Aussi, dans l'excès de la joie et du saint plaisir qui me transporte, votre calice n'a plus rien d'amer pour moi ; les devoirs les plus pénibles de votre loi sainte, loin de me paraître onéreux , font toute ma consolation et mes plus chères délices : Calicem salutaris accipiam ^ ; les discours des hommes , au lieu d'ébranler ma résolution , animent ma foi , et ne me paraissent plus que des discours vains et puériles : Ego dixi in excessu meo : Omnîs homo mendax ^ 0 Seigneur, qu'il est consolant d'êlre au nombre de vos serviteurs ; et qu'il me paraît bien plus glorieux de compter parmi ses ancêtres une seule âme qui ait su vous plaire, qu'une longue suite de princes et de conquérants ! Ego servus tuus , et filius ancillœ tiiœ *.

Tels sont les premiers attraits de la grâce, et ce qu'elle peut d'abord sur un cœur pas encore accoutumé à la force et à la douceur de ses divines impressions ^ Mais vous qui les avez tant de fois éprouvées, et qui avez dit si souvent à Dieu dans ces premières agitations d'un cœur touché : Seigneur, le monde au fond ne m'a jamais plu; les plaisirs mêmes, dans le temps que je les poursuivais avec plus

' Ps. cxv, 7.

2 Ibid., 4.

» Ibid., 2.

4 Ibid., 6. — Ah ! Seigneur, qu'il est consolant d'être au nombre de vos serviteurs ; qu'il me parait bien plus glorieux d'êlre au nombre de vos enfants que de descendre d'une longue suite de conquérants et de héros ! — Ed. de 1705.

5 La version de 1705 est bien préférable : « Tels sont les premiers attraits de la vertu sur un cœur nouvellement converti et peu accoutumé à g.ùter les douceurs de la grâce et la beauté de SCS charmes ».

de fureur, m'ont toujours laissé vide, triste, inquiet; et il est vrai que les consolations seules que j'ai trouvées dans la fidélité à votre loi sainte, ont mis une joie véritable au fond de mon âme : Consolationes tuœ lœtificavcrunt animam meam^ ; vous qui passez sans cesse du goût de la vertu, au goût du monde et des plaisirs, âme inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux et de consolant, une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté? Un seul sentiment tendre de salut triomphe souvent de la dureté d'une âme jusque-là insensible; mais pour vous, vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber ; vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques sentiments de religion, qui sont touchées de tout, et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera ; c'est une sensibilité de conscience, qui vous amuse et qui ne vous corrige point. Ce n'est pas un cœur sec et incapable de s'attendrir ; c'est un caractère susceptible des premières impressions, et qui, laissant au monde le même empire qu'a Jésus- Christ sur votre cœur, fait que vous n'êtes plus propre ni à l'un ni à l'autre.

Ah ! si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur tout de cire, dit le prophète *, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives : facile à émouvoir, difficile à fixer : vif dans un moment de grâce ; plus vif encore dans un moment de plaisir : ne trouvant que Dieu seul aimable dans vos sentiments de componction ; n'ayant plus de goût que pour le monde, dès que ces sentiments sont effacés'. A peine avezvous chassé l'esprit impur de votre âme, dit notre Evangile, que, loin de goûter la paix de ce nouvel état, vous n'y trouvez plus de repos : Quœrens requiem et non invenit. Il semble que tout va vous manquer avec le monde que vous venez de quitter; votre cœur, désoccupé de ses passions, ne peut plus se suffire à lui-même; toute votre vie n'est plus qu'un grand vide que vous ne sauriez soutenir ; vous cherchez partout dans vos nou-

* Ps. XCIII, 19.

* Cor meum tamquam cera liquescens. Ps. xzi, 15. » Voir t. ], p. 411,

velles mœurs de quoi remplacer les plaisirs qui possédaient votre cœur, et rien ne vous en dédommage : Quœrens requiem et non invenit. Vous voudriez, ce semble, trouver dans la vertu le même goût, la même vivacité, les mêmes amusements, l'ivresse elle-même du crime; vous vous tournez de tous les côtés pour placer un cœur qui vous embarrasse, et qui vous est à charge ; et ne trouvant rien, vous voi s ennuyez de votre liberté : Quœrens requiem et non invenit. Et alors vous vous dites à vousmême en secret, continue l'Evangile : Je retournerai dans la maison d'oii j'étais sorti; je rentrerai dans mes premières voies : Revertar in domum meam unde exivi ; j'essaierai si les plaisirs, dont j'étais si fort dégoûté, ne m'offriront pas cette fois-ci de nouveaux charmes. Et en voilà jusqu'à ce qu'un nouveau dégoût vous rappelle encore de l'ivresse des passions, pour vous faire encore rentrer dans les voies de la justice.

Ah! mon cher auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état, et combien il y a peu à espérer pour votre salut, vous frémiriez. Je ne veux pas ici vous jeter dans de vaines terreurs ; mais je vous dis, en tremblant moimême, que les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très- rares; l'arrêt de Jésus- Christ là-dessus est décisif et terrible : Celui, dit-il, qui après avoir mis la main à la charrue regarde derrière lui, n'est pas propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei K Jésus-Christ ne dit pas : Il perd le droit qu'il avait au royaume de Dieu ; il se met en danger d'en être exclu pour toujours : non ; mais : II n'est pas propre au royaume de Dieu ; Non est aptus regno Dei; c'est-à-dire ses inclinations, son fond, le caractère particulier de son esprit et de son cœur, le rend inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences, à l'épée, à la robe ; c'est- ^ à- dire qu'il a apporté * en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de ces états, et que certainement il n'y réussirait pas ; et voilà ce que dit Jésus-Christ de l'âme inconstante par rapport au salut ; que de tous les caractères, il n'en est pas de moins propre au

* Nemo, mittens manum suam ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est regno Dei. Luc, îx, 62.

' Qu'il a porté en naissant, 1743 ; qu'il a apporté en naissant, 1764. — Celte édition de 1764 est importante pour quelques corrections autorisées. Mais ce qui est plus remarquable , l'édition de 1705 écrit également apporté.

royaume de Dieu ; Non est aptus regno Dei '.

Ah 1 un impudique peut être touché ; et David fit pénitence de son adultère. Un impie peut être frappé de Dieu , et sentir le poids de la majesté qu'il avait blasphémée ; et Manassès, dans les chaînes, adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels. Un publicain peut renoncer à ses injustices ; et Zachée, après avoir restitué ce qu'il avait ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres. Une âme , prostituée aux plaisirs et aux passions les plus honteuses, peut être tout d'un coup éclairée ; et la pécheresse aux pieds de Jésus-Christ, pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab, qui, averti par Elle, tantôt se couvre de cendre et de cilice, puis retourne à ses idoles; et revient encore et au prophète et à ses faux dieux; mais un Sédécias, qui, touché des remontrances de Jérémie, l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, et au sortir de là retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse, et le rappelle ensuite pour le consulter encore et l'outrager encore le lendemain ; mais cette reine d'Israël, qui, dans son affliction, prend des ornements modestes pour aller consulter l'homme de Dieu, paraît respecter la puissance et la majesté du Dieu véritable en la personne de son prophète ; et, de retour à Samarie, sacrifie à ses veaux d'or comme auparavant : ah 1 on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et les livres saints nous les représentent partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu ",

*Voir t. I, p. 4H, 412.

2 Ce bel emploi des Ecritures , si familier au génie de Massillon, cette heureuse mais sévère réminiscence des grandes impénitences de l'ancienne loi se retrouve comme en esquisse dans les éditions de Trévoux :

Ah ! un impudique, ou homicide, peut être touché de l'horreur de ses crimes, les détester, s'en convertir sincèrement ; et David fit une pénitence aussi longue que sa vie, qui le rendit un grand saint devant Dieu. Un impie, un sacrilège peut rentrer en lui-même, et se repentir de ses désordres ; et tel adore le Dieu de ses pères dont il avait renversé les autels. Un publicain, un ravisseur de bien d'autrui, peut en réparant ses injures recouvrer la grâce de Dieu ; et Zachée , après avoir resfitré ce qu'il avait ravi, en donne quatre fois autant, et répand libéralement la moitié de son bien dans le sein des pauvres. Ces pécheurs publics, ces âmes mondaines et voluptueuses empressées de plaire au monde, et enivrées de ses plaisirs, peuvent être touchées tout à coup, et revenir à pénitence; et Magdelaine prosternée aux pieds de Jésus-Christ pleure des péchés, que son amour, encore plus fervent que ses larmes, lui avait

iO

GRAND-CAREME.

D'où vient cela? C'est que rinconstance et la légèreté est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei. D'où vient cela? C'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution, qui sait prendre son parti, et qui, la droite voie une fois connue, y entre, et ne s'en détourne pas aisément. Elle suppose une âme forte, qui sait être au-dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril, de sa propre faiblesse ; une âme sensée, qui ne se conduit, ni par goût, ni par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence. D'où vient cela ? C'est que, pour former une âme chrétienne, il faut quelque chose de grand, d'élevé, de solide, et qui soit au-dessus des préjugés et des faiblesses vulgaires. C'est que la religion ellemême n'est qu'une lumière et une raison divine , la perfection de la raison humaine. C'est que la vertu nous est toujours représentée dans les livres saints sous l'idée de la sagesse ; le juste, sous celle d'un homme sensé et prudent, qui éprouve tout, qui juge sainement de tout, qui prend des mesures solides, et ne commence pas à bâtir pour laisser là Tédifice imparfait ; c'est que dans le monde même, un esprit frivole et léger n'est capable de rien, et que tout ce qu'il entreprend, on le compte déjà pour échoué ; c'est en un mot, que l'inconstance est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei.

Or, vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables, et qui s'ennuie bientôt d'un même parti ; elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui surt ; qui ne met la raison à rien; qui sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût, et n'a

fait pardonner. Mais Achab, touclié des menaces du prophète Elie, se couvre de cendre et de cilice , puis revient encore à Baal et à ses faux dieux ; mais un Sédécias touché des salutaires remontrances de Jérémie l'envoie chercher en secret pour l'instruire ; puis retombant dans l'égarement de son propre cœur, fait jeter le prophète dans la fosse aux lions; le rappelle un jour, et se recommande à ses prières; puis le renvoie chercher le lendemain, pour le persécuter comme les autres. Mais la femme de Jéroboam se déguise pour aller consulter le prophète, prend des vêtements modestes, et étant de retour à Samarie sacrifie encore comme auparavant à ses idoles. On ne lit presque pas que ces pécheurs, ainsi accoutumés à tomber et à se relever, aient fait une sincère pénitence ; et dans les saintes Ecritures ils nous sont représentés comme des hommes haïs de Diev e( indignes de son royaume.

rien de fixe que ses variations éternelles *. Je ne parle pas ici de votre conduite extérieure , et telle qu'elle paraît aux yeux des hommes. L'orgueil qui vous tient lieu de raison, fait peut-être que les mœurs au dehors paraissent égales et uniformes ; que vous évitez ces extrémités et ces inconstances d'éclat, qui d'une piété extrême font passer une âme insensée et légère, à un égarement encore plus excessif; et accoutument les yeux du public à censurer tantôt les excès de sa vertu et tantôt ceux de ses vices *. Vous ne donnez pas de ces spectacles à la dérision des hommes ; mais jugez de vous-même par ce que vous êtes devant Dieu, par votre conduite intérieure, par vos sentiments secrets, par cette légèreté de cœur, qui fait que le premier objet décide toujours de vous-même ; par ces promesses tant de fois renouvelées, autant de fois violées, par ces démarches de pénitence, si facilement commencées et si facilement rétractées. Vous êtes la plus légère et la plus inconstante de toutes les âmes, le cœur le plus incertain et le plus variable ; vous êtes une de ces nuées sans eau, dit un apôtre, que les vents agitent à leur gré ; un de ces astres errants, qui n'ont jamais de route assurée ; une mer inconstante et orageuse, qui, après avoir jeté les cadavres hors de son sein, s'enfle encore, et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venait de les laisser : Fluctus feri maris despumantes suas confusiones ^ C'est-à-dire que vous pouvez avoir des qualités propres au monde ; mais que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei *. Seconde ressource de salut inutile à l'âme inconstante, le goût de la vérité : Impossibile est... eos gui gustaverunt... donum cœleste,... et prolapsi sunt^ rursus renovari ad pœnitentiam ^.

TROISIÈME RÉFLEXION

Mais ce qu'il y a ici de plus terrible et de plus capable d'alarmer les âmes dont je parle,

* Qui n'a rien de fixe que ses variations éternelles. Cette forte antithèse n'existe pas dans les anciennes éditions ; on y lit : Qui... ne sont rien autre chose que ses variations éternelles. — V. ci-dessus, p. 4, la même figure

2 A censurer tantôt l'excès de sa vertu et tantôt l'excès de ses vices. Ed. de 1703.

8 Nubes sine aqua, quœ a ventis circumferuntur fluctus

feri maris despumantes suas confusiones, sidéra errantia. Jud., XII, 43.

* Voir l. 1, p. 412.

* Hébr., VI, 4, 6.

c'est en dernier lieu que la ressource des sacrements, si utile aux autres pécheurs, devient un écueil à l'ànie mconsVàule : Participes facti sunt Sjnrilus sancti *.

Un ccueil, i)reniièrenicnt, i)ar l'usage toujours inutile de ces divins remèdes. Car une âme qui a \écu longtemps éloignée de l'autel, et caché durant plusieurs années dans le trésor de son cœur ses iniquités anciennes et nouvelles, sans venir les découvrir au tribunal sacré, i)orte, eu venant enfin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, des terreurs et des agitations de pénitence qu'elle n'avait pas encore senties. La majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'impoilauce du remède, la honte seule et la contusion de ses crimes : tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes qu'il n'est pas aisé de les effacer. Mais pour yous, vous ne portez plus au tribunal qu'une âme familiarisée avec -sa confusion ; le récit de vos faiblesses, tant de fois répété, ne fait presque plus d'impression sur votre cœur ; les plaies les plus honteuses ne sont plus pour vous que des redites familières qui ne vous frappent plus. Vous allez au tribunal, rassuré contre vous-même ; vous ne rougissez [dus de vos aveux ; et, comme la honte qui découvre les misères de votre conscience, n'est presque plus sensible; la douleur aussi qui les déleste, n'a jamais de suite.

Secondement, un écueil, par la dissimulation inséparable ^des rechutes. On traîne le poids de ses crimes de tribunal en tribunal; à chaque nouvelle chute on cherche un nouveau confesseur, pour s'épurgner la honte qui accompagnerait l'aveu des Uiêmes faiblesses. On lui laisse ignorer toutes les inconstances passées ; et on fait gémir les ministres de Jésus- Christ, qu'on n'est venu, ce seujble, instruire de ses honteuses fragilités, que pour leur laisser plus de loisir, en les abandonnant ensuite, de s'en affliger, et d'en répandre des larmes devant Dieu.

Troisièmement, un écueil, par le sacrilège inévitable dans les rechutes. Car, se repentir sans cesse, et retomber sans cesse ; ne venir se purilier, que pour se souiller encore ; ne dire, j'ai péché, que pour pécher de nouveau, ce n'est pas éire un pénitent, dit un Père ; c'est être un moqueur, et un profanateur des choses saintes.

iHébr., VI, 4, 6.

Je sais que la grâce du sacrement ne fixe pas l'instabilité du cœur humain, n'établit pas l'homme dans un état constant et invariable de justice; et je ne prétends pas dire absolument qu'on ait profané le sacrement, dès qu'on redevient pécheur après avoir été pénitent. Hélas ! il faudrait pour cela ne pas connaître la misérable condition de la nature humaine, et ignorer même sa propre faiblesse. Mais je dis que lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, si l'on est assez malheureux que de retomber, les rechutes du moins ne sont pas si promptes. Il faut que le temps et les occasions aient insensiblement alfaibli la grâce; que mille infidélités secrètes aient peu à peu préparé l'âme à une nouvelle chute, que des périls mille fois méprisés nous aient poussés comme par autant de démarches insensibles, vers le moment fatal qui nous a vu retomber. On ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché.

L'ouvrage de la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment ; c'est un ouvrage difficile. Il faut que des larmes abondantes, de longues prières, des violences douloureuses, des œuvres persévérantes nous y établissent. Or, on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis; ce qui était le prix des larmes, des violences, des confusions, des déchirements de tout le cœur ; quand il en a tant coûté pour se relever, on ne retombe pas si aisément; les difficultés d'une véritable conversion en font, pour ainsi dire, la sûreté.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage solide. Elle forme en nous une nouvelle créature ; elle change nos penchants; elle nous donne un cœur nouveau ; elle bâtit le nouvel édifice sur le roc. Or le premier mouvement ne renverse pas ce qui devait tenir contre les vents et les orages, et défier la durée même des siècles ; ce qui s'écroule en un iui-laiit , n'était bâti que sur le sable mouvant; rien n'était changé, quand la vertu nous trouve aussi faibles que nous l'avions été dans le crime.

L'ouvrage de la conversion est un ouvrage sérieux. On délibère longtemps avant que de faire cette grande démarche ; on se la refuse longtemps à soi-même; on balance, on recule, on n'ose commencer; on veut, et on ne veut plus ; on s'épuise en réflexions sur les obstacles et sur les suites ; les incertitudes et les

GRANB-CAREME.

lenteurs ne finiesenl pas. Or une entreprise si longtemps méditée, on ne l'abandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir.

C'est-à-dire que lorsque l'on sort absous devant Dieu du tribunal, on est fort changé ; et cependant au sortir de là, vous vous retrouvez toujours le même ; on voit dans les mêmes circonstances les mêmes chutes. La présence d'un objet triomphait de votre faiblesse; elle en triomphe encore. Une complaisance vous rendait infidèle au devoir; elle vous le rend encore. On ne voit pas que vous évitiez ces entreliens , ces lieux , ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions ; vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence ; vous n'en rabattez rien d'un jeu , qui est devenu la plus importante occupation de votre vie ; vous n'en retranchez rien à des profusions dont des créanciers , des domestiques et les pauvres eux-mêmes souffrent ; rien à un sommeil où, dans la mollesse d'un lit et dans l'oisiveté de vos pensées , vous laissez reposer votre esprit sur des images toujours dangereuses à votre âme ; rien à une vie inutile qui vous damne. On ne voit ni précautions pour l'avenir, ni mesures pour satisfaire au passé. Les jeûnes, les veilles, les larmes , les macérations et tout cet appareil de la pénitence , vous ne le connaissez même pas. La prière, le recueillement , la retraite et tous ces secours si nécessaires à la piété, vous les négligez. En un mot vous êtes encore le même, et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur. Ah ! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le démon de votre âme. Lorsque vous avez guéri une âme, ô mon Dieu , il paraît que votre main toutepuissante s'en est mêlée ; vos miracles et les transformations de votre grâce sont durables , et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs , qui s'évanouissent et échappent à la vue un moment après qu'on venait de les voir paraître.

Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes infidèles , comme des dérisions publiques des sacrements et des outrages faits à la sainteté de nos mystères. On les éloignait de l'autel sacré ; on les regardait comme des animaux immondes , cent fois revenus à leurs vomissements , et devant lesquels il ne fallait plus jeter les choses saintes : on se défiait même d'une pénitence, qui avait pu être suivie d'une seconde infidélité. Jugez, mon

cher auditeur, ce que les saints auraient pensé des vôtres , et ce que l'Eglise en pense encore aujourd'hui ; jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres de la pénitence, lesquels vous retrouvant toujours retombant dans les mêmes égarements, toujours renouvelant et vos promesses et vos rechutes, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves , de peur de jeter le saint aux chiens.

Je sais que nous ne devons pas aggraver le joug; qu'on ne décrie et ne déshonore pas moins la religion, lorsqu'on ajoute un seul iota à la loi par un excès de sévérité, que lorsqu'on l'en retranche par une lâcheté criminelle ; et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs, par une vaine ostentation de zèle et de rigueur, des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais aussi faut-il confier à l'instant le sajig de Jésus- Christ à des profanes ' qui l'ont mille fois souillé ? Faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? Faut-il accorder à la persévérance dans l'occasion et dans l'habitude du crime, c'est-à-dire à tous les signes les moins équivoques de l'impénitence les grâces qu'on ne peut accorder qu'à un sincère repentir? Ne devons-nous pas, comme le prophète Ehsée, savoir arrêter l'huile de la grâce et suspendre la vertu des sacrements, lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins, je veux dire des cœurs toujours prévenus des mêmes passions?

Eh ! que ferions-nous, en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse , que multiplier vos crimes et vous charger d'une nouvelle malédiction ? Ah ! plût au ciel , âme infidèle qui m'écoutez , que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses, et que vos fragilités, tant de fois confessées, et autant de fois renouvelées, n'eussent pas rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire 1 On ne vous verrait plus dans les mêmes faiblesses et dans les mêmes misères, depuis tant d'années que vous venez vous en accuser ; vous ne seriez plus couverte de cette lèpre , que vous avez presque portée dès l'enfance, si comme la sœur de Moïse, vous aviez trouvé un législateur sage et sévère, qui, sans avoir égard au rang que vous tenez dans votre peuple , sans accjuiescer à la chair et au sang, vous eût séparée du tabernale saint et

* A des perfides. — Ed. de Trévoux,

du camp du Seigneur, jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison, et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession, faite à un ministre saint et éclairé , vous aurait renouvelée ; et vous voilà encore la même, après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence !

Mais, que dis-je, la même ! Non-seulement tous vos crimes passés, tant de fois inutilement confessés , subsistent encore , mais vous êtes , de plus, coupable d'une infinité de sacrements mille fois profanés ; vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes, parce que vous ne vous en êtes jamais repenti comme il faut ; vous y avez , dis-je , ajouté la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eût donc mieux valu , me direz-vous , demeurer endurci dans mon habitude et ne f lire jamais d'effort pour en sortir? C'est-à-dire que pour éviter d'être profanateur vous voulez devenir impie. Ah ! sans doute , il eût mieux valu demeurer pécheur que venir profaner le sang de Jésus-Christ. Mais n'aviez-vous point d'autre moyen d'éviter le sacrilège ? Ne pouviez- vous pas vous disposer par une sincère pénitence à approciier dignement de l'autel? Est-ce une alternative inévitable ou d'abuser des choses saintes , ou de s'en éloigner? Ah ! ce ne sont pas ces remèdes divins qu'il faut fuir ; ce sont les passions qu'il faut vaincre. Ce n'est pas en secouant le joug qu'il faut éviter les profanations ; c'est en usant avec piété des grâces de l'Eglise. Ce n'est pas en disant avec l'impie : puisque la loi m'est une occasion de chute, pourquoi me blâme-t-on, lorsque je ne l'observe pas? Mais c'est en disant avec une âme touchée : J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-je encore? Vous avez brisé mes liens, ô mon Dieu ; on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds ; vous avez chassé le démon impur de mon âme, qui devait être le temple do TEsprit- Saint ; ah ! je ne permettrai plus qu'il y rentre, de peur qu'il n'y habite pour toujours , et que mon dernier état ne devienne pire que le premier.

Je dis pire, car quelle ressource de salut peut-il vous rester encore? La connaissance de la vérité? Personne n'en est plus instruit, et ne la connaît mieux que vous. Le goût de la piété et les sentiments de la grâce? Jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. Le se-

cours des sacrements ? mais ces divins remèdes eux-mêmes sont devenus vos maux les plus désespérés et vos plus grands crimes. Grand Dieu , vous seul connaissez ceux qui vous appartiennent , et vous les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable de salut ; c'est un secret éternel sur lequel l'homme ne peut jeter les yeux sans témérité ; mais quand vous tirerez un jour le voile, trouverons-nous dans ce nombre beaucoup de ces âmes légères dont je parle * ? Dernière ressource de salut inutile à l'âme inconstante , la ressource des sacrements : Impossibile est... eos qui... participes facti sitnt Spiritus sa?icti, et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam *.

J'avais donc raison de vous dire, mes Frères, que de tous les caractères , l'inconstance dans les voies du salut était le moins propre au royaume de Dieu. Il est des ressources pour les autres pécheurs ; pour celui-ci , il n'en est plus , ou du moins il n'en paraît plus ; il faut sortir, pour en trouver, des voies ordinaires de la Providence sur le salut des hommes. Cependant le pécheur inconstant est de tous les pécheurs le moins frappé du danger de son état. Ses sentiments de religion, qui le conduisent de temps en temps au tribunal et à l'autel saint, l'endorment et le rassurent. Le libertinage de tant de pécheurs endurcis , qui vivent comme des impies sans Dieu, sans culte, sans sacrements, donne à ses yeux un nouveau mérite à la différence de sa conduite; il se sait bon gré de n'en être pas encore venu à ce point d'endurcissement et d'irréligion ; il s'applaudit de conserver encore du moins dans ses faiblesses et dans ses inconstances éternelles la force de recourir de temps en temps au remède; il se dit tout bas à lui-même, comme le pharisien : Je ne suis pas fait comme les autres hommes *. Ce parallèle nourrit et flatte en secret sa sécurité: il se croit plus religieux; et il ne voit pas que la profanation des choses saintes est la seule marque de religion qui lui reste encore.

Mais ce n'est pas tout : ces vains dehors mêmes, ces faibles restes ne se soutiennent pas longtemps et disparaissent enfin. On peut flot-

* Grand Dieu, qui connaissez les cœurs, qui sondez les esprits ; dans ce grand auditoire, cooipteriez-vous beaucoup de ces âmes inconstantes qui, plusieurs fois retombées dans le crime, se soient véritablement portées à une sincère pénitence ? — Ed.de il Q5.

«Hébr., Yi, 4, 6.

* Non sum sicat cseteri hominnm. Luc, xviii, 11.

GRAND CARÊME

ter quelques années entre les sacrements et les rechutes ; cet abus des choses saintes mène toujours à l'endurcissement. Dieu , si longtemps méprisé , méprise à son tour. Le cœur se lasse de ses inconstances ; comme les vérités , à force d'être connues , ne font plus d'impression ; que le goût de la vertu , pour avoir été trop souvent senti , est émoussé ; que les sacrements ne sont plus qu'une gêne inutile et incommode, on s'en épargne la cérémonie ; on trouve plus doux de se reposer dans le désordre ; tous les efforts qu'on a faits pour en sortir, qui n'ayant jamais été sincères, ont toujours été sans succès , nous dégoûtent d'en taire de nouveaux , nous accoutument à nous laisser aller tranquillement à nous-mêmes. Comme les démarches qu'on faisait pour le salut étaient d'autant plus pénibles qu'elles n'étaient ni soutenues ni adoucies par un repentir véritable, on ne demande pas mieux que de les cesser et d'en être quitte. Ainsi l'inconstance elle-même nous conduit à ce funeste repos : les inspirations cessent ; les remords s'apaisent ; la conscience se calme ; les alternatives de vice et de vertu finissent enfin par un état fixe et tranquille de crimes; les esprits impurs rentrent en plus grand nombre dans l'âme, et y établissent enfin une demeure constante et perpétuelle : Et ingrcssi habitant ibi.

Et c'est alors que le retour est comme désespéré, et l'iniquité consommée. Vous étiez touché autrefois à l'approche de la solennité pascale : vous ne l'êtes plus ; les discours de piété vous trouvaient encore sensible : ils n'excitent plus que vos dégoûts ou vos censures ; le seul spectacle d'un homme de bien réveillait en vous des désirs secrets de vertu: vous serez le premier à parler avec dérision de la sainteté de ses exemples ; vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété ; vous faisiez encore de temps en temps certaines prières à Dieu pour lui demander qu'il vous délivrât de vos misères: mais depuis que le Seigneur s'est retiré de vous , ah ! vous vivez • sans joug et sans règle ; vous entassez * monstre sur monstre ; pas le plus petit retour sur vous-même ; plus d'autre trouble que ceux qui naîtront de vos passions traversées; plus d'autre crainte que de manquer d'occasion de plaisir et de crime ; plus d'autre vicissitude dans le cœur

* Vivez, éd. de Trévoux ; vivrez, 1743 et 1764. « Entassez, éd. de Trévoux. Alibi entassei^z.

que la naissance de quelque nouvelle passion ; plus de sentiment que pour la volupté; plus de dégoût que pour la piété et la justice.

Eh 1 ne voyons-nous pas aussi tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leurs désordres que ceux qui, après avoir suivi quelque temps le parti de la vertu , se rengagent dans les plaisirs , et se rendent au monde qu'ils avaient abandonné ? Il semble que Dieu, indigné de leur apostasie, maudit ces âmes inconstantes et légères ; qu'il les frappe d'aveuglement , les livre à un sens réprouvé , et à toute la corruption de leurs désirs. Ce ne sont plus des pécheurs ordinaires ; ce sont des monstres , sans foi , sans pudeur , sans aucun frein qui les retienne ; et leur dernier état devient infiniment pire que le premier. Le monde ne nous fournit que trop tous les jours de ces tristes spectacles ; et l'inconstance des pécheurs dans les voies de la piété, et leur retour plus vif et plus extrême qu'auparavant dans le vice , ne lui donnent que trop d'occasions de faire des dérisions injustes de la piété même. Non, mes Frères, la vertu ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne, cette viande formée dans le ciel, lorsqu'elle venait à se corrompre sur la terre , dit l'Ecriture , n'était plus qu'un amas de vers et de pourriture : Scatere cœpit vermibus, atque computruit *. Tel est le sort d'une âme qui , élevée jusque dans le ciel par une conversion sincère, en retombe encore, pour ainsi dire, et vient de nouveau se corrompre sur la terre. Ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur ; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort ; ses scandales répandent partout l'infection du vice ; et il n'est pas de corruption , dit un prophète , pire que la sienne *. Corrumpetur putredine pessima *.

Vivez-vous donc encore, mon cher auditeur,

* Exod., XVI, 20.

^ Aussi voyons-nous qu'il n'est point de pécheurs plus entiers, que ceux qui après avoir promis de se convertir, se rengagent de nouveau dans les plaisirs et dans les occasions du monde qu'ils avaient abandonnés. U semble que Dieu indigné de leur apostasie les maudit, et les livre à la corruption de leur sens réprouvé ; ce ne sont plus des pécheurs craintifs et timides, ce sont des insensés sans religion, et sans pudeur. Non, mes Frères, la piété ne dégénère jamais à moitié dans une âme ; elle se tourne en corruption. La manne, cette viande formée dans le ciel venant sur la terre, était délicieuse, et servait de nourriture aux Israélites ; mais la réservait-on pour le lendemain, elle se corrompait, et rendait une odeur infectée : Scatei^e cœpit vermibus, atque computruit. — Ed. de Trévoux.

5 Mich., Il, 10.

TROISIEME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS

dans ces alternatives de grâce et de péché ' ? Déclarez-Yous enfin ; c'est assez balancer entre le ciel et la terre, comme le disait autrefois un prophète à des pécheurs semblables à vous: Vsqueqiio claudkatis in duas partes ^ ? Si Baal est votre dieu , adorez-le tout seul , à la bonne heure ; mais si le Seigneur est le Dieu véritable, n'adorez plus que lui seul aussi : Si Dominus est Deus , sequimini eum : si autem Baal , sequimini ilhim ^. Pourquoi ces efforts pour revenir au Seigneur, et ces faiblesses qui vous en séparent? pourquoi ces vicissitudes puériles et éternelles de crime et de vertu? pourquoi ces plaisirs et ces larmes? Ah î ou essuyez vos larmes pour toujours , et recevez votre consolation en ce monde ; ou n'y cherchez plus d'autres consolations , ni d'autres plaisirs que ceux de la grâce et de l'innocence. Fixez-vous enfin ; je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible que ces révolutions perpétuelles de crime et de repentir 1 Vous le savez: éternellement combattu, et par ces troubles secrets qui vous rappellent à rinnocence , et par ces penchants in-

^ Vivez-vous donc encore dans les alternatives de vice el de vertu 1 — Ed. de 1705.

MllReg., xviu, 21.

8 Ibid.

fortunés qui vous rentraînent dans le vice ; toujours occupé , ou à pleurer vos faiblesses , ou à surmonter vos remords; jamais heureux, soit dans le crime , où vous ne trouvez point de paix, soit dans la vertu , où vous ne pouvez vous faire une situation durable. Ayez donc pitié de votre âme ; fixez-vous enfin ; établissez une paix solide dans votre conscience ; mettez à profit ces derniers traits de miséricorde que la bonté de Dieu laisse encore tomber sur votre cœur. Peut-être touchez-vous à cette dernière inconstance, qui va terminer par Tendurcissement toutes les inégalités de votre vie ; et que, comme un arbre plus d'une fois mort et déraciné , selon l'expression d'un apôtre , vous allez rester pour toujours sur le côté que vous tomberez. Fixez donc dans le devoir toutes les agitations de votre âme, afin que, fondé et enraciné dans la charité, vous ne soyez plus un de ces hommes temporels, dont parle Jésus- Christ , qui ne croient en lui que pour un peu de temps ; et que vous puissiez un jour aller recevoir dans le ciel la couronne du salut et de l'immortalité , promise à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin *. Ainsi soit-il.

* Voir t. I, p. 415 et 416. — Le fonds de cette péroraison se retrouve aussi dans les deux sermons de l'édition de Trévoux.

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