SUR LE SALUT
miTSE.
Division. — i» Il faut travailler au salut avec vivacité, potir ne pas se rebuter; 1» Il faut y travailler avec prudence, pour ne pas s'y méprewlre.
Première partie. — Travailler au salut avec vivacité. Le salut est la grande affaire où il s'agit de tout pour nous ; rien donc ne devrait nous iniéresser davantage en cette vie ; cependant nous travaillons à cette grande affaire sans estime , sans goût, sans préférence; vo.là d'où vient le défaut de vivacité.
l« Sjhs estime. Le monde, par une erreur di^jne de larmes, a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas ; les actions de la foi toutes seules, qui demeurent éternellement, passent pour des occupations oiseuses et ob cures, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommas : voilà la pn.'m.ère raison pour quoi nous travaillons à l'alfiire du salut sans vivacité, c'est que nous n'eslimnns pas assez cette faintc entreprise. Or, faut-il comlwllre une illusion si indigne même de la raison? Car si ce q..\ peut ren ire un ouvrage glorieu.x à celui qui l'entreprend, c'est la durée et l'iminortaliié qu'il promet dans la mémoire des hommes, les œuvres du juste toutes seules seront immortel es et survivront à la ruine entière de l'univers ; si c'est la récompense qu'on nous propose, c'est L'ieu même qui sera sa récompense ; si c'est la dignité des occupations auxquelles on nous eniiage , dans l'alfaire du saiut tout est grand, on n'y tiavaille que pour une couronne immortelle. Il n'y a donc rien de plus glorieux sur la terre, et de plus digne de l'homme, que les soins de l'éternité. Cependant, si nous avons des concurrents dans le monde plus heureux et plus élevés que nous, nous leur portons envie, leur élévation ranime notr« vivacité ; mais lorsque les complices de nos plaisirs viennent à rompre généreusement tous les liens
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bonteax des passions, hélas ! oa nous censuroas lenr conduite, ou nous ne songeons qu*à nous élever aux places quMIs vien- Dent de laisser vacantes, sans jamais porter envie à leur nouvel éiat. D*où vient cela, sinon de ue que nous manquons d'estime pour la saillie entreprise du salut?
2* Nous travaillons au salut avec indolence, parce que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. Dans nos jonriiéps tout a son temps et ses moments marqués, non-spulemont les devoirs, mais les bienséances, les innli'ités, les plaisirs même : mais où plaç)n3-nous l'alTiire du salut? quel rang lui donnons-nous? Si nous faisons quelque chose pour l'éternité, ne renJons-nous pas au monde le centuple ? les raomeats sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour le inonde et pour nou-i-inémes Vous le sentez bien, et vous convenez que les agitations du monde, des aiïaires, des plaisirs, vous occnpaMt presque tout entier, il vous reste pen de temps pour penser au sa ut ; mais pour vous caliU' r. vous dites que lorsqu'un jour vous serez plus tranquille, l'affane de réterniié deviendra alors votre principale atlaire. Et voilà ce qui vous ahuse, de regarder le salut comme ini^ompatiblo avoc les occupations attacliéus i) l'élat où la Providence vous a pbcé ; au contraire, vous pouvez en faire des moyens de sanctification , et y exercer toutes les vertus chrétiennes, à l'exemple de Joseph et de cet offirierde la reine d'Ethiopie, qui étaient chargés de toutes les alT<iires d'un grand royaume, et de tant d'autres qui, dans la même situation où vous êtes, dans une vie aussi a}:itée que la vôtre, ont mené cependant une vie pure et chrétienne. Quand pour revenir k Dieu on attend qu'on puisse chanper de place, c'est une preuve qu'on ne veut pas encore changer son cœur. Aussi lorsque l'on vous dit que le salut doit être l'unique affaire, l'on ne prétend pas que vous renonciez à toutes les autres; vous sortiriez de l'ordre de Di>u ; on veut seulement que vous les rapportiez toutes au salut, que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Attendre que vous soyez plus trani|uille pour être plus homme de bien, c'est premièrement une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence; secondement, c'est faire outrage à la religion de Jésus-Christ, et justifier les reproches que les païens faisaient contre elle, comme si elle eût été incompatible avec les devoirs de prince, de courtisan, d'homme public, de père de famille. Uésabusez-vous donc; ce ne sont pas vos places, ce sont vos penchants qui sont pour vous des écueils. Or, quand vous serez libre d'embarras, votre cœur sera-t-il libre de passions ? au contraire, elles n'en seront que plus vives et plus indomptables, parce que ue trouvant plus de quoi s'occuper au dehors, elles tourneront toute leur violence contre vous-même.
30 Nous travaillons à l'affaire du salut sans vivacité, parce que nous accomplissons les devoirs de religion sans plaisir, sans goût et comme à regret ; tout ce que nous faisons pour le ciel nous gêne , nous ennuie, nous déplaît. Mas, premièrement, vous êtes injuste d'attribuer à la vertu ce qui prend sa source dans votre propre corruption : ce n'est pas la piété qui est désagréah'e, c'est votre goût qui est déréglé ; rendez à votre cœur le goàt que le péché lui a dté, et vous goûterez combien le Seigneur est doux ; voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de piété. Secondement, le joug du beigneur n'est pour vous dur et accablant que parce que vous le portez trop rarement ; vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'eu adoucir le poids : il faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits. Troisièmement, vous accompli sez les devoirs de la piété sans goût, parce que vous ne les accomplissez qu'à demi ; il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante ; plus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; et d'où vient cela ? c'est que l'obsi rvance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore; or un cœur divisé, et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon Jésus-Christ, qu'un lieu de trouble et de désolation. Servez donc le Seigneur de tout votre cœur et sans réserve, et vous le servirez avec alié-^resse.
Deuxième partie. — U faut travailler à Paffaire du salut avec prudence, pour ne pas s'y méprendre. C'est une entreprise où les dangers sont journaliers, où les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres, il ne s'en trouve pourtant qu'une véritable, et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles : eûmes-nou^ jamais besoin de tant de circon-pection et de prudence ? Mais à quoi doit nous porter cette prudence? à deux choses qui ne sont que les règles communes que les enfants du siècle suivent eux-mêmes dans la poursuite de leurs prétentions.
1« C'est de ne pas se déterminer au hasard parmi cette multiplicité de voies que les hommes suivent, les examiner toutes indépendamment des u.sages et des coutumes qui les autorisent ; et dans TafTaire de l'éternité ne donner rien à l'opinion et à l'exemple. Voilii ce qu'on ne manque pas de suivre, lorsqu'il s'agit d'alTaiies tempoi elles : mais dans l'affaire du salut, cette règle est négligée ; nul n'examine si les voies sont sûres, et on ne demande point d'autre garant de leur sûreté que la foule qu'on voit marcher devant soi. On adopte sans attention des préjugés commun'?, seulement parce qu'ils soûl établis ; on ne daigne pas se deman 1er à soi-même si on ne se trompe point ; en un mot, on ne fait pas même usage de sa raisan.
2° C'est lorsqu'on se détermine, de ne laisser rien à l'incertitude des événements, et de préférer toujours la sûreté au péril Voilà ce que dicte la prudence dans les affaires de ce monde ; mais s'agit-il des affaires de l'éternité ? dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches, le parti le plus périlleux au salut, comme il a toujours l'amour-propre pour soi, a toujours aussi la préléience, quoique nous voyions des routes plus sûres que celles que nous choisissons. Car il n'est guère de doute sur nos devoirs qui nous dérobe l'ohli^'atiou précise de la loi sur chaque démarche; cependant partout nous résistons à nos propres lumières, partout nous préférons le péril à la sûreté ; dans toutes nos actions nous flottons, non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entre le crime et les simples fautes ; tous nos doutes se bornent à nous demander si se permettre une telle chose est un cnmc ou une simple offense, et notre conscience ue peut jamais noua reudre ce témoiguage que dans une telle occasion oous nous sommeo déterminés pour le parti où il n'y avait point de péril.
Teraput meum nondum tdv«nlt ; tempu* •utem veslram lemper ^g gg manifcster aU mOllcle, et d allOF a JérU- •»t paratum. , „ . , , ■ 1 1 1
salem se faire honneur de ses grands laknls,
Mon temp» n'est vas encore venu; mai» pour la vôtre, il ett tou- 1 /• • ■ 1 1 11 ......:
jours prêt. Jean, vii, «. DoiJS puuvons le faire a la plupart de eeux <pu
nous écoutent. Le temps qu'ds donnent à leur
fortune, à leur élévation, à hiirs [ilaisirs, est
Le reproche que fait aujourd'hui Jésus-Christ toujours prêt ; il est toujours ttinps pour eux
à ses parents selon la chair, qui le pressaient d'acquérir des biens , de la gloire, et de satis-
MARDI DE LA PASSION : SIR LE SALUT
faire leurs passions ; c'est là le temps de riiomme : Tempiis vestnim semper est paratum. Mais le temps de Jésus-Christ, c'est-à-dire le temps de travailler au salut n'est jamais prêt; ils le renvoient, ils le diffèrent; ils attendent toujours qu'il arrive, et il n'arrive j:imais : Tempus meiim nondum advenit.
Les plus légers intérêts de la terre les agitent , et leur font tout entreprendre ; car qu'est-ce que le monde lui-même dont ils suivent les voies trompeuses, qu'une agitation éternelle où les passions mettent tout en mouvement, oîi le repos est le seul plaisir inconnu, où les soucis sont honorables, où ceux qui sont tranquilles se croient malheureux , où tout est travail et affliction d'esprit , enfin , où tout s'agite et tout se méprend * ?
Certes , mes Frères , à voir les hommes si occupés, si vifs, si patients dans leurs poursuites, on dirait qu'ils travaillent pour des années éternelles, et [toi»r des biens qui doivent assurer leur félicité. On ne comprend pas que tant de soins et d'agitations ne se proposent qu'une fortune dont la durée égale à peine celle des travaux qui l'ont méritée ; et qu'une vie si rapid(î se passe à chercher avec tant de fatigue des biens qui doivent finir avec elle *.
Cependant, une méprise qui ne peut se soutenir contre la plus légère attention, est devenue l'erreur du plus grand nombre. En vain la religion nous rappelle à des soins plus solides et plus nécessaires; en vain elle nous annonce que travailler pour tout ce ipii doit passer, c'est amasser à grands frais des monceaux de sable qui s'écroulent sur nos têtes à mesure
* En effet, mes Frères, qu'est-ce que ce monde dont on poursuit avec tant de chaleur les biens trompeurs, et dans les voies duquel l'on marche avec tant de précipitation? Une agitation continuelle, où rien n'est capable de contenter, où la pauvreté est odieuse, les richesses gênantes; où tout est pluin de péiils, où tout annonce la mort; où le repos est funeste, les plaisirs incommodes, la bonne chère ennuyeuse, les inquiétudes continuelles, les chaînes indissolubles; où ceux qui demeurent tr.iiiqiiilles s'estiment malheureux; où le tumulte et la peine sont les plus doux moments de la vie ; où tout est, dit le Sage, travad et affliction d'esprit; où tout s'égare, s'agite, se trouble et se confond. — Ed de Trévoux.
2 Certes, avoir les hommes si vifs, si entreprenants, si occu pés de ces choses passagères, on dirait qu'ils ne travaillent que pour des biens étemels; et on ne peut pas aisément comprendre que tant de soins, tant de peines, tant d'agitations soient pour des biens qui en valent si peu la peine; qu'on se tourmente si longtemps pour des choses qui durent si peu, et qu'une vie dont la récompense doit être une éternité tout entière, se passe toute à poursuivre avec tant de feu et de vivacité des biens frivoles qui, outre qu'ils ne rendent point heureux, doiveut fmir à la mort. — Ibid.
que nous les élevons ; que le plus haut point d'élévation où nous puissions atteindre ici-bas est toujours la veille de notre mort et la porte de l'éternité , et que rien n'est digne de l'homme que ce qui doit durer autant que l'honime. Les soins des passions sont toujours pénibles et sérieux ; il n'est que les démarches que nous faisons pour le ciel qui soient faibles et languissantes ; le salut tout seul est pour nous un amusement; nous travaillons pour les biens frivo'es, comme si nous travaillions pour des biens éternels ; nous travaillons pour les biens éternels, comme si nous travaillions pour des biens frivoles.
Oui, mes Frères, les soins de la terre sont toujours vifs; obstacles, fatigues, contre-temps, rien ne nous rebute. Les soins de la terre sont toujours prudents ; dangers , pièges , pexplexilés , concurrences , rien ne nous fait prendre le change. Or, il s'en faut bien que les soins du salut ne soient de ce caractère : rien de plus languissant et qui nous intéresse moins, quoique les obstacles et les dégoûts y soient fort à craindre; rien de plus imprudent, quoique la multiplicité des voies et le nombre des écueils y rendent les méprises si familières. Il faut donc y travailler avec vivacité et avec prudence : avec vivacité, pour ne pas se rebuter; avec prudence, pour ne pas s'y méprendre. Implorons, etc. Ave, Maria,