‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 60 sur 141 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le caracière le plus essentiel de la loi de Jésus-Christ est de réunir sous les mêmes règles le Juif et le gentil , le grec et le barbare , les grands et le peuple, le prince et les sujets; en lui il n'y a plus d'acception de personne. La loi de Moïse, du moins dans ses usages et dans ses cérémonies , n'était donnée qu'à un peuple seul; mais Jésus-Christ est un législateur universel; sa loi comme sa mort est pour tous les hommes. Il est venu de tous les peuples ne faire qu'un peuple; de tous les états et de toutes les conditions ne former qu'un corps. C'est le même esprit qui l'anime , les mêmes lois qui le gouvernent. On peut y exercer des fonctions diflerentes , y occuper des places plus ou moins honorables; mais c'est le même mouvement qui en régit tous les membres. Toutes ces distinctions odieuses qui divisaient autrefois les hommes , sont anéanties par l'Evangile. Cette loi sainte ne connaît plus ni pauvre, ni riche, ni noble, ni roturier, ni maître , ni esclave ; elle ne voit dans les hommes que le titre de fidèle, qui les égale tous ; elle ne les distingue point par leurs noms et par leurs places, mais par leurs vertus; et les plus grands à ses yeux sont ceux qui sont les plus saints'.

Cependant, une seconde illusion assez ordinaire contre l'immutabilité de la loi de Dieu, c'est de se persuader qu'elle change et s'adoucit en faveur du rang et de la naissance ; que ses obligations sont moins austères pour les personnes nées dans l'élévation ; et que les obstacles que les grandes places et les mœurs attachées à la grandeur mettent à l'observance des devoirs sévères de l'Evangile, et qui en rendent aux grands la pratique presque impos-

* Le caractère le plus essentiel de la loi, dit saint Paul, est de réunir le Juif et le gentil, le riche et le pauvre, le grand et le petit, le souverain et le peuple sous un même joug et dans un même rang. La loi de Moï:-e, du moins en ce qu'elle avait de précis, n'était donnée qu'à un peuple. Toutes les autres nations n'avaient qu'uue loi écrite dans leur conscience; mais la loi de Dieu est la loi de toutes les nations, de tous les peuples; elle ne fait plus de différence du Juif et du gentil, du fidèle et de l'infidèle. Sitôt qu'ils y sont soumis, ils sont égaux. Par elle tout est réuni, tout est confondu; c'est le même esprit qui les conduit, la même foi qui les anime, la même charité qui les perfectionne, le» mêmes maximes qui les règlent. Vous pouvez y occuper des places difi'érentes, vous pouvez y être ou plus bas ou plus haut, ou plus grand ou plus petit; mais en quelque situation que vous y soyez, c'est partout le même motif qui vous conduit ; vous pouvez y changer de situation, et passer d'un poste k uu autre, d'un étal à un autre, mais l'esprit qui y domine, qui y règne, est partout le même. — Ed. de 1708.

sible, en rendent aussi la transgression plus innocente. On se figure que les abus permis de tout temps par l'usage aux grands leur sont accordés par la loi de Dieu, et qu'il y a une autre voie de salut pour eux que pour le peuple. De là toutes les lois de l'Eglise violées; les temps et les jours consacrés à l'abstinence , confondus avec le reste des jours , sont regardés comme des privilèges refusés au vulgaire , et réservés au nom seul et à la naissance. De là ne vivre que pour les sens , n'être attentif qu'à les satisfaire, ne refuser rien au goût , à la vanité , à la curiosité , à l'oisiveté , à l'ambition , faire son dieu de soimême; la même prospérité qui facilite tous ces excès , les excuse et les justifie'.

Mais, mes Frères, je l'ai déjà dit, l'Evangile est la loi de tous les hommes. Grands , peuple , vous avez tous promis sur les fonts sacrés de l'observer; l'Eglise , en vous recevant au nombre de ses enfants, n'a pas proposé aux grands d'autres vœux à faire et d'autres règles à pratiquer qu'au simple peuple ; vous y avez tous fait les mêmes promesses; tous juré , à la face des autels, d'observer le même Evangile. L'Eglise ne vous a pas demandé alors , si , par votre naissance selon la chair, vous étiez grand ou peuple; mais si, par votre renaissance en Jésus-Christ , vous vouliez être fidèle et vous engager à suivre sa loi. Sur le serment que vous en avez fait, elle a mis l'Evangile saint sur votre tête, pour marquer que vous vous soumettiez à ce joug sacré.

Or, mes Frères , tous les devoirs de l'Evangile se réduisent à deux points. Les uns sont proposés pour combattre et affaiblir ce fonds de corruption que nous portons en naissant; les autres pour perfectionner cette première grâce du chrétien que nous avons reçue dans le baptême; c'est-à dire les uns pour détruire en nous le vieil Adam; les autres pour y faire croître Jésus-Christ. La violence , le re-

1 Cependant, un écueil, trop ordinaire parmi les chrétiens, contre l'immutabilité de la loi de Dieu, est de s'imaginer qu'elle change et qu'elle se relâche de sa sévérité en faveur du rang et de la condition; qu'elle est plus douce pour des personnes nées dans la grandeur et dans l'opulence; que l'abondance et rélévatiou sont des obstacles légitimes à une vie pénitente ; que la qualité est un prétexte raisonnable qui dispense des rigueurs de la loi, et qui en rend même souvent la transgression innocente. Ue là ces belles vertus, la prière, le jeûne et la retraite, si essentielles à la religion, ne passent plus chez les grands que pour d'iudifférentes pratiques, réservées au peuple et aux petits; de là ou se persuade follement qu'il y a une autre voie de mérite et de salut pour les uns que pour les autres. — Ibid.

GRAND-CARÊME

noncement , la morlification , regardent le premier; la prière , la retraite, la vigilance, le mépris du monde, le désir des biens invisibles , sont renfermés dans le second : voilà tout l'Evangile. Or, je vous demande qu'y at-il dans ces deux sortes de devoirs, dont le rang et la naissance puissent vous dispenser'? Devez-vous moins prier que les autres fidèles? Avez-vous moins de grâces à demander qu'eux, moins d'obstacles à vaincre, moins de pièges à éviter, moins de désirs à combattre ? Hélas ! plus vous êtes élevé , plus les périls augmentent, plus les occasions de chute naissent sous vos pas, plus le monde vous devient aimable , plus tout favorise vos passions , |)lus tout contredit vos bons désirs. Est-ce dans une situation si terrible pour le salut que ^ous trouvez des privilèges qui vous le rendent plus doux et plus commode? Donc plus vous êtes élevé', plus la mortification vous devient nécessaire ; parce que plus les plaisirs corrompent votre cœur, plus la vigilance est indispensable, parce que les périls sont plus fréquents ; plus la foi doit être vive, parce que tout ce qui vous environne l'affaiblit et l'éteint; plus la prière doit être continuelle, parce que les grâces pour vous soutenir doivent être plus abondantes; la pauvreté de cœur plus héroïque, parce que les attachements aux choses d'ici-bas sont plus inévitables; enfin, plus vous êtes élevé, plus le salut vous devient difficile ; voilà le seul privilège que vous pouvez attendre de votre élévation. Aussi , grand Dieu, vous nous avertissez souvent que votre royaume n'est que pour les pauvres et les petits; vous ne parlez de la difficulté du salut pour les grands et les puissants qu'en des ternies qui sembleraient leur ôler tout espoir d'y prétendre, si nous ne savions que vous voulez le salut de tous les hommes , et que votre grâce est encore plus puissante pour nous sanctifier que la prospérité pour nous corrompre*.

' Mais l'Evangile ne renrerme que deux sortes de devoirs : les uns pour coni-cr et coniballrc ce fonds de corruption que nous avons hérité de notre premier père; les autres qui nous sont nécessaires pour perfoitionner celte foi, cette giâce qui doit nous conduire à la ressemblance de notre divin modèle, je veux dire Jésu-Clirisl. Or que trouvez-vous dans voire rang, dans votre condition, qui doive vous dispenser d'aucun de ces devoirs? — Ed. de li05.

» Preiuièrcmeiil. Pour être plus grand, plus élevé que les autres, en èlcs-vons moins corrompu, moins faib'e , moins porté ters le mal? Pour être grand avez-vous moins de désirs a régler, de passions à combattre, de penchants à vaincre, de misères secrètes à pleurer? Vous le savez; et plut à Dieu qu'une

Et certes, mes Frères, si la grandeur et rélévation rendaient notre condition plus heureuse et plus favorable par rapport au salut, en vain la doctrine de Jésus-Christ nous apprendrait à craindre les grandeurs et les prospérités humaines; en vain on nous dirait que bienheureux ceux qui pleurent et qui sont affligés ici-bas; que malheur à ceux qui se réjouissent et qui sont dans l'abondance; et qu'enfin recevoir sa récompense dans ce monde, par les biens et les honneurs passagers qu'on y reçoit, c'est un préjugé presque certain qu'on ne doit pas l'attendre dans l'autre. Au contraire , la grandeur et la prospérité deviendrait un état digne d'envie , même selon les règles de la foi ; il faudrait appeler heureux, contre la maxime de Jésus- Christ , ceux qui sont dans les plaisirs et dans l'opulence, puisque, outre les douceurs d'une fortune riante, ils y trouveraient encore une voie de salut plus douce et plus aisée que dans un état plus obscur ; ceux qui souffrent et qui sont affligés ici-bas, seraient donc les plus malheureux de tous les hommes , puisqu'à toutes les amertumes de leur condition , il faudrait encore ajouter celles d'un Evangile plus rigoureux et plus austère pour eux (jue pour les personnes nées dans l'abondance. Quel nouvel Evangile faudrait-il vous annoncer, mes Frères , si c'étaient là les règles de la morale de Jésus-Christ?

malheureuse expérience vous en eût moins instrnit! Séparez donc de votre nature tout ce qui vous dislingue des autres ; c'est-à-dire dépouillez-vous de vos biens, de vos titres, de vus cbarges, de vos emplois, pour vous représenter à vous-même tel que vous par;iUrez devant Dieu; examinez encore l'usage que vous avez fait jusqu'ici, et que vous faites encore tous les jours, de ce cœur, de cette raison, de ce corps que le tfeigncur vous a donné avec la vie. On sait assez ce que vous êtes devant les hommes; mais dites-nous qu'ètes-vous devant l>ieu ; et qu'avez-vous qui vous disliugue devant lui du reste des hommes, sinon peut-être un plus grand fonds de corruption, un cœur lié par la passion dont vous n'cics plus le maître, une raison orgueilleuse qui a changé mille luis de situation pour faire changer son Dieu ; un corps prostitué mille fois dans les excès et les débauches, et qui s'est rendu indigne de devenir jamais le temple du Saint-Esprit? Mi'surez-vous là-dessus, et, repassant sur les premiers devoirs que vous impose la loi, dites nous si vous trouvez dans votre rang, dans votre condition des prétextes légitimes qui vous en puissent dispenser. Grand Dieu î vous le savez : où le salut est-il plus désespéré que parmi les grands; le penchant plus violent, les passions mieux nourries, les médisances plus cruelles, l'injustice plus ordinaire, l'ambition plus démesurée, le libertinage plus monstrueux? C'est là que par une précaution tout injuste, ou s'étudie à chercher des artilices pour pallier ses crimes. Quelle dispense frivole pouvez-vouS donc vous promettre du côté de la condil;on sur le violement de la loi? Si le simple peuple n'en est pitiiil dispensé, croyizvous en être plus exempt, vous qui n'avez plus que lui que voi crimes et votre ambition '? — Ed. de 1708.

DIMANCHE DE LA PASSIOiN : SUR L'IMMUTABILITÉ DE LA LOI DE DIEU. 25J

Mais je n'en dis pas assez. Quand la prospérité n'exigerait pas des précautions plus sévères par les périls qui l'environnent, elle exigerait du moins des réparations plus rigoureuses par les crimes et les excès qui en sont inséparables. Hélas 1 mes Frères, n'est-ce pas parmi vous que les passions ne connaissent plus de bornes; que les jalousies sont plus vives, les haines plus immortelles, les vengeances plus honorables, les médisances plus cruelles, l'ambition plus démesurée, les voluptés plus monstrueuses? N'est-ce pas parmi les grands que la débauche plus affreuse raffine même sur les crimes communs; que les dissolutions deviennent un art; et que pour prévenir les dégoûts inséparables du dérèglement, on cherche dans le crime des ressources contre le crime même ? Quelle indulgence pouvez-vous donc vous promettre du côté de la religion? Si les plus justes sont redevables de toute la loi, les plus grands pécheurs en seraient-ils déchargés? Mesurez vos devoirs sur vos crimes, et non sur votre rang ; jugez de vous-même par les outrages que vous avez faits à Dieu, et non pas par les vains hommages que leo hommes vous rendent ; comptez les jours et les années de vos crimes, qui seront les titres éternels de votre condamnation, et non pas les années et les siècles de l'antiquité de votre race, qui ne forment que de vains titres écrits sur les cendres de vos tombeaux ; examinez ce que vous devez à Dieu, et non pas ce que les hommes vous doivent. Si le monde devait vous juger, vous pourriez vous promettre des distinctions et des préférences ; mais le monde sera luimême jugé; et celui qui le jugera et vous aussi, ne distinguera les hommes que par les vices ou les vertus. Il ne demandera pas les noms; il ne demandera que les œuvres ; mesurez là-dessus les distinctions que vous devez attendre ^

* D'ailleurs l'élévation du rang donne-t-elle tant de privilège aux grands, que de suppléer à la juste précaution que demande la foi si nécessaire au reste des lidèlos? Laisse-t-elle moins de périls à éviter, moins d'obstacles à surmonter, iiioins d'occasions à fuir? Que trouvez-vous donc dans ce grand nom, dans celte haute naissance, qui puisse adoucir les voies pénibles de l'Evangile, vous frayer un chemin large et commode, au salut? Plus vous êtes élevé, et plus les occasions de chute naissent sous vos pas. Vous le savez, plus vous êtes riche et plus vous avez d'écueils à éviter; plus vous êtes grand, opulent, et plus vous avez de quoi rendre votre vie aisée, douce, coniinoùe, voluptueuse; donc plus vous êtes élevé, plus votre rang vous rend la pénitence nécessaire ; plus vous êtes élevé , plus votre foi doit être vive, parce que tout ce qui vous environne vous séduit, vous flatte, et vous corrompt ; plus vous êtes élevé.

Aussi, mes Frères, nous ne voyons pas que Jésus-Christ, dans l'Evangile, proposât aux princes du peuple et aux grands de Jérusalem, d'autres maximes qu'aux bourgades de la Judée et à ses disciples, tous tirés de la lie du peuple. Il parle dans la capitale de la Judée, et devant ce que la Palestine avait de plus illustre, comme il parle sur les bords de la mer ou sur la montagne, à cette populace obscure qui le suivait. Ses maximes ne changent point avec le rang de ceux qui l'écoutent. La croix, la violence, le mépris du monde, le renoncement à soi-môtne, la séparation des plaisirs; voilà ce qu'il annonce à Jérur^alem, le siège des rois, comme à Nazareth, le lieu le plus obscur de la Judée ; à ce jeune homme qui |)Ossédait de si grands biens, comme aux enfants de Zébédée, qui n'avaient que leurs filets pour héritage ; aux sœurs de Lazare, d'un rang distingué dans la Palestine, comme à la femme de Samarie d'une condition plus obscure. Ses ennemis eux-mêmes avouaient que c'était là son caractère propre, et étaient forcés de lui rendre cette justice, qu'il enseignait la voie de Dieu dans la vérité, et qu'il n'avait égard ni au rang ni aux personnes. Scimus quia verax es, et viam Deiinveritate doces...: non enim respicis personam hominum '.

plus la prière et la retraite vous sont nécessaires, parce que les chutes sont plus fréquentes, et que vous avez plus de besoin des secours du Ciel; plus vous êtes élevé, plus vous devez veiller, parce que le monde vous est plus périlleux qu'à d'autres, que les dangers se multiplient, et que le salut devient plus difficile. Voilà l'avantage qui vous revient de votre prospérité, de votre élévation ; vous avez plus d'efforts à faire, plus de combats à soutenir que les autres, et avec toute votre grandeur, et tous vos biens vous périrez avec des vertus communes qui auraient peut-être suffi pour vous sauver dans une fortune médiocre. Mon Dieu! vous nous avertissez que votre royaume n'est que pour les petits; que les larmes sont le prix auquel vous l'accorderez. Vous ne parlez de la difficulté du salut pour les riches et les grands du monde qu'en des termes qui font trembler. Votre Evangile les menace partout et ne leur est favorable nulle part; les promesses consolantes que vous laites ne regardent que les pauvres, que ceux qui sont dans la tristesse ; et après cela les riches et les grands prétendraient user d'adoucissement dans des devoirs essentiels, proposés sans adoucissement au reste des hommes! C'est ainsi que votie élévation devient un jouet qui vous amuse, grands du monde, et votre prospérité apparente, le motif insensé de votre confiance. — Ed. de nos.

iMatth. XXII, 16. — Avons-nous jamais vu dans l'Evangile que Jésus-Christ proposât aux granls de Jérusalem d'antres lois qu'à ses disciples, et aux riches citoyens des grandes villes des maximes plus douces qu'aux pauvres habitants des bourgades de la Judée ? 11 parle du même ton aux grands de la Palestine qu'à cette populace qui le suivait dans le désert. La victoire sur ses passions, le mépris du monde, le renoncement à soi-même, le dépouillement de ses biens, voilà ce qu'il prêche à la florissante Jérusalem , comme à l'obscure iNazareth ; voilà ce

GRAND-CARÉME.

Quedis-je? après sa mort même, l'Evangile ne parut une doctrine descendue du ciel que parce que, annonçant aux grands et aux puissants des maximes tristes et crucifiantes, si incompatibles en apparence avec leur état, ils ne laissèrent pas de se soumettre au joug de Jésus-Christ, et d'embrasser une loi, qui, au milieu de leur prospérité et de leur abondance, ne leur permettait pas plus de douceurs et de plaisirs ici-bas qu'aux pauvres et au simple peuple. Et en effet, mes Frères, pourquoi les premiers défenseurs de la foi auraient-ils regardé la conversion des Césars et des puissants du siècle, comme une preuve de la vérité et de la divinité de l'Evangile? Qu'y aurait-il de si surprenant que les riches et les puissants eussent embrassé une doctrine qui les distinguerait du peuple, par une plus grande indulgence; qui, tandisqu'elle prescrirait aux autres les larmes, les jeûnes, les croix, la violence, se relâcherait en faveur des grands, et consentirait que les profusions, les plaisirs, les sensualités, les jeux, les spectacles si rigoureusement interdits au commun des fidèles, devinssent une occupation innocente pour eux; et que ce qui est une voie de perdition pour les autres, fût pour eux seuls la voie de salut? Ce serait donc la sagesse du siècle qui aurait établi l'Evangile, et non pas la folie de la croix ; ce seraient les artifices et les égards humains, et non pas le bras du Tout-Puissant ; ce serait la chair et le sang, et non pas la vertu de Dieu ; et la conversion de l'univers n'aurait rien de plus merveilleux que l'établissement des superstitions et des sectes.

Et au fond, mes Frères, de bonne foi, si l'Evangile avait des distinctions à faire, et des complaisances à accorder, si la loi de Dieu pouvait relâcher quelque chose de sa sévérité, serait-ce en faveur de ceux qui naissent dans l'élévation et dans l'abondance ' ? Quoi 1

qu'il commande à ce jenne t omrae qui possédait tant de bien, comme aux enfants de ZébéJée qui n'avaient que des filets ; aux illustres sœurs de Lazare, comme aux femmes de la lie du peuple. Cependant, quoique Jésus-Christ annonçât aux riches et aux grands du monde des maximes si austères.'ils ne laissaient pas de l'écouler; ils embrassaient comme les plus petits et les plus pauvres une doctrine, qui, au milieu de leur abondance, ne leur laissait pas plus de bien qu'au reste des hommes. — Ed. de 1708.

» Massillon revient très-souvent sur celte idée , d'ailleurs si parfaitement juste , et si bien placée à la cour de Louis XIV.

Et certes si les grands pouvaient se promettre plus de plaisirs, de commodités, de sensualités que le reste du monde, qu y aurait-il de si surprenant qu'ils eussent cru volontiers en Jéuua-Christ, et embrassé sa sainte religion? Pourquoi appor-

elle conserverait toute sa rigueur pour les pauvres et pour les malheureux ?Elle condamnerait aux larmes, aux jcûii«.'s, à la pénitence, au dépouillement, ces infortunés dont les jours ne sont presque mêlés que de souffrance et d'amertume, et qui ne goûtent rien de plus doux dans leur état, que de mangeravec sobriété un pain gagné à la sueur de leur front? Et elle déchargerait de ces devoirs rigoureux les grands de la terre? Et elle n'exigerait rien de pénible de ceux dont les jours ne sont diversifiés que parla diversité des plaisirs? Et elle réserverait toute son indulgence pour ces âmes molles et voluptueuses qui ne vivent que pour les sens, qui ne croient être sur la terre que pour y jouir d'une injuste félicité, et qui ne connaissent point d'autre Dieu qu'ellesmêmes '.

Grand Dieu ! c'est l'aveuglement que votre justice répand sur les prospérités humaines 1 Après avoir corrompu le cœur, elles éteignent

terions-nous leur conversion et la sainte vie que tant de puissants et de riches ont menée sur la terre, comme une des plus fortes preuves de !a foi des chrétiens ? Y aurait-il laut de lieu de s'élonner qu'ils se fu^-sent si facilement soumis à des lois adoucies en leur faveur ? Quoi ! serait-il juste de faire porter aux petits et aux pauvres toute la sévérité de la loi, taudis qu'e.le se relâcherait en faveur des grands; que les spectacles, les jeux, les divertissements, interdits à tout le reste des hommes, fussent permis à ceux-ci, et que toute la folie du siècle devint pour eux la sagesse du salut ? Ce serait doue la chair et le sang, et non la vertu et l'esprit de Dieu, qui aurait inspiré et éiauli ces lois. Rien n'est plus contraire à l'étiblissement de la foi ; rien de plus injurieux à la morale de Jesus-

Christ et à l'immutabilité de ses saintes maximes. td,

de 1708.

» Après tout, si l'Eglise avait quelque privilège à accorder, si elle avait quelqu'un à dispenser de porter sa croix, et de faire pénitence en ce inonde, serdient-ce ceux qui sont dans l'abondance et l'élévation? Quoi! elle soulTrirait dans la joie et le plaisir des hommes à qui rien ne manque, pendant qu'elle condamnerait aux larmes et aux nioitilicaiions des infortunés, dont la vie n'est presque qu'une suite continuelle de misères et de travaux? Quoi! elle interdirait toute s^rte de contentement, et défendrait les jeux et les spcclac es à des malheureux , qui n'ont pomt d'autre soin que de se mettre à couvert de la faim et de la soit, du fnid et du chaud, et qui peuvent à peine trouver le temps de manger en repos un pain gagné à la sueur de leur front, pendant qu'elle n'exigerait point celle privation, des riches et ues grands du moude, dont les jours ne suul diversifiés que |iar la diversité des plaisirs , qui ne refusent riei à lenrs sens, et qui se peimelient tout ce qui peut lliiler leurs désirs! [a) Elle ne serait facile et indulgente, sur l'article de la prière et du jeune, qu'à ces ho.iimes qui ne connaissent point d'autre Dieu que leur ventie, d'autres maîtres qu'eux-mêmes, qui ne songent qu'à éloigner tout ce qui peut les contraindre, les gêner, les cuntrisler, et qu'à oublier, par libertinage, qu'ils vivent sous un Evangile qui les condamne! — Ed. de 1708.

(a) Voilà un noble et généreux langage, une parole sainteraeot libre^ digne du caur d'un Fénelon et d'un Massillon. Ces grandes âmes DS craignent pas de présenter k cette fastueuse cour de Louis XIV, i ces grands alors si dattes, les austères et utiles vérités du pur cbriatianisme.

encore toutes les lumières de la foi. Il est rare que les grands, si éclairés sur les intérêts de la terre, sur les voies de la fortune et de la gloire, sur les ressorts secrets qui font mouvoir les cours et les empires, ne vivent dans une ignorance profonde des voies du salut. Le monde les a si fort accoutumés aux préférences qu'ils se persuadent devoir en trouver aussi dans la religion. Parce que les hommes leur tiennent compte des plus légères démarches qu'ils font en leur faveur, ils croient, ô mon Dieu, que vous les regardez des mêmes yeux que l'homme, et qu'en remplissant quelques faibles devoirs de piété, qu'en faisant quelques légères démarches pour vous, ils vont encore au-delà de ce qu'ils vous doivent; comme si leurs moindres œuvres de religion trouvaient un nouveau mérite dans leur rang, au lieu qu'elles ne le trouvent à vos yeux que dans la foi et la charité qui les anime *.

C'est ainsi, mes Frères, que la loi de Dieu, immuable dans son étendue, est la même pour tous les états, pour les grands et pour le peuple. Mais elle est encore immuable dans toutes les situations de la vie; et il n'est ni conjoncture difficile, ni perplexilé, ni péril apparent, lii prétexte du bien public, où la violer, et même l'adoucir, devienne un tempérament légitime et nécessaire *. Ce devait être ici ma dernière réflexion ; mais j'abrège et je poursuis*.

* Grand Dieu, que vous êtes terrible, lorsque vous maudissez les prospérités temporelles ! que les heureux du mon !e sur qui vous les versez à plemes mains, sont à plaindre! que votre conduite est redoutable, lorsque, par une malédiction vjsibie, altacliée à l'aboadance, vous permettez que les ténèbres augmentent au ffêine temps que la prospérité, qu'on perde ia connaissance et le goùl des choses du ciel, à mesure qu'on acquiert les choses de la terre! — 1708.

'^ La loi de Dieu est donc la même pour tous les étals, et pour toutes les conditions ; elle ne fait acception de personne point de distinction entre le Juif et le gentil converti. Elle réduit tous les hommes , pauvres et riches , grands et petits rois et sujets, d'une condition obscure et élevée, sous un mèuie joug, et nous oblige tous également de servir et d'aimer notre Dieu de la même mamèie, de suivre la même voie pour arriver au salut. — ibid.

3 Cette deinière réflexion forme en effet la troisième partie de l'édition de 1708. Elle commence par quelques réflexions très-é'.evées que nous donnons ici :

« Une illusion trèsoidinaire parmi les hommes, c'est d'attribuer presque toujours à Dieu des perfections humaines, et de supposer qu'il juge ici-bas de tout ce qui s'y passe comme ils en jugent eux-mêmes. Ainsi la diverse situation du rang le changement de fortune, d'emploi, et plusieurs autres conjonctures, où notre honneur, nos biens , notre réputation courent quelque risque, nous paraissent des événements assez considérables pour être l'objet du soin et de l'inquiétude de Dieu même. Mais supposons, si vous voulez, que Dieu entre dans ces

Oui, mes Frères, tout nous devient raison et nécessité contre nos devoirs, c'est-à-dire contre la loi de Dieu. Les situations les moins périlleuses, les conjonctures les moins embarrassantes nous fournissent des prétextes pour la violer avec sécurité, et nous persuadent que la loi de Dieu serait injuste et exigerait trop des hommes, si dans ces occasions elle n'usait d'indulgence à notre égard.

Ainsi, la loi de Dieu nous ordonne de rendre à chacun ce qui lui appartient, de nous retrancher pour payer des dettes accumulées par nos excès, et de ne pas permettre que des créanciers malheureux souffrent de nos profusions insensées. Cependant, on se persuade que dans une grande place il faut soutenir l'éclat d'une dignité publique, que l'honneur du maître demande qu'on ne laisse pas avilir par des dehors obscurs et rampants le poste élevé qu'il nous a confié, qu'on est redevable au prince, à l'état, à soi-même, avant que de l'être aux particuliers, et que la bienséance publique l'emporte alors sur la règle particulière ^

Ainsi, la loi de Dieu nous enjoint d'arracher

basses révolutions, et que, touché de la même raison qui nous intéresse si fort, il ait pour nous les mêmes égards que nous auiions pour nous-mêmes, cependant, la loi de Dieu subsiste toujours dans son immutabililé. C'est une règle immobile pour nous, qui ne sait ce que c'est que s'accommoder aux intérêts particuliers. Tout doit s'accommoder à elle, et nulle conjoncture ne devient une raison légitime, qui puisse nous en dispenser. Cependant, ô aveuglement déplorable! les embarras, les conjonctures , les perplexités , tout nous sert de prétexte pour la violer librement ; nos devoirs nous paraissent toujours incompatibles avec la situation où nous sommes, et ce que la raison, le respect humain, favorable à i'amour-propre, nous suggère , l'emporte toujours sur ce que la religion et la loi exigent de nous ».

* Ainsi la loi de Dieu nous ordonne de rendre à un chacun ce qui lui appartient, de ne point frustrer un créancier des justes dettes qui peut-être sont cause de sa ruine, de ne point retenir à de misérables domestiques un salaire qu'ils ont si bien mérité, de payer des dettes que nous avons accumulées par nos excès, nos dépenses, notre faste, notre jeu... Cependant, dans le rang où Ton est élevé , l'honneur demande qu'on soutienne sa noblesse , sa grandeur, sa naissance , qu'on se réserve de quoi faire figure ; l'on croit qu'on n'est obligé de rendre que ce que l'on peut honnêtement se dérober à soi-même; et parce qu'on est personne publique, personne élevée, personne noble, on s'imagine pouvoir être personne injuste envers son prochain. ■- Ed (te 1708.

Toutes ces sages réflexions sur la bonne économie domestique et sur le paiement régulier des dettes étaient très-justement appliquées à ce siècle de Louis XIV, où ce devoir important était paifoissi étrangement violé. Ce qui suit sur la fureur des haines à la cour et parmi les grands était encore parfaitement placé, les seuls mémoires de Saint-Simon suflisent pour le prouver. Au reste toute celte morale est générale, universelle, tristement immuable ; et nous sentons tous dans quelque coin du cœur les symptômes de ces terribles maladies du cœur . que combat l'éloquence chrétienne de Massillon.

GRAND-CARÉME.

l'œil qui scandalise, et le jeter bien loin de nous ; de nous séparer d'un objet qui a été de tout temps recueil de noire innocence, et auprès duquel nous ne saurions être en sûreté. Cependant, l'éclat que ferait une rupture, les soupçons qu'elle pourrait réveiller dans l'esprit du public, les liens de société, de parenté, d'amitié, qui semblent rendre la séparation impossible sans éclat, nous persuadent qu'elle n'est pas alors ordonnée, et qu'un péril devenu comme nécessaire devient pour nous une sûreté *.

Ainsi, la loi de Dieu nous commande de rendre gloire à la vérité, de ne pas trahir notre conscience en la retenant dans l'injustice ; c'est-à-dire de ne pas la dissimuler par des intérêts humains à ceux à qui notre devoir nous oblige de l'annoncer. Cependant, on se persuade que des vérités qui seraient inutiles, doivent être supprimées ; et qu'une liberté dont tout le fruit serait d'exposer notre fortune et de nous rendre odieux sans rendre meilleurs ceux à qui nous devons la vérité, serait plutôt une indiscrétion qu'une loi de charité et de justice.

Ainsi, la loi de Dieu nous prescrit de ne chercher dans les soins publics que l'utilité des peuples, pour qui seuls l'autorité nous est confiée ; de nous regarder comme chargés des intérêts de la multitude, comme les vengeurs de l'injustice, les asiles de l'oppression et de la misère. Cependant, on croit se trouver dans des conjonctures où il faut fermer les yeux à l'iniquité, soutenir des abus que l'on connaît insoutenables, sacrifier sa conscience et son devoir à la nécessité des temps, et violer sans scrupule les règles les plus claires, parce que les inconvénients qui naîtraient de leur observance, semblent en rendre la transgression nécessaire. Enfin, les prétextes, les intérêts, les inconvénients humains font toujours pencher la balance de leur cô!é ; et le devoir et la loi de Dieu cède toujours à la nécessité des temps et des conjonctures.

Or, mes Frères, je ne vous dis pas premièrement, que l'intérêt du salut est le plus grand

* Tout cela est bien obscur dans l'édition de 1708 : « Ainsi Jésns-CliiiÂl nous ordoniie de nous arrach'^r l'œil s'il srandaii^e notre frère, de ne point non-seulenient haïr nos ennemis, mais même d'empêcher les soiiiiçons violeuls qu'une rupture, qu'un refroidissement jetterait dans les esprits; avec tout cela on oe laisse pas de se pcrsuailcr qu'un peut être innocent en exposant au danger son prochain; et que ce n'est point ëtrescaudaleiu que de leur montrer nos faiblesses ».

de tous les intérêts ; que la vie , la fortune, la réputation, l'univers entier lui-même, mis en parallèle avec notre âme, ne doit être compté pour rien ; et que, quand le ciel et la terre changeraient de face, que le monde entier devrait périr, et tous les maux fondre sur notre tête, ces inconvénients seraient toujours infiniment moindres que la transgression de la loi de Dieu.

Je ne vous dis pas, secondement, que la loi a toujours, du moins, la sûreté pour elle contre le prétexte, — parce que l'obligation de la loi est claire et précise, au lieu que la justice du prétexte qui introduit l'exception, est toujours douteuse ; — et qu'ainsi préférer le prétexte à la loi, c'est laisser une voie sûre, et en choisir une autre dont personne ne peut vous répondre.

Enfin, je ne vous dis pas que l'Evangile, ne nous ayant été donné que pour nous détacher du monde et dé nous-mêmes, et nous faire mourir à toutes nos affections terrestres, c'est s'abuser de regarder comme des inconvénients certaines suites de celte loi divine, funestes ou à notre fortune ou à notre gloire ou à notre repos, et nous persuader qu'alors il nous est permis de recourir à des expédients qui l'adoucissent, et qui en concilient la sévérité avec les intérêts de notre amour- propre. Jésus-Cbiist n'a pas prétendu nous prescrire des devoirs faciles, commodes, et qui ne prissent rien sur nos passions. Il est venu porter le glaive et la séparation dans les cœurs, séparer l'homme de ses proches, de ses amis, de lui-même, nous montrer une voie rude et malaisée à tenir. Ainsi, ce que nous appelons inconvénients et extrémités inouïes, ne sont au fond que l'esprit de la loi, les conséquences les plus naturelles des règles et la fin que Jésus-Christ s'était proposée en nous les prescrivant.

Ce jeune homme de l'Evangile regardait comme un inconvénient de ne pouvoir aller rendre les derniers devoirs à son père, et recueillir sa succession, s'il suivait Jésus-Christ; et c'est ptécisément ce sacrifice que Jésus- Christ exigeait de lui. Ces hommes appelés au festin regardiiient comme un inconvénient, l'un d'abandonner sa maison des champs, l'autre son commerce, le dernier enfin de suspendre la solennité de ses noces; et c'était pour rompre tous ces liens qui les attachaient encore trop à la terre, que le père de famille

les invite de venir s'asseoir au festin. Esther * regardait d'abord comme un inconvénient d'aller paraître devant Assuérus contre la loi de l'empire, et de se déclarer fille d'Abraham et protectrice des enfants d'Israël ^ ; et cependant, comme lui représenta le sage Mardoc bée, le Seigneur ne l'avait élevée à ce point de gloire et de prospérité que pour cette occasion importante. Tout ce qui nous gêne, nous paraît une raison contre la loi ; et nous prenons pour des inconvénients les obligations mêmes. D'ailleurs, mes Frères, n'est-il pas certain que le principal mérite de nos devoirs se tire des obstacles qui ne manquent jamais d'en contredire la pratique; que le caractère le plus essentiel de la loi de Jésus-Christ est de soulever contre elle toutes les raisons de la chair et du sang ; et que la vertu ressemblerait au vice, si elle ne trouvait au dehors et au dedans de nous que des facilités et des convenances ? Les justes, mes Frères, n^ont jamais été paisibles observateurs des règles saintes. Abel trouva des inconvénients dans la jalousie de son propre frère ; Noé, dans l'incrédulité

1 Massillon fait dans ses serinons plusieurs allusions au livre Esther, alors si remis en lumière par le génie du grand Racine.

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