‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 61 sur 141 · MARDOCHÉE · texte numérisé non relu

MARDOCHÉE

* Toute pleine du feu de tant de saints prophètes, Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.

Hélas ! ignorez-vous quelles sévères lois Aux timides mortels cachent ici les rois ? Au fond de leur palais leur majesté terrible Affecte à leurs sujets de se rendre invisible ; Et la mort est le prix de tout audacieux Uui, sans être appelé, se présente à leurs yeux. Si le roi, dans linstant, pour sauver le coupable. Ne lui donne à baiser sou scepire redoulub.c. Moi-même, sur sou trône, à ses côtés assise. Je suis à cette loi comme une autre soumise ; Et, sans le prévenir, il faut pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler. Racine, Esther, \, 3.

Dans les saints Livres , nous voyons Mardochée faire dire à Esther de se présenter devant le roi, et de le prier en faveur d'Israël : Ut intraret uil regem, et deprecarettir eum pro populo sua. Elle lui fait répondre en ces leruies : « Umues servi reais, et cuncta; quœ sub d.tiune ejus sunt, nuruut proviuciœ, quod sive vir, sive mulier, non vocatus iiiterius atrium régis inlraverit absque ulla cunctalione slatim interticialur ; nisi forte rex auream virgam ad eum letenderit pro signo clemenlia.' , atque ita possit vivere.- Ego lyilur quo modo ad regem intrare potero, quœ triginta jam diebus non sum vocata ad eum »? — E^sther, ]V, 8-12.

MARDOCEÉE.

Quoi, lorsque vous voyez périr votre patrie.

Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !

Dieu parle ; et d'un mortel vous craignez le courroux !

de ses citoyens ; Abraham, dans les disputes de ses serviteurs ; Joseph, dans les périls où rex[)osait l'amour de la pudeur et la fureur d'une femme infidèle ; Daniel, dans les usages d'une cour profane ; le pieux Esdras, dans les mœurs de son siècle ; le généreux Eléazar, dans les pièges d'un tempérament spécieux. Enfin, suivez l'histoire des justes, et vous verrez que dans tous les siècles tous ceux qui ont marché dans les préceptes et dans les ordonnances de la loi, ont trouvé des inconvénients, où la justice elle-même semblait autoriser la transgression des règles, ont rencontré en leur chemin des obstacles, où les lumières d'une raison humaine semblaient décider en faveur du prétexte contre la loi ; en un mot, où la vertu semblait condamner la vertu même ; et qu'ainsi il n'est pas nouveau à la loi de Dieu de trouver des obstables , mais qu'il est nouveau de prétendre trouver dans ces obstacles des excuses légitimes, qui nous dispensent de la loi de Dieu.

Et la raison décisive qui confirme cette vérité, c'est que nos passions seules forment des

Que dis-je ? Votre vie, Eslher, esl-tlle à vous ? N'tst-elle pas au sang dont vous êtes issue ? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue ? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ? Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains ; Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage. Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours ! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre ? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre ; l'our dissiper leur ligue il n'a qu'à se moniier; 11 parle, et dans la poudre il les fait tuus rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux, comme s'ils n'étaient pas. S'il a peimis d'Auian l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. C'est lui qui, ni'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher ; Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. 11 peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers. Et vous qui n'aurez point accepté cette giâce. Vous périrez peut-être et toute votre race.

Esi/ier, i, 3.

Voici maintenant dans l'Ecriture les paroles de Mardochée : « Ne putes quod animara tuam tantum libères , quia in domo régis es prœ cunctis Judœis ; si enim nunc dluens, per a!iam occasionem liberabuntur Judœi ; et tu et domus patris tui peribitis. Et quis novit utrum idcirco ad regnum veneris ut in tali tempore parareris? » — Esther, iv, 13-14.

GRAND-CARÊME

inconvénients qui nous autorisent à chercher des tempéraments à nos de\oirs et à la loi de Dieu ; et que des vues de fortune, de gloire, de faveur, ne nous engagent à certaines démarches, ne les Justifient à nos yeux, malgré révidence des règles qui les condamnent, que parce que nous aimons plus notre gloire et notre fortune que les règles mômes.

Mourons au monde et à nous, mes Frères ; rendons à notre cœur les sentiments d'amour et de préférence qu'il doit à son Seigneur ; alors tout nous paraîtra possible; les difficultés s'aplaniront en un instant; et ce que nous appelons inconvénients, ou ne sera plus compté pour rien, ou nous le regarderons comme les épreuves inséparables de la vertu et non pas comme les excuses du vice. Qu'il est aisé de trouver des prétextes quand on les aime! Les raisons ne manquent jamais aux passions; l'amour-propre est habile à mettre toujours du moins les apparences de son côlé ; il change toujours nos faiblesses en devoirs, et nos penchants deviennent bientôt des titres légitimes*. Et ce qu'il y a de plus déplorable, dit saint Augustin, c'est que nous appelons la religion même au secours de nos passions, que nous prenons dans la piété des motifs pour violer les règles de la piété même, et que nous recourons à des prétextes saints, pour autoriser

* Ah ! mes Frères, qn^il est aisé de trouver des prétextes pour •e dispenser des commandements pénibles, quand la cupidité est la seule qu'un écoute! L'amour-propre est habile à mettre toujours la vraisemblance de son côlé; la faiblesse sert bientôt d'excuse à quiconque ne consulte que sa délicatesse ; et dès qu'on se met en tête qu'une chose est trop dure à supporter, on se persuade biea aisément qu'il faut la laisser. Ed. de 1708.

des cupidités injustes : Et multi snnt taies qui etiam putent ad midtiplicmida dclectamenta ferrena religionem suffragari debere chrlstianam.

C'est ainsi, ô mon Dieu ! que nous pa'^sons presque toute la vie à nous séduire nous-mêmes ; que nous n'employons les lumières de notre raison qu'à obsciucir celles de la foi ; que nous ne consumons le peu de jours que nous avons à passer sur la terre, qu'à chercher des autorités à nos passions, qu'à imaginer des situations où nous croyons pouvoir vous désobéir impunément : c'est-à-dire que tous nos soins, toutes nos réflexions, toute la supériorité de nos vues, de nos lumières, de nos talents, toute la sagesse de nos mesures et de nos conseils, se borne à nous perdre et à nous déguiser à nous-mêmes notre perte éternelle '.

Evitons ce malheur, mes Frères ; ne comptons de voie sûre pour nous que celle des règles et de la loi ; et souvenons-nous qu'il y aura plus de pécheurs condamnés par les prétextes qui semblent autoriser les transgressions de la loi, que par les crimes déclarés qui la violent. C'est ainsi que la loi de Dieu, après avoir été la règle de nos mœurs sur la terre, en sera la consoialion éternelle dans le ciel. Ainsi soit-il,

^ Mon Dieu, c'est ainsi qne nous nous abusons : nous ne sommes infiaclcurs de votre sainte loi, que parce que nous nous cachons à nous-mêmes nos propres devoirs, comme si nnlre aveuglement volontaire jnsliflail noire cupidité, comme s'il en était une excuse légitime, loin d'en être la plus terrible peine. — Ibid.

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