PREMIÈRE PARTIE
Trois circonstances décident d'ordinaire du prix des choses parmi les hommes: les grands avantages qui peuvent nous en revenir, le peu que nous avons à les posséder, et enfin, tout espoir de retour ôté, si nous venons à les perdre. Or, voilà, mes Frères, les trois principaux motifs qui doivent rendre à tout homme sage
le temps précieux et estimable : premièrement, il est le prix de l'éternité; secondement, il est court, et l'on ne peut trop se hâter de le mettre à profit ; enfin, il est irréparable, et ce que nous en avons une fois perdu , est perdu sans ressource. Il est le prix de l'éternité. Oui, mes Frères, l'homme, condamné à la mort par le crime de sa naissance, ne devrait recevoir la vie que pour la perdre à l'instant même qu'il l'a reçue. Le sang de Jésus- Christ tout seul a effacé cet arrêt de mort et de condamnation prononcé contre tous les hommes en la personne du premier pécheur ; nous vivons, quoique enfants d'un père condanmé à la mort, et héritiers nous-mêmes de sa peine, parce que le Rédempteur est mort à notre place ; la mort de Jésus-Christ est donc la source et le seul titre du droit que nous avons à la vie; nos jours, nos moments sont donc les premiers bienfaits qui nous sont découlés de sa croix : et le temps que nous perdons si vainement, est cependant le prix de son sang, le fruit de sa mort et le mérite de son sacrifice.
Non -seulement comme enfants d'Adam, nous ne méritons plus de vivre ; mais tous les crimes mêmes que nous avons ajoutés à celui de notre naissance, sont devenus pour nous de nouveaux arrêts de mort. Autant de fois que nous avons violé la loi de l'Auteur de la vie, autant de fois nous avons dû dans le moment même la perdre. Tout pécheur est donc un enfant de mort et de colère ; et toutes les fois que la miséricorde de Dieu , après chacun de nos crimes, a suspendu l'arrêt de notre condamnation et de notre mort, c'est comme une nouvelle vie qu'elle a bien voulu nous accorder, pour nous laisser le temps de réparer l'usage criminel que nous avions fait jusque-là de la nôtre.
Je ne parle pas même des maladies, des accidents , des périls innombrables qui ont tant de fois menacé notre vie, qui ont vu finir celle de nos amis et de nos proches, et dont sa bonté nous a toujours délivrés. La vie dont nous jouissons est donc comme un miracle perpétuel de la miséricorde divine ; le temps qui nous est laissé est donc la suite d'une infinité de grâces, qui composent le fil et comme tout le cours de notre vie ; chaque moment que nous respirons est comme un nouveau bienfait que nous recevons de Dieu ; et passer ce temps et ces moments en une inutilité dé-
GRAND-r.ARÉME.
plorable, c'csl oiilragor la bonté infinie qui nous les accorde, prodiguer une grâce inesti- . niable qui ne nous est point due , et livrer au hasard le prix de notre élernité. Voilà, mes Frères, le premier crime attaché à la perle du temps : c'est un bien précieux qu'on nous laisse, quoique nous n'y ayons plus de droit, , qu'on ne nous laisse que pour acheter le royaume du ciel , et que nous dissipons comme la chose la plus \ile, et dont on ne sait quel usage faire.
Nous regaiderions comme un insensé dans le monde un homme lequel , hérilicT d'un trésor immense, le laisserait dissiper laute de soins et d'atlenlions, et n'en ferait aucun usage, ou pour s'élever à des places et à des dignités qui le tireraient de l'obscurité, ou pour s'assurer une fortune solide et qui le mît pour l'avenir dans une situation à ne plus craindre aucun revers. Mais, mes Frères, le temps est ce trésor précieux dont nous avons hérilé en naissant, et que le Seigneur nous laisse par pure miséricorde; il est entre nos mains, et c'est à nous d'en faire usage. Ce n'est pas pour nous élever ici-bas à des dignités frivoles et à des grandeurs humaines. Hélas ! tout ce qui passe est trop vil pour être le prix d'un temps qui est lui-même le prix de l'éternité. C'est pour être placé au plus haut des cieux à côté de Jésus-Christ; c'est pour nous démêler de la foule des enfants d'Adam, au-dessus même des Césars et des rois de la terre , dans cette société immortelle de bienheureux, qui seront tous rois, et dont le règne n'aura point d'autres bornes que celles de tous les siècles.
Quelle folie donc de ne faire aucun usage d'un trésor si inestimable ; de prodiguer en amusements frivoles un temps qui peut être le prix de notre salut éternel ; et de laisser aller en fumée l'espérance de notre immortalité I Oui, mes Frères, il n'est point de jour, d'heure, de moment, lequel mis à profit ne puisse nous mériter le ciel. Un seul jour perdu devrait donc nous laisser des regrets mille fois plus vifs et plus cuisants qu'une grande fortune manquée; et cependant, ce temps si précieux nous est à charge; toute notre vie n'est qu'un ait continuel de le perdre; et, malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assez pour ne savoir encore qu'en faire; et cependant, la chose don! nous faisons le moins de cas sur la terre,
c'est de notre temps. Nos offices, nous les réservons pour nos amis; nos bienfaits, pour nos créatures ; nos biens , pour nos proches et pour nos enfants ; notre crédit et notre faveur, pour nous-mêmes; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes; notre temps, nous le donnons à tout le monde; nous l'exposons , pour ainsi dire, en proie à tous les hommes; on nous fait môme plaisir de nous en déeharger; c'est comme un poids que nous portons au milieu du monde, cherchant s.itis cesse quelqu'un (}ui nous en soulage. Ainsi te temps, ce don de Dieu, ce bienfait le plus précieux de sa clémence, et qui doit être le prix de notre éternité, fait tout l'embarras, tout l'ennui et le fardeau le plus pesant de notre vie.
Mais une seconde raison qui nous fait encore mieux sentir couibien nous sommes insensés de faire si peu de cas du temps que Dieu nous laisse, c'est que non-seulement il est le prix de notre élernité, mais de plus il est court, et on ne peut trop se hâter de le mettre à profit. Car, mes Frères, si nous avions à vivre une longue suite de siècles sur la terre, ce temps, il est vrai, serait encore trop court pour être employé à mériter un bonheur immortel; mais du moins nous pourrions regagner sur la longueur ces pertes passagères ; du moins, les jours et les moments perdus ne formeraient que comme un point imperceptible dans cette longue suite de siècles que nous aurions à passer ici-bas. Mais hélas! toute notre vie n'est elle-même qu'un point imperceptible; la plus longue dure si peu; nos jours et nos années ont été renfermés dans des bornes si étroites, qu'on ne voit pas ce que nous pouvons encore en perdre dans un espace si court et si rapide. Nous ne sonunes, pour ainsi dire, qu'un instant sur la terre : semblables à ces feux errants qu'on voit dans les airs au milieu d'une nuit obscure, nous ne paraissons que pour disparaître en un clin d'oeil , et nous replonger pour toujours dans des ténèbres éternelles ; le spectacle que nous donnons au monde n'est qu'un éclair qui s'éteint en naissant; nous le disons tous les jours nous-mcines. llelas! où prendre des jours et des moments de reste dans une vie qui n'est qu'un moment elle-même? Et encore, si vous retranchez de ce moment ce que vous êtes obligés d'accorder aux besoins indispensables du corps , aux devoirs de
LUNDI DE LA PASSION : SUR L'EMPLOI DU TEMPS
votre état, aux événements imprévus, aux bienséances inévitables de la société , que reste-t-il pour vous, pour Dieu, pour l'éternité? Et ne sommes-nous pas dignes de pitié de ne savoir encore quel usage faire de ce peu qui nous reste, et de recourir à mille artifices qui nous aident à n'en pas sentir la longueur et la durée?
Au peu de temps que nous avons à vivre sur la terre, ajoutez, mes Frères, le nombre de nos crimes passés que nous avons à expier dans ce court intervalle. Que d'iniquités se sont assemblées sur notre tête depuis nos premiers ans! Hélas! dix vies comme la nôtre sultiraient à peine pour en expier une partie ; le temps serait encore trop court; et il faudrait que la bonté de Dieu suppléât à la durée de notre pénitence. Grand Dieu ! que peut-il donc me rester pour les plaisirs et pour Tinutililé dans une vie aussi courte et aussi criminelle que la mienne? Grand Dieu! quelle place peuvent donc trouver les jeux et les amusements frivoles dans un intervalle si rapide, et qui ne suffirait pas tout entier pour expier un seul de mes crimes?
Ah I mes Frères, y pensons-nous? Un criminel condamné à la mort, et à qui on ne laisserait qu'un jour pour obtenir sa grâce, y trouverait-il encore des heures et des moments à perdre ? Se plaindrait-il de la longueur et de la durée du temps que la bonté du juge lui aurait accordé ? En serait-il embarrassé ? Chercherait-il des amusements frivoles pour l'aider à passer ces moments précieux qu'on lui laisse pour mériter son pardon et sa délivrance ? Ne mettrai l-il pas à profit un intervalle si décisif pour sa destinée? Ne remplacerait-il pas |iar le sérieux, par la vivacité, par la continuité des soins, ce qui manquerait à labrièveté du temps qu'on lui aurait accordé? Insensés que nous sommes ! notre arrêt est prononcé ; nos crimes rendent notre condamnation certaine ; on nous laisse encore un jour pour éviter ce malheur et changer la rigueur de notre sentence éternelle ; et ce jour unique, et ce jour rapide, nous le passons indolemment en des occupations vaines, oiseuses, puériles ; et ce jour précieux nous est à charge, nous ennuie ; nous cherchons comment l'abréger ; à peine trouvons-nous assez d'amusements pour en remplir le vide. Nous arrivons au soir sans avoir fait d'autre usage du jour qu'on nous laisse que de nous être
rendus encore plus dignes de la condamnation que nous avions déjà méritée.
Et encore, mes Frères, que savons-nous si l'abus que nous faisons du jour que la bonté de Dieu nous laisse, n'obligera pas sa justice de l'abréger, et d'en retrancher une partie? Que d'accidents imprévus peuvent nous arrêter au milieu de cette course si limitée, et moissonner dans nos plus beaux ans Pespérance d'une plus longue vie ! Que de morls soudaines et étonnantes, et toujours la juste peine de Pusage iuiiigne qu'on faisait de la vie ! Quel siècle, quel règne vil jamais tant de ces tristes exemples ? C'étaient autrefois des accidents rares et singuliers; ce sont aujourd'hui des événements de tous les jours ; soit que nos crimes nous attirent ce châtiment; soit que nos excès, inconnus à nos pères, nous y conduisent ; ce sont aujourd'hui les morts les plus communes et les plus fréquentes. Comptez, si vous le pouvez, ceux de vos proches, de vos amis, de vos maîtres, que la mort terrible a surpris tout d'un coup sans préparation, sans repentir, sans avoir eu un instant, sans penser à eux-mêmes, au Dieu qu'ils avaient outragé, à leurs crimes qu'ils n'ont pas eu le loisir de connaître, loin de les détester; sans le secours des derniers remèdes de l'iiglise, qu'on a été obligé de hasarder sur leur cadavre, et à qui le temps a été relusé à la mort, parce qu'ils en avaient toujours abusé pendant leur vie *.
Venez nous dire après cela qu'il y a bien des moments vides dans la journée ; qu'il faut savoir s'amuser et passer le temps à quelquechose.
II y a bien des moments vides dans la journée ? mais c'est là votre crime de les laisser dans ce vide affreux ; les jours du j.uste sont toujours pleins. Des moments vides dans la journée? mais tous vos devoirs sont-ils remplis ? vos maisons sont-elles réglées, vos enfants instruits, les affligés secourus, les pauvres visités, les soins de vos places et de vos dignités acquittés, les œuvres de la piité accomplies, les prières terminées, les lectures saintes finies ? Le temps est si court, vos obligations si infinies ; et vous pouvez encore trouver tant de moments vides dans la journée ? Mon Dieu ! que de saints solitaires se plaignaient que les jours passaient trop rapidement ! Ils reprenaient sur la nuit ce (jue la brièveté du jour avait ôté à leurs travaux et à
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GRAND-CARÉME.
leur zèle ; ils trouvaient mauvais que l'aurore vînt interrompre la ferveur de leurs oraisons et de leurs cantiques ; il ne leur restait pas assez de temps dans le calme et le loisir de leur solitude pour publier vos louan«res et vos miséricordes éternelles ; et nous, chargés d'une multiplicité pénible de soins ; et nous, au milieu des sollicitudes et des engagements du siècle, qui absorbent presque tous nos jours et nos moments ; et nous, redevables à nos proches, à nos enfants, à nos amis, à nos inférieurs, à nos maîtres, à nos places, à la patrie, d'une infinité de devoirs ; nous trouvons encore du vide dans notre vie , et le peu qui nous en reste nous paraît trop long pour être employé à vous servir et à bénir votre saint nom.
Mais on est trop heureux, dites-vous, de savoir s'amuser innocemment, et passer le temps à quelque chose. Mais que savez-vous si tout votre temps n'est pas déjà passé, et si vous ne touchez point au moment fatal où l'éternité commence ? mais votre temps vous appartientil pour en disposer à votre gré? mais le temps passe lui-même si rapidement; et faut-il tant d'amusement pour l'aider à passer encore plus vite ? mais le temps ne vous est-il donné pour rien de sérieux, rien de grand, rien d'éternel, rien de digne de l'élévation et de la destinée de l'homme ; et le chrétien et l'héritier du ciel n'est-il sur la terre que pour s'amuser?
Mais n'y a-t-il pas, ajoutez-vous, des délassements innocents dans la vie? Il y en a, j'en conviens; mais les délassements supposent les peines et les soins qui les ont précédés, et toute votre vie n'est qu'un délassement perpétuel ; mais les délassements sont permis à ceux qui, après avoir rempli tous leurs devoirs, sont obligés d'accorder quelques moments de relâche à la faiblesse humaine ; mais vous, si vous avez besoin de vous délasser, c'est de la continuité de vos plaisirs et de vos délassements mêmes ; c'est de la fureur d'un jeu outré, dont la durée, le sérieux, l'application, ouire la perte du temps, vous rend inhabile, au sortir de là, à vaquer a tous les autres devoirs de voire étal. Quel délassement qu'une passion etfrénée qui occupe presque toute votre vie, qui épuise votre santé, qui dérange votre fortune, qui vous rend le jouet éternel de la bizarrerie du hasard ! Et n'est-ce pas dans ces maisons où règne un jeu éternel et public, qu'on ne voit nul ordre, nulle règle, nulle discipline, tous
les devoirs sérieux oubliés, des enfants mal élevés, des domestiques déréglés, des affaires en décadence, les murmures de ceux qui ont autorité sur vous, le scandale des gens de bien, la risée du public, les soupçons, et peut-être les discours sur vos mœurs, sur votre conduite, sur une vie qui vous livre, pour ainsi dire, au public, à des inconnus comme à vos citoyens, à des sociétés qui ne siéent ni à votre rang ni à votre sexe, à des familiarités dont la réputation souffre toujours? La passion du jeu n'est presque jamais seule, et dans les personnes du sexe surtout, elle est toujours la source ou l'occasion de toutes les autres. Voilà ces délassements que vous croyez innocents et nécessaires pour remplir les moments vides de vos journées.
Ah ! mes Frères, combien de réprouvés au milieu des flammes éternelles ne demandent à la miséricorde de Dieu qu'un seul de ces moments dont vous ne savez (jue faire ; et si leur demande pouvait être exaucée, quel usage ne feraient-ils pas d'un moment si précieux ? Que de larmes de componction et de pénitence 1 Que de prières et de supplications pour toucher le Père des miséricordes, et engager ses entrailles paternelles à leur rendre sa bienveillance 1 Cependant, on leur refuse ce moment unique; on leur répond qu'il n'y a plus de temps pour eux ; et vous, vous êtes embarrassés de celui qu'on vous laisse. Dieu vous jugera, mes Frères ; et au lit de la mort, et dans cette heure terrible qui vous surprendra, vous demanderez en vain du temps, vous promettrez en vain à Dieu un usage plus chrétien de celui que vous tâcherez d'obtenir; sa justice coupera sans pitié le fil de vos jours; et ce temps qui vous pèse, qui vous embarrasse, vous sera alors refusé.
Mais en quoi notre aveuglement est ici plus grand, mes Frères, c'est que, non-seulement le tomps que nous perdons avec tant d'insensibilité est court et précieux, mais encore irréj'arable ; et ce que nous en avons une fois perdu est perdu sans ressource.
Je dis irréparable; car, premièrement, les biens, les honneurs, la réputation, la faveur, quand on les perd, on peut encore les recouvrer; ou peut même remplacer chacune de ces pertes p,ir d'autres endroits qui nous en dédommagent avec usure. Mais ces temps, perdus et passés dans l'inutilité, sont autant de moyens de salut que nous n'aurons plus,
LUNDI DE LA PASSION : SUR L'EMPLOI DU TEMPS
et qui sont retranchés du nombre de ceux que Dieu nous avait préparés dans sa miséricorde. En effet, dans un espace aussi court que celui (jue nous avons à vivre , nous ne pouvons pas douter que Dieu n'ait eu des desseins particuliers sur chacun de nos jours et de nos moments; qu'il n'ait marqué l'usage que nous en devions faire, le rapport qu'ils devaient avoir avec noire salut éternel, et qu'il n'ait attaché à chacun des grâces et des secours pour consommer l'ouvrage de notre sanctification. Or, ces jours et ces moments étant perdus , les grâces qui leur étaient attachées le sont aussi; les moments de Dieu sont finis, et ne reviennent plus. Le cours de ses miséricordes est réglé ; nous avons cru ne perdre que des moments inutiles; et avec eux nous avons perdu des grâces inestimables, qui se trouvent rabattues de celles que la bonté de Dieu nous avait destinées.
Irréparable, secondement , parce que chaque jour, chaque moment, devait nous avancer d'un degré vers le ciel. Or, les jours et les moments perdus , nous laissant en arrière , et la durée de notre course étant d'ailleurs déterminée, la fin arrive que nous sommes encore fort loin ; qu'il n'y a plus assez de temps pour fournir le reste de la carrière; ou que du moins pour regagner les moments perdus et arriver, il faut doubler la marche , avancer à pas (le géant, remplir en un jour la carrière de plusieurs années, faire des efforts héroïques, nous hâter au-delà même de nos forces; en venir à de saints excès , (jui sont des miracles de la grâce, et dont le commun des hommes n'est pas d'ordinaire capable, et consommer dans un court intervalle ce qui devait être l'ouvrage laborieux de la vie entière.
Irréparable enfin , par rapport aux œuvres de pénitence et de satisfaction dont on est capable en certaine saison de la vie , et dont on ne l'est plus, quand on a attendu les infirmités d'un âge plus avancé. Car, après tout, on a beau dire alors que Dieu ne demande point Timpossible , qu'il y a une pénitence pour tous les âges, et que la religion ne veut pas qu'on avance ses jours sous prétexte d'expier ses fautes ; c'est vous-mêmes qui vous êtes mis dans cette impossibilité; vos fautes ne dimirment pas vos obligations ; il faut que le péché soit puni pour être etîacé. Dieu vous avait laissé du temps et des forces pour satisfaire à celte loi immuable et étcinelle ; ce
temps , vous l'avez passé à accumuler de nouvelles dettes ; ces forces , vous les avez usées , ou par de nouveaux excès , ou du moins sans en faire aucun usage par rapport aux desseins de Dieu sur vous. Il faut donc que Dieu fasse ce que vous n'avez point fait vous-mêmes , et qu'il punisse après votre mort les crimes que vous n'avez pas voulu expier pendant votre vie.
C'est-à-dire , pour recueillir toutes ces réflexions , qu'il en est de chaque moment de notre vie , comme de celui de notre mort. On ne meurt qu'une fois; et de là on conclut qu'il faut bien mourir, parce qu'il n'y a plus moyen de revenir, et de réparer par une seconde mort le malheur de la première. Ainsi , on ne vit qu'une fois un tel et tel moment; on ne saurait donc plus revenir sur ses pas, et réparer en recommençant le même chemin les fautes de la première marche; ainsi, chaque moment de notre vie que nous perdons, devient un point fixe pour notre éternité ; ce moment perdu ne changera plus ; éternellement il sera le môme, nous sera rappelé tel que nous l'avons pasFé, et sera marqué de ce caractère ineffaçable. Quel est donc notre aveuglement, mes Frères , nous dont toute la vie n'est qu'une attention continuelle à perdre un temps qui ne revient plus, et qui \a d'un cours si rapide se précipiter dans les abîmes de l'éternité !
Grand Dieu , vous qui êtes le souverain dispensateur des temps et des moments, vous entre les mains de qui sont nos jours et nos années, de quel œil nous voyez-vous perdre, dissiper des moments, dont vous seul connaissez la durée, dont vous avez marqué en caractères irrévocables le cours et la mesure ; des moments que vous tirez du trésor de vos miséricordes éternelles , pour nous laisser lè temps de faire pénitence; des moments que votre justice vous presse tous les jours d'abréger, pour nous punir d'en avoir jusques ici abusé ; des moments que vous refusez chaque jour à nos yeux à tant de pécheurs moins coupables que nous, que la mort terrible surprend et entraîne dans le gouffre de vos vengeances éternelles ; des moments enfin dont nous ne jouirons peutêtre pas longtemps , et dont vous allez au premier jour terminer la triste carrière? Gtand Dieu! voilà déjà la plus grande et la plus belle partie de ma vie passée et toute perdue ; il n'y a pas eu jusques ici dans tous mes jours un
GRAxND-CAHÉME.
seul jour sérieux, un seul jour pour tous, pour mon salut, pour l'étei ni lé. Toute ma vie n'est qu'une fumée qui ne laisse rien de réel et de solide à la niaiii qui la rappelle et qui la ramasse. Grand Dieu! traînerai-je jusqu'à la fin de mes jours dans celte triste inulililé, dans cet ennui qui me poursuit au milieu de mes plaisirs et des elTurls que je fais pour Icviler? La dernière heure me surprendra t-elle chargé du vide de toutes mes années? Et n'y aura-til dans loule ma course de sérieux que le dernier moment qui la terminer.», et qui décidera de mes destinées éternelles? Quelle vie, grand Dieu, pour une âme deslinéea vous servir, appelée à la société immortelle de votre Fils et de vos saints, enrichie de vos dons, et par eux ca;able de faire des œuvres dignes de lélcrnilé! Quelle vie, qu'une vie qui n'est rien, qui ne se propose rien , qui ne remplit un temps qui décide de tout pour elle qu'en ne faisant rien, qu'en ne comptant pour bien passés que les jours et les moments qui lui échappent!
Mais si l'inutilité est opposée au prix du temps, le dérangement et la multitude des occupations ne l'est pas moins au bon ordre du temps, et à l'usage chrétien que nous en devons faire. Vous venez de voir les périls de la vie oiseuse ; il faut vous exposer les inconvéaieats de la vie occupée.
DEUXICUE PARTIE.
A tout ce que nous avons dit jusqu'ici , mes Frères, la plupart de ceux qui m'écoulent ont sans doute opposé en secret que leur vie n'e^t rien moins qu'oiseuse et inutile; qu'à peine peuvent-ils suffire aux devoirs, aux bienséances, aux engagements infinis de leur élat; qu'ils vivent dans une vicissitude éternelle d'occupations et d'affaires, qui absorbe toute leur vie , et qu'ils se croient heureux quand il leur reste un moment pour être à euxmêmes, et jouir d'un loisir que la situation de leur fortune leur refuse.
Et voilà, mes Frères, une nouvelle manière d'abuser du temps, plus dangereuse eneore que l'inulililé et la paresse. Eu effet, l'usage chiclien du temps n'est pas d'en remplir tous les nïomenls; c'est de les rcm|)lir dans l'ordre, cl suivant la volonté du Seigneur qui nous les donne. La vie de la foi est une vie de lègie et de sagesse; l'humeur, l'imagination, l'orgueil, la cupidité, sont de faux principes de conduite, puisqu'ils ne sont eux-mêmes que le dérègle-
ment de l'esprit et du cœur, et que Tordre et la raison doivent être nos seuls guides.
C( pendant, la vie de la plupart des hommes est une vie toujours oecu|)ée et toujours inutile; une vie toujours laborieuse et toujours vide : leurs passions forment tous leurs mouvements. Ce sont là les grands ressorts qui agitent les houmies ; qui les font courir çà et là, comme des insensés; qui ne les laissent pas un moment tianijuilles; et ( n n mplissant tous leurs moments, ils ne therclient pas à remplir leurs devoirs , mais à se livrer à leur inqniétuile,etsatisfaire leurs cupidités injustes.
Mais en quoi consiste cet oriire qui doit régler la mesure de nos occupations et sanctifier l'usage de notre tem[is? Il consiste premièrement à nous borner aux occupations attachées à notre état; à ne pas eherelier les places et les situations qui les muUi[)lient; et ne pas compter parmi nos devoirs les soins et les embarras (jue l'iniuiélude ou nos passions toutes seules nous forment. Secondement, quelque agitée que soit notre situation, parmi toutes nos occupations, regarder comme les plus essentielles et les plus privilégiées celles que nous devons à notre salut.
Je dis premièrement à ne pas compter parmi les occupations qui sanctifient l'usage de notre temps, celles que rincjuiétude ou les passions toutis seules nous forment.
L'inquiétude : oui, mes Frères, nous voulons tous nous éviter nous-inciues; rien n'est plus triste pour la plupart des hommes que de se retrouver avec eux seuls et retomber sur leur propre cœur. Comme des passions vaines nous emportent, que des attachements criminels nous souillent, que mille désirs illégitimes occupent tous Us mouvements de notre cœur, en rentrant en nous-mêmes, nous n'y trouvons qu'une réponse de mort, qu'un vide affreux, (|ue des remords cruels, des pensées noires, et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété des occupations et dans des distractions éternelles l'oubli de nousmêmes ; nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui; et nous croyons trouver dans le dérangement et la miiltqdicié des sons exérieurs celte ivresse heureuse! qui fait que nous marchons sans nous en apercevoir et (]ue nous ne sentons plus le poids de nousmêmes *.
1 Comme cette belle et vivante peintnrc d'une vie distraite, mal employée, celte éloquente description d'un monde qui
LUNDI DE LA PASSION : SUR L'EMPLOI DU TEMPS
Mais hélas! nous nous trompons; l'ennui ne se trouve que dans le dérangement et dans une vie d'agitation où jamais rien n'est à sa place. C'est en \ivanl au hasard que nous nous sommes à charge à nous-mêmes; que nous cherclions toujours de nouvelles occupations, et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cliercliées; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir, et que nous nous portons partout nousmêmes; en un mot, que toute notre vie n'est qu'un art diversifié d'éviter l'ennui , et un talent malheureux d(F le trouver. Partout où n'est (tas l'ordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui; et loin qu'une viededérangiinent et d'agitation en soit le remède, elle eu est au contraire la source la plus féconde et la plus universelle.
Les âmes justes qui vivent dans l'ordre, elles qui ne donnent rien aux caprices et à l'humeur, elles dont toutes les occupations sont à leur place, dont tous les moments sont remplis selon leur destination et la volonté du Seigneur qui les dirige, trouvent dans l'ordre le remède de l'ennui. Cette sage uniformité dans la prali(iue des devoirs, qui paraît si triste aux yeux du monde , est la source de leur joie , et de cette égalité d'humeur que rien n'altère; jamais embarrassées du temps présent que des devoirs marqués occupent; jamais en peine sur le temps à venir pour lequel de nouveaux devoirs sont marqués; jamais livrées à ellesmêmes |iar la variété des occupations qui se succèderit les unes aux autres; les jours leur paraissent des moments, parce que tous les moments sont à leur [)lace ; le temps ne leur pèse pas, parce qu'il a toujours sa destination et sou usage ; et elles ti ouvent, dans l'arrangement d'une vie uniforme et occupée, cette paix et cette joie que le reste des hommes cherche en vaui dans le déraugemeol et dans une agitation éternelle ^
L'inquiétude, en multipliant nos occupations, nous laisse donc livrés a l'ennui et au dégoût; et elle ne sanctitie pas pour cela l'us.ige de notre temps. Car si les moments que l'ordre de Dieu ne règle point, sont des
cticrche dans l'ivresse des occupitions extérieures une ressource couUe l'ennui, (Jeva.t pUire à inddjuie de Maiii euon et frapper par sa resseuib'.auce uièute l'illu:>lre auditoire de Versailles et de Saiiil-Cyr !
1 C'est là i'e?quissc de la vie de Saint-Cyr. Nous nons sommes étendu sur ce remarquable passage dans 1 lulioduction du Grand-Caréme, t. i, p. 263 de cette édition.
moments perdus, quelque remplis qu'ils soient d'ailleurs, si la vie de l'homme doit être une vie sage et réglée, cù chaque occupation ait sa place fixe ; quoi de plus opposé à une telle vie que cette inconstance, ces varialions éternelles, dans lesquelles l'inquiétude nous fait [lasser notre temps? Mais les passions qui nous mettent dans un mouvement perpétuel, ne nous forment pas des occupations plus légitimes.
Oui, mes Frères, je sais qu'il n'est qu'un certain âge de la vie où l'on paraisse occupé du frivole et des plaisirs; des soins plus sérieux et des occupations plus solides succèdent à l'oisiveté et atix amusements des premières mœurs; et après avoir donné la jeu nesse à la paresse et aux plaisirs, on donne les années de maturité à la patrie, à la fortune, à soi-même : mais c'est encore ici que nous prenons le change. J'avoue que nous nous devons à l'Etat, au prince, aux soins publics';; que la religion met au nombre des devoirs qu'elle nous prescrit le zèle pour le service du souverain, pour les intérêts et la gloire de la patrie ; et môme qu'elle seule sait former des sujets (idèles et des citoyens prêts à tout sacrifier jiour la cause commune. Mais la religion ne veut pas que l'orgueil et l'ambition nous jettent tétnérairement dans les soins publics, et qu'on s'etîorce par toutes sortes de voies, d'intrigues, de sollicitations, de parvenir à des places, où nous devant tout enliers aux autres, il ne nous reste plus de temps pour nous-mêmes; la religion veut (ju'on craigne CCS situations tumuUueuses ; qu'on s'y prêle à regret et en tremblant , quand l'ordre de Dieu et l'autorité de nos maîtres nous y appelle ; et que par son pro|)re choix on préfère toujours la sûreté et le loisir d'un* état privé au péril et à l'éclat des dignités et des places. Hélas ! nous avons si peu de temps à vivre sur la terre, et le salut ou la condamnation éternelle qui nous attend est si proche, que tous les autres soins, hors celui-là, devraient être pour nous tristes et onéreux ; et que tout ce qui nous distrait de celte grande atfaire, pour Jaipielle on ne nous laisse qu'un petit nombre de jours, devrait nous paraître, pour nous, un grand malheur. Ce n'est pis là une maxitnede spiritualité; c'est la première maxime de la foi et le fond du christianisme.
Cependant, l'ambition, l'orgueil, toutes nos passions, font que nous ne pouvons supporter
GRAND-CARÊME
une condition privée. Ce que nous craignons le plus dans la vie, et à la cour surtout, c'est une destinée et un (Jtat «lui nous laisse à noiismcines, et ne nous établit point sur les autres. Nous ne consultons ni l'ordre de Dieu, ni les vues de la religion, ni les périls des situations trop agitées, ni le bonheur que la foi découvre dans un état tranquille et privé, où l'on n'a à répondre que de soi-même, ni souvent même nos talents. Nous ne consultons que nos passions, que ce désir insatiable de nous élever au-dessus de nos frères ; nous voulons paraître sur la scène et devenir des personnages; et sur une scène qui va finir demain et qui ne nous laissera de réel que la peine puérile de l'avoir jouée. Plus même les places sont environnées de tumulte et d'embarras , plus elles nous paraissent dignes de nos recherches; nous voudrions être de tout. Le loisir si cher à une àme fidèle nous paraît honteux; tout ce qui nous partage entre nous et le public; tout ce qui donne aux autres hommes un droit absolu sur notre temps; tout ce qui nous jttte dans l'abîme de soins et d'agitations que traîne apiès soi le crédit, la faveur, la considération, nous touche, nous attire, nous transporte. Ainsi la plupart des hommes se font inconsidérément une vie tumultueuse et agitée que Dieu ne demandait pas d'eux , et cherchent avec empressement des soins où l'on ne peut être en sûreté que lorsque l'ordre de Dieu nous les ménage.
A la vérité, nous les entendons quelquefois se plaindre des agitations infinies, inséparables de leurs places, soupirer après le repos, envier la destinée d'un état tranquille et privé, et redire qu'il serait temps enfin de vivre pour soi, après avoir si longtemps vécu pour les autres. Mais ce ne sont là que des discours. Ils paraissent gémir sous le poids des affaires; mais ils porteraient avec bien plus de douleur et d'accablement le poids du loisir et d'une condition privée. Ils ont employé une partie de leur vie à briguer le tumulte des places et des emplois ; et ils emploient l'autre à se plaindre du malheur de les avoir obtenus. C'est un langage de vanité. Us voudraient paraître supérieurs à leur fortune, et ils ne le sont pas au moindre revers et au plus léger refroidissement qui la menace. Voilà comme nos passions seules nous forment des embirras et des occupations que Dieu ne demandait pas de nous, et nous ôlent un temps dont
nous ne connaîtrons le prix que lorsque nous serons arrivés à ce dernier moment, où le temps finit et l'éternité commence.
Encore, mes Frères, si au milieu des occupations infinies, attachées à votre état, vot s regardiez comme les plus privilégiées, celles qui se rapportent au salut, vous répareriez, du moins en (|uelque manière, la dissipation de celte partie de votre vie que le monde et les soins d'ici-bas occupent tout entière. Mais c'est encore ici où notre aveuglement est dé|)lorable ; nous ne trouvons point de temps pour notre salut éternel. Ce qu'on donne au prince, a la fortune, aux devoirs d'une charge, aux bienséances de son état, aux soins du corps et de la parure, à l'amilié, à la société, au délassement, à l'usage ; tout cela [laraît essentiel et indispensable; on n'oserait y toucher, y retrancher; on le prolonge même audelà des bornes de la raison et de la nécessité: et comme la vie est trop courte, et les jours trop rapides pour suffire à tout, ce qu'on en retranche, ce sont les soins du salut; dans la multiplicité de nos occupations, ce sont toujours celles qu'on devrait donner à l'éternité qui sont sacrifiées. Oui, mes Frères, au lieu de prendre sur nos délassements, sur des devoirs que l'ambition multiplie, sur des bienséances que l'oisiveté seule a établies, sur les soins d'une vaine parure que l'usage et la mollesse ont rendus interminables; au lieu de prendre là -dessus chaque jour quelque temps du moins pour Dieu et pour nos intérêts éternels, à peine leur donnons-nous quehjues faibles restes qui ont échajtpé par hasard au monde et aux plaisirs, quelques moments rapides dont le monde ne veut plus, dont nous sommes peut-être embarrassés, et que nous ne trouverions pas à placer ailleurs. Tant que le monde veut de nous, tant qu'il se présente des plaisirs, des devoirs, des bienséances, des inutilités , nous nous y livrons avec goût. Quand tout est fini et que nous ne savons plus que faire de notre loisir, alors nous consacrons à quehjues prati(iucs languissantes de religion ces moments de rebut, (jue la lassitude ou le défaut de plaisirs nous laisse. Ce sont proprement des moments de repos que nous nous donnons à nous-mêmes plutôt qu'à Dieu ; un intervalle (jue nous mettons entre le monde et nous, pour y rentrer avec plus de goût et respirer un peu de la fatigue, du dé'goùt, de la satiété, où nous jetterait la vie du monde et
LUNDI DE LA PASSION : SUR L'EMPLOI DU TEMPS
des pîai?irs trop soutenue, et prolongée outre une certaine mesure au-delà de laquelle se trouve l'ennui et la lassitude.
Voilà l'usage que les personnes mêmes qui se parent d'une réputation de vertu font, à la cour surtout, de leur temps. Toute leur vie est une préférence criminelle qu'elles donnent au monde, à la fortune, aux bienséances, aux plaisirs, aux afTairts, sur l'affaire de leur salut; tout est rempli par ce qu'on donne à ses maîtres, à ses places, à ses amis, à son goût, et il ne reste plus rien pour Dieu et pour l'éternité. Il semble que le temps nous est premièrement donné pour le monde, pour l'ambition, pour nos places, pour les soins de la terre ; et qu'ensuite ce que nous pouvons avoir de trop, on nous sait bon gré si nous le donnons au salut.
Grand Dieu 1 et pourquoi nous laissez-vous sur la terre, que pour mériter votre possession éternelle? Tout ce que nous faisons pour le monde périra avec le monde ; tout ce que nous faisons pour vous sera immortel ; tous les soins d'ici-bas ont pour objet des maîtres souvent ingrats, injustes, difficiles, impuissants du moins, et qui ne peuvent nous rendre heureux. Les devoirs que nous vous rendons, nous les rendons à un Maître et à un Seigneur fidèle , juste, miséricordieux, tout- I puissant, et qui seul peut récompenser ceux I qui le servent. Les soins de la terre, quelque brillants qu'ils puissent être, nous sont étrangers; ils ne sont pas dignes de nous; ce n'est pas pour eux que nous sommes faits ; nous devons seulement nous y prêter en passant , pour satisfaire aux liens [)assagers qui les exigent de nous, et qui nous lient aux autres hommes; les soins de l'éternité tout seuls sont dignes de la noblesse de nos espérances, et remplissent toute la granileur et toute la dignité de notre destinée. Bien plus, ô mon Dieu 1 sans les soins du salut, tous les autres sont profanes et souillés; ce ne sont plus que des agitations vaines, stériles, presque toujours criminelles; les soins du salut tout seuls les consacrent, les sanctifient, leur donnent la réalité, l'élévation, le prix et le mérite qui leur manque. Que dirai -je encore? tous les autres soins nous déchirent, nous troublent, nous inquiètent, nous aigrissent, mais les devoirs que nous vous rendons, nous laissent une joie véritable dans le cœur, nous soutiennent, nous calment, nous consolent et
adoucissent même les peines et les amertumes des autres. Enfin, nous nous devons à vous, ô mon Dieu , avant que d'être à nos maîtres, à nos inférieurs, à nos amis, à nos proches; c'est vous qui avez les premiers droits sur notre cœur et sur notre raison, qui sont les dons de votre main libérale, c'est donc pour vous premièrement que nous devons en faire usage ; et nous sommes chrétiens avant que d'être princes, sujets, hommes publics ou quelque autre chose sur la terre.
Vous nous dire?; peut-être, mes Frères, que vous croyez, en remplissant les devoirs pénibles et infinis attachés à votre état, servir Dieu, remplir toute justice et travailler à votre salut; j'en conviens. Mais il faut remplir ces devoirs dans la vue de Dieu, par des motifs de foi, et dans un esprit de religion et de piété. Dieu ne compte que ce qu'on fait pour lui ; il n'accepte de nos peines, de nos fatigues, de nos assujétissements, de nos sacrifices, que ceux qui sont offerts à sa gloire et non pas à la nôtre ; et nos jours ne sont pleins à ses yeux que lorsqu'ils sont pleins pour l'éternité. Toutes les actions qui n'ont pour objet que le monde, queTéclalqui vientde la terre, qu'une fortune périssable, quelques louanges qu'elles nous attirent de la part des hommes, à quelque degré de grandeur, de réputation qu'elles nous élèvent ici-bas, ne sont rien devant lui, ou ne sont que des amusements puérils indignes de la majesté de ses regards.
Ainsi, mes Frères, que les jugements de Dieu sont différents de ceux du monde I On appelle une belle vie dans le monde une vie éditante où l'on compte de grandes actions, des victoires remportées, des négociations difficiles conclues, des entreprises conduites avec succès, des emplois illustres soutenus avec réputation, des dignitéséminentes aciuises par des services importants et exercés avec gloire ; une vie qui passe dans les histoires, qui remplit les monuments publics, et dont le souvenir se conservera jusqu'à la dernière postérité ; voilà une belle vie selon le monde. Mais si dans tout cela on a plus cherché sa gloire propre que la gloire de Dieu, si l'on n'a eu en vue que de se bâtir un édifice périssable de grandeur sur la terre, en vain a-t-ou fourni une carrière éclatante devant les hommes ; devant Dieu c'est une vie perdue. En vain les histoires parleront de nous; nous serons effacés du livre de vie et des histoires eternelks.
Soi
CnAND-CAPil'ME.
En vain nos actions feront l'admiiation des siècles à venir; elles ne seront point écrites sur les colonnes immorlelles du temple céleste : Et in scriptura dormis Israd non scrièentur\ En vain nous jouerons un grand rôle sur la scène do tous les siècles; nous serons dans les siècles clcrnels comme ceux qui n'ont janr.ais été. En vain nos litres et nos dignités se conserveront sur le marbre et sur le cuivre ; comme ce sera le doigt des hommes qui les aura écrites, elles périront avec eux; et ce que le doij^t de Dieu tout seul aura écrit, durera autant que lui-même. En vain noire vie sera proposée comme un modèle à Taiiibition de nos neveux ; comme elle n'aura de réalilé que dans les passions des hommes, dès qu'il n'y aura jdus de passions, et que tous les objets qui les allument seront anéantis, celte vie ne sera plus rien, et retombera dans le néant avec le monde qui l'avait admirée.
Car, de bonne foi, mes Frères, voudriez-vous que dans ce jour terrible, où les justices ellesmêmes seront jugées, Dieu vous tînt compte de toutes les peines, de tous les soins, de tous les dégoûts que vous dévorez pour vous élever sur la terre ; qu'il regardât comme un temps bien employé le temps que vous avez sacrilié au monde, à la fortune, à la gloire, à l'élévation de votre nom et de votre race, conmie si vous n'étiez sur la terre que pour vousmêmes; qu'il mît au nombre de vos œuvres de sali.l celles qui n'ont eu que l'ambition, l'orgueil, l'onvie, l'intérêt pour principe, et qu'il comptât vos vices parmi vos vertus?
Et que pourrez-vous lui dire au lit de la mort, loisqu'il entrera en jugement avec vous, et qu'il vous demandera compte d'un temps qu'il ne vous avait donné que pour l'em|)loyer à le glorifier et à le servir? Lui direz-vous : Seigneur, j'ai rem porté des vicloii es; j'ai servi utilement et glorieusement le prince et la patrie; je me suis fait un grand nom parmi les hdmmes ? Ilélas ! vous n'avez pas su vous vaincre vous-même; vous avez servi utilement les rois de la terre, et vous avez méprisé le service du Uoi des rois ; vous vous êtes fait un grand nom parmi les hommes, et votre nom est inconnu parmi les élus de Dieu : temps perdu pour l'éternité! Lui direz-vous : J'ai conduit des négociations pénibles; j'ai conclu des traités importants ; j'ai ménagé les intérêts
< Fsecb., xui, 9.
et la fortune des princes ; je suis entré dans les secrets et dans les conseils des rois? Hélas! vous avez conclu des traités el des alliances avec les hommes, et vous avez violé mille fois l'alliance sainte que vous aviez faite avec Dieu ; vous avez ménagé les intérêts des princes, et vous n'avez pas su ménager les intérêts de votre salut ; vous êtes entré dans le secret des rois, el vous n'avez pas connu les secrets du royaume des cieux : temps [lerdu pour l'éternité! Lui direz-vous : toute ma vie n'a été qu'un travail et une occupation pénible el continuelle? Hélas! vous avez toujours travaillé, et vous n'avez rien fait pour sauver votre âme : temps perdu pour l'éternité! Lui direz-vous : j'ai établi mes enfants; j'ai élevé mes proches; j'ai été utile à mes amis; j'ai augmenté le patrimoine de mes pères ? Ilélas ! vous avez laissé de grands établissements à vos enfants, et vous ne leur avez pas laissé la crainte du Seigneur en les élevant et les établissant dans la foi et dans la piété ; vous avez augmenté le patrimoine de vos pères, et vous avez dissipé les dons de la grâce et le patrimoine de Jésus-Christ : temps perdu pour l'éternité ! Lui direz-vous : j'ai fait des études profondes ; j'ai enrichi le public d'ouvrages utiles et curieux ; j'ai perfectionné les sciences par de nouvelles découvertes; j'ai fait va'uir mes grands talents et les ai rendus utiles aux hommes? Hélas! le grand talent qu'on vous avait confié était celui de la foi et de la grâce, dont vous n'avez fait aucun usage ; vous vous êtes rendu habile dans les sciences des hommes, et vous avez toujours ignoré la science des saints : temps perdu pour l'éternité ! Lui direz-vous enfin : j'ai passé la vie à remplir les devoirs et les bienséances de mon état ; j'ai lait des amis; j'ai su plaire à mes maîtres? Hélas ! vous avez eu des amis sur la terre, et vous ne vous en êtes point fait dans le ciel ; vous avez tout mis en œuvre pour plaire aux hommes, et vous n'avez rien fait pour plaire à Dieu : temps perdu pour réternité * 1
* Ce mouvemeut respire la mélancolie chrétienne, la sninte tristesse de l'bvungiie. Que cette éiiuinéralion des divers emplois de la cour et du iiiuiiile, cette ruvuu des aiïaiiis et des soius que les lioinmes legarJeut couiuie si vastes , si graves el si giurieux, ce déiiouibremeut des plus grandes occupations de la terre, luévilablcuieut teruii:.é par ce cri lugubre « temps 0 perdu pour réteriiilé », est d'une forte et dèci.iraute éloquence ! C'esl couime une lourde cliuiue de fer dont on remuerait successivement chaque anneau aux oreilles effrayées du forçat qui y est rivé. Puis se présente , par un de ces conso- Ual6 coalrasles dont le cœur de Maàsillon possède le divin se-
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
Non \ mes Frères, quel •vide affreux la plupart de ces hommes, qui avaient gouverné les Etats et les empires; qui semblaient faire mouvoir l'univers enlier; qui en avaient rempli les premières places ; qui faisaient tout le sujet des entretiens, des craintes, des désirs, des espérances des hommes ; qui occupaient presque seuls les attentions de toute la terre ; qui portaient tout seuls le poids des soins et des affaires publiques ; quel vide affreux trouveront-ils dans toute leur vie au lit de la mort ; tandis que les jours d'une âme sainte et retirée, qu'on regardait comme des jours obscurs et oiseux, paraîtront pleins, occupés, marqués chacun par quelque victoire de la foi, et dignes d'être célébrés par les cantiques éternels 1
cret, le tourliant tableau des pures joies répandues sur les âmes simples , retirées , obscures , mais dout les jours mortels sont déjà pleins de liieu.
* Non, 1745 et 1764. — Ah ! Reiiouard.
Méditez ces vérités saintes, mes Frères : le temps est court ,il est irréparable, il est le prix de votre éternelle félicité ; il ne vous est donné que pour vous en rendre dignes. Mesurez làdessus ce que vous en devez donnerau monde, aux plaisirs, à la fortune, à votre salut. Mes Frères, dit l'Apôtre, le temps est court* ; usons donc du monde comme si nous n'en usions pas; possédons nos biens, nos places, nos dignités, nos titres, comme si nous ne les possédions pas; jouissons delà faveur de nos maîtres et de l'estime des hommes, comme si nous n'en jouissions pas ; ce n'est là qu'une ombre qui s'évanouit et nous échappe ; et ne comptons de réel dans toute notre vie, que les moments que nous aurons employés pour le ciel. Ainsi soit-iL
» Tempus brève est, reliquum est ut... et qui utuntur hoc mundo, tanquim non utantur. / Cor., vu, 29.