GRAND-CARÉME
et l'Eglise, en les recevant au nombre de ses enfants, ne leur a pas proposé d'autres vœux à faire et d'antres règles k pratiquer qu'au simple peuple. Examinons maintenant tous les devoirs de l'Evangile ; ils se réduisent à deux po nls : les uns sont proposés pour combattre et affaiblir ce fonds de corruption que nous portons en naissant ; les autres, pour | erféclioriner cette première grice du chrétien que nous avons reçue dans le tiaptème. La violence, le renoncement, la mortification, sont de la première espèce de devoirs ; la prière, la retraite, la vigilance, le mépris du monde, le désir des biens invisibles, sont de la seconde : Toilà tout l'Evangile. Or, qu'y a-t-il dans ces deux sortes de devoirs dont le rang et la naissance puissent dispenser les grands? Au contraire, plus ils sont élevés, plus leur élévation leur fournit de raisons de pratiquer ces devoirs, tant à cause des périls auxquels leur état les expose, que parce qu'ils doivent des réparations plus rigoureuses à la justice de Dieu, à cause des crimes et des excès presque inséparables de la grandeur. Aussi nous ne voyons pas que Jésus-Christ, dans l'Evangile, propose aux princes du peuple et aux gr^mds de Jérusalem d'autres maximes qu'iiux bnurgniles de la Judée et à ses disciples , tous tirés de la lie du peuple ; ses maximes ne chan(:enl point avec le rang de ceux qui récouteut ; et ses ennemis eux-mêmes lui rendent cette justice qu'il enseignait la voie de Dieu dans la vérité, et qu'il n'avait égard ni au rang ni aux personnes. D'où vient qu'après sa mort, l'Evangile parut une doctrine descendue du ciel, sinon, parce qu'annonçant aux grands et aux puissants des maximes tristes et cruciOautes, incompatibles en apparence avec leur état, ils ne laissèrent pas d'embrasser une loi, qui, au milieu de leur prospérité et de leur abondance, ne leur permettait pas plus de douceurs et de plaisirs ici-bas qu'aux pauvres et au simple peuple? Mais il n'y aurait eu rien de surprenant et de divin dans la conversion drs riches, si la doctrine qu'ils auraient embrassée les distinguait du peuple par une plus grande indulgence^ et si ce qui est voie de perdition pour les pauvres, était pour eux seuls la voie du salut.
D'ailleurs, si l'Evangile avait des distinctions à faire, et des complaisances à accorder, serait-ce en faveur de ceux qui naissent dans l'é!évation et dans l'abondance ? Quoi ! il conserverait toute sa rigueur pour les pauvres et pour les malheureux, et il n'exigerait rien de pénible de ceux dont les jours ne sont diversiûés que par les plaisirs?
Troisième partie. — La loi de Dieu est immuable dans toutes les situations de la vie : donc, les inconvénients, les perplexités, n'en justifient jamais la plus légère transgression. Cepeiidant tout nous devient raison et nécessité contre nos devoirs, c'est-à-dire contre la loi de Dieu. Les situations les moins périlleuses, les conjonctures les moins embarrassantes, nous fournissent des prétextes pour la violer avec sécurité, et nous persuadent que la loi de Dieu serait inji.ste, et exigerait trop des hommes, si dans ces occasions elle n'usait d'inilulgence à notre égard.
Mais à cela je réponds, 1» Que l'intérêt du salut est le plus grand de tous les intérêts; que la vie, la fortune, la réputation, l'univers entier lui-même, mis en parallèle avec notre âme, ne doit être compté pour rien.
2» Que comme la loi a toujours du moins la sûreté pour elle contre le prétexte, préférer le prétexte à la loi, c'est laisser une voie sûre, et en choisir une autre dont personne ne peut vous répondre.
30 Que l'Evangile ne nous ayant été donné que pour nous détacher du monde et de nons-mèmes, et nous faire mourir à toutes nos affections terrestres, c'est s'abuser de regarder comme des inconvénients certaines suites de cette loi divine, funestes ou à notre fortune, ou à notre gloire, ou à notre repos. Jésus-Chiisl n'a pas prétendu nous prescrire des devoirs faciles et commodes; mais au contraire , nous montrer une voie rude et malaisée à tenir ; ainsi , ce que nous appelons inconvénients et extrémités inouïes, ne sont au fond que l'ispril de la loi, et la fin que Jésus-Christ s'était proposée en nous la donnant. D'ailleurs, il est certain que le principal mérite de nos devoirs se tire des obsliicles qui ne manquent jamais d'en contredire la pratique ; et la vertu ressemblerait au vice, si elle ne trouvait au dehors et au dedans de nous que des facilités et des convenances. Jamais les justes n'ont été paisibles observateurs des règles saintes.
EnQn, convenons que ce sont nos passions seules qui forment les inconvénients qui nous autorisent à cbercher des tempéraments et à nos devoirs, et à la loi de Dieu. Ainsi, mourons au nionde et à lious-uièmcs ; alors tout nous paraîtra possible, les diflicullés s'aplaniront en un instant ; et ce que nous appelons incouvcuients, ou ne sera plus compté pour rien, ou nous le regarderons comme les épreuves inséparables de la vertu, et non pas comme les excuses du vice.
Si veriutem dico vobif, qnue non creditis miMT consciencG ; il Ics accusG cnsuite d'avoir donné
Sij9 vam dis la vérité, pourquoi ne me croyet-vous pas f atteinte mèiiie à son immutabilité ; de substl-
ean, viu, . ^^^^ ^^^ usagcs et dcs traditions humaines à la
perpétuité de ses règles ; de les accommoder
Ce n'est pas assez d'avoir défendu l'évidence aux temps, aux circonstances, aux intérêts ; et
de la loi de Dieu contre l'ignorance alTectée leur déclare que jusqu'à la fin des siècles, un
des pécheurs qui la violent, il faut encore seul iota ne sera pas changé à sa loi, que le
établir son immutabilité contre tous les pré- ciel et la terre passeront, mais que sa loi et sa
textes qui semblent atitoiiser le monde à se parole Siiiiito sera toujours la môme.
dispenser de ses règh s saintes. Et voilà, mes Frères, le? abus qui régnent
Jésus-Christ ne se contente pas d'annoncer encore parmi nous contrôla loi de Dieu. JNous
aux pharisiens que la vérité qu'ils connaissent vous avous montré que, malgré les doutes et
les jugera un jour ; qu'ils avaient beau se la les obscurités que nos cupidités réj)andaient
dissimuler à eux-mêmes, et que le crime de sur nos devoirs, la lumière de la loi, toujours
la vérité connue et méprisée demeurerait à supérieure à nos passions, dissipait malgré
jamais sur leur tête. C'est par l'évidence de la nous ces ténèbres, et que nous n etionsjamais
loi qu'il les rappelle d'abord à leur propre de bonne foi dans les transgressions que nous
tâchions de nous justifier à nous-mêmes. Mais c'est peu de vouloir, comme les pharisiens, obscurcir l'évidence de la loi ; nous donnons encore atteinte comme eux à son immutabilité; et, comme si la loi de Dieu pouvait changer avec les mœurs des siècles, les différences des conditions, la nécessité des situations, nous croyons pouvoir l'accommoder à ces trois circonstances différentes, et y trouver des prétextes ou pour en adoucir la sévérité ou pour en violer tout à fait les préceptes.
En effet, premièrement, le cœur des hommes est changeant; chaque siècle voit naître parmi nous de nouveaux usages ; les temps et les coutumes décident toujours de nos mœurs. Or, la loi de Dieu est immuable dans sa durée ; toujours la même dans tous les temps et dans tous les lieux; et par ce premier caractère d'immutabilité, elle seule doit être la règle constante et perpétuelle de nos mœurs : première réflexion.
Secondement, le cœur des hommes est vain ; tout ce qui nous égale avec le reste des hommes blesse notre orgueil; nous aimons les distinctions et les préférences ; nous croyons trouver dans l'élévation du rang et de la naissance des privilèges contre la loi. Or, la loi de Dieu est immuable dans son étendue; elle égale tous les états et toutes les conditions ; elle est la même pour les grands et pour le peuple, pour le prince et pour les sujets ; et, par ce second caractère d'immutabilité, elle doit ramener aux mêmes devoirs cette variété d'états et de conditions, qui répand tant d'inégalité sur le détail des mœurs et des règles : seconde réflexion.
Enfin, le cœur de l'homme rapporte tout à lui-même ; il se persuade que ses intérêts doivent l'emporter sur la loi et sur les intérêts de Dieu même ; les plus légers inconvénients lui paraissent des raisons contre la règle. Or, la loi de Dieu est immuable dans toutes les situations de la vie ; et par ce dernier caractère d'immutabilité, il n'y a ni perplexité, ni inconvénient, ni nécessité apparente qui puisse nous dispenser de ses préceptes : dernière réflexion.
Et voilà les trois prétextes que le monde oppose à l'immutabilité de la loi de Dieu confondus; le prétexte des mœurs et des usages, le prétexte du rang et de la naissance, le prétexte des situations et des inconvénients. La loi de Dieu est immuable dans sa durée; donc, les mœurs et les usages ne sauraient la chan-
ger. La loi de Dieu est immuable dans son étendue ; donc, la différence des rangs et des conditions la laisse partout la même. La loi de Dieu est immuable dans toutes les situations ; donc, les inconvénients, les perplexités, n'en justifient jamais la plus légère transgression . Implorons, etc. Ave, Maria,