SUR LE PETIT NOMBRE DES ELUS
NOTICE
Nous voici arrivés à ce sermon si justement célèbre du petit nombie des élus, un des plus rares ch' fs -d'œuvre de ré!oqnence morale. L'effet en fut foudroyant et à Paris et à Versailles. Ce maçnitique sermon fut en effet prononcé plusieurs fois : à Saint- Eustache d'abord, puis à la cour, probablement le dimanclie 24 février 1704, en présence de Louis XIV, du Dauphin , du duc et de la duchesse de Bourgogne, et du duc de Berry. Massiilon le redit sans doute encore à Notre-Dame, dans sa station du carême de 1709, car il y fait allusion aux misères de la France. L'édition de Trévoux, qui le place au vendredi de la Passion, en donne
une intéressante esquisse ou plutôt une fidèle version, que nous reproduisons, car, fait remarquer Voltaire, i7 y a eu plusieurs éditions différentes de ce discours , mais le fond est le même dans toutes. Nous avons vu, en effet, d'après les lettres de madame de Maintenon et l'édition de 1705, que l'orateur laissait quelquefois ses pages se répandre sous le manteau. L'édition posthume et autorisée attribue ce beau discours au lundi de la troisième semaine. Dans les deux versions que nous avons de ce sermon, les traits qui s'adressent au roi et à la cour y sont fréquents ; même dans les textes imprimés sous Louis XIV, Massillon y parle, avec une austérité clirétienne, des grands et du souverain. De touchaules allusions à David, à Esther, à Daniel, c'est-à-dire au roi, à madame de Maintenon et au duc de Bourgogne, rachetaient la hardiesse de l'orateur évangélique, et auraient dû empêcher le sermon de déplaire aux courtisans.
Les meilleurs esprits se sont inclinés devant cette prodigieuse éloquence. Ecoutons d'abord Voltaire parlant de ce fameux sermon : « Il y eut un endroit où un transport de saisissement s'empara de tout l'auditoire ; presque tout le monde se leva à moitié par un mouvement involontaire ; le murmure d'acclamation et de surprise fut si fort qu'il troubla l'orateur, et ce trouble ne servit qu'à augmenter le pathétique de ce morceau ». Le triomphe religieux du prédicateur se renouvela plus tard à Versailles, quoiqu'on fût averti et qu'on se tint sur ses gardes. « Cette figure, continue Voltaire eu parlant de la célèbre péroraison , cette figure, la plus hardie qu'on eût jamais employée , est un des plus beaux traits d'éloque;.ce qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes ; et le reste du discours n'est pas indigne de cet endroit si saillant. De pareils chefs-d'œuvre sont très-rares ». A son tour, Maury n'a pas assez de paroles pour louer ce sermon, « le plus bel ouvrage de Massillon et le plus parfait de tous les discours de morale, également travaillé dans toutes ses parties ». Appuyant sur le sublime mouvement qui le termine, Maury peint l'effroi de l'auditoire et la frayeur du prédicateur lui-même. « Supposez la religion vivante dans tous les cœurs, et vous comprendrez l'effet prodigieux qu'une parei'le éloquence produisit dans l'église de Saint-Eustache, où l'auditoire entier se leva par un moutemeut soudain, en poussant un cri sourd et lugubre de frayeur et d'effroi, comme si la foudre fût tombée tout à coup au milieu du temple ; vous concevrez et vous éprouverez peut-être vous-même la commotion excitée par le même trait de ce sermon dans la chapelle de Versailles. Louis XIV la partagea devant Massillon , qu'on vit aussitôt changer de visage , et couvrir son front de ses tremblantes mains. Les soupirs étouffés de l'assemblée rendirent l'orateur muet pendant quelques instants , et il parut lui-même encore plus consterné que foute la cour ».
Oui, pour comprendre le sens et la portée de cette grande voix chrétienne, il faut se reporter au temps et aux circonstances, se figurer cette cour encore convaincue, mais n'ayant pas la sévérité des mœurs évangéliques. Ces grands de Versailles ou ces citoyens amollis de la ville, à qui Massillon s'adresse, veulent allier le monde et le Christ. Ils aiment le jeu, les spectacles, la grande chère, U vie dissipée et commode, ils recherchent le luxe, la domination, le plaisir ; est-ce là, en vérité, l'humble et doux troupeau dont le Dieu de Bethléem et du Calvaire est le pasteur ? Fallait-il donc que Massillon flattât ce clergé courtisan et amolli, ces consciences attiédies, ou, puisque la foi restait encore dans le fond des âmes, n'avait-il pas raison de prendre sur l'autel le charbon ardent et d'en enflammer ses lèvres ? Il le voit bien, au milieu de ces dégradations morales, au sein de ces mœurs où tout était sacrifié à l'agrément d'un petit nombre, à part, comme il le dit si bien, un David pénitent, une Esther retirée de la foule, un Daniel innocent, les vrais élus, c'est-à-dire les disciples de l'humilité, de la charité et de la mortification de Jésus, sont aussi rares que les épis qu'on trouve encore dans les champs après la moisson, ou que les grappes de raisin dans les vignes dont la vendange est faite. Lisez le texte publié en 1703, c'est-à-dire un an après cette austère prédication ; on ne peut parler plus hardiment ni plus chrétiennement : « La ville est une Ninive pécheresse, la cour, le centre de toutes les passions où l'on se précipite avec plus de petitesse. Les grands, qui ne croient être nés que pour commander, n'usent de leur crédit et de leur pouvoir sur les petits que pour commettre, à leur égard, plus de cruautés et plus d'injustices ; enfin le troupeau de Jacob se sent aussi dérangé ; les pierres du sanctuaire sont traînées dans les places publiques ; le sel de la terre n'est pas même exempt de la corruption générale, et, au lieu que le peuple devrait être semblable au prêtre, le prêtre se rend semblable au peuple ». Massillon, parlant ainsi le noble et sévère langage de l'Evangile, me paraît vraiment grand, généreux et libre, et, s'il a succombé, s'il fut pour jamais écarté de la chapelle de Louis XIV, du moins il avait rempli le devoir d'un apôtre de Jésus-Christ.
Après cela, je comprends mal ce que dit un critique si remarquable d'ailleurs par l'étendue et la sohdilé de ses jugements, que ce discours découragerait les saints, et qu'il n'y a pas de paix possible pour qui l'a lu avec foi. Il trouve dans cette sévérité de Massillon une habitude de rhéteur. {Histoire de la Littérature française^ t. iv, p. 306, 307.) M. Nisard, toujours impitoyable pour les auteurs qui n'appartiennent pas absolument au siècle de Louis XIV, ne voit pas que Massillon, parlant ainsi^ non pas devant les mondains de la Régence , comme il a l'air de le croire , mais en face du grand et impatient monarque, faisait cela même que ne fait pas un rhéteur, il s'exposait à déplaire. Aussi l'opinion contemporaine ne s'y trompa nullement. Ces émotions de deux grands auditoires troublés et consternés lui semblèrent l'effet d'un zèle apostolique. Et nous voyons que dès 1703 (préface de l'édition de Trévoux) on louait ce sermon comme un des traits de cette éloquence « qui compte ses combats par ses victoires », et — ce qui vaut autant — comme « un des fruits de la vie pénitente et retirée » du religieux disciple des BéruUe et W^ des Condren.
ANALTSB.
Proposition et Division. — Quelles sont les causes du petit nomt)re des élus? Il rj en a trois principales qui vont faire tout le plan de ce discours.
Première Partie. — La première cause du petit nombre des élus , c'est que le ciel n^est ouvert qu'aux innocents ou aux pénitents. Il n'y a que ces deux voies de salut : or de quel côté êtes-vous?
1» Etes-vous innocent? Dans ces temps heureux où l'Eglise n'était qu'une assemblée de Saints, il était rare de trouver des fidèles, qni, après avoir été régénérés dans le sacrement de baptême, retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Mais depuis que le monde devenu chrétien a porté avec lui dans l'Eglise sa corruplion et ses maximes, nous nous égarons presque tous dès le sein de nos mères ; la terre, comme dit un prophète, est infectée par la corruption de ceux qui l habitent; la ville est une Ninive pécheresse; la cour est le centre de toutes les passions humaines; le sel même de la terre s est affadi. Voilà donc déjà une voie de salut fermée presqii'à tous les hommes; tous se sont égarés : l'âge a peut-être calmé les passions dans plusieurs ; un coup de la grâce a peut-être changé leur cœur : mais quelle a été leur jeunesse ? Il ne reste donc plus qu une ressource, c'est la pénitence : or,
2° Etes-yous pénitent? Mais où sont-ils les pénitents? forment-ils dans l'Eglise un peuple nombreux? la parole de saint Amhroise, qu il y a encore plus d'innocents que de pénitents, est terrible. Pour comprendre combien les vrais pénitents sont
TROISIEME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ELUS. iî
"rares, examinons ce que c'est qu'un pénitent : un pénitent, disait autrefois Tertullien, c'est un fidèle qui sent tous les moments de la vie, le malheur qu'il a eu de perdre et d'oublier autrefois son Dieu, qui a sans cesse son péché devant les yeux, et qui croit ne devoir plus vivre que pour s'en punir, etc. Voilà en abrégé ce que c'est qu'un pénitent : or, encore une fois, où sont parmi nous les pénitents de ce caractère? Les siècles de nos pères eo voyaient encore aux portes de nos temples, qui, quoique moins coupables que nous, passaient cepcmlant les années entières dans l'exercice des jeûnes, des macérations, des prières, et dans des épreuves si laborieuses que les pécheurs les plus scandaleux ne voudraient pas les soutenir anjourd'tiui un sen! jour. Ainsi si l'on voyait encore des pécheurs dans ces temps heureux , le spectacle de leur pénitence édifiait bien plus l'assemblée des fidèles que leurs chutes ne l'avaient scandalisée. Mais aujourd'hui, regardez autour de vous; je ne dis pas que vous jugiez vos frères; mais examinez quelles sont les mœurs de tous ceux qui vous environnent ; ils sont pécheurs, ils en conviendraient; et vous n'êtes pas innocent, et vous en convenez vous-même : or, sont-ils pénitents, et l'êles-vous? L'âge, les emplois vous ont dégoûté des créatures; mais vous n'en êtes pas plus vif pour voire Dieu : vous êtes devenu plus exact à remplir vos devoirs publics et particuliers ; mais vous n'êtes pas pénitent : vous avez cessé vos désordres ; mais vous ne les avez pas expiés : car montrez-moi seulement dans vos mœurs des traces légères de pénitence ; il n'y en a point. Cependant cet état si dangereux n'a rien qui vous alarme ; des péchés qui n'ont jamais été puriliés par une sincère pénitence, ni par conséquent remis devant Dieu, sont à vos yeux comme s'ils n'étaient plus, et vous mourrez tranquille dans votre impénitence. Après cela, vous prétendez au salut ; mais sur quel titre ? dire que vous êtes innocent devant Dieu, votre conscience rendrait témoignage contre vous-même; vouloir nous persuader que vous êtes pénitent, vous n'oseriez, et vous vous condamneriez par votre propre bocche : vous n'êtes donc pas du petit nombre des élus.
Deuxième partie. — La seconde cause du petit nombre des élus, c'est que les lois sur lesquelles les homm.es se gouvernent, les maximes qui sont devenues les règles de la multitude, sont des maximes incompatibles avec le salut.
Par exemple, en matière de dépense et de profusion, rien n'est blâmable et excessif, selon le monde, que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer le- affaires; cependant quoi de plus opposé aux règles de la modération chrétienne? C'est un usage reçu que l'ordre de la naissance ou les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent le choix du siècle ou de l'Eglise; l'usage veut que les jeunes personnes du sexe soient instruites de bonne heure de tous les arts propres à réussir et à plaire; êtcs-vous né avec uu nom? il faut parvenir à force d'intrigues, de bassesses et de dépenses, et faire votre idole de la fortune; ê!es-vous jeune? c'est la saison des plaisirs, etc. Voilà la doctrine du monde. Or, qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes? est-ce l'Evangile de Jésus-Christ ? est-ce la doctrine des Saints ? sont-ce les lois de l'Eglise? point du tout, c'est l'usage. Voilà tout ce que vous avez à nous opposer, comme si l'usage pouvait prescrire contre les règles que Jésus-Christ nous a laissées, et auxquelles ni les temps ni les siècles ne sauraient jamais rien changer; mais vous ne pensez pas que ce que vous appelez aujourd'hui usage, étaient des singularités monstrueuses, avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénérés; que nous serons jugés sur l'Evangile, et non sur l'usage, sur les exemples des saints, et non sur les opinions des hommes.
Vous répondez à cela que vous ne faites que ce que font tous les autres : et moi je vous réponds que 'c'est justement pour cela que vous vous damnez ; la voie qui conduit à la mort, c'est celle où marche le grand nombre. Ne vous conformez pas à ce siècle corrompu, vous dit l'Ecriture : or le siècle corrompu n'est pas le petit nombre de justes que vous n'imilez pas, c'est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres, vous aurez donc le même sort qu'eux; c'est parce que presque tous les hommes suivent les usages du monde, qu'il y en a si peu qui se sauvent. Au lieu donc de se rassurer sur ce qu'on ne fait que ce que font les autres, il faudrait au contraire se dire à soi-même : il y a dans l'Eglise deux voies, l'une large où passe presque tout le monde, et qui aboutit à la mort; l'autre étroite, où Irès-peu'de gens entrent, et qui conduit à la. vie : de quel côté suis-je ? Suis-je avec le grand nombre? je ne suis donc pas dans la bonne voie. Voyez si Loth se conformait aux voies de Sodome , si Abraham vivait comme ceux de son siècle, si Esther dans la cour d'Assuérus se conduisait comme les autres femmes Je ce prince; enfin voyez si dans tous les siècles, les saints ont ressemblé au reste des hommes.
Vous prétendez que ce sont là des singularités et des exceptions plutôt que des règles que tout le monde soit obligé de suivre : mais avons-nous donc un autre Evangile à suivre, d'autres devoirs à remplir, et d'autres promesses à espérer que les saints? S'il est vrai qu'il y ait une voie plus commode pour arriver au ciel, que celle que les saints ont prise, ils ne nous ont donc laissé que des exemples dangereux et inutiles ; mais pouvons-nous le penser raisonnablement? Ne nous rassurons donc pas sur la multitude qui fait ce que nous faisons ; tout ce que nous en devons conclure , c'est que les complices de nos transgressions seront les compagnons de notre infortune.
Tboisikme Partie. — La troisième cause du petit nombre des élus, c'est que les maximes et les obligations les plus universelltm -nt ignorées ou rejetées sont les plus indispensables au salut.
1" Vous avez renoncé au monde dans votre baptême ; et le monde auquel vous avez renoncé, c'esf «ne société de pécheurs dont les désirs, les craintes, les espérances, les soins, les projets, les joies, les chagrins ne roulent plus que sur les biens et sur les maux de cette vie? Voilà le monde que vous devez éviter, haïr, combattre par vos exemples, être ravi qu'il vous haïsse à son tour, qu'il contredise vos mœurs par les siennes : or, est-ce là votre situation par rapport au monde ? Où sont ceux qui renoiicent de bonne foi aux plaisirs, aux usages, aux maximes, aux espérances du monde ? Tous l'ont promis ; qui le tient?
2° Vous avez renoncé à la chair dans votre baptême, c'est-à-dire, vous vous êtes engagea la châtier, à la dompter, à la crucifier; ce n'est pas ici une perfection, c'est un vœu, c'est le premier de tous vos devoirs : or, où sont les chrétiens qui là-dessus soient plus fidèles que vous ?
3° Vous avez dit anathème à Satan et à ses œuvres ; et quelles sont ses œuvres f celles qui composent presque le fil et comme toute la suite de votre vie ; les pompes, les jeux, les plaisirs, les spectacles, le mensonge, l'orgueil, les jalousies et les contenlions ? donc tout chrétien doit s'abstenir de toutes ces choses, et il viole les vœux de son baptême , lorsqu'il y participe. Ce sont là vos obigations les plus essentielles, et vous n'êtes point chrétien, si vous ne les observez pas; cependant qui les observe, qui ks conuait seulement, qui s'avise de venir s'accuser au tribunal d'y avoir été infidèle ?
Si cela est ainsi, direz-vous, qui pourra donc se sauver ? peu de gens, mon cher auditeur : ce ne sera pas vous du moins, si vous ne cliangez ; ce ne seront pas ceux qui vous ressemblent ; ce ne sera pas la multitude. Qui pourra se sauver? ce seront ceux qui vivent au milieu du monde, mais qui ne vivent pas comme le monde ; ce seront ceux qui ne se font pas une loi des usages insensés du monde, mais qui corrigent les usages par la loi de Dieu ; ce sera vous-même qui vous sauverez, si vous voulez suivre ces exemples : voilà les gens qui se sauveront : or, ces gens-là ne forment pas assurément le plus grand nombre. Mais que conclure de ces vérités? qu'il faut désespérer de son salut ? A Dieu ne plaise ! le fruit de ce discours doit être de nous détromper de cette erreur si universelle , qu'on peut faire ce que tous les autres font, et que l'usage est une voie sûre ; de
Mass. — Tome II. 2
GRAND-CARÉME.
nous convaincre que pour se sauver, il fant se distinguer des autres, être singulier, vivre à part au milieu du monde, et ne pas ressembler à la foule.
Multi leprosi erant in Israël sub Elisœo propheta ; et nemo eorum mundatus est, nisi Naamau Syrus.
Il y avait beaucoup de lépreux en Israël, du temps du prophète Elisée, et aucun d'eux ne fut yuéri que le seul Naaman le Syrien.
Luc, IV, 27.
Vous nous demandez tous les jours , mes Frères, s'il est vrai que le chemin du ciel soit si difficile; ri si le nombre de ceux qui se sauvent est aussi petit que nous le disons. A une question si souvent proposée , et encore pins souvent éclaircie , Jésus-Clirist vous répond aujourd'hui qu'il y avait beaucoup de veuves en Israël affligées de la famine , et que la seule veuve de Sarepta mérita d'être secourue par le prophète Elle; que le nombre des lépreux était grand en Israël du temps du prophète Elisée; et que cependant Naaman tout seul fut guéri par l'homme de Dieu.
Pour moi , mes Frères, si je venais ici vous alarmer jtlutôt que vous instruire, il me suffirait de vous exposer simplement ce qu'on lit de plus terrible dans les livres saints sur cette grande vérité; et parcourant de siècle en siècle l'histoire des justes, vous montrer que dans tous les temps les élus ont été fort rares. La famille de Noé seule sur la terre sauvée de l'inondation générale ; Abraham seul discerné de tout le reste des hommes, et devenu le dé-
Jesus ergo jam non in palam ambulabat apud Judsos, sed abiit in regionem juzta desertum , in civitalem quae dicituT Kphrem , et ibi morabatur cum discipulis suis.
C'est pourquoi Jésus n'osait plus se montrer devant les Juifs, mais il s'en alla dans un pays proche du désert , en une ville nommée Kphrem, oii il demeura avec ses disciples. Jean, xi, 54,
Voilà donc, mes Frères, tout le fruit de la mission de Jésus- Clirist dans la Judée. La venue de ce Messie, que tous les fidèles avaient depuis si longtemps attendu, que tous les Juifs avaient désiré, que toutes les céiémonies de la loi avaient figuré, que tous les prophètes avaient prédit, se termine cependant à former un petit nombre de disciples qu'il honore de son amitié. Trois années d'instruction , de prodiges, d'exemples et de travaux apostoliques ne purent attirer à lui que cette poignée d'hommes grossiers, obscurs, ignorants. S'il s'en fait c .nnaitie et aimer, tout le reste des Juifs, ou ne le reconnaît pas, ou s'il le reconnaît, forme le barbare dessein de le perdre, et il est obligé de se retirer dans un autre pays avec ce petit troupeau de disciples fidèles, pour se dérober à la fureur de tout un peuple, abiit in regionem juxla desertum. C'est-à-dire que le salut est pour peu de gens et que le nombre des élus est (rès-pdit.
Si je venais ici vous alarmer plutôt que vous instruire, il me suffirait de vous rapporter tout ce qui est contenu dans les livres saints sur celle terr.ble vérité ; et parcourant de siècle en siècle l'histoire des Juifs, vous montrer que de tout temps
posilaire de l'alliance ; Josué et Caleh, seuls de six cent mille Hébreux, introduits dans la terre de promesse; un Job seul juste dans la terre de Hus; Loth, dans Sodome; les trois enfants juifs, dans Babjlone.
A des figures si effrayantes auraient succédé les expressions des prophètes; vous auriez vu dans Isaïe les élus aussi rares que ces grappes de raisin qu'on trouve encore après la vendange, et qui ont échappé k la diligence du vendangeur; aussi rares que ces é[)is qui restent par hasard après la moisson , et que la faux du moissonneur a épargnés.
L'Evangile aurait encore ajouté de nouveaux traits à la terreur de ces images. Je vous aurais parlé de deux voies, dont l'une est étroite, rude, et la voie d'un très-petit nombre; l'autre, large, si)acieuse, semée de fleurs, et qui est comme la voie jiublique de tous les hommes. Enfin , en vous faisant remarquer que partout dans les livies saints, la multitude est toujours le parti des réprouvés ; et que les élus, comparés au reste des hommes, ne forment qu'un petit troupeau qui échappe presque à la vue; je vous aurais laissé, sur votre salut , dans des alarmes toujours cruelles à quiconque n'a pas encore renoncé à la foi et à l'espérance de sa vocation.
Mais que ferais-je en bornant tout le fruit
le nombre des élus a été très-iietit. La famille de Noé seule fut sauvée du déuge affreux qui inonda sans rémission l'univers e.iti. r avec tous ses babilants ; Abraham est choisi seul eutie tous les peuples du monde pour être le père des croyanis; Josué et Caieb, de six mille combattiinl-', revinrent seuls, saiis et saufs de la terre de Chanaan ; Loth écha|)pe seul avec sa famille de l'embrasement universel de Sodome. Jéréraie est le seul dans Jérusalem, qui sort libre dos mains de l'impie Nabuchodonosor. Daniel est le seul qui demeure incorruptible dans la corruption de Babylone; les trois enfants sont seuls garanl.s du feu de la fournaise.
Passant ensuite aux livres des prophètes, je vous aurais montré dans Isa'ie les justes aussi rares que les grappes de raisin qu'on va chercher dans la vigne, après l'avoir vendangée, et qui ont éc! ap[>é aux yeux et à la main des vendangeurs ; aussi difficiles à trouver que ces épis de blé que la faux du moissonneur a épargnés, et que la vigilance des ouvriers a manqué de ramasser.
L'Kvangile aurait encore ajouté de nouveaux traits à la terreur de celte image. Je vous aurais fait voir deux voies différentes, dont l'une est étroite, couverte de ronces et d'épines, trisie, mortifiante, qui conduit au salut, et l'autre large, douce, aisée, semée de fleurs, par où presque tout le monde court à la perdition ; enfin je vous aurais montré que la multitude est le parti des réprouvés, et que le nombre des élus ne forme qu'un petit troupeaji^dont personne ne peut se flatter d'être ; je
TROISIEME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS
de cette inslruction, à vous yrouver seulement que très-peu de personnts se sauvent? Uélas ! je découvrirais le danger, sans apprendre à l'évKer ; je vous montrerais, avec le prophète, le glaive de la colère de Dieu levé sur vos têtes, et je ne vous aiderais pas à vous dérober au coup qui vous menace; je troublerais les consciences, et je n'instruirais pas Its pécheurs *.
Mon dessein donc aujourd'hui est de chercher dans nos mœurs les raisons de ce petit nombre. Comme chacun se flatte qu'il nVn sera pas exclu , il importe d'examiner si sa confiance est bien fondée. Je veux, en vous marquant les causes qui rendent le salut si rare, non pas vous faire conclure en général que peu seront sauvés; mais vous réduite à vous demander à vous-mêmes, si vivant comme vous vivez, vous pouvez espérer de l'être. Qui suis-je? que fais-je pour le ciel; et quelles peuvent être mes espérances éttrnellcs?
Je ne me propose point d'autre ordre dans une matière aussi importante. Quelles sont les causes qui rendent le salut si rare? Je vais en marquer trois principales, et voilà le seul plan de ce discours : l'art et les recherches
1 Ce début d'une si touchante simplicité , appuyé sur l'Ecriture sainte et finissant par le cri d'un cœur ému et zélé, doit èîriî rangé parmi les plus belles œuvres de l'éloquence chiéticnne.
seraient ici mal placés. App'iqucz-vous, qui i\\\e vous soyez; le sujet ne saurait être plus digne de votre attention, puisju'il s'agit d'apptendre quelles [)euventêtre h s espérances de votre destinée éternelle. Im[>lorons, etc. Ave^ Maria.