‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 7 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Peu de gens se sauvent, parce qu'on ne peut comprtndre dans ce nombre que deux sortes de personnes, ou celles qui ont été assez heureus( s pour conserver leur innocence pure et entière; ou celles qui, après l'avoir perdue, l'ont retrouvée dans les travaux de la pénitence : première cause. Il n'y a que ces deux voies de salut; et le ciel n'est ouvert ou qu'aux innocents, ou qu'aux pénitenls. Or, de quel côté êtes-vous? êtcs-vous innocent? êtes-vous pénitent? Rien de souillé n'entrera dans \\ royaume de Dieu : il faut donc y porter ou une innocence conservée ou une innocence recouvrée. Or. mourir innocent est un privilège, eu peu dames peuvent aspirer; vivre pénitent est une grâce que les adoucissements de la discipline et le relâchement de nos mœurs rendent presque encore plus rare.

En effet, qui peut prétendre aujourd'hui au salut par un titre d'innocence? Où sont ces âmes pures en qui le péché n'ait jamais habité, et qui aient conservé jusqu'à la fin le trésor sacré de la première grâce que l'Eglise leur

vous aurais laissés sur l'affaire du salut dans des inquiétudes mortelles, dans des alarmes et des chagrins cuisants, et presque insupportables à quiconque n'a pas encore renoncé à la grâce de sa vocation.

Mais qu'aurais-je fait, mes Frères, en découvrant le petit nombre de personnes qui se sauvent, sans vous en apporttr les véritables causes? Hélas! je vous exposerais les dangers de votre état, et je ne vous apprendrais pas les moyens de ks éviter; je vous moulreiais, comme parle l'Ecrituic, !e glaive qui est levé sur vos tètes, et je ne vous apprendrais pas à parer les coups terribles qui sont près de vous frapper; j'intimiderais peut-être les justes, et je n'instruirais pas ks pécheurs.

Mon dessein est donc de chercher les raisons de ce petit nombre de personnes qui se sauvei.t ; car il importe beaucoup, quand on se lie sur quelque chose dans une atiaire de conséquence, de savoir si la confiance est bien fondée. Je veux dune ici examiner les causes qui rendent le nombie des élus si ptlit, et non pas si le nouibre en est petit en effet. Je prétends non pas disputer de la certitude de ce petit nombre ; mais seulement considérer si vivant comme vous vivez, vous pouvez espérer d'èlre de ce petit nombre.

Quelles sont donc les causes qui rendent les élus si rares? Il y en a trois prmcipales, et c'est tout le plan de ce discours. La piemière est la rareté de l'mnoceuce conservée ou réparée par la pénitence. La seconde est la force dts usages du monde que suit la multitude. La troisième est le vio'.ement de ses devoirs les plus indispensables et des engagements les plus saints du

christianisme. Appliquez-vous tous à ces vérités, mes Frères ; rien n'est plus digne de vos attentions, puisqu'il s'y agit du salut éternel. Implorons le secours de l'Esprit-Saint par l'intercession de Marie. Ave,

PBEMIÈRE PARTIE.

Peu de gens se sauvent, mes Frères, parce qu'on ne peut comprendre dans ce nombre que deux sortes de personnes, ou celles qui ont été assez heureuses pour conserver leur innocence pure et entière, ou celles qui, après l'avoir perdue, l'ont recouvrée dans le sacrement de pénitence : première cause du petit nombre d'élus. Il n'y a que ces deux voies de salut, et elles ne sont ouvertes qu'aux innocents ou aux pénitents. Pour avoir droit de prétendre au royauii.e du ciel, il faut être innocent ou |iénitent. Rien de souillé n'y entrera, dit Jésus-Christ. 11 fjut y apporter ou une pureté conservée ou une pureté recouvrée. Or, quoi de plus rare que des personnes qui suivent ces deux voies ? Mourir innocent sans être souillé d'aucune tache, est un privilège auquel peu de gens peuvent aspirer ; vivre pénitent est une grâce que peu de gens obtiennent, puisque rien n'est plus rare dans le monde que de vrais pénitents.

Je dis d'abord que rien n'est plus rare que de se conserver jusqu'à la mort innocent et pur de toute tache. En effet, qui peut prétendre au salut par le titre de son innocence? Où sent ces âmes heureuses en qui le péché n'ait jamais habité ; au milieu desquels le Seigneur soit toujours demeuré ; dont jam; i»

avait confiée dans le baptême , et que Jésus- Christ leur redemandera au jour terrible des vengeances?

Dans ces temps heureux où toute l'Eglise n'était encore qu'une assemblée de saints, il était rare de trouver des fidèles, qui, après avoir reçu les dons de l'Esprit-Saint, et confessé Jésus-Christ dans le sacrement qui nous régénère , retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Ananie et Saphire furent les seuls prévaricateurs de l'Eglise de Jérusalem; celle de Co.inthe ne vit qu'un incestueux. La pénitence canonique était alors un remède rare ; et à peine parmi ces vrais Israélites se trouvait-il un seul lépreux qu'on fût obligé d'éloigner de l'autel saint et de séparer de la communion de ses frères.

Mais depuis , la foi s'afîaiblissant , en commençant à s'étendre, le nombre des justes diminuant à mesure que celui des fidèles augmentait, le progrès de l'Evangile a, ce semble, arrêté celui de la piété; et le monde entier, devenu chrétien, a porté enfin avec lui dans l'Eglise sa corruption et ses maximes. Hélas 1 nous nous égarons presque tous dès le sein de nos mères; le premier usage que nous faisons de notre cœur, est un crime; nos premiers penchants sont des passions , et notre raison ne se développe et ne croît que sur les débris de notre innocence. La terre, dit un prophète, est infectée par la corruption de ceux qui l'habitent; tous ont violé les lois,

changé les ordonnances-, rompu l'alliance qui devait durer éternellement; tous opèrent l'iniquité, et à peine s'en trouve-t-il un seul qui fasse le bien ; l'injustice, la calomnie, le mensonge, la perfidie, l'adultère, les crimes les plus noirs ont inondé la terre : Mendacmm.., et furtum , et adultermm immdaverunt *. Le frère dresse des embûches au frère; le père est séparé de ses enfants; l'époux de son épouse. Il n'est point de lien qu'un vil intérêt ne divise; la bonne foi n'est plus que la vertu des simples; les haines sont éternelles; les réconciliations sont des feintes; et jamais on ne regarde un ennemi comme un frère. On se déchire, on se dévore les uns les autres; les assemblées ne sont plus que dès censures publiques; la vertu la plus entière n'est plus à couvert de la contradiction des langues; les jeux sont devenus, ou des trafics, ou des fraudes^ ou des fureurs; les repas , ces liens innocents de la société, des excès dont on n'oserait parler; les plaisirs publics, des écoles de lubricité. Notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connaissaient même pas ; la ville est une Ninive pécheresse; la cour est le centre de toutes les passions humaines; la vertu autorisée par l'exemple du souverain, honorée de sa bienveillance, animée par ses bienfaits, y rt3nd le crime plus circonspect, mais ne l'y rend pas peut-être plus rare; tous les états,

* Osée , lY, 2.

il ne se soit retiré, et qui aient conservé fidèlement jusqu'à la mort le précieux trésor de la grâce et de la pureté qui leur a éié coulié dans le baptême, et que Jésus-Christ leur demandera au jour redoutable de ses vengeances?

Dans ces temps heureux où toute l'Eglise n'était qu'une asseniblée de sainis, tous les chrétiens, qu'un même esprit et qu'un même cœur, il était bien rare de trouver des fidèles qui eussent perdu celte première innocence qu'ils conservaient avec tant de soin, et qui. après avoir été régénérés dans les s.icrés fonts du baptême, avoir reçu le Saint-lilsprit, avoir été éclairés des lumières de la foi , purifiés dans les grâces des sacrements, retombassent dans leurs dérèglements. Ananie et sa femme furent les seuls prévaricateurs de l'Eglise de Jérusalem; celle de Corinthe ne fut déshonorée que par un incestueux. La pénitence canonique était un remède rare ; et à peine parmi les Israélites se trouve-t-il un seul lépreux qu'on fût obligé de séparer du bercail, d'exclure de la compagnie de ses frères, et de priver de la communion des saints.

Mais ces heureux temps sont passés, et à ceux-là ont succédé des jours mauvais ; un levain funeste a peu à peu corrompu toute la masse. Hélas! le premier usage que nous faisons de notre liberté, est le choix des plaisirs dangereux; le premier penchant est celui de nos passions, et notre raison ne croît que sur le débris de notre innocence : toute la terre est infectée par la corruption de ceux qui l'habitent. On n'y voit plus, dit un prophète, ni vérité, ni charité ; la miséricorde n'y règne plus; et l'on n'y connaît point la science de Dieu ; tous

ont rompu la digue qui conservait l'innocence dans leur cœur; le blasphème, le mensonge, l'injustice, l'adultère, l'homicide, la perfiilie et les crimes les plus horribles ont inondé tout l'univers ; malcdidum et mendacium, et homicidium, et furtum et adulterium inundaverunt terram ; et sanguis sat?' guinem tetigit. Le sang touche le sang, le père scandalise l'enfant, le fière dresse des pièges à son frère, l'époux cherche à se séparer de son épouse. Il n'y a plus entre les hommes d'autre lien que l'intérêt, la passion, l'humeur, le caprice. Le crime est respecté chez les grands, la vertu n'est plus que le partage des simples, et la piélé que l'ap;inage du petit peuple; ies haines sont éternelles, et jamais on ne regarde un ennemi comme un frère. De là, les res^sentiments des uns contre ies autres ; la vertu la plus entière n'est pas à couvert des langues médisantes. Les assemb'ées de parents ou d'amis ne sont plus que des censures publiques des mœurs de leurs frères; les jeux sont devenus ou des trafics hontiux ou des passions furieuses, dont le funeste plaisir cause souvent la ruine des familles et presque toujours celle de l'âme. Les repas, ces liens innocents de la société, sont devenus des appas d'inlempéiance et de débauche. Les plaisirs, les spectacle-, les cercles, des écoles de lubricité; le siècle, un raflinement de volupté où l'on apprend ce malheureux art d'intrigues honteuses que nos pères ne connaissaient point; la ville, une Ninive pécheresse, où chacun vit au gré de ses désirs ; la cour, le centre de toutes les passions, où l'on se précipite avec plus de politesse, où l'on avale le poison presque sans s'en apercevoir, parce qu'il y est

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS

toutes les conditions onl corrompu leurs voies ; les pauvres murmurent contre la main qui les frappe * , les riches oublient l'auteur de leur abondance ; les grands ne semblent être nés que pour eux-mêmes; et la licence paraît le seul privilège de leur élévation ; le sel môme de la terre s'est affadi ; les lampes de Jacob se sont éteintes; les pierres du sanctuaire se traînent indignement dans la boue des places publiques , et le prêtre est devenu semblable au peuple. 0 Dieu! est-ce donc là votre Eglise et l'assemblée des saints? est-ce là cet héritage si chéri, cette vigne bien-aimée, l'objet de vos soins et de vos tendresses ? Et qu'offrait de plus coupable à vos yeux Jérusalem , lorsque vous la frappâtes d'une malédiction éternelle * ?

Voilà donc déjà une voie de salut fermée presqu'à tous les hommes ; tous se sont égarés. Qui que vous soyez qui m'écoutez ici, il a été un temps où le péché régnait en vous. L'âge a peut-être calmé vos passions ; mais quelle a été votre jeunesse ? Des infirmités habituelles

1 Trait qui semblerait appartenir au carême de 1709, et qui est pourtant dans le texte de 1705.

2 Quel sévère et hardi tableau ! Lisez-le dans le texte imprimé sous le grand roi. M tigré les éloges donnés à la piété de i.ouis XIV, peut-on se montrer plus sévèie pour la cour, les grands et le clergé '? Mais n'est-ce pas celte liberté apostolique qui, après le carême de 1704, ferma la chaire de Versailles à l'éloquent censeur des mœurs publiques ?

vous ont peut-être dégoûté du monde; mais quel usage faisiez-vous avant cela de la santé? Un coup de la grâce a peut-être changé votre cœur; mais tout le temps qui a précédées changement , ne priez-vous pas sans cesse le Seigneur qu'il l'efface de son souvenir?

Mais à quoi m'amusé-je? Nous sommes tous pécheurs, ô mon Dieu, et vous nous connaissez ; ce que nous voyons même de nos égarements, n'en est peut-être à vos yeux que l'endroit le plus supportable ; et du côté de l'innocence, chacun de nous convient assez qu'il n'a plus rien à prétendre au salut. Il ne reste donc plus qu'une ressource ; c'est la pénitence. Après le naufrage, disent les saints, c'est la planche heureuse , qui seule peut encore nous mener au port ; il n'y a plus d'autre voie de salut pour nous. Qui que vous soyez qui avez été pécheur , prince , sujet, grand, peuple , la pénitence seule peut vous sauver.

Or, souffrez que je vous demande , où sont les pénitents parmi nous? où sont-ils? forment-ils dans l'Eglise un peuple nombreux? Vous en trouverez plus , disait autrefois un Père, qui ne soient jamais tombés, que vous n'en trouverez qui, après leur chute, se soient relevés par une véritable pénitence ; celte parole est terrible. Mais je veux que ce soit là une de ce» expressions qu'il ne faut pas trop

agréable, où la piété autorisée par l'exemple du Souverain rend les hommes plus circonspects, mais non pas plus vertueux. La campagne est un désert affreux où les hommes comme autant de bêtes farouches se mordent, se déchirent, et où la haine , l'envie, la jalousie, les arment tous les uns contre les autres. Que sais-je ! partout l'on ne voit que désordre, que confusion ; le pauvre murmure contre la main favorable qui le frappe ; le riche ne fait servir ses biens qu'à ses passions; le peuple, jaloux de l'autorité de ceux qui le gouvernent, déleste mille fois sa malheureuse destinée ; les grands qui ne croient être nés que pour commander, n'usent de leur crédit et de leur pouvoir sur les petits, que pour commettre à L ur égard plus de cruautés et plus d'injustices. Enfin le troupeau de Jacob se sent aussi dérangé : les pierres du sanctuaire sont traînées dans les places publiques ; le sel de la terre n'est pas même exempt de la corruption générale, et, au lieu que le peuple devrait être semblable au prêtre, le prêtre se rend semblable au peuple. 0 Dieu, est-ce donc là voire Eglise et l'assemblée des saints ? Est-ce donc là cette vigne choisie, entourée de haies et d'épines, de peur que l'ennemi ne l'endommage, et dont vous faites l'objet do vos tendresses. Eh ! qu'eut jamais de plus coupable à vos yeux l'ingrate et infidèle Jérusalem, lorsque vous la frappâtes de malédiction !

Voilà donc déjà une voie de salut fermée à tous les hommes, c'est la voie de l'innocence ; tous se sont égarés , et il n'y a plus personne aujourd'hui qui conserve jusqu'à la mort la grâce de son baptême. Qui que vous soyez , grands ou petits , pauvres ou riches, vous ne pouvez vous vanter île l'avoir conservée. 11 s'est trouvé un temps où l'âge , les occasions , les infirmités, l'affliction, l'image des châtiments ont peut-être calmé vos troubles , vous ont dégoûté du monde et retiré du

commerce des hommes; mais que faisiez-vous, ainsi retiré à l'écart? Y remplissiez-vous la place des véritables innocents? Quel usage faisiez-vous de cette sanlé que vous preniez tant de soin de conserver ? Quel usage faisiez-vous de cette chair que vous traitiez si mollement et que vous auriez (iù crucifier? Quel usage faisiez-vous de ces biens auxquels vous auriez dû renoncer tout à fait, et dont vous vous êtes encore réservé la meilleure partie sans en assister les pauvres ? Un coup favorable de la grâce a peut-être mis un frein à vos passions fougueuses et violentes ; mais a-t-elle étouffé en vous tout sentiment d'aniour-propre , de secrète complaisance ?

Mais à quoi m'arrèté-je ici , mes Frères , de vouloir vous prouver une vérité que vous savez tous mieux que moi? Ah ! vous nous connaissez , ô mon Dieu , nous sommes tous pécheurs , tous déchus de celte première grâce , qui de morts que nous étions en Adam, nous avait fait revivre en Jésus-Christ; et du côté de cette innocence perdue nous n'avons plus rien à prétendre au salut. 11 ne nous reste donc plus qu'un chemin à suivre qui est la pénitence ; c'est la seule planche heureuse qui puisse nous mener au port ; il n'y a point d'autre voie qui puisse nous conduire au royaume du ciel. Oui, mes Frères, de quelque rang, de quelque âge que vous soyez, jeunes, vieux, nob.es , roturiers , qui avez été pécheurs , la pénitence seule peut vous sauver.

Or, souffrez que je vous demande, où sont maintenant ceux qu'on peut appeler de vrais pénitents? Vous en trouverez plus, dit un Père de l'Eglise , qui ne soient jamais tombés, qu'il n'y en a qui , après leur chute , se soient parfaitement relevés par une sincère pénitence. Je sais que c'est ici une de ces vérités effrayantes, que les Pères ont cru ne pouvoir représenter avec trop de terreur aux chrétiens. Eh bien ! je veux que ce soit là

GRAND-CARÉME.

presser, quoique 1rs paroles des saints soient toujours respectables. Ne portons pas les choses si loin ; la vérité est assez terrible, sans y ajouter de nouvelles terreurs par de vaines déclamations. Examinons seulement si du côté de la pénitence, nous sommes en droit, la plupart, de prétendre au salut.

Qu'est-ce qu'un pénitent? Un pénitent, disait autrefois Ttrluliien, est un fidèle qui sent, tous les moments de la vie, le malheur qu'il a eu de perdre et d'oublier autrefois son Dieu ; qui a sans cesse son péché devant les yeux j qui en retrouve partout le souvenir et les tristes images. Un pénitent , c'est un homme chargé des intérêts de la justice de Dieu contre lui-même; qui s'interdit les plaisirs les p'us innocents, parce qu'il s'en est permis de criminels ; qui ne souffre les plus nécessaires qu'avec peine; qui ne regarde plus son corps que comme un ennemi qu'il faut affaiblir, comme un rebelle qu'il faut châtier, comme un coupable à qui désormais il faut presque tout refuser, comme un vase souillé qu'il faut purifier, comme un débiteur infidèle, dont il faut exiger jusqu'au dernier denier. Un pénitent, c'est un criminel , qui s'envisage comme un homme destiné à la mort, parce qu'il ne mérite plus de vivre ; ses mœurs par conséquent,

une de ces expressions qu'il ne faut pas pousser. Ne portons ici rien trop loin ; la vérité que je prêche , est assez terrible d'elle-même, sans y ajouter de nouvelles terreurs par de nouvelles interprétations de rigueur et de sévérité. Examinons seuhment, si vivant comme on vit après avoir péché, on a droit d'espérer d'être du nombre des vrais pénitents.

Qu'est-ce qu'un y éoitent ? Un pénitent , dit Tertulli^n i c'est un homme qui ne trouve son plaisir qu'avec son Dieu, qui ne s'occupe que du tiiste souvenir de ses péchés , qui soupire sans cesse après le terme sans jamais le perdre de vue, qui, croyant voir partout son salut fufiiiif , court sans ce.sc après sans s'arrêter, qui pénétré de douleur baigne son lit de ses larmes, qui se ceint de haire et de cilice, cl qui , à l'exemple du prophète, raange la cendre comme si c'était du pain. Un pénitent , c'est un homme chargé des intérêts de la justice de Dieu contre lui-même, un homme accablé de remords, plongé dans la tristesse, mort au siècle et à toutes ses maximes, qui s'interdit les p aisirs n.ême les plus innocents, parce qu'il s'en est autrefo s permis de criminels , un homme qui uiorlirie sans cesse sa chair, qui ne regarde son corps que comme un rebelle qu'il faut sans cesse dom(iter, comme un perlide dont il faut se défier, comme un coupable qu'il faut punir, comme un vase souillé qu'il faut purifier, comme un débiteur lâche et infidèle , qui n'a pas mis à profil les talents qu'il a reçus de son mailre, et dont il faut exiger jusqu'à la dernière obole. Un pénilenl , c'est un homme qui se coudaume sans cesse à la mort, parce qu'il sait qu'il ne mérite plus de vivre, un hom ne qui, au seul souvenir de ses prodigalités, se refuse jusqu'aux c'^ o.>es nécessaires, qui n'ose plus lever les yeux vers le ciel , parce qu'il n'en attend que des foudres ; c'est un homme dont les démarches sont toutes humi iantes, parce qu'il croit par son péché , s'être dégradé de la noblesse de son état ; dont les habits ont quelque chose de lugubre , parce qu'il ne se regarde plus que

sa parure, ses plaisirs mêmes, doivent avoir je ne sais quoi de triste et d'austère, et il ne doit plus vivre que pour souffrir. Un pénitent ne voit dans la perte de ses biens et de sa santé, que la privation des faveurs dont il a abusé; dans les humiliations qui lui arrivent , que la peine de son péché ; dans les douleurs qui le déchirent, que le commencement des supplices qu'il a mérités; dans les calamités publiijues qui affligent ses fi ères, que le châtiment peut-être de ses crimes particuliers. Voilà ce que c'est qu'un pénitent. Mais je vous demande encore, où sont parmi nous les pénitents de ce caractère ; où sont-ils?

Ah 1 les siècles de nos pères en voyaient encore aux jiortes de nos temples; c'étaient des pécheurs moins coupables que nous, sans doute, de tout rang, de tout âge, de tout état ; prosternés devant le vestibule du temple ; couverts de cendre et de cilice; conjurant leurs frères qui entraient dans la maison du Seigneur, d'obtenir de sa clémence le pardon de leurs fautes; exclus de la |>articipation à l'autel, et de l'assistance mênie aux mystères sacrés ; passant les années entières dans Texercice des jeûnes, des macérations , des prières, et dans des épreuves si laborieuses, que les pécheurs les jilus scandaleux ne voudraient

comme destiné au tombeau. Un pénitent, c'est un homme frappé de crainte et d'effroi, qui ne voit plus dans les Livres saints que ces riches promesses dont il s'est rendu imJigne ; dans l'Kglise que les sacrés mystères qu'il a déshonorés; dans la religion que les grands privilèges dont il a abusé ; qui n'entend dans les chaire- que les fupplices qu'il a mérités, dans l'Kvangile que la juste punition de ses crimes; qui ne voit sur les saint-- autels que la présence de son juge ; dans le calice du [irêtre que l'amerlume du fiel qu'il doit boire, dans les calamités pub'iques qui affligent ses frères, que le juste châiimenl de ses trimes pailicuiers. Enfin un péniienl, c'est un homme auéa..ti, liuniilic , confus el comrii , qui à la vue de sou indignité se tient à la lortedu temple comme le pubicain,qui attend qu'on le prenne par la uiain pour le faire monter à l'autel , et qui ne prétend arriver au terme lieureux de la félicité que |iar la carrière rebutante de sa pénitence. Voilà ce que c'est qu'un pénitent et à quelle condition l'on peut espérer d'être du nombre des saints. Or, je vous demande encore un coup, où sont-ils de nos jours ces pénitents, tels que je viens de vous les dépeindre ?

Ah ! dans les siècles de nos pères plus fervents que les nôtres, on voyait encore à la porte du temple de ces pénitents de tout sexe, de tout âge, de tout rang, humiliés, proste nés, fondant en larmes, n'osant passer le vestibule, poussant des gémissements et des soupirs, sépaiés de la sainte société des fiJèhs, couverts de cendre et de cihce , conjuiant leurs frères qui entra eut dans le temple de prier pour eux, pour tâcher de fléchir la justice du ^eigneur et d'obtenir le pardon de leurs fautes; toujours privés de la communion des lidèlcs, exclus de la participation des saints mysièies, passant les années entières dans les austérités, dans le jeûne, dans les macéiations et dans des senlimenls de componction si amers, que les pénitents d'aujourd'hui ne voudraient pas en supporter un seul jour

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOiMBRE DES ÉLUS.

pas les soutenir aujourd'hui un seul jour ; privés non-seulement des plaisirs publics, mais encore des douceurs de la société, de la communication avec leurs frères, de la joie commune des solennités; vivant comme des anathèmes, séparés de l'assemblée sainte; dépouillés même pour un temps de toutes les marques de leur grandeur selon le siècle; et n'ayant plus d'autre consolation que celle de leurs larmes et de leur pénitence ^

Tels étaient autrefois les pénitents dans l'Eglise. Si l'on y voyait encore dts pécheurs , le spectacle de leur pénitence édifiait bien plus l'assemblée des fidèles , que leurs chutes ne l'avaient scandalisée ; c'étaient de ces fautes heureuses, qui devenaient plus utiles que l'innocence même. Je sais qu'une sage dispensation a obligé l'Eglise de se relâcher des épreuves publi(jues de la pénitence ; et si j'en rappelle ici l'histoire, ce n'est pas pour blâmer la prudence des pnsteurs qui en ont aboli l'usage, mais pour déplorer la corruption générale des fidèles qui les y a forcés. Les changements des mœurs et des siècles entraînent nécessairement avec eux les variations de la discipline. La police extérieure, fondée sur les lois des hommes, a pu changer ; la loi de la pénitence, établie sur l'Evangile et sur la parole de Dieu, est toujours la même. Les degrés publics de la pcni-

1 Tous ces traits sont si hardis qu'ils eut dû déplaire même à un roi qui aimait dans la chaire une sainte liberté. L'édition de d705 fait dans sa préface et l'éloge des mœurs pieuses et sévères de l'orateur, et le zèle ardent avec lequel il inspirait les vertus du christianisme naissant. « Partout, y est-il dit, il se fait un plaisir de peindre avec des traits vifs et animés la piété, la ferveur, la charité, le désintéressement, la pénitence, les austérités des premiers fidèles ». Mais on trouvait là du jansénisme.

tence ne subsistent plus, il est vrai ; mais les rigueurs et l'esprit de la pénitence sont encore les mêmes, et ne sauraient jamais prescrire. On peut satisfaire à l'Eglise sans subir les peines publiques qu'elle imposait autrefois ; on ne peut satisfaire à Dieu sans lui en offrir de particulières, qui les égalent et qui en soient une juste compensation.

Or, regardez autour de vous. Je ne dis pas que vous jugiez vos frères; mais examinez quelles sont les mœurs de tous ceux qui vous environnent. Je ne parle pas même ici de ces pécheurs déclarés qui ont secoué le joug et qui ne gardent plus de mesures dans le crime; je ne parle que de ceux qui vous ressemblent, qui sont dans des mœurs communes, et dont la vie n'offre rien de scandaleux ni de criant. Ils sont pécheurs; ils en conviendraient : vous n'êtes pas innocent; et vous en convenez vousmême. Or, sont-ils pénitents, et l'êtes- vous? L'âge, les emplois, des soins plus sérieux vous 0!il fait peut-être revenir des emportements d'une première jeunesse ; peut-être même les amertumes que la bonté de Dieu a pris plaisir de répandre sur vos passions ; les perfidies, les bruits désagréables, une fortune reculée, la santé ruinée, des affaires en décadence , tout cela a refroidi et retenu les penchants déréglés de votre cœur; le crime vous a dégoûté du crime même; les passions d'elles-mêmes se sont peu à peu éteintes ; le temps et la seule inconstance du cœur a ^ rompu vos liens. Cependant , dégoûté des créatures , vous n'en êtes pas plus vif pour votre Dieu ; vous êtes

• A, 1743, l"C4, Reuouard ; ont, M. de Sacy.

le poids et les rigueurs ; dépouillés même pour un temps de tous les ornements de grandeur, de tous les privilèges de leur empire, de tout l'éclut de leur couronne, de tous les droils de leurs charges et de leurs emplois. Nou-seulemeut ils étaieut privés des plaisirs publics , mais même de la communion avec leurs frères ; et vivaient comme des anachorètes au milieu du monde sans se mêler avec lui.

Tel était autrefois le bonheur de l'Eglise dans la disposition de SCS enfants. On avait peine à y tiouver des chrétiens qui eussent violé les sacrés vœux de leur baplème; ils él;ient presque tous icnoceuts, ou si on y voyait quelques pécheurs, leur pénitence édifiait plus l'Eglise que leurs fautes ne l'avaient scandalisée, c'était là de ces heureuses fautes qui glorifiaient bien plus le Rédempteur, que Tninocence la plus parfaite. Je sais que l'Egiise, toujours sensible aux besoins de ses enfants, s'est trouvée comme obligée de se relâcher sur la sévérité de ces anciennes pénitences. Les changemeals des siècles ont eutrainé comme nécessairement l'adoui isseiuent de ia discipline ; mais elle n'en a pas changé la nature. Ses pratiques sont demeurées toujours les mêmes ; son esprit n'a point changé. La police des villes et les lois de chaque Etat ont changé , parce qu'elles sont établies sur le jugement des hommes variables et inconstants 5 mais la loi de l'Evangile, fondée

sur les commandements d'un Dieu immuable et éternel , est toujours la même. La rigueur de la pénitence ne dure plus, il est vrai ; mais la nature et ia nécessité de la pénitence subsistera lo jouis dans son entier. On ne peut satisfaire à la justice de Dieu pour les crimes qu'on a commis sans en faire une pénitence proportionnée ; et pour avoir droit d'espérer le même pardon que les premiers pécheurs obtinrent par leur pénitence, il faut s'en prescrire à soi-même une semblable.

Regardez autour de vous, mes Frères, si vous y trouvez de tels pénileuls. Je ne dis pas que vous juçiez vos frères , mais seulement que vous examiniez les mœurs de ceux qui vous reseuiblent dans le monde. Je ne parle pas ici de ces pécheuis déclarés, qui, avant de se convertir avaient secoué le joug de l'Evangile, et scandalisé le monde par leurs désordres; je parle de ceux qui vous ressemblent et dont la vie n'a rien aux yeux des hommes de trop criant et de scandaleux. Ils ont été péclieurs ; ils en conviendront : et vous l'êtes aussi ; vous n'eu pouvez disconvenir. Or, dites-moi, sont-ils pénitents, et rèes-vous véritablement? Le poids de vos afiaires temporelles et le tumulte du monde où vous vivez vous onl peut-être fait revenir du côté de la dévotion; le jeu qui vous a peut-être réduit à la misère, la perlidie d'un ami qui vous a supplanté, une fortune rcniléc contre votre attente , des affaires en déca-

GRAND-CARÊME

devenu plus prudent, plus régulier , selon le monde, plus homme de probité, plus exact à remplir \os devoirs publics et particuliers; mais vous n'êtes pas pénitent ; vous avez cessé "VOS désordres ; mais vous ne les avez pas expiés; mais vous ne vous êtes pas converti; mais ce grand coup qui change le cœur, et qui renouvelle tout l'homme , vous ne l'avez pas encore senti.

Cependant, cet état si dangereux n'a rien qui vous alarme. Des péchés qui n'ont jamais été purifiés par une sincère pénitence, ni par conséquent remis devant Dieu, sont à vos yeux comme s'ils n'étaient plus ; et vous mourra tranquille dans une impénitence d'autant plus dangereuse, que vous mourrez sans la connaître. Ce n'est pas ici une simple expression et un mouvement de zèle ; rien n'est plus réel et plus exactement vrai; c'est la situation de presque tous les hommes, et même des plus sages et des plus approuvés dans le monde. Les premières mœurs sont toujours licencieuses ; l'âge, les dégoûts , un établissement fixent le cœur, retirent du désordre, réconcilient même avec les saints mystères. Mais oii sont ceux qui se convertissent? Où sont ceux qui expient

dence, une santé ruinée, le dégoût des plaisirs, qui n'ont rien de solide , tout cela a peut-être refroidi votre cœur pour le inonde; mais en êtes-vous plus enflammé d'amour pour Jésus- Christ? Le temps tout seul vous a dégoûté du service d'un inonde ingrat et infidèle qui vous récompense si mal; mais en avez-vous plus de goût pour la vertu dont la réconipense doit être si abondante? Vos passions se sont peu à peu éteintes arec l'âge , et ont ralenti votre empressement pour le crime; mais en êies-vous devenu plus ardiut pour le service de votre Dieu? Vous êtes plus régulier, plus modeste, plus tempérant; mais vous n'en êtes pas plus fervent , plus charitable , plus patient, plus zélé. Vous avez changé au dehors; mais n'êiesvous pas le même au dedans? Vous n'êtes plus grand pécheur ; mais vous n'êtes pas encore pénitent. Vous êtes devenu plus homme de bien, selon le monde, vous faites paraître plus de probité, de bonne foi, de tendresse, vous êtes plus exact à remplir vos devoirs envers les hommes; cependant il s'en faut bien encore que vous ne soyez pénitent : vous avez cessé vos désordres, mais vous ne les expiez pas; vous avez changé de conduite; mais ce grand coup qui remue le cœur, vous ne l'avez point encore senti.

Ces vices que vous n'avez jamais expiés par la pénitence, sont à vos yeux pardonnes, et vous demeurez tranquille làdessus, comme si c'était assez pour être sauvé, de cesser de pécher, après avoir si longtemps mené une vie criminelle et vide de bonnes œuvres. Cet état si dangereux n'a rien qui TOUS effraye ; des crimes que vous n'avez point pleures , et qui par conséquent ne sont point remis devant Dieu , ne vous laissent rien à craindre ; vous mourez d'autant plus tranquille dans votre péché que vous y mourez sans le connaître. Ce n'est pas ici, naes Frères, un de ces traits d'éloquence afTeclée pour jeter dans vos cœurs une fausse alarme ; c'est une vérité que l'expérience fait tous les jours connaître. On se lasse du inonde, on quitte ses embarras, on s'ennuie de ses commerces, on se retire à l'écart pour songer plus à loisir à l'affaire de son salut, on se réconcilie même avec ce Dieu

leurs crimes par des larmes et des macérations? Oiî sont ceux qui, après avoir commencé comme des pécheurs , finissent comme des pénitents? Où sont-ils, je vous le demande? Montrez-moi seulement dans vos mœurs des traces légères de pénitence. Quoi? les lois de l'Eglise? mais elles ne regardent plus les personnes d'un certain rang, et l'usage en a presque fait des devoirs obscurs et populaires. Quoi ? les soins de la fortune? les inquiétudes de la faveur et de la prospérité? les fatigues du service ? les dégoûts et les gênes de la cour? les assujélissements des emplois et des bienséances? mais voudriez-vous mettre vos crimes au nombre de vos vertus ; que Dieu vous tînt compte des travaux que vous n'endurez pas pour lui ; que votre ambition, votre orgueil, votre cupidité vous déchargeassent d'une obligation qu'elles-mêmes * vous imposent? Vous êtes pénitent du monde, mais vous ne l'êtes pas de Jésus Christ. Quoi enfin? les infirmités dont Dieu vous afflige? les ennemis qu'il vous suscite? les disgrâces et les pertes qu'il vous ménage ? mais recevez-vous

* Quelh-mêm° vous impose serait une meilleure leçon, mais alors il faudrait déchargeât.

qu'on a tant offensé. Mais où sont ceux qui expient cette vie de péché par les larmes amères et les macérations de la pénitence? Où sont ceux qui, après avoir commencé leur vie par le péché, la continuent et la finissent par la pénitence?

Montrez-moi qiiehiues traits de cette pénitence que vous vous vantez de faire, et sur qui vous vous rassurez tant après tous vos péchés. Quoi! la loi du jeûne de carême? mais combien de pécheurs, ou s'en dispensent tout à fait, ou ne l'observent qu'à demi? Les petits la renvoient aux grands, et les grands la regardent comme un usage populaire; d'ailleurs, qu'est-ce que quarante jours d'une légère pénitence, pour expier une vie entière de péchés? Quoi donc encore? Est-ce l'assiijétissement de vos emplois, l'embarras de vos affaires, les traverses de voire fortune , les chagrins de votre domestique, le poids de vos dignités et de vos charges? mais voudriez-vous mettre vos prétextes frivoles , vos excuses mal fondées au nombre des œuvres de votre pénitence? voudriez-vous que le Seigneur vous tînt compte des peines et des travaux que vous ne supportez point pour lui, et auxquels la cupidité toute seule vous expose? Ah ! parmi tout cela vous êtes tout au plus des pénitents du monde; mais vous n'êtes pas des pénitents de la religion. Quoi encore? Les afflictions, les maladies, les disgiâces, les révolutions, que le ciel vous envoie et qu'il vous ménage pour votre salui? mais les recevez -vous ces coups favorables avec patience, avec résignation; et, loin d'y trouver des oc.asions de pénitence , n'y trouvez-vous pas la matière de nouveaux crimes? Mais, quand vous y seriez entièrement fidèles, seriez-vous pour cela pénitents? C'est là ce qu'ont de plus rude à souffrir les âmes justes que Dieu veut éprouver; toute leur perfection est de recevoir avec soumission les coups du ciel qui les frappe pour les pur.fier encore davantage. C'est assez pour eux de remplir leurs devoirs, et d'être fidèles à la loi du Seigneur ; mais pour vous qui êtes pécheurs, il faut que vous passiez bien au delà, et que vous vous imposiez une pénitence austère et rebutante, qui vous fasse expier vos péchés. Voulez-vous donc voir maintenant, si

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS

ces coups avec soumission seulement? et loin d'y trouver des occasions de pénitence, n'en faiies-vous pas la matière de nouveaux crimes ? Mais quand vous seriez fidèle sur tous ces points, seriez-vous pénitent ? Ce sont les obligations d'une âme innocente, de recevoir avec soumission les coups dont Dieu la frappe; de remplir avec courage les devoirs pénibles de son état; d'être fidèle aux lois de l'Eglise; mais vous, qui êtes pécheur, ne devez-vous rien au delà? Et cependant vous prétendez au salut; mais sur quel titre? Dire que vous êtes innocent devant Dieu, votre conscience rendrait témoignage contre vous-même ; vouloir nous persuader que vous êtes pénitent, vous n'oseriez, et vous vous condamneriez par votre propre bouche. Sur quoi donc pouvezvous compter, ô homme qui vivez si tranquille : Udi est ergo gloriatio tiia^?

Et ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'en cela vous ne faites que suivre le torrent. Vos mœurs sont les mœurs de presque tous les hommes. Vous en connaissez peutêtre de plus coupables que vous ; (car je suppose qu'il vous reste encore des sentiments de religion, et quelque soin de votre salut,) mais de véritables pénitents, en connaissez- vous? Il faut les aller chercher dans les cloîtres et dans les solitudes ; vous comptez à peine parmi les personnes de votre rang et de votre état un petit nombre d'âmes dont les mœurs, plus austères que celles du commun, s'attirent les regards et peut-être aussi la censure du

* Rom., III, 27.

public ; tout le reste marche dans la même voie. Je vois que chacun se rassure sur son voisin ; que les enfants succèdent là-dessus à la fausse sécurité de leurs jières ; que nul ne vit innocent ; que nul ne meurt pénitent; je le vois, et je m'écrie : 0 Dieu, si vous ne nous avez pas trom[)és, si tout ce que vous nous avez dit sur la voie qui conduit à la vie , doit s'accomplir jusqu'à un point ; si le nombre de ceux qu'il faudrait i)erdre, ne vous fait rien rabattre de la sévérité de vos Içiis, où va donc se rendre cette multitude infinie de créatures qui disparaissent tous les jours à nos yeux? où sont nos amis, nos proches, nos maîtres, nos sujets qui nous ont précédés; et quelle est leur destinée dans la région éternelle des morts? que ferons-nous un jour nous-mêmes? Lorsqu'autrefois un prophète se plaignait au Seigneur que tous avaient abandonné son alliance dans Israël, il répondit qu'il s'était encore réservé sept mille hommes qui n'avaient pas fléchi le genou devant Baal : c'est tout ce qu'un royaume entier renfermait alors d'âmes pures et fidèles. Mais pourriez-vous encore aujourd'hui, ô mon Dieu, consoler les gémissements de vos serviteurs par la même assurance ? Je sais que votre œil discerne encore des justes au milieu de nous ; que le sacerdoce a encore ses Phinées ; la magistrature ses Samuel ; l'épée ses Josué ; la cour ses Daniel , ses Esther et ses David *. Car le

1 C'est là un excellent et juste éloge que de rappeler, en face de Louis XIV, de madame de Maintenon et du duc de Bourgogne, les noms de David, d'Eslher et de Daniel.

vous avez droit de prétendre au salut avecle petit nombre? Voyez à quel titre vous en devez être; examinez qui vous êtes : qui êtes-vous? Tu quis en? Direz-vous que vous êtes innocent ? votre conscience rendrait témoignage du contraire. Direz-vous que vous êtes pénitent ? vous n'oseriez , et votre cœur vous démentirait. Si donc vous ne pouvez vous rendre ce témoignage au fond de la conscience , sur quoi pouvez-vous compter ; et pourquoi demeurer si tranquille dans votre étal? Sur quoi vous autorisez-vous à vivre dans une situation si étrange? Si vous n'avez ni conservé, ni recouvré votre innocence , en quoi pouvez-vous vous glorilier d'être destiné pour le ciel? un est ergo gloriatio tua. ?

Ah! ce qu'il y a encore de plus déplorable, est que vous ne suivez que le torrent. Vos mœurs sont presque celles de tous les hommes, et en marchant comme les autres, vous croyez être dans la voie du salut. Mais dites-moi, je vous prie, qui sont ceux que vous faites ainsi gloire de suivre , et où sont ceux qui sont dignes de vous servir de modèles? Vous en trouvez de plus corrompus que vous, j'en conviens ; et c'est faire sagement que de ne les pas suivre; mais de véritables pénitents, en trouvez-vous dans le monde? 11 faut les aller chercher dans le fond des solitudes et des cloities; et à peine trouve-t-on encore là ce petit nombre d'âmes choisies qui s'attirent de loin les regards et peut-être les raépiis du public ;

tout le reste marche d'un pas égal selon le monde, et se fait à sa mode une sorte de pénitenee aisée. Il est donc vrai que chacun se rassure sur autrui , les enfants sur la fausse sécurité de leurs pères , les pécheurs sur le mauvais exemple de leurs voisins, que nul ne vit innocent, que presque personne ne meurt pénitent. 0 Dieu de vérité, si vous ne nous avez point trompés sur tout ce que vous nous avez dit; si la doctrine que vous nous avez enseignée , doit se compter jusqu'à un seul point ; si d'ailleurs il est vrai que le nombre de vos élus soit si petit, que devient donc tout le reste des hommes? où va donc cette multitude infinie de créatures qui disparaissent à nos yeux? où sont maintenant nos proches , nos amis , nos parents, nos maîtres, nos sujets qui nous ont précédés; et quelle est leur destinée dans la région des morts? que feronsnous nous-mêmes , quand cette cruelle mort nous viendra enlever de ce monde?

Lorsque le iirophète se plaignait au Seigneur que son peuple avait foulé aux pieds son alliance, qu'il l'avait abandonné, il lui répondit qu'il restait encore plus de sept mille hommes fidèles qui n'avaient point fléchi le genou devant Baal ; c'était là tout ce qu un royaume renfermait de justes. Je pourrais de même vous répondre ici qu'il se trouve encore un petit nombre d'âmes fidèles qui n'ont point abandonné les voies du Seigneur, ou qui y sont rentrées pour ne jamais plus les

GRAND-CARÉME.

monde ne subsiste que pour vos élus, et tout serait détruit si leur nombre était accompli. Mais ces restes heureux des enfants d'Israël qui se sauveront, que sont-ils, com[)arés aux gmins de eable de la mer ; je veux dire à cette multitude infinie qui se damne?

Venez nous demander après cela, mes Frères, s'il est vrai que peu seront sauves. Vous l'avez dit, ô mon Dieu, et par là, c'est une vérilé qui demeure éternellement. M;iis quand Dieu ne l'aurait pas dit, je ne voudiais, en second lieu, que voir un instant ce qui se passe parmi les hommes ; les lois sur lesquelles ils se gouvernent , les maximes qui sont devenues les règles de la multitude ; et c'est ici la seconde cause de la rareté des élus, qui n'est proprement qu'un développement de la première : la force des coutumes et des usages.

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