PREMIÈRE PARTIE
Un des reproches les plus pressants et les plus ordinaires que les premiers apologistes de la religion faisaient autrefois aux païens, c'était l'instabilité de leur morale et les variations éternelles de leur doctrine. Comme la plénitude de la vérité ne se trouvait pas dans leur vaine philosophie, et qu'ils ne puisaient pas leurs lumières, disait Tertullien, dans cette raison souveraine qui éclaire tous les esprits, et qui est le docteur immuable de la vérité, mais dans la corruption de leur cœur et dans la vanité de leurs pensées ; ils qualifiaient le bien et le mal selon leurs caprices, et les vices et les vertus étaient presque parmi eux des noms arbitraires : Malum ac bonum pro arbitrio ac Ubidine inlerpretantur *. Cependant, continue ce Père, le caractère le. plus inséparable de la vérité, c'est d'être toujours le même*; le bien et le mal tirent leur immutabilité de celle de Dieu même, qu'ils glorifient ou qu'ils outragent; sa sagesse, sa sainteté, sa justice, sont les seules règles éternelles de nos mœurs; et il n'appartient |)as aux hommes de changer à leur gré ce que les hommes n'ont pas établi, et ce qui est plus ancien que les hommes mêmes : Hœc est veritatis integritas^non mutare sententiam, nec variare judiciiim; non pote^t aliud ehse quod vere quidem bonum est seii malum ; omnia pênes Dei veritatem fixa sunt ^.
Or, il n'était pas étonnant que la morale n'eût rien de fixe dans les écoles païennes, livrées à l'orgueil et aux variations de l'esprit humain ; c'était la vanité, et non pas la vérité, qui faisait les philosophes ; les règles changeaient avec les siècles ; de nouveaux temps amenaient de nouvelles lois ; en un mot, la doctrine ne changeait pas les mœurs; c'était le changement des mœurs qui entraînait toujours celui de la doctrine.
» TertuU. — « Ibid.
s Le même, 1743 et 1764. -- La même, Renouard,
Mais ce qui étonne, c'est que les chrétiens qui ont reçu du ciel la loi éternelle et immuable qui règle les mœurs, la croient aussi changeante que la morale des philosophes; qu'ils se persuadent que les devoirs rigoureux que l'Evangile prescrivait d'abord aux premiers âges de l'Eglise, se sont adoucis avec le relâchement des mœurs, et ne sont plus faits pour l'afTaiblissement et la corruption de nos siècles.
En efTet, mes Frères, l'Evangile, la loi de Jésus-Christ est immuable dans sa durée. Voyant tout changer autour d'elle, seule elle ne change point. Les devoirs qu'elle nous prescrit, fondés sur les besoins et sur la nature de l'homme, sont de tous les temps et de tous les lieux comme elle. Tout change sur la terre, parce que tout se sent de la mutabilité de son origine ; les empires et les états ont leurs progrès et leur décadence ; les arts et les sciences tombent ou se relèvent avec les siècles ; les usages changent sans cesse avec le goût des peuples et des climats. Du haut de son immutabilité, Dieu semble se jouer des choses humaines, en les laissant dans une révolution éternelle ; les siècles à venir détruiront ce que nous élevons avec tant de soin ; nous détruisons ce que nos pères avaient cru digne d'une durée éternelle; et pour nous apprendre le cas que nous devons faire des choses d'ici-bas, Dieu permet qu'elles n'aient rien de fixe et de solide que l'inconstance même qui les agite sans cesse.
Mais, au milieu des changements des mœurs et des siècles, la loi de Dieu demeure toujours la règle immuable des siècles et des mœurs. Le ciel et la terre passeront, mais les paroles saintes de la loi ne passeront point ; telles que les premiers fidèles les reçurent à la naissance de la foi, telles les avons- nous encore aujourd'hui, telles nos descendants les recevront un jour, telles enfin les bienheureux dans le ciel les adoreront, les aimeront éternellement. La ferveur ou le dérèglement des siècles n'ajoute ou ne diminue rien à leur indulgence ou à leur sévérité ; le zèle ou la complaisance des hommes ne les rend ni plus austères ni plus accommodantes ; la rigueur outrée ou le relâchement excessif des opinions et des doctrines leur laisse toute la sage sobriété de leurs règles ; et elles forment cet Evangile éternel, que l'ange, dans l'Apocalypse, annonce dès le commencement, du haut du ciel, à toute langue
et à toute nation : Et vidi altentm angelum volantem per médium cœlum, habentem Evangeliitm œternuîji, ut evangelizaret sedeiitibus super [omnem] terram ' .
Cependant, mes Frères, lorsque nous vous représentons quelquefois dans les mœurs des premiers fidèles tous les devoirs de l'Evangile exactement remplis, leur détachement du monde, leur éloignement des théâtres et des plaisirs publics, leurassiduité dans les temples, la modestie et la décence de leurs parures, leur charité pour leurs frères, leur indifférence pour toutes les choses périssables, leur désir continuel d'aller se réunir à Jésus-Christ ; en un mot, cette vie simple, retirée, mortifiée, soutenue par des prières ferventes et par la consolation des livres saints, et telle enfin que l'Evangile la prescrit à tous les disciples de la foi; lorsque nous vous rapprochons, dis-je, ces anciens modèles, pour vous faire sentir, par la différence des premières mœurs d'avec les vôtres, combien vous êtes loin du royaume de Dieu ; loin d'être effrayés de vous trouver dissemblables à un point qu'on croirait à peine que vous fussiez disciples d'un même maître et sectateurs de la même loi, vous nous reprochez de rappeler sans cesse jusqu'à l'ennui ces premiers temps, de ne parler que de l'Eglise primitive, comme s'il était possible de régler nos mœurs sur des mœurs dont il ne reste depuis longtemps aucune trace, impraticables aujourd'hui parmi nous, et que les temps et les usages ont universellement abolies; vous dites qu'il faut prendre les hommes tels qu'ils sont; qu'il serait à souhaiter que la première ferveur se fût conservée dans l'Eglise ; mais que tout se relâche et s'affaiblit avec le temps ; et que vouloir nous ramener à la vie des premiers siècles, ce n'est pas proposer des moyens de salut, c'est prêcher seulement que personne n'y doit plus rien prétendre *.
Mais je vous demande, premièrement, mes Frères, les temps et les années qui ont si fort altéré la pureté du christianisme, ont-elles altéré celle de l'Evangile? Les règles sont-elles devenues plus commodes et plus favorables aux passions, parce que les hommes sont devenus plus sensuels et plus voluptueux ; et le relâchement des mœurs a-t-il adouci les maximes deJésus-Christ?Lorsqu'il a prédit dans l'Evangile que dans les derniers temps, c'est-à-dire
* Apoc, XIV, 6. — * Evidemment, Massillon répond ici aax crUiques qu'on dirigeait contre sa prédication.
dans les siècles où nous avons le malheur de vivre \ il ne se trouverait presque plus de foi sur la terre, que son nom y serait à peine connu, que ses maximes y seraient anéanties ; que les devoirs seraient incompatibles avec les usages, et que les justes eux-mêmes se laisseraient presque souiller par la contagion universelle, et entraîner au torrent des exemples; a-t-il ajouté qu'alors, pour s'accommoder à la corruption de ces derniers temps, il relâcherait quelque chose de la sévérité de son Evangile ; qu'il consentirait que les usages, établis par l'ignorance et le dérèglement des siècles, succédassent aux règles et aux devoirs de sa doctrine; qu'il exigerait alors de ses disciples infiniment moins qu'il n'exigeait à la naissance de la foi ; et que son royaume, qui n'était d'abord promis qu'à la violence, serait alors accordé à l'indolence et à l'oisiveté ? L'at-il ajouté, je vous le demande? Au contraire, il avertit ses disciples qu'alors, que dans ces derniers temps, il faudra plus que jamais veiller, prier, jeûner, se retirer sur les montagnes pour se mettre à couvert de la corruption générale ; il les avertit que malheur alors à ceux qui resteront exposés au milieu du monde ; qu'il n'y aura presque de sûreté que pour ceux qui se dépouilleront de tout, qui fuiront du milieu des villes; etil finit par les exhorter encore une fois de veiller et de prier sans cesse, pour n'être pas enveloppés dans la condamnation générale : Vigilateitaque, omni tempore orantes, ut digni habeammi fugere ista omnia quœ futurasunt ^
Et en effet, mes Frères, plus les désordres augmentent, plus la piété doit être fervente et attentive; plus nous sommes environnés de périls, plus la prière, la retraite, la mortification, nous deviennent nécessaires. Le dérèglement des mœurs d'aujourd'hui ajoute encore de nouvelles obligations à celles de nos pères; et, loin que la voie du salut soit devenue plus aisée que dans les premiers temps, nous périrons avec une vertu médiocre, qui, soutenue alors par l'exemple commun, aurait peut-être suffi pour nous assurer le salut.
D'ailleurs, mes Frères, je vous demande en second lieu : croyez-vous de bonne foi que les
* Les moralistes, en méditant sur les misères de l'humanité, sont sujets à se croire à la fin des temps. Déjà saint Cyprien, à la fleur même et dans la première jeunesse du clirislianisrae, trouvait que le monde vieilli était en décadence et voisin de sa destruction.
« Luc, XXI, 36.
préceptes rigoureux de l'Evangile, ces maximes de croix, de violence, de renoncement, de mépris du monde, n'aient été faites que pour les premiers âges de la foi ? Croyez-vous que Jésus-Christ ait destiné toutes les rigueurs de sa doctrine pour ces hommes chastes, innocents, charitables, fervents, qui vivaient dans ces temps heureux de l'Eglise ; ces hommes qui s'interdisaient eux-mêmes tous les plaisirs ; ces premiers héros de la religion, qui conservaient presque tous jusqu'à la fin la grâce de la régénération qui les avait faits chrétiens? Quoi, mes Frères I Jésus-Christ n'aurait récompensé leur zèle et leur fidélité qu'en aggravant leur joug, et il aurait réservé pour les hommes corrompus de nos siècles toute son indulgence? Quoi, mes Frères, Jésus-Christ n'aurait -fait des lois sévères de pudeur, de modestie, de retraite, que • pour ces premières femmes chrétiennes qui renonçaient à tout pour lui plaire ; qui ne se partageaient qu'entre le Seigneur et leur époux; qui, renfermées dans l'enceinte de leurs maisons, élevaient leurs enfants dans la foi et dans la piété, les Electre, les Eunice, les Loïde, ces premières héroïnes de la foi? Et il exigerait moins aujourd'hui de ces femmes molles, voluptueuses, mondaines, qui blessent tous les jours nos yeux par l'indécence de leurs parures, et qui corrompent les cœurs par la liberté de leurs mœurs, et les pièges qu'elles tendent à l'innocence? Et où serait ici l'équité et la sagesse tant vantée de la morale chrétienne? On exigerait donc plus de celui qui doit moins? Les transgressions de la loi dispenseraient donc de sa sévérité ceux qui la violent? Il suffirait d'avoir des passions pour être en droit de les satisfaire ? La voie du ciel s'aplanirait pour les pécheurs, et conserverait toute son âpretépour les justes? Et plus les hommes auraient de vices, moins ils auraient besoin de vertu * ?
De plus, souffrez que j'ajoute en dernier lieu, mes Frères, si le changement des mœurs pouvait changer les règles, si les usages pou-
' Quoi, cet esprit de renoncement, d'abnégation de soi-même, de violence ; cette mortification de la chair toujours domptée, ces sens toujours soumis à la raison ; ces préceptes si contraires à nos penchants et cependant si fort recommandés, n'auraient été que pour les premiers âjjes de la foi? Jésus-Christ aurait réservé ces rigueurs, ces austérités, pour des hommes innocents, chastes, désintéressés, charitables, qui d'eux-mêmes s'interdisaient toute joie, tout plaisir, à cause des péchés de ieurs frères, pour ces premiers héros de la religion, toujours en garde contre leurs passions; il aurait voulu charger de tout le poids
GRAND-CARËME.
vaient justifier les abus, la loi éternelle de Dieu s'accommoderait donc à l'inconstance des temps et au goût bizarre des bommes? 11 faudrait donc un Evangile pour cbaque siècle et pour cliaque nation ; car nos usages n'étaient pas établis du temps de nos pères; sans doute il ne passeront pas jusqu'à nos derniers neveux; ils ne sont pas communs à tous 1( s peuples qui adorent comme nous Jésus-Christ. Donc ces usages ne peuvent, ni devenir notre règle, ni la changer; car la règle est de tous les temps et de tous les lieux; donc de nouvelles mœurs ne forment pas pour nous un nouvel Evangile, puisqu'il faudrait dire anatbème à un ange même qui viendrait nous en annoncer un nouveau, et que l'Evangile ne serait plus qu'une loi humaine et point sûre pour les bommes, si elle pouvait changer avec les hommes ; donc il ne faut pas juger des règles et des devoirs par les mœurs et par les usages, mais juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles; donc c'est la loi de Dieu qui doit cire la règle constante des temps, et non pas la variation des temps, devenir la règle même de la loi de Dieu.
Ne nous dites donc plus, mes Frères, que les temps ne sont plus les mêmes. Mais la loi de Dieu ne l'esl-elle pas? Que vous ne pouvez pas réformer des mœurs universellement établies. Mais on ne vous charge pas de la réformation de l'univers ; changez-vous vous-même ; sauvez votre âme dont vous êtes chargé; voilà tout ce qu'on exige de vous. Qu'enfin les chrétiens des premiers temps avaient ou plus de force ou plus de grâce que nous. Ah ! ils avaient plus de foi , plus de constance , plus
de son joug, les Thérèse (a), les Agathe, les Catherine, les Claire, ces femmes d'un mérite si connu, d'une innocence si entière, d'une vie si exemplaire, et il en déchargerait aujourd'hui des femmes injustes, voluptueuses, mondâmes, infidèles ? L'Eglise se relâcherait eu leur faveur, leur permettrait l'amour du moD'le? Pour tous ces plaisirs, tous ces divertissements qu'elles se sont permis pendant tant d'années, Jésus-Christ ne leur demanderait ni tristesse, ni larmes? et pour expier une vie presque entière de désordres, il leur suffirait de mener une vie molle et mondaine, qui ne tend qu'h flatter les sens, et qui aurait fait autrefois le plus grand crime des femmes chrétiennes? Quoi, mon Dieu! toute la sévérité de votre loi serait pour les justes de votre Eglise, et les plus coupables jouiraient seuls du privilège que vous refusez aux plus saints? — Ed. de l'708.
(a) On a touIu dtDi ces dernières années réformer l'orthographe du mot de Thérèse. Un savant jésuite , se servant très-mal à propos de rorthographe enpsgnole et lulienne, a retranché l'A au mol Thérèse, qu'il écrit Térèse. Mais le P. Uouix avait oublié l'éibymologie grecque. D« là eat née une spirituelle et charmante discussion. L'abbé Post< 1 a trèt-flnemeat répondu au P. Bouiz, qui, je ne sais pourquoi, a prétendu (tire de sa petite querelle une question d'orthodoxie.
d'amour pour Jésus-Christ, plus de mépris pour le monde : voilà tout ce qui les distinguait de nous.
N'avons-nous pas les mêmes sources de grâce qu'eux, le même ministère, le même autel, la même victime? Les miséricordes du Seigneur ne coulent-elUs pas avec la même abondance sur son Eglise? n'avons-nous pas encore au milieu de nous des âmes pures et saintes , qui fontrevivre la foi et la ferveur des premiers temps, et qui sont des preuves vivantes de la possibilité des devoirs et des miséricordes du Seigneur sur son peuple? Ne dites donc plus, dit l'Esprit de Dieu, que les temps qui nous ont précédés avaient des avantages sur le nôtre : Ne dicas... qnod priora tempora meliora fiiere quam nwic sunt; stulta enim est Imjuscemodi interrogation II en a toujours coûté pour suivre Jésus-Christ; il a fallu dans tous les temps porter sa croix, ne pas se conformer au siècle corrompu, vivre comme des étrangers sur la terre ; les saints ont eu, dans tous les temps, les mêmes passions à combattre que nous, les mêmes abus à éviter, les mêmes pièges à craindre, les mêmes obstacles à surmonter; et, s'il y a ici quelque ditîérence, c'est que dans les premiers temps , ce n'étaient pas de seuls usages arbitraires qu'il fallait éviter, les dérisions du monde seulement qu'on avait à craindre en se déclarant pour Jésus-Christ; c'étaient les supplices les plus cruels auxquels il fallait s'exposer; c'était la puissance des Césars et la fureur des tyrans qu'il fallait mépriser; c'étaient des superstitions respectables par leur ancienneté , autorisées par les lois de l'empire et par le consentement de presque tous les peuples, dont il fallait se dispenser; c'était, en un mot, l'univers entier qu'il fallait armer contre soi. Mais la foi de ces hommes pieux était plus forte que les supplices, que les tyrans , que les Césars, que le monde entier; et la nôtre ne peut tenir contre la bizarrerie des usages ou la puérilité d'une dérision; et l'Evangile, qui pouvait autrefois faire des martyrs, à peine peutil aujourd'hui former un fidèle. La loi de Dieu est donc immuable dans sa durée, toujours la môme dans tous les temps et dans tous les lieux ; mais elle est encore immuahle dans son étendue , et la même pour tous les états et toutes les conditions ; c'est ma seconde réflexion.
1 Ecoles., vil, li.