SERMON POUR LE LUNDI DE LA PASSION
SUR l'emploi du temps.
ROTICE BISTORIQOl.
Ce remarquable sermon fut prononcé à Saict-Cyr le lundi de la Passion. Il offre un beau contraste entre la vie du monde et la vie sincèrement chrétienne. Madame de Maintcnon en fut très-satisfaite, On peut voir ce que nous avons dit sur ce sermon, page 263 du tome l*" de cette édition.
miTSE.
Division. — Nous perdons le temps sans regret, ou nous ne l'employons que pour les choses d'ici-bas. 1» Connaissons le prix du temps , et nous ne le perdrons pas, parce qu'il est court; 2° Connaissons l'usage du temps, et nous ne l'emploierotis que pour travailler à notre salut, parce qu'il ne nous est donné que pour nous sauver.
pREMiiiRE PAUriK. — Connaissons le prix du temps, et nous ne le perdrons pus. Trois molifs doivent rendre à tout homme sage le temps précieux et estimable. Premièrement, il est le prix de l'éternité. Secondement, il est court, et l'on ne peut trop se liâler de le mettre à profit. Troisièmeaieut, enfin , il est irréparable ; et ce que nous en avons une fois perdu, est perdu saus ressource.
1» Le temps est le prix de l'éternité. Condamnés à la mort par le crime de notre naissance, comme notre premier père, nous ne devrions recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même que nous l'avons reçue ; bien plus, autant de fois que nous avons violé la loi de l'Auteur de la vie, autant de fois elle aurnit dû dans le moment même nous être ôtée ; cet arrêt de notre condamnation et de notre mort n'est suspendu que parce que Jésus-Christ est mort à notre place. Outre cela , de combien de maladies, de périls, d'accidents, la bonté de Dieu nous a-t-elle délivrés jusqu'ici? La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel de la miséricorde divii;e ; chaque momenl où nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu, qui ne nous l'accorde que pour nous laisser le temps de réparer l'usage criminel que nous avons fait de celui qui s'est écoulé jusqu'à ce jour : donc, passer ce temps et ces moments en inutilités, n'est-ce pas outrager la bonté divine (lui nous les accorde, prodiguer une grâce inestimable qui ne nous est point due, et livrer au hasard le prix de notre éternité"? Nous regarderions tomme uu insensé un hninuie qui lai.-scrail inutile un trésor immense dont il serait iiéiitier, sans l'employer, ou pour établir sa f..riune, ou pour s'élever aux honneurs : quelle folie donc à nous de ne faire aucun usage du itmps, qui est un trésor tout autrement e>timabie, dont nous avons hérité; puisqu'il peut nous servir, non pour nous élever ici-bas a des digi.ilés frivoles, mais pour nous placer au plus i^aut des eieiix à côté de Jésus-Clirist, dans cette société immortelle de bieuhLurtiix qui sueront tous lois, et ctla, peiiUant toute l'éternité •? Cependant, ce temps dont il n'est point d'heure et de momenl qui, mis à piolit, ne (misse nous mériter le ciel, dont la inoindie perte devrait nous causer les regrets les plus vifs et les plus cuisants; ce temps nous est à charge, il fait tout j'embairas, tout l'enuui, et le fardeau le plus {.esant de u tr. vie.
2» Le temps est couit, et on ne peut trop se bâter de le mettre à profit. Si nous avions à vivre une longue suite de siècles, du moins les jours et les moments pudus ne formeraient qu'un poiut impeiceplibie dans un si grand espace, et nous [lourrious re^'agner sur la longueur ces perles pass.i^èus; mais nos jouis et «os amiées ont été lenl'ermés dans des bornes si élioiies, qu'un ne voit pas ce que nous pouvons encore en peidre. Hetranchez de cela ce que vous ètcs obligés d'accorder aux besoins du corps et aux bienséances; que leste-i-il pour vous, pour Uleu, pour l'éleruité ? et nous ne savons quel usage faire Ue ce peu qui nous reste; et n^us lecourous à nulle arliiiccs qui nous aident à n'en pas sentir la du ti Que nous soninifS dignes de pit.e ! Car ne devrions-nous pas penser que, uans ce peu de temps que nous avons, à vivre, nous avons des crimes inaoïnbiables à expier? Uix vies comme la uôire suffii aient a peine pour eu expier une partie ; comment donc peut-il nous rester du temps pour des plaisirs et des iiiutililés dans une vie aus-i courte et aussi criminelle? Un criminjl condamné à la mort, et k t;ui on ne lais.-erait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à (Crdre ? Insensés que nous «omraes ! notre arrêt est prononcé ; on nous laisse encore un jour pour changer la rigueur de notre sentence éleme le ; el ce jour
Mas8. — Tome II. 17
26» GRAND- CARfiME.
nniqne nous esl à charge, et nous le passon? indolemmenl en des occuiialions vaines, oiseuses, puériles; nous cherchons comment l'abréger; cl nous arrivons au soir, sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous a laissé, que de nous être rendus encore plus criminels? Et que savons-nous si même l'abus que nous eu faisons n'obligera pas la justice divine à l'abréger? les morts soudaines et imprévues étaiewt autrefois des accidents rares; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours. Venez nous dire api es ce a qu'il y a bien des moinenls villes dans la journée ; qu'il faut ssvoir s'amuser, et passer le temps à quelque chose? Quoi! le temps est si court, vos obligations si iiillnies, et vous pouvez encore trouver tant de moments viles dans la journée? On est trop heureux, dites-vous, de savoir s'amuser innocemment et passer le temps à quelque chose? th ! le chrétien, l'héritier du ciel n'esl-il sur la terre que pour s'amuser ! Ce n'est pas que je ne convienne qu'il y a des délassements innocents dans la vie ; mais les délassements supposent Us peines et les soins qui les ont précédés, et toute voire vie n'est qu'un délassement perpétuel ; ou si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs tt de vos délassements mêmes.
3» Le temps est irréparable. Premièrement, parce que, sans doute. Dieu a attaché à chacun des moments de notre vie des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification : or, ces jours et ces moments étant perdus, les prâi-es qui leur étaient attachées, le sont aussi pour nous. Irréparable, secondement, parce que chaque jour, chaque inoineul devroit nous avancer vers le ciel : or les jours et les moments perdus nous laissent en arrière ; ou nous ne fournirons point le reste du chemin que nous avons à f.iie, ou il faudra consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière. Irréparable, troisièmement, parce qu'il faut que le péché soit puni pour être effacé : or, en certaine saison de la vie , ou n'est plus capable des œuvres de pénitence et de satisfaction. On a beau dire que Dieu ne demande pas l'impossible ; mais c'est vous-même, qui vous êtes mis dans celte impossibilité ; or, vos fautes ne diminuent pas vos obligations. DedxièUE partie. — Connaissons l'usage du temps, et 7ious ne l'emploierons que pour travailler à notre salut. L'usage chrétien du temps n'est pas d'en remplir tous les moments, c'est de les remplir daus l'ordre, et se'on la volonté du Seigneur qui nous les donne. Mais en quoi cousisle cet ordre qui doit régler la mesure de nos occupations, et sauctiher l'usage de notre temps? Il consiste :
1* A nous borner aux occupations attachées à notre état ; à ne pas compter parmi les devoirs de notre état les soins et les embarras que l'inquiétude ou nos passions toutes seules nous forment, et à ne pas chercher les places et tes situations qui multiplient nos embarras L'inquiétude nous forme des occupations ; car nous voulons tous nous éviter nous-mêmes, parce qu'en rentrant au dedans de nous, nous n'y trouvons qu'un vide affreux, que des remords cruels, des pensées i.oires, des réflexions tristes. Nous cherchons donc l'oubli de nous-mêmes dans la variété des occupations et dans les disiniclions éternelles ; mais nous nous trompons. Partout où n'est pas l'ordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et ce n'est que pour les âmes justes que le temps ne pèse pas, parce qu'il a toujours sa destination et son usage. Or, outre que l'inquiétude, par ses agitations et son inconstance, ne saurait nous faire trouver cette paix et cette joie qui ne se trouvent que dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée, elle ne sauctilie pas non plus l'usage de notre temps, puisqu'une vie de dérangement est entièrement opposée à cette vie d'ordre et de règle que Dieu exige de nous. Les passions nous mettent aussi dans un mouvement perpétuel ; mais elles ne nous forment pas des occupations plus légitimes. Après avoir donné la jeunesse à la paresse et aux plaisirs, on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soimême ; on croit bieu employer son temps ; miis on prend eixore le change en cela, parce qu'on se livre aux afîiires, on se charge d'un emploi, sans consulter ni l'ordre de Dieu, ni les vues de la religion, ni les pénis des situations Inp agitées. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée, que Dieu ne demandait pas d'eux, et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté, que lorsque Dieu nous les ménage. 2» L'ordre qui doit régler et sanctifier l'usage de notre temps, consiste à regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées de nos occupations celles que nous devons à notre salut ; c'est l'unique moyen de réparer en quelque manère la dissipation de cette partie de notre vie que le inonde et les soins d'ici bis occupent toute entière. Miis c'est encore ici où notre aveuglement est déplorable : toutes nos autres occupations nous paraissent essentielles, nous n'oserions y toucher ; et comme la vie est trop courte, et les jours trop rapides pour suflire à tout , ce que l'on retranche, ce sont les soins du salut. On ne trouve jamais de temps pour cela ; et si l'on donne quelques moments à Dieu, ce sont ceux dont le monde ne veut jiliis, et dont nous sommes peut-être embarrassés. Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font, à la cour surtout, de leur temps : toute leur vie est une prcféreiice criuiiuelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux affaires, sur l'aflaire de leur salut. 11 semble que le temps nous e>t prcmicrement donné pour le monde, pour l'ambition, pour nos places, pour les soins de la terre, et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop, on nous sait bon gré si nous le donnons au salut. Cependant les soins de la terre, quelque brillants qu'ils puissent être, nous sont étrangers; ils ne sont pas dignes de nous. Les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances, et remplissent toute la grandeur et toute la dignité de notre destinée ; car nous nous devons à Dieu avant que d'être à nos maîtres, à nos inférieurs, à nos amis, à nos proches. Dieu a les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison ; c'est donc pour Dieu premièrement que nous devons en faire usage, et nous sommes chrétiens avant que d'être princes, sujets, hommes publics, ou quelque autre chose sur la terre.
On dira qu'on croit, en remplissant les devoirs pénibles et infinis de son état, servir Dieu et travailler à son salut. Il est vrai; mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu , par des motifs de foi et dans un esprit de religion et de piété, car Dieu ne tient compte que de ce qu'on fait pour lui. Cela étant, que les jugements ilc Uieu sont dilléients de ceux du monde ! On appelle dans le monde une belle vie, une vie remplie d'actions écla;antcs ; mais si dans tout cela on a plus cherché sa g'oire propre que la gloire de Dieu, c'est devant Dieu une vie perdue. Kn eflet , serait-il juste qu'il nous tint conij le, au jour terible, de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts que nous dévorons pour nous élever sur la terre, ei qu'il mit au nombre de nos œuvres de salut, eelles qui n'ont eu que l'auibilion, l'orgueil ou l'uitéiël pour principe? Tout ce qui n'est pas fait pour le ciel : temps perdu pour l'éternité !
Adhuc modicum tempu vobiicum •um. leiTips. Lcs UDS passent toute la vie dans l'oisi-
/« «u «neor. aoec ooM un p»u de <wip».Jetn,Tn, 33. ycté et daiis la parcssc, inuliks à la patrie, à
leurs citoyens, à eux-iiicmes ; les attires , dans
La source de tous les désordres qui régnent le tumulte des aflaires et des occupations hu-
parmi les hommes, c'est l'usage injuste du maines. Les uns ne semblent être sur la terre
LUNDI DE LA PASSION : SUR L'EMPLOI DU TEMPS
que pour y jouir d'un indigne repos, et se dérober par la diversité des plaisirs à l'ennui qui les suit partout à mesure qu'ils le fuient ; les autres n'y sont que pour chercher sans cesse dans les soins d'ici-bas des agitaiions qui les dérobent à eux-mêmes. Il semble que le temps soit un ennemi commun contre lequel tous les hommes sont convenus à conjurer; toute leur vie n'est qu'une attention déplorable à s'en défaire ; les plus heureux sont ceux qui réussissent le mieux à ne pas sentir le poids de sa durée; et ce qu'on trouve de plus doux, ou dans les plaisirs frivoles ou dans les occupations sérieuses, c'est qu'elles abrègent la longueur des jours et des moments, et nous en débarrassent, sans que nous nous apercevions presque qu'ils ont passé.
Le temps, ce dépôt précieux que le Seigneur nous a confié, est donc devenu pour nous un fardeau qui nous pèse et nous fatigue ; nous craignons, comme le dernier des malheurs, qu'on ne nous en prive pour toujours; et nous craignons, presque comme un malheur égal d'en porter l'ennui et la durée. C'est un trésor que nous voudrions pouvoir éternellement retenir, et que nous ne pouvons souffrir entre nos mains.
Cependant, ce temps dont nous paraissons faire si peu de cas , est le seul moyen de notre salut éternel. Nous le perdons sans regret , et c'est un crime; nous ne l'employons que pour les choses d'ici- bas ^ et c'est une folie. Employons le temps que Dieu nous donne, parce qu'il est court; ne l'employons que pour travailler à notre salut, parce qu'il ne nous est donné que pour nous sauver. C'est-à-dire connaissons tout le prix du temps, et nous ne le perdrons pas ; connaissons-en l'usage , et nous ne l'emploierons que pour la fin pour laquelle il nous est donné. Par là, nous éviterons et les périls de la vie oiseuse et les inconvénients de la vie occupée : c'est le sujet de cette instruction. Implorons, etc. Ave, Maria.