PREMIÈRE PARTIE
Rien sans doute ne devrait nous intéresser davantage en celle vie, que le soin de notre salut éternel. Outre que c'est ici la grande affaire où il s'agit de tout pour nous, nous n'en avons même, à proprement parler, point d'autre sur la terre ; et les occupations infinies et diverses attachées à nos places, à notre rang, à notre état, ne doivent être que des manières différentes de travailler à notre salut '.
' Rien sans doute ne devrait vous intéresser davantage en cette vie que l'alfaire de votre salut. Car, outre que dans celte grande affaire il s'agit de tout pour vous, nous n'en avons proprement point d'autre sur la terre; et les occupations inséparai)les et nécessairement attachées à voire rang, à vos emplois, à vos conditions, ne doivent être que des manières différentes de travailler à l'affaiie du salut. Cependant ce soin singulier auquel tout ce que nous faisons dans le monde doit se rapporter, est Dour nous le plus néj:ligé, et est devenu à nos yeux le plus mépri^able. Ce soin principal qui toujours devrait être à la tête de uoi mouvemenis, de nos pensées et de nos actions, cèle à toutes les autres dans le cours de nos occupations et de nos entreprises; ce soin si aimable et auquel le prix de la foi et la consommation de la 5:1 àce attache tant lie douceurs et de consolations, est devenu le plus déijoùlant et le plus triste de tous
GRAND-CARÉME.
Cependant ce soin si glorieux auquel tout ce que nous faisons, et tout ce que nous sommes se rapporle, est pour nous le plus méprisable. Ce soin princi[>al, et qui devrait être toujours à la tôle de tous nos autres soins, leur cède à tous dans le détail de nos actions. Ce soin si aimable, et auquel les promesses de la foi et les consolations de la grâce altacbent tant de douceurs, est devenu pour nous le plus dégoûtant et le plus triste. Et voilà, mes Frères, d'où vient le défaut de vivacité dans l'affaire de noire salut éternel : on y travaille sans estime, sans préférence, sans goût. Suivons ces idées, et soulTrez que je les développe.
C'est une erreur bien déplorable, mes Frères, que les hommes aient attaché des noms pompeux à toutes les entreprises des passions, et que les soins du salut n'aient pu mériter auprès d'eux le même honneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la voie de la réputation et de la gloire; les intrigues et les mouvements qui font parvenir, sont comptés parmi les secrets d'une profonde sagesse ; les projets et les négociations qui arment les hommes les uns contre les autres, et qui font souvent de l'ambition d'un seul, l'infortune publique, passent pour étendue de génie et pour supériorité de talents; l'art d'élever sur un patrimoine obscur une fortune monstrueuse, aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi, est la science des affaires et la bonne conduite domes^tique ; enfin, le monde a trouvé le secret de rehausser par des litres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas. Les actions de la foi tontes seules, qui demeureront éternellement, qui formeront l'histoire du siècle à venir, et qui seront gravées durant toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem, passent pour des occupations oiseuses et obscuies, pour le partage des âmes faibles et bornées, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes. Et voilà, mes Frères, la première raison de notre inditl'orence |)Our l'atTaire du salut : nous n'estimons pas assez Cette sainte entreprise pour y travailler avec vivacité *.
les soins : et Toilà d'où vient le défaut de vivacilé dont on manque pour l'alfaire du salui : on y iravaille suis esi.ine, sans préféreucf, i-aus j.laisir. Uévclopiions ces impo tdnUs vénlts pour en faire la pieuvts de lellc piemière paille. — Trévoux. * La science des lois ou l'art militaire sont regardés comme des entreprises de répuUtion et de gloire, que tout le monde révère et approuve; les mouvements qu'on y fait, sont comptés
Or, je ne crois pas devoir m'arrêter ici à combattre une illusion si indigne même de la raison. Car, qu'est-ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend? Estce la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes? Ah! tous les monuments de l'orgueil périront avec le monde qui les a élevés; tout ce que nous faisons pour la terre aura la même destinée qu'elle ; les victoires et les conquêtes, les entreprises les plus éclatantes, et toute 1 histoire des pécheurs, qui embellit le siècle présent, sera effacée du souvenir des hommes; les œuvres du juste toutes seules seront immortelles, éciiles à jamais dans le livre de vie, et survivront à la ruine entière de l'univers. Est-ce la récompense qu'on nous y propose? mais tout ce qui ne peut nous rendre heureux, ne peut aussi nous récompenser; et on n'en a pas d'autre ici que Dieu même. Est-ce la dignité des occupations auxquelles on vous engage? mais les soins de la terre les plus honorables sont des jeux auxquels notre erreur a donné des noms sérieux : ici tout est grand ; on n'aime que l'auteur de son être; on n'adore que le Souverain de l'univers ; on ne sert qu'un Maître tout-puissant; on ne désire que des biens éternels ; on ne fait des projets que pour le ciel; on ne travaille que pour une couronne immortelle *.
parmi les sapes du siècle pour les louables efTorfs d'une belle âme, pour îles démarches glorieuses et honorables , pour d'iuçéuieuses intrigues; tout ce qu'on fait pour s'élever, s'enrichir, s'avancer, s'instruire dans le siècle est compté parmi les hommes pour une piofonte sagesse, pour une grande pénétration u'esprit; tout ce qu'on emploie pour arriver à un poste éclatant, au travers même de mille injustices, est regardé coiiiiiie l'elfet d'une rare prudence ; et ce qu'on fait pour monter du sein de la poussière à une fortune monstrueuse, est appdé la science des affaires et l'entreprise d'un homme d'esprit. La science du salut toute seule est mise au nombre des occupations obscures et oiseuses; et il sembie qu'elle n'a>t rien que de mé|lri^ab!e et de rebutant aux yeux des homuits. Première cause du défaut de vivacité dans l'aliaire du salut : on y travaille sans e^liule. — lUd.
1 Or je ne crois pas qu'il soit à propos de m'ariéter à confondre \n\'i erreur si gmssièie que ce le-la. Car souffrez que je vous deuiaihle, mes Kièies, qui peut rendre unouviage glorieux à celui qui le ir'-ivailie? blst-cc sa durée? Kh! tous les m nuniciits pompeux de l'orgueil, les édihccs superbes de la vanité de rbomuie ne font que passer ici-bas comuie l'omure, et périront un jour avec le nom qui les a élevés, l'oul ce i,ue nous taisons pour nous reuOr>i reçoit. mandai les à la mémoire des liommes, ces Irésois auias.-és, ces superbes palais élevés, ces vietoirtS iciii(iOilees, ces conquêtes tant vanlee-, les euliepnses les plus hardie» ei les plus glorieuses, lieii de cela ne descendra avec vous dans le luiutieau; et toute riiistnie des pétlieurs qui auront embelli la teire ue piesenis, se leduita a due qu ils ne sont plus, et que rien de leurs ouvrages ne subsiste. Les actions seules du juste, écrites dans le livre de vie, tiendront lieu de mérite devant Dieu et survivront h tous les plus riches mo'
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
Qu'y a-t-il donc de plus glorieux sur la terre, et de plus digne de Thomme, que les soins de l'éternité ? Les prospérités sont d'honorables inquiétudes ; les emplois éclatants, un esclavage illustre ; la réputation est souvent une erreur publique; les titres et les dignités sont rarement le fruit de la vertu, et ne servent tout au plus qu'à orner nos tombeaux et embellir nos cendres. Les grands talents, si la foi n'en règle l'usage, sont de grandes tentations ; les vastes connaissances, un vent qui enfle et qui corrompt, si la foi n'en corrige le venin ; tout cela n'est grand que par l'usage qu'on en peut faire pour le salut ; la vertu toute seule est estimable pour elle-même '.
Cependant, si nos concurrents sont plus heureux et plus élevés que nous dans le monde, nous les regardons avec des yeux d'envie ; et leur élévation, en humiliant notre orgueil, ranime la vivacité de nos prétentions et de nos espérances ; mais, lorsque les complices quelquefois de nos plaisirs, changés soudain en de nouveaux hommes, rompent généreusement tous les liens honteux des passions, et portés sur les ailes de la grâce, entrent à nos yeux dans la voie du salut, tandis qu'ils nous laissent derrière eux errer encore tristement au gré de nos désirs déréglés ; nous voyons d'un œil tranquille le prodige de leur changement;
nnments de l'univers. Est-ce la récompense qui y est proposée? Ah! quelques moments de plaisir ou de gloire, qui sont toute la récompense du monde et de ses ouvrages, sont-ils à comparer avec une éternité de bonheur, de délices et de gloire, ou plutôt avec Dieu lui-même qui se propose pour récompense à l'âme qui le sert, et qui travaille pour lui. Est-ce les occupations auxquelles on les emploie ? Mais les ouvrages des mondains servent-ils à des usages si glorieux et si recommandables? Là on n'a de vues que pour la terre, on ne parle que le langage du mensonge, on ne se tourmente que pour de vains applaudissements qui s'évanouissent, de frivoles biens qui passent en d'autres mains, de fades honneurs qui périssent ; et au contraire, ici, dans l'entreprise du salut, on n'envisage que son Dieu, on n'adore qu'un Etre tout-puissant, on ne suit que la vérité, on ne forme des vœux que pour le ciel, on ne travaille que pour des couronnes immortelles. — Ed. de Trévoux.
1 Quoi donc sur la terre de plus glorieux que le soin qu'il apporte à l'ouvrage de son salut? La prospérité a ses chagrins comme ses plaisirs; les emplois distinguent, mais ils font d'illustres esclaves; la réputation charme, mais souvent on en devient la victime. Les titres et les dignités ne sont pas toujours le fruit de la vertu ; et les places honorables, les premiers rangs où l'on est élevé, ne servent tout au plus qu'à orner vos tombeaux, enrichir vos histoires, et faire honorer vos cendres après la mort. Les grands talents sont de vains ornements qui font le plus souvent méconnaître ceux qui en sont pourvus, si la charité n'en corrige les défauts. La vertu seule est estimable par elle-même ; tout le reste ne mérite d'estime qu'autant qu'il conduit au salut. — Ibid.
Mass. — Tome II.
et, loin que leur destinée nous fasse envie, et réveille en nous de faibles désirs de salut, nous ne pensons peut-être qu'à remplacer le vide que leur retraite laisse dans le monde ; qu'à nous élever à ces postes périlleux d'où ils viennent de descendre par des vues de foi et de religion. Que dirai-je? Nous devenons peutêtre les censeurs de leur vertu; nous cherchons ailleurs que dans les trésors infinis de la grâce les motifs secrets de leur changement ; nous donnons à l'œuvre de Dieu des vues tout humaines ; et nos censures déplorables deviennent la plus dangereuse tentation de leur pénitence. C'est ainsi, ô mon Dieu, que vous répandez des ténèbres vengeresses sur des cupidités injustes! D'où vient cela? nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut : première cause de notre indifférence *.
En second lieu, nous y travaillons avec indolence, parce que nous n'en faisons pas une affaire principale, et que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. En etïet, mes Frères, nous voulons tous nous sauver ; les pécheurs les plus déplorés ne renoncent pas à cette espérance ; nous voulons même que, parmi nos œuvres, il s'en trouve toujours quelques-unes qui se rapportent au
* Cependant quel est notre aveuglement ! Lorsque nous voyons quelqu'un plus riche, plus élevé, plus honoré que nous dans le monde, nous le regardons avec envie, nous souhaiterions lui ressembler ; et notre état humilié ranime notre estime pour celui que nous voyons placée au-dessus de nous. Mais voyons-nous quelqu'un de nos compagnons , quelqu'un de nos supérieurs rompre généreusement ses chaînes, quitter ses mauvaises habitudes, renoncer au crime qui l'enchantait, et entrer dans les routes du salut après avoir quitté celles du monde. Ah ! loin de le regarder avec une sainte envie , nous le blâmons, nous ne voulons plus de commerce avec lui, et tandis que , tranquille dans la voie du ciel , il nous laisse derrière lui errer tristement dans les routes égarées du siècle, nous le plaignons, et ne voulons jamais le suivre. Nous voyons le changement de cet ami pieux ; nous jetons de loin quelque regard sur sa nouvelle conversion ; et, au lieu de former en le voyant, quelque idée de salut et de changement, nous n'y considérons que la peine et les difQcultés que cette entreprise lui coule. Si nous voyons quelques personnes qui se détachent du monde, que les biens et les honneurs de la terre ne touchent plus, nous ne pensons qu'à profiter de leur changement nouveau; nous tâchons de nous élever sur leur humililé, et de faire de leur désintéressement un nouvel aiguillon à notre cupidité ; peut-être même que, devenant les censeurs de leur conduite, nous insultons à leur vertu. Alarmés de la pénitence que nous leur voyons pratiquer, nous leur disputons même le nom de pénitjnts. Nous cherchons dans des causes honteuses, comme dans le dégoût, dans la mauvaise fortune, dans le chagrin, la source de leur changement. 0 Dieu, c'est ainsi que vous faites servir à notre perte les malheureuses ardeurs de notre cupidité ! Première cause de notre lâcheté pour le salut : nous manquons d'estime pour une si sainte entreprise. —
GRAND-CARÊME
salut; car nul ne s'abuse jusqu'à croire qu'il méritera la gloire des saints, sans avoir jamais fait une seule démarche pour s'en rendre digne ; mais où nous nous trompons, c'est dans le rang que nous donnons à ces œuvres parmi les occupations qui partagent notre vie.
Et certes, mes Frères, les bienséances et les inutilités des commerces, les fonctions d'une charge, les embarras domestiques, les passions et les plaisirs ont leurs temps et leurs moments marqués dans nos journées. Où plaçons-nous l'ouvrage du salut ? Quel rang donnons-nous à ce soin unique sur tous nos autres soins ; en faisons-nous une affaire seulement? Et, pour entrer dans le détail de vos mœurs, que faites-vous pour l'éternité que vous ne rendiez au monde au centuple ? Vous employez quelquefois une légère portion de vos biens en des largesses saintes ; mais qu'est-ce si nous le comparons à ce que vous en sacrifiez tous les jours à vos plaisirs, à vos passions et à vos caprices? Vous élevez peut-être au commencement de vos journées votre esprit au Seigneur par la prière ; mais le monde au sortir de là ne prend-iipassa place dans votre cœur, et tout le reste du temps n'est-il pas pour lui? Vous assistez peut-être exactement chaque jour aux mystères saints; mais, sans entrer ici dans les motifs qui souvent vous y conduisent, Cet unique exercice de religion n'est-il pas compensé par une journée entière de vie oiseuse et mondaine ? Vous vous faites quelquefois une violence passagère; vous souffrez peut-être une injure ; vous prenez sur vous pour une obligation de piété ; mais ce sont là quelques faits uniques et singuliers qui sortent de l'ordre commun, et qui n'ont jamais de suite; vous n'en sauriez produire un seul devant le Seigneur, qu'il ne s'en offre mille de l'autre côté que l'ennemi compte pour lui. Le salut n'a que vos intervalles ; le monde a, pour ainsi dire, l'étal et le fonds. Les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour nousmêmes *.
• Et certes les bienséances du rang et de la naissance, l'inulililé des conversations , le» visites qu'on rend ci qu'on reçoit, le soin de remplir ses charges et ses emplois, le temps du boire et du manger, les occupations domestiques, toutes ces choses, renfermant l'étendue de la journée, où placerions-nous le soin du salut ? Quel rang douucrons-nous à cet important ouvrage î Lorsque vous poursuivez une affaire , n'y donnez- TOUS pas tous v.is soins ? Vous occupez-vous d'autre chose, et >wuvM-vous icuiement quelques moments dans la journée poux
Je sais, mes Frères, que vous sentez vousmêmes là- dessus l'injustice et le danger de votre conduite. Vous convenez que les agitations du monde, des affaires, des plaisirs, vous occupent presque tout entier, et qu'il voua reste peu de temps pour penser au salut. Mais vous dites pour vous calmer que, lorsqu'un jour vous serez plus tranquille, que des affaires d'une certaine nature seront terminées, que vous vous serez déchargé sur un aîné des soins de cette dignité, que certains embarras seront finis, en un mot, que certaines circonstances ne se trouveront plus, vous penserez tout de bon à votre salut, et que l'affaire de l'éternité deviendra alors votre principale affaire.
Mais ce qui vous abuse, c'est que vous regardez le salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état où la Providence vous a placé. Car ne i)ouvcz-vous pas en faire des moyens de sanctification ? Ne pouvez-vous pas y exercer toutes les vertus chrétiennes : la pénitence, si ces occupations sont pénibles; la clémence , la miséricorde, la justice, si elles vous établissent sur les hommes * ; la soumission aux ordres du ciel, si le succès ne répond pas quelquefois à votre attente ; le pardon des injures, si vous y souffrez l'oppression, la calomnie et la violence ; la confiance en Dieu seul, si vous y éprouvez l'injustice ou l'inconstance de vos maîtres? N'est-il pas des âmes de votre rang et de votre état, qui, dans la même situation où vous êtes,
penser à celle-ci ? Que faites-vous pour Dieu que vous ne fassiez pour le monde au centuple? Vous élevez peut-être au Seigneur votre esprit au commencement de la journée ; mais au sortir de là le uioude ne prend-il pas la place ; et tout le reste du jour n'esl-il pas pour lui et pour les affaires temporelles ? Vous sacrilicz peut-être quehiue légère partie de vos biens an soulagement des pauvres ou au service des autels; mais ne donnez-vous pas tout le reste au luxe , à la bonne chère, au jeu; et n'en sacnliez-vous pas mille fois davantage à contenter vos passions? Vous assistez peut-être chaque jour à la célébration des mystères saints, mais sans dévotion, sans présence d'esprit et dans des postures toutes mondaines. Vous vous faites quelques violences passagères en certains lieux et en certains moments ; mais vous prenez vos plaisirs et vos diirertissemeuts à tous les autres temps et partout où vous vous trouvez. Vous souffrirez une injure avec patience ; mais un moment de prière vous rebute. Ce sont là de ces pieux moments qu'on emploie quelquefois à l'ouvrage du salut , mais qui n'ont jamais de suite. Vous ne pourrez produire une seule action agréable devant Dieu , que l'ennemi commun de votre salut n'en compte mille pour lui ; si vous donnez à Dieu votre extérieur, le monde a lui-même le fond ; et lorsque vous servez le Seigneur de corps , votre cœur est tout à fait loin de lui. — Ed. de Trévoux.
* Si elles vous établissent les juges, les maîtres, les pères du peuple, la justice, la clémeocc , la miséricorde vous sauclifieront. — lùid.
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
iuènejgt une yie pure et chrétienne ? Vous savez bien vous-même qu'on peut trouver I)ieu partout ; car dans ces moments heureux où vous avez été touché quelquefois de la grâce, n'est-jl pas vrai que tout vous rappelait à Dieu ; que les périls mêmes de votre état devenaient pour vous des instructions et des remèdes ; que le monde vous dégoûtait du monde même ; que vous trouviez partout le secret d'offrir à Dieu mille sacrifices invisibles, et de faire de vos occupations les plus tumultueuses des sources de réflexions saintes ou des occasions salutaires de mérite ? Que ne cultivez-vous ces impressions de grâce et de salut? Ce n'est pas votre situation, c'est votre infidélité et votre faiblesse, qui les ont éteintes dans votre cœur.
Joseph était chargé de toutes les affaires d'un grand royaume ; lui seul soutenait tout le poids du gouvernement : cependant oubliat-il le Seigneur, qui avait rompu ses liens et justifié son innocence; ou attendit-il, pour servir le Dieu de ses pères, qu'un successeur vînt lui rendre le loisir que sa nouvelle dignité lui avait ôté ? Il sut faire servir à la consolation de ses frères et à l'avantage du peuple de Dieu une prospérité qu'il ne reconnaissait tenir que de sa main toute-puissante. Cet officier de la reine d'Ethiopie , dont il est parlé aux Actes des apôtres , était établi sur les richesses immenses de cette princesse ; le détail des tributs et des subsides, et toute l'administration des deniers publics était confiée à sa fidélité. Or cet abîme de soins et d'embarras ne lui laissait-il pas le loisir de chercher dans les prophéties d'Isaïe le salut qu'il attendait et les i)aroles de la vie éternelle? Placez-vous dans les situations les plus agitées, vous y trouverez des justes qui s'y sont sanctifiés ; la Gour peut devenir l'asile de la vertu comme le cloître ; les places et les emplois peuvent être les secours comme les écueils de la piété ; et quand pour revenir à Dieu on attend qu'on puisse changer de place, c'est une marque qu'on ne veut pas encore changer son cœur K
* Joseph était chargé de toutes les affaires d'un vaste royaume • lui seul soutenait tout le poids du gouvernement de l'Egypte en des temps et en des conjonctures les plus fâcheuses; cependant oubliait-il jamais le Seigneur qui l'y avait engagé ; ou attendit-il qu'un successeur lui rendit le repos que son emploi lui avait enlevé? Ah ! il sait trouver place au service qu'il doit à Dieu parmi les soins fatigants qu'il rend à ses frères ; convaincu même que c'était à la main toute-puissante du Seigneur qu'il devait son élévation, tout ce qu'il faisait était pour lui et
Aussi, lorsque nous vous disons que le salut doit être l'unique affaire , nous ne prétendons pas que vous renonciez à toutes les autres ; vous sortiriez de l'ordre de Dieu. Nous voulons seulement que vous les rapportiez toutes au salut ; que la piété sanctifie vos occupations ; que la foi les règle ; que la religion les anime ; que la crainte du Seigneur les modère ; en un mot, que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Car d'attendre que vous soyez plus tranquille et plus débarrassé de tous soins , pour être plus homme de bien, outre que c'est une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence; c'est un outrage même que vous faites à la religion de Jésus-Christ : vous justifiez les reproches que les ennemis des chrétiens faisaient autrefois contre elle ; il semble que vous la regardez commeincompatibleaveclesdevoirs de prince, de courtisan, d'homme public, de père de famille; vous semblez croire comme eux que l'Evangile ne propose que des maximes funestes à la république ; et que s'il en étaitcru, il faudrait tout quitter, sortir de la société , renoncer à tous les soins publics, rompre tous les liens de devoir, de bienséance , d'autorité qui nous unissent aux autres hommes, et vivre comme si Ton était seul sur la terre ; au lieu que c'est l'Evangile tout seul qui nous fait remplir ces devoirs comme il faut ; au lieu que c'est la religion deJésus-Christ toute seule qui peut former des princes religieux, des courtisans chrétiens, des magistrats incorruptibles, des maîtres modérés, des sujets fidèles, et maintenir dans une juste harmonie cette variété d'états et de conditions, d'où dépend la tranquillité des peuples et le salut des empires < .
par rapport à lui. Cet officier du roi, étant établi le ministre de ses Etats et le dépositaire de ses biens , trouva le moyen d'allier la distribution des tributs et des subsides, toujours onéreux au peuple, avec les devoirs charitables confiés à sa fidélité. Or, cet abîme d'embarras et d'occupations, qui ne devaient pas, ce semble, lui laisser un seul moment, pour songer à son salut, lui servit au contraire d'occasion pour l'opérer, et plus sûrement, et plus glorieusement. Placez-vous dans la condition la plus dangereuse pour le salut ; vous y trouverez des justes qui s'y sont sanctifiés. Aussi quand nous disons que le salut est notre unique affaire, nous ne prétendons pas que chacun doive quitter sa condition, son emploi, abandonner toutes ses affaires temporelles, ne penser à rien dans le monde qu'à son salut; je dis seulement qu'on doit rapporter toutes les autres choses à celle-là; que nos pensées, nos désirs, nos démarches, nos entreprises soient réglées par la crainte du Seigaeur et l'amour de sa gloire ; en un mot que l'affaire du salut soit le centra et le terme où toutes nos autres affaires viennent se rendre. — Ed. de Trévoux.
1 Car de prétendre que travailler uniquement au salut, c'est quitter ses emplois et renoncer à tout ce qu'on possède , c'est
GRAND-CAREME.
Mais pour vous faire mieux sentir l'illusion de ce prétexte , quand vous serez libre d'embarras et dégagé de ces soins extérieurs qui vous détournent aujourd'hui du salut ; votre cœur sera-t-il libre de passions? Les liens injustes et invisibles qui vous nrrètent seront-ils rompus ? Serez-vous rendu à vous-même , plus humble, plus patient, plus modéré, plus chaste, plus mortifié? Ahl ce ne sont pas les agitations du dehors qui vous retiennent, c'est le dérèglement du dedans, c'est le tumulte et la vivacité des passions. Ce n'est pas dans les soins de la fortune et dans l'embarras des événements et des affaires, dit saint Chrysostome, qu'est la confusion et le trouble, c'est dans les inclinations déréglées de l'âme ; un cœur où Dieu règne est partout tranquille : Non in rerum evejitu perturbatio ac tumultus , sed in nobis et in animis nostris *. Vos soins pour la terre ne sont incompatibles avec le salut que parce que les affections qui vous y attachent sont criminelles. Ce ne sont pas vos places, ce sont vos penchants , qui sont pour vous des écueils. Or ces penchants vous ne vous en dépouillerez pas comme de vos soins et de vos embarras; ils seront môme alors plus vifs, plus indomptables que jamais ; ils auront, outre ce fonds de faiblesse qu'ils tirent de votre propre corruption, la force du temps et des années; vous croirez avoir tout fait en vous ménageant du repos, et vous verrez que vos passions, plus vives à mesure qu'elles ne trouveront plus de quoi s'occuper au dehors, tourneront toute leur violence contre vous-mAme ; et vous serez surpris de trouver dans votre propre cœur les mômes obstacles que vous ne croyez voir aujourd'hui que dans ce qui vous environne. Celte lèpre , si j'ose parler ainsi ,
faire outrage à la refigion de Jésus-Christ ; puisqu'il semble que regarder l'afTaire du salut comme incompatible avec les étals que le Seigneur nous prescrit, c'est croire que l'Evangile est funeste à la république, et que si l'on voulait se sauver, il faudrait renoncer à cette aimable société si sagement établie entre les hommes, rompre tous les liens de dépendance , d'autorité, de devoir, qui nous unissent les uns avec les autres, et que la Providence a formés pour le bien et l'avantage des hommes ; au lieu qu« c'est l'Evangile qui nous fait accomplir ce saint et salulaire commerce; il faudrait que ces beaux noms de prince religieux, de sage magistrat, de maître respectable, de citoyen rccommandable, d'époux fidèle, de juge irréprochable, et tout le bel ordre de l'univers établi de Dieu et maintenu depuis longtemps dans une si juste harmonie, qui est le soutien des peuples et la gloire des empires, fussent anéautis et regardés comme chimériques parmi tous les hoaunes. — Ed. de Trévoux.
* Hom. LXI, ad pop. ksA.
n'est pas attachée à vos vêtements, à vos charges, aux murs de vos palais, de sorte que vous puissiez vous en défaire en les quittant; elle a gagné votre propre chair *. Ce n'est donc pas en renonçant à vos soins qu'il faut travailler à vous guérir ; c'est en vous purifiant vous-même qu'il fiut sanctifier vos soins. Tout est pur à ceux qui sont purs. Autrement votre plaie vous suivra jusque dans le loisir de votre solitude ; semblable à ce roi de Juda dont il est parlé au livre des Rois, lequel eut beau abdiquer sa couronne, remettre tous les soins de la royauté entre les mains de son fils , et se retirer dans le fond de son palais, il y porta la lèpre dont le Seigneur l'avait frappé , et vît cette plaie honteuse le suivre jusque dans sa retraite. Les soins extérieurs ne trouvent leur innocence ou leur malignité que dans notre cœur ; et c'est nous seuls qui rendons les occupations de la terre dangereuses, comme c'est nous seuls qui rendons celles du ciel insipides et dégoûtantes.
Et voilà, mes Frères, la dernière raison pour quoi nous faisons paraître si peu de vivacité pour la grande affaire de notre salut éternel ; c'est que nous en accomplissons les devoirs sans plaisir et comme à regret. Les plus légères obligations de la. piété nous paraissent dures ; tout ce que nous faisons pour le ciel nous gêne , nous ennuie, nous déplaît; la prière captive trop nos esprits; la retraite nous jette dans l'ennui ; les lectures saintes lassent d'abord l'attention ; le commerce des gens de Itien est languissant, et n'a rien qui lasse plaisir; la loi des jeîities altère le tempérament ; en un mot , nous trouvons je ne sais quoi de triste dans la vertu, qui fait que nous n'en remplissons les obligations que comme des dettes odieuses qu'on paie toujours de mauvaise grâce, et seulement lorsqu'on s'y voit contraint.
Mais , premièrement , mes Frères , vous êtes injustes d'attribuer à la vertu ce qui prend sa source dans votre propre corruption ; ce n'est pas la piété qui est désagréable , c'est votre cœur qui est déréglé ; ce n'est pas le calice du Seigneur qu'il faut accuser d'amertume, dit saint Augustin, c'est votre goût qui
* Cette forte image se relronve en ces termes dans le recueil de Trévoux : « Cette lèpre qui infecte votre âme , n'est point attachée aux soins de votre état, aux occupations de vos charges. Elle a gagné votre propre conscience ; c'est de votre intérieur qu'elle tire sa source ».
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
est dépravé. Tout est amer à un palais malade ; corrigez vos penchants, et le joug vous paraîtra léger. Rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôlé , et vous goûterez combien le Seigneur est doux. Haïssez le monde, et vous comprendrez à quel point la vertu est aimable; en un mot, aimez Jésus-Christ, et vous sentirez tout ce que je dis.
Voyez si les justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de la piété. Interrogezlez ; demandez-leur s'ils regardent votre condition comme la plus heureuse. Ils vous répondront que vous leur paraissez dignes de compassion; qu'ils sont touchés de votre égarement et de vos peines, de vous voir tout souffrir pour un monde ou qui vous méprise ou qui vous ennuie ou qui ne peut vous rendre heureux ; courir après des plaisirs souvent plus insipides pour vous que la vertu même que vous fuyez ; ils vous répondront qu'ils ne changeraient pas leur tristesse prétendue contre toutes les félicités de la terre. La prière les console, la retraite les soutient, les lectures saintes les animent, les œuvres de la piété répandent dans leur âme une onction sainte, et leurs jours les plus heureux sont ceux qu'ils passent avec le Seigneur. C''est le cœur qui décide de nos plaisirs ; tandis que vous aimerez le monde, vous trouverez la vertu insupportable *.
En second lieu, voulez-vous savoir encore pourquoi le joug de Jésus-Christ est pour vous si dur et si accablant ? C'est que vous le portez trop rarement ; vous ne donnez au soin du salut que quelques moments rapides ; certains jours que vous consacrez à la piété ; certaines œuvres de religion dont vous vous acquittez quelquefois , et en vous déchargeant aussitôt, vous ne sentez que le désagrément des premiers efforts; vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids, et vous prévenez les douceurs et les consolations qu'elle ne manque jamais de répandre sur les suites.
1 C'est bien le cœur de Massillon qui s'épanche en ces pieuses paroles. Voici le texte primitif :
« Voyez si les âmes justes trouvent dans la voie du salut le même dégoût que vous y trouvez ; iuterrogez-les pour savoir laquelle de leur condition ou de la vôtre est la plus digue d'envie ; et ils vous répondront qu'ils ne changeraient pas leurs soutfrances pour toutes les joies du mondCj leur pauvreté pour toutes les richesses, leurs humiliations pour toute la fausse gloire du siècle ; ils vous répondront que les jours les plus heureux sont ceux qu'ils passent avec le Seigneur, qu'ils sentent mille douceurs dans la vertu et dans la retraite, tandis que vous vous la figurez comme un joug iusupportable; qu'ils goûtent mille consolations au service de Jésus-Christ , tandis que vous n'y découvrez qu'abattement et tristesse ».
Ces animaux mystérieux que les Philistins choisirent pour porter l'arche du Seigneur hors de leurs frontières, figure des âmes infidèles peu accoutumées à porter le joug de Jésus-Christ, mugissaient, dit l'Ecriture, et semblaient gémir sous la grandeur de ce poids sacré : Pergentes et mugientes* ; au lieu que les enfants de Lévi, image naturelle des justes, accoutumés à ce ministère saint, faisaient retentir les airs des cantiques d'allégresse et d'actions de grâces, en la portant avec majesté, même à travers les sables brûlants du désert. La loi n'est pas un fardeau pour l'âme juste accoutumée à Tobserver; il n'est que l'âme mondaine peu familiarisée avec ses saintes observances, qui gémisse sous un poids si aimable : Perge7iies et mugientes. hoiSi[ueiésus~ Christ a assuré que son joug était doux et léger, il nous a ordonné en même temps de le porter chaque jour; l'onction est attachée à l'accoutumance ; les armes de Saûl n'étaient pesantes pour David que parce qu'il n'en avait point l'usage : Non usum habeo ^ 11 faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits ; il faut percer avant dans cette terre heureuse pour y trouver le lait et le miel; ce n'est qu'à l'entrée qu'on trouve des géants et des monstres qui dévorent ses habitants. Les plaisirs des pécheurs ne sont doux que sur la surface ; ils n'ont d'agréables que les premiers moments. Si vous allez plus avant, ce n'est plus que fiel et qu'amertume ; et plus vous les approfondissez, plus vous y trouvez le vide, l'ennui, la satiété qui en est inséparable. La vertu au contraire est une manne cachée ; pour en goûter toute la douceur, il faut l'approfondir; mais aussi, plus vous avancez, plus les consolations abondent, plus les passions se calment, plus les voies s'aplanissent, plus vous vous applaudissez d'avoir rompu des chaînes qui vous accablaient, et que vous ne traîniez plus qu'à regret et avec une secrète tristesse. Ainsi, tandis que vous vous en tiendrez à de simples essais de vertu, vous n'en goûterez que les répugnances et les amertumes, et comme vous n'aurez pas la fidélité du juste, vous n'en devez pas aussi attendre les consolations '.
* I Rois, VI, 12.
2 WlC?., XYII, 39.
* Vous le trouvez pesant ce joug si aimable, parce que vous ne le portez que par intervalle, parce que vous n'y avez jamais donné que quelques moments rapides qui ne vous ont pas laissé
GRAND-CARÊME
Enfin, vous accomplissez les devoirs de la piété sans goût, non-seulement parce que vous les accomplissez trop rarement, mais parce que vous ne les accomplissez qu'à demi. Vous priez, mais sans recueillement ; vous jeûnez, mais c'est sans entrer dans un esprit de componction et de pénitence ; vous vous abstenez de nuire à votre ennemi, mais c'est sans l'aimer comme votre frère ; vous approchez des mystères saints, mais sans y apporter cette ferveur qui seule y fait trouver des douceurs ineffables ; vous vous séparez quelquefois du monde, mais vous ne portez pas dans la retraite le silence des sens et des passions, sans quoi elle n'est plus qu'un triste ennui ; en un mot, vous ne portez le joug qu'à demi. Or Jésus-Christ n'est pas divisé ; ce Simon le Cyrénéen, qui ne portait qu'une partie de la croix en était accablé, et il fallait que les soldats lui fissent violence pour l'obliger de continuer au Sauveur ce triste ministère : Ilunc angariaverunt ut toUeretcrucem fjus\ Il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante ; idus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; plus vous voulez l'adoucir, plus elle accable ;
le temps d'en goûter les charmes ; parce que vous y avez eu d'autres motifs que ceux de voire salut et de la gloire de votre Dieu ; et, comme vous n'y avez jamais cherché que de l'agrément et du plaisir, le Seigneur a permis que vous n'y trouviez que de la tristesse et du désagrément. C'est enfin que vous prenez les mouvements charnels de votre cœur pour les saintes effusions de la grâce. Les animaux sur qui les Philistins avaient chargé l'arche du Seigneur, peu accoutumés à porter un si saint dépôt, gémissaient sous le poids de cette arclie ; au lieu que les enfants de Lévi , accoutumés à la porter, faisaient retentir les chants d'allégresse , en la portant au travers même des sables brûlants du désert; il en est de même du pécheur et du juste dans la voie du salut. La loi parait douce et consolante pour l'àuie juste , elle en porte le poids avec une sainte allégresse, elle en remplit toutes les rigueurs avec joie, au lieu que l'âme mondaine peu accoutumée à l'accomplir, celte sainte loi, gémit sans cesse sous un poids si aimable. Lorsque Jésus-Christ nous assure que son joug est doux et sou poids léger, il nous avertit de le porter cliaque jour ; si nous cessons de le porter, il aura pour nous quelque chose de gênant. Les armes de Saiil n'étaient pesantes que pour David, qui n'en connaissait pas le poids ni la vertu. H faut marcher au milieu des ours et des lions pour arriver à cette heureuse terre où l'on doit goûter de si chastes délices; il faut percer au travers des montagnes pour y trouver le miel et le lait ; ce n'est que par les souffrances qu'on arrive à la gloire. Les plaisirs de la terre n'ont d'aimable que les premières impressions ; si l'on pousse plus avant, l'on n'y goûte que le Del et l'amertume. Mais la vertu n'est pas de cette nature ; c'est une manne cachée ; il faut l'approfondir pour en goûter les saintes et aimables douceurs. Ainsi plus vous avancez dans cette voie pénible en apparence, plus les consolations et les délices naissent sous vos pas ; mais, tandis que vous ne faites que passer du monde à la retraite, du crime à la vertu, vous ne demeurez pas fidèle dans la voie de la justice , vous ne goûtez plus les consolations qui j sont attachées et que le juste y goûle. — Ed. de Trévoux. » HaUb., xxvil, 32. Et angariaverunt... 1745.
au lieu qu'en y ajoutant même des rigueurs de surcroît, vous en sentez diminuer la pesanteur, comme si vous y ajoutiez de nouveaux adoucissements. D'où vient cela? c'est que l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore ; or un cœur divisé et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon la parole de Jésus-Christ, qu'un royaume et un théâtre plein de trouble et de désolation.
En voulez-vous une image naturelle tirée des livres saints ? Rébecca sur le point d'enfanter Jacob et Esaû souffrait des douleurs mortelles, dit l'Ecriture ; les deux enfants se faisaient déjà la guerre dans son sein : Sedcollidebantur in utero ejus parvidi^', et, comme lassée de ses maux, elle demandait au Seigneur sa mort ou sa délivrance. « Ne soyez point surprise, lui dit la voix du ciel, si vos douleurs sont si extrêmes, et s'il vous en coûte tant pour devenir mère, c'est qu'il y a deux peuples dans votre sein : Duœ gentes et duo poputi sunt in utero tuo^» .Voilà votre histoire, mon cher auditeur ; vous êtes surpris qu'il vous en coûte tant pour accomplir une œuvre de piété, pour enfanter Jésus-Christ, le nouvel homme, dans votre cœur; ah 1 c'est que vous y conservez encore deux amours irréconciliables, Jacob et Esaû, l'amour du monde et l'amour de Jésus- Christ; c'est que vous portez au dedans de vous deux peuples, pour ainsi dire, qui se font une guerre éternelle : Duœ gentes et duo popull sunt in utero tuo ; voilà la source de vos douleurs et de vos peines. Si l'amour de Jésus- Christ tout seul possédait votre cœur, tout y serait calme et paisible, mais vous y nourrissez encore des passions injustes ; vous aimez encore le monde, les plaisirs, les distinctions de la fortune ; vous ne pouvez souffrir ceux qui vous effacent; votre cœur est plein de jalousies, d'animosités, de désirs frivoles, d'attachements criminels : Duœ gentes et duo populi sunt i?i utero tuo ; et de là vient que vos sacrifices, étaht toujours imparfaits comme ceux' de Caïn, sont toujours tristes et pénibles comme les siens.
Servez donc le Seigneur de tout votre cœur, et vous le servirez avec allégresse; donnezvous à lui sans réserve, sans vouloir encore' retenir un droit sur toutes vos passions ; obser-
* Geû., XXV, 22. Et coUidebanlur... 1745. ' Ibid., 23. Dua; gentes sunt in utero tuo et duo populi ex ventre tuo dividentur.
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
âl79
vez les justices de la loi avec plénitude, etelles répandront, dit le Prophète, de saints plaisirs dans votre cœur : Justitiœ Domini rectœ, lœtificantes corda '. Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères; le deuil n'est qu'au dehors; elles ont mille dédommagements secrets lorsqu'elles sont sincères. Le juste ressemble au buisson sacré ; vous n'en voyez que les ronces et les épines, mais vous ne voyez pas la gloire du Seigneur qui réside au dedans ; vous voyez des macérations et des jeûnes, mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui les adoucit; vous voyez le silence, la retraite, la fuite du monde et des plaisirs, mais vous ne voyez pas le consolateur invisible, qui remplace avec tant d'usure le commerce des hommes devenu insupportable depuis que Ton a goûté Dieu ; vous voyez une vie en apparence triste, ennuyeuse, mais vous ne voyez pas la joie et la paix de l'innocence qui règne au dedans. C'est là que le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation répand ses faveurs à pleines mains, et que l'âme, ne pouvant quelquefois en soutenir l'excès et la plénitude, est obligée de demander à son Seigneur qu'il suspende le torrent de ses grâces, et qu'il mesure l'abondance de ses dons à la faiblesse de sa créature *.
Venez vous-même en faire une heureuse expérience, mon cher auditeur; venez mettre la fidélité de votre Dieu à l'épreuve ; c'est ici qu'il aime à être tenté. Venez essayer si nous rendons un témoignage trompeur à ses miséricordes ; si nous attirons le pécheur par de fausses espérances, et si ses dons ne sont pas encore plus abondants que nos promesses. Vous avez longtemps essayé du monde ; vous
1 Ps. xviii, 9.
* Ainsi servez le Seigneur seul et vous ressentirez toutes les consolations que les justes trouvent à son service. Observez toutes les pratiques de la loi, et elle répandra dans votre cœur de saints plaisirs , justitiœ Domini rectœ, lœtificantes corda. Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères ; le juste qui souffre et qui se fait violence, trouve toujours mille dédommagements secrets dans l'amour de sou Dieu; son deuil se change en joie, ses chagrins en plaisirs. Vous ne voyez au dehors que des ronces et des épines dans le juste, mais vous ne voyez pas la gloire de Dieu qui le comble de douceurs au dedans ; vous voyez les rigueurs qu'il exerce sur son corps, les combats qu'il livre à ses sens, mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui le fortifie et qui l'encourage au dedans; vous ne voyez que violence, que contrainte, qu'amertume dans la fuite du monde et de ses plaisirs, mais vous ne voyez pas les consolations secrètes qui rendent au juste le commerce des hommes insupportable, dès qu'il a goûté le saint plaisir qu'on trouve avec son Dieu. — Ed. de Trévoux.
ne lui avez point trouvé de fidélité. Il vous avait tout fait espérer, des plaisirs, des honneurs, des félicités imaginaires ; il vous a trompé ; vous y êtes malheureux ; vous n'avez jamais pu parvenir à vous y faire une situation au gré de vos souhaits ; venez voir si votre Dieu ne vous sera pas plus fidèle; si Ton ne trouve que des amertumes et des^égoûts dans son service; s'il promet plus qu'il ne donne; s'il est un maître ingrat, inconstant, bizarre; si son joug est une cruelle servitude ou une douce liberté ; si les devoirs qu'il exige de nous sont le supplice de ses esclaves ou la consolation de ses enfants, et s'il trompe cepx qui le servent. Mon Dieul que vous seriez peu digne de nos cœurs, si vous n'étiez pas plus aimable, plus fidèle et plus digne d'être servi que ce monde misérable M
Mais pour le servir comme il veut l'être, mes Frères, il faut estimer la gloire et le bonheur de son service ; préférer ce bonheur à tous les autres, et y travailler sincèrement, sans réserve, et avec une mûre circonspection ; car si c'est un défaut commun de manquer de vivacité pour l'affaire de notre salut éternel, et de s'en dégoûter ; c'en est un autre encore plus ordinaire d'y manquer de prudence, et de s'y méprendre.
DEUXIÈME P4RTIE.
Une entreprise où les dangers sont journaliers, où les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres, il ne s'en trouve pourtant qu'une de véritable ; et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles ; une entreprise de ce caractère demande sans doute des attentions non communes, et dans la conduite d'aucune autre on n'eut jamais besoin de tant de circonspection et de prudence. Or, que telle soit l'entreprise du salut, il serait inutile ici de le prouver, et nul d'entre vous n'en doute. Ce qu'il importe donc d'établir, ce sont les règles et les caractères de celte prudence, qui doit
1 Venez donc vous-mêmes, pécheurs, en faire une heureuse expérience ; venez goûter tous les charmes qu'on trouve à être fidèle à Dieu. Ah ! c'est ici que vous rendrez un témoignage à sa miséricorde , et que vous serez heureusement convaincus que ses dons, que ses récompenses sont bien plus abondantes que les peines et les violences qu'on endure pour lui. Vous avez servi le monde, et il vous a trompé ; vous n'etl avez reçu que des infidélités; venez maintenant servir le Seigneur, et vous verrez combien il fait pour ceux qui le servent, combien irles dédommage de ce qu'il leur en a coûté à sou service. — laid.
GRAND-CARÉME.
nous guider dans une affaire si périlleuse et si essentielle*.
La première règle, c'est de ne pas se déterniiner au hasard parmi celte multiplicité de Toies que les hommes suivent ; les examiner toutes indépendamment des usages et des coutumes qui les autorisent ; et dans l'affaire de l'éternité ne donner rien à l'opinion et à l'exemple. La seconde, lorsqu'on se détermine , ne laisser rien à l'incertitude des événements, et préférer toujours la sûreté au péril*.
Telles sont les règles communes de prudence que les enfants du siècle eux-mêmes suivent dans la poursuite de leurs prétentions et de leurs espérances temporelles ; le salut éternel est la seule affaire où elles sont négligées. Premièrement, nul n'examine si ses voies sont sûres , et ne demande pas d'autre garant de leur sûreté que la foule que l'on voit marcher devant soi. Secondement, dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches, le parti le plus périlleux au salut, comme il a toujours l'amour- propre pour lui, il a toujours aussi la préférence : deux erreurs capitales et communes dans l'affaire du salut éternel qu'il faut ici combattre. La première règle est de ne pas se déterminer au hasard, et dans l'affaire de l'éternité, ne rien donner à l'opinion et à l'exemple. En effet, le juste nous est partout représenté dans les livres saints comme un homme sensé et prudent, qui suppute, qui compare, qui examine, qui discerne, qui éprouve ce qu'il y a de meilleur, qui ne croit pas légèrement à tout esprit, qui porte à ses pieds le flambeau de la loi , pour éclairer ses démarches et ne pas se méprendre dans ses voies. Le pécheur au contraire y est dépeint comme un insensé qui marche à l'aventure , et qui dans les pas les plus périlleux passe outre avec confiance , comme s'il marchait dans les sentiers
' Il est des entreprises si délicates que tout y est à craindre et rien à négliger; où les méprises sont redoutables, où ne pas avancer, c'est reculer, et où le succès doit décider de vos espérances élcrnelles. Une entreprise de ce caractère demande sans doute, mes Frères, une attention non commune; et dans les démarches qu'on y doit faire, l'on n'eut jamais tant besoin de circoiispeclion et de prudence. Or, que telle soit l'tnlreprise du salut, personne n'en doute ; et il serait inutile de m'arrètcr ici à vous le faire connaître. Ce qu'il impoile de bien établir, ce sont les règles de piudence et de circouspcclion qu'on doit garder dans la conduite d'une affaire si périlleuse et si essentielle. — Ed. de nos.
* La seconde règle est de ne rien laisser à l'incertitude des événements, et de préférer la sûreté aux périls, la vérité aux doutes. — Ibid.
les plus sûrs et les plus unis : Sapiens tîmet, et déclinât a malo ; stultus ti^ansilil, ci confidil K
Or, voilà, mes Frères, la situation de presque tous les hommes dans l'affaire du salut éternel. Partout ailleurs prudents, attentifs, défiants, habiles à découvrir les erreurs cachées sous les préjugés communs; c'est dans le salut tout seul que rien n'égale notre crédulité et notre imprudence. Oui , mes Frères , vous nous entendez dire tous les jours que la vie du monde , c'est-à-dire cette vie d'amusement, d'inutilité, de vanité, de faste, de mollesse, exempte môme de grands crimes; que cette vie, dis-je , n'est pas une vie chrétienne; et dès là que c'est une vie de réprobation et d'infidélité. C'est la doctrine de la religion où vous êtes né , et depuis votre enfance on vous a nourri de ces vérités saintes. Le monde au contraire soutient que cette vie est la seule que des personnes d'un certain rang puissent mener; que ne vouloir pas s'y conformer, ce serait un air sauvage , où il entrerait plus de singularité et de petitesse que de raison et de vertu. Je veux qu'il soit encore douteux qui du monde ou de nous a raison, et que ce grand différend ne soit pas encore \idé; néanmoins comme il s'agit ici d'une alternative affreuse, et que s'y méprendre est le dernier de tous les malheurs , il semble que la prudence demanderait qu'on s'éclaircît du moins avant que de passer outre. Il est naturel de douter du moins entre deux partis qui contestent , et où notre salut surtout est devenu le sujet de la dispute; or, je vous demande , entrant dans le monde, et recevant ses mœurs, ses maximes, ses usages, comme vous les avez reçus, avez-vous commencé par examiner s'il avait raison, et si c'était nous qui avions tort et qui étions les séducteurs?
Le monde veut qu'on aspire aux faveurs de la fortune, et qu'on n'oublie ni soins, ni mouvements, ni bassesses, ni artifices, pour s'en rendre digne. Vous suivez ces usages; mais avez-vous examiné si l'Evangile ne les contredit point? Le monde se fait honneur du luxe, de la magnificence, des profusions, de la délicatesse des tables; et en matière de dépense rien n'est excessif selon lui que ce qui peut aboutir à altérer les affaires. Vous êtes-vous informé si la loi de Dieu ne prescrit point un usage plus saint des richesses que nous ne
1 Prov., iiv, 16.
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
tenons que de lui? Le monde autorise les jeux éternels , les plaisirs , les spectacles ; et traite avec dérision quiconque ose même douter de leur innocence. Avez-vous trouvé cette décision dans les maximes tristes et crucifiantes de Jésus-Christ? Le monde approuve certaines voies douteuses et odieuses d'augmenter le patrimoine de ses pères , et ne met point d'autres bornes à la cuj)idité que celles des lois, qui punissent les violences et les injustices manifestes. Nous pourriez-vous assurer que les règles de la conscience n'y regardent pas de plus près, et n'entrent pas là-dessus dans des discussions que le monde ne connaît point? Le monde souffre que l'on aspire à des honneurs sacrés, qu'on supplie même à la porte des distributeurs des grâces , et qu'on monte en rampant sur le trône sacerdotal. Vous ètes-vous éclairci si les lois de l'Eglise ne traitent pas ici toute démarche d'intrusion, et le simple désir, de crime? Le monde a déclaré qu'une vie douce, molle, oiseuse, était une vie innocente ; et que la vertu n'était pas si austère que nous la faisions. ' Avant de l'en croire sur sa parole , avez-vous consulté si la doctrine que Jésus-Christ nous a apportée du ciel , souscrivait à la nouveauté et au danger de ses maximes * ?
* Faisions, 1745 ; faisons, 1764 et Renouard.
* Le monde veut qu'on suive tout selon son propre sentiment, qu'on prenne ce qui parait le plus doux, et qu'on marche dans la voie qui flatte plus la lâcheté du péclieur. Mais avez-vous bien considéré si c'est là la règle de l'Evangile , si cette voie douce et large s'accorde avec la voie pénible et étroite que le Seigneur vous recommande ? Le monde se fait une loi de la délicatesse de ses repas, de l'excès de son luxe ; et en matière de dépense rien n'est de trop pour lui. Mais avez-vous examiné si Dieu ne demande point que vous fassiez un usage plus saint de vos biens, que vous observiez la tempérance dans vos tables et la modestie dans vos vêtements ? Le monde met son bonheur dans les grandes fortunes, et fait, pour ainsi dire, son Dieu de ses riciiesses. Mais avez-vous pris garde que Jésus-Christ dans son Evangile promet son royaume aux pauvres, et qu'il condamne les richesses comme un état dangereux au salut? Le monde appelle grandeur d'âme le désir de se venger, et l'Evangile n'en connaît point d'autre que le pardon des injures. Sans avoir examiné ces deux partis, ètes-vous bien sûr que celui du monde que vous enibiassez est le meilleur? Et si vous examinez plus à fond, ne trouverez-vous pas qu'étant chiétieii, vous ne devez suivre que les maximes du chrislia- Lisme? Le monde cherche des honneurs, des dignités, et se persuade même qu'il est permis de monter en rampant jusque sur le trône sacerdotal ; mais vous êtes-vous éclairci de cet oracle de l'Evangile que celui qui s'élèvera, sera abaissé, et que pour arriver à la gloire il faut passer par les humiliations? Le monde vous enseigne que des usages reçus, que des maximes communément pratiquées peuvent bien être innocentes, et que ceux qui les suivent ne sont pas si coupables que nous le disons ; mais avez-vous examiné si c'est là le langage de l'Evangile, et si Jésus-Christ a souscrit à ces maximes que le monde canonise? — Ed. de 1708.
Quoi, mes Frères 1 dans l'affaire de votre éternité vous adoptez sans attention des préjugés communs, seulement parce qu'ils sont établis ? Vous suivez ceux qui marchent devant vous, sans examiner où conduit le sentier qu'ils tiennent? Vous ne daignez pas vous demander à vous-même si vous ne vous trompez point? Il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas le seul à vous méprendre? Quoi! dans l'affaire qui doit décider de vos destinées éternelles, vous ne faites pas même usage de votre raison ? Vous ne demandez point d'autre garant de votre sûreté que l'erreur commune ? Vous ne doutez pas ; vous ne vous informez pas; vous ne vous défiez pas; tout vous est bon? Vous qui êtes si épineux, si difficile , si défiant, si plein de précautions , quand il s'agit de vos intérêts terrestres; dans cette grande affaire toute seule , vous vous conduisez par instinct, par opinion , par impression étrangère ? Vous n'y mettez rien du vôtre , et vous vous laissez entraîner indolemment à la multitude et à l'exemple? Vous, qui sur tout autre point rougiriez de penser comme la foule; vous, qui vous piquez de supériorité de génie, et de laisser au peuple et aux esprits médiocres les préjugés vulgaires; vous, qui outrez peutêtre la singularité dans votre façon de penser sur tout le reste ; sur le salut tout seul , vous ne pensez qu'avec la foule , et il semble que la raison ne vous est pas donnée pour ce grand intérêt seulement? Quoi , mes Frères! quand on vous demande tous les jours, dans les démarches que vous faites pour le succès de vos affaires et de vos espérances terrestres , les raisons que vous avez eues de préférer un parti à un autre, vous développez des motifs si sages et si solides; vous justifiez votre choix par des vues si sûres et si décisives ; vous paraissez avoir pensé si mûrement avant que d'entreprendre; et lorsque nous vous demandons tous les jours d'où vient que dans l'affaire du salut éternel vous préférez les abus, les usages , les maximes du monde aux exemples des saints , qui n'ont pas vécu certainement comme vous, et aux règles de l'Evangile, qui condamnent tous ceux qui vivent comme vous ; vous n'avez rien à nous répondre, sinon que vous n'êtes pas le seul, et qu'il faut vivre comme tout le monde vit? Grand Dieu! et que servent les grandes lumières pour conduire des projets qui périront avec nous ? Nous avons de la raison pour la vanité ; nous som-
GRAND-CARÉME.
mies des enfants pour la vérité, nous nous piqVionsdc sagesse dans les affaires du monde; dans celle du salut éternel , nous sommes des insensés*.
Vous nous direz peut-être que vous n'êtes pas plus sage et plus habile que tous les autres hommes, qui vivent comme vous; que vous ne pouvez pas entrer dans des discussions qui \ous passent; que si nous en étions crus il faudrait se chicaner surtout; et que la piété n'est pas dé tant raffiner.
Mais je vous demande : faut-il tant de raffinement pour savoir que le monde est un guide trompeur ; que ses maximes sont réprouvées dans l'école de Jésus-Christ, et que ses usages ne sauraient jamais prescrire contre la loi de Dieu? N'est-ce pas la règle la plus simple et la plus commune de l'Evangile et la première vérité de la science du salut? Il ne faut qu'aller simplement pour connaître le devoir. Les raffinements ne sont nécessaires que pour se le dis^jipuler à soi-même et pour allier les passions avec les règles saintes. C'est là où l'esprit humain a besoin de toute son industrie, car l'entreprise est difficile ; et voilà où vous en êtes , vous qui prétendez que rappeler les coutumes à la règle est un raffinement insensé; il ne faut que se consulter soi-même pour connaître le devoir. Tandis que Saûl fut fidèle, il n'eut pas besoin d'aller consulter la Pythonisse sur ce qu'il devait faire; la loi de Dieu le lui apprenait assez. Ce ne fut qu'après son crime , que pour calmer les inquiétudes d'une conscience troublée , et allier
' Quoi! dans l'affaire de votre salut toute seule, adopterez- Tous des préjugés , qui vous cachent la vérité ; et les embrasserez-vous saus attentiou, parce qu'ils sont communs? Quoi! vous suivrez aveuglément ce que vous dit le monde sans examiner où conduit le sentier qu'il vous montre, et toute la raison que vous nous apporlezpour vous juslilier, c'est que vous vivez comme vivent les autres ; mais n'est-ce pas cela seul , si vous étiez sages, qui devrait vous faire déplorer le malheur de votre destinée? Que nous direz-vous encore ? Vous nous dites qu'en suivant la route commune vous n'avez rien à risquer, que vous ne devez pas vous comporter autrement que tant d'autres plus sages que vous ; mais, mon cher auditeur, est-ce là ce qui doit vous rassurer? Eh quoi ! ignorez-vous donc que le parti de la multitude est le plus pernicieux, et que, vivant comme les autres, vous ne serez point de ce petit nombre à qui le Sciigneur a promis son royaume? Cette destinée vous platl-elle donc beaucoup ? C'est donc à dire que vous ne voulez point être de ces prédestinés qui conrtamnenl le monde et ses maximes? C'est-à-dire que vous êtes perdu, et que vous cédez la part de votre héritage céleste à ceux qui marchent dans la voie étroite. Kst-ce là celte destinée dont vous vous appliudissez tant? Insensés que vous êtes! Refusez-vous de reganier vos devoirs et d'apprendre la juste voie de votre salut dans l s livres saints, unique source de votre confiance? — Ed. de
ses faiblesses injustes avec la loi de Dieu , il s'avisa d'aller chercher dans les réponses d'un oracle trompeur quelque autorité favorable à ses passions. Aimez la vérité, et vous l'aurez bientôt connue. Une conscience droite est le meilleur de tous les docteurs.
Ce n'est pas que je veuille blâmer ici les recherches sincères que fait une âme simple et timide pour s'éclairer et pour s'instruire. Je veux dire seulement que la plupart des doutes sur les devoirs, dans les âmes livrées au monde comme vous, naissent d'un fonds dominant de cupidité , qui d'un côté voudrait ne point loucher à ses passions injustes, et de l'autre s'autoriser de la loi , pour s'épargner le remords de la transgression manifeste. Car d'ailleurs si vous cherchez Dieu de bonne foi, et que vos lumières ne suffisent pas, il y a encore des prophètes dans Israël. Consultez à la bonne heure ceux qui conservent la forme de la loi et de la saine doctrine, et qui enseignent la voie de Dieu dans la vérité; ne proposez pas vos doutes avec ces couleurs et ces adoucissements, qui déterminent toujours la décision en votre faveur. Ne consultez pas pour être trompé, mais pour être éclairci; ne cherchez pas des oracles favorables , mais des oracles sûrs et éclairés ; ne vous contentez pas même du témoignage d'un seul homme ; consultez le Seigneur à plusieurs reprises et par différents organes ; la voie du ciel est uniforme, parce que la vérité dont elle est l'interprète, n'est qu'une; si les témoignages ne conviennent pas, préférez toujours le choix qui vous éloigne le plus du péril ; défiez-vous du senti-, ment qui plaît , qui rit à la vue , et qui avait déjà pour lui les suffrages de votre amourpropre*.
N'imitez pas Loth , lequel sur le point de se séparer d'Abraham , maître de choisir de la droite ou de la gauche, leva les yeux, dit l'Ecriture, avant que d'opter; vit à l'entour une contrée fertile, douce, aimable, riante, telle que son cœur la souhaitait ; laissa à Abraham celles qui lui parurent moins déUcieuses', et se détermina la-dessus pour le pays de Sodome, sans examiner s'il y avait de la sûreté pour
' Celte expression vive et pittoresque se trouve aussi dans l'édition de 1708 : « Si le lémoignage que les hommes Vi'us rendent convient à votre faiblesse et à vos désirs, déliez-vousen ; car vous devez tout craindre d'un sentiment qui rit à la vue, et qui, avant de consulter, a déjà (latié votre amourpropre ».
* Celle qui lui parut la moios délicieuse. 1708.
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
lui : Elevatis îtaque Loth oculis, vidit omnem circa regionem Jordanis, quœ universa irrigabatur... sicut paradisus Domini..., et habitavit in SodomisK En effet, soii imprudence fut bientôt punie , dit saint Ambroise ; peu de temps après, les rois des nations remmènent captif; et délivré de leurs mains, à peine échappe-t-il au feu du ciel qui tomba sur cette •ville criminelle : Loth amœnam elegit ; infirmions itaque consilii pretium luit, quoniam a prudentiore deflexerat^. Il est rare que les décisions de nos penchants se trouvent les mêmes que celles des règles saintes.
Cependant, c'est ce qui décide de tous nos choix dans l'affaire du salut ; et dans les circonstances mêmes où nous voyons des routes plus sûres que celles que nous choisissons : seconde démarche de notre imprudence dans l'entreprise de notre salut éternel. En effet, il n'est guère de doute sur nos devoirs, qui nous dérobe l'obligation précise de la loi sur chaque démarche : nous connaissons les sentiers par oîi Jésus-Christ et les saints ont passé ; on nous les montre encore tous les jours ; on nous convie par le succès qu'ils ont eu, à marcher sur leurs traces; c'est ainsi, nous dit-on avec l'Apôtre, que ces hommes de Dieu qui nous ont précédés, vainquirent le monde, et obtinrent l'effet des promesses ; nous voyons qu'en les imitant on peut tout espérer, et que dans la voie où nous marchons, tout est à craindre; devrions-nous balancer dans cette alternative?
Cependant, partout nous résistons à nos propres lumières ; partout nous préférons le péril à la sûreté ; toute notre vie n'est même qu'un péril continuel; dans toutes nos actions, nous flottons, non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entre le crime et les simples fautes ; toutes les fois que nous agissons, il n'est pas question de savoir si nous faisons le plus grand bien, mais si nous ne faisons qu'un mal léger et digne d'indulgence ; tous vos doutes se bornent à nous demander si se permettre un tel plaisir, si tenir un tel discours, si se livrer jusqu'à un tel point à son ressentiment, si user de cette duplicité, si ne pas refuser une telle complaisance est un crime ou une simple offense ; vous êtes toujours entre ces deux destinées ; et votre conscience ne peut jamais vous rendre ce témoignage que dans une telle
1 Gen., XIII, 10, 12.
* S. Ambr.
occasion vous vous êtes déterminé pour le parti où il n'y avait aucun péril.
Ainsi vous savez qu'une vie de jeu, de plaisirs, de spectacle, d'amusement, quand même il ne s'y mêlerait rien de grossier et de criminel, est un parti fort douteux pour l'éternité. Nul saint du moins ne vous en a laissé l'exemple ; des mœurs plus recueillies et plus chrétiennes ne vous laisseraient rien de semblable à craindre, vous le savez ; cependant vous aimez mieux un doute accommodant qu'une sûreté trop gênante. Vous savez que la grâce a des moments qui ne reviennent plus ; que rien n'est plus incertain que le retour des impulsions saintes auxquelles on se refuse ; que le salut différé est presque toujours manqué ; et que commencer aujourd'hui, c'est s'assurer prudemment du succès ; vous le savez; cependant, vous préférez l'espérance incertaine d'une grâce à venir au salut présent qui s'offre à vous. Vous savez que ce guide sacré respecte vos passions ; qu'il est plutôt le confident de vos faiblesses que le juge de votre conscience et le médecin de vos maux, et qu'il manque ou de lumière pour vous instruire ou de fermeté pour vous corriger ; vous le savez, et si vivement que vousmême sortez toujours de ses pieds, plein de doutes et de remords secrets sur sa complaisance. Un nouveau choix serait nécessaire ; mais vos passions craignent ce changement ; et un aveugle accoutumé est toute la raison que vous avez de courir avec lui au précipice '. Vous savez que votre sûreté demanderait que vous descendissiez de cette dignité où la main du Seigneur ne vous a pas élevé, et que vous remplissez sans vocation, comme sans mérite ; vous le savez ; mais tant d'autres en sont revêtus, que vous connaissez encore plus indignes que vous ; la vraisemblance vous rassure et l'évidence du devoir ne vous touche plus.
1 Vous savez que le prêtre, confident dé vos faiblesses, ne vous ordonne pas sans raison de changer de vie ; vous convenez que tandis que vous demeurerez dans vos désordres, vous n'aurez jamais de part aux grâces du sacrement de pénitence ; vous le savez, et que si vous continuez à vivre comme vous avez fait jusqu'ici , vous sortirez toujours de ses pieds dévoré de remords et pécheur coinme vous étiez ; mais vos passions que vous aimez, craignent trop ce changement, et le plaisir de les c lutenter l'emporie sur la vue de vos plus essentiels devoirs. — Ed. de 1708.
Cette phrose , qui dans le texte de 17'i5 , présente un sens si différent du sens des éditions de Trévoux, et qui offre cette expression barbare : Un aveugle accoutumé est toute la raison, etc., parait avoir été modifiée et comme jansénisée par l'appelant et réappelaat P. Joseph.
GMND-CARÊME.
Vous savez que l'art de grossir ses trésors doit presque toujours son succès à la cupidité et à l'injustice ; que ces manières détournées de multiplier son bien * ont leurs difficultés dans la religion, et que si parmi les interprèles de la loi, il s'en trouve quelques-uns qui vous tolèrent, tout le reste vous condamne ; vous le savez. Mais c'est cette variété môme de suffrages qui vous calme ; et, en matière de salut, avoir contre vous le parti le plus nombreux et le plus sûr, ne vous paraît pas un inconvénient à craindre'.
Or, mes Frères, je ne vous demande ici que deux réflexions, et je finis. Premièrement, quand même dans cette voie où vous marchez, la balance serait égale, c'est-à-dire quand il serait également douteux si vous vous sauvez ou si vous vous perdez ; s'il vous restait un peu de foi, vous devriez être dans des alarmes cruelles ; il devrait vous paraître affreux que votre salut éternel fût devenu un problème sur lequel on ne sait à quoi s'en tenir, et qu'on opinât avec une égale vraisemblance sur le bonheur ou sur le malheur de votre destinée éternelle, comme sur ces questions indifférentes que Dieu a livrées à la dispute des hommes ; vous devriez tout entreprendre pour mettre du moins les vraisemblances de votre côté, pour chercher une situation où le préjugé du moins vous fût favorable ; et ici où tout conclut contre vous, où la loi ne vous est point favorable, où vous n'avez pour vous que de légères apparences de raison sur lesquelles vous n'oseriez hasarder le moindre de vos intérêts temporels ; et dans des mœurs , qui jusques ici n'ont sauvé personne, et où vous ne vous rassurez que par l'exemple de ceux qui périssent avec vous; vous êtes tranquille dans cette voie ? Vous convenez de la sagesse de ceux qui en ont choisi une plus sûre ; vous dites tous les jours qu'ils sont louables ; qu'on est heureux quand on peut prendre sur soi jusqu'à ce point ; qu'il est bien plus sûr de vivre comme eux ; vous le dites , et vous ne
* Le prêt à intérêt, alors très-condamné dans plusieurs cas, et toujours repoussé par les jausénisles avec une impitoyable rigueur.
' Vous savez que ces manières subtiles de multiplier son bien aux dépens de celui à qui vous faites quelque plaisir, sont ouvertement couJamiiées dans la religion, et que si parmi les interprètes de la loi, vous vous vautez d'en avoir quelqu'un de votre ciîlé, tous les autres vous condamnent; vous le savez. Mais le parti le plus favorable à votre passion et le plus nombreux vous persuade que l'usure n'est peut-être pas pour vous UQC chose taut à craindre. — Ed. de 1708.
croyez pas devoir les imiter ! Insensé ! s'écrie l'Apôtre, quel est donc le prestige qui vous abuse, et pourquoi u'obéissez-vous pas à la vérité que vous connaissez ?
Ah ! mes Frères, dans les choix qui intéressent notre gloire, notre avancement, nos prétentions temporelles, sommes-nous capables de celte imprudence ? De toutes les voies qui s'offrent à l'anibilion pour parvenir, choisit-on celles qui ne mènent à rien, où la fortune est lente et douteuse, et qui jusqu'ici n'ont fait que des malheureux, et laisse-t-on celles où tout paraît nous répondre du succès ? C'est donc du salut tout seul que nous faisons une espèce d'aventure, si j'ose parler ainsi, c'està-dire une entreprise sans mesures, sans précaution, que nous abandonnons à l'incertitude des événements, et dont nous attendons le succès du pur hasard, et non pas de nos soins et de nous-mêmes*.
Enfin, dernière réflexion. Souffrez que je vous demande, mes Frères, pourquoi cherchez-vous et nous alléguez-vous tant de raisons spécieuses pour vous justifier à vousmêmes les mœurs dans lesquelles vous vivez? Ou vous voulez sincèrement vous sauver, ou vous êtes résolus de vous perdre. Voulez-vous vous sauver? Choisissez donc les voies les plus propres pour arriver à la fin où vous aspirez ; laissez là les voies douteuses, et qui jusques ici n'y ont conduit personne ; tenez-vous-en à celle que Jésus-Christ nous a montrée, et qui seule peut vous y conduire; ne vous a|)pliquez pas à vous diminuer à vous-mêmes les dangers de votre état, et à les envisager par les endroits les moins odieux pour les moins craindre ; grossissez-en au contraire le péril dans votre esprit. On ne peut trop craindre ce qu'on ne peut trop éviter : et le salut est la seule affaire où les précautions ne sauraient jamais être excessives, parce que la méprise y est sans ressource. Voyez si ceux qui suivaient les voies douteuses où vous marchez, et qui nous alléguaient les mêmes raisons que vous pour les justifier, s'en sont tenus là. Dès que la grâce a opéré dans leur cœur des désirs sincères de salut, ils ont regardé les périls au milieu desquels vous vivez, comme inalliables avec leur dessein ; ils ont cherché des routes plus sûres et plus soUdes ; ils ont fait succéder
* Et c'est de l'alTaire du salut toute seule dont on fait une espèce d'aventure, et qu'on abandonne ï l'incertitude. — Ed. d9 1708.
MARDI DE LA PASSION : SUR LE SALUT
la sainte sûreté de la retraite à l'inutilité et aux dangers des sociétés et des commerces, l'usage de la prière à la dissipation des jeux et des amusements, la garde des sens à l'indécence des parures et au péril des spectacles, la mortification chrétienne à la mollesse d'une vie douce et sensuelle, la modestie et les largesses saintes aux profusions de la vanité, l'Evangile au monde. Ils ont couru au plus sûr, et ont compris que ce serait une folie de vouloir se sauver comme tous les autres se damnent *.
Mais, si vous êtes résolus de périr, eh ! pourquoi voulez-vous donc encore garder certaines mesures avec la religion? Pourquoi cherchezvous toujours à mettre quelques raisons spécieuses de votre côté, à réconcilier vos mœurs avec l'Evangile, et sauver, pour ainsi dire, encore les apparences avec Jésus-Christ ? Pourquoi n'êtes-vous pécheurs qu'à demi, et laissezvous encore à vos passions les plus grossières le frein inutile de la loi *. Secouez donc ce reste de joug qui vous gêne, et qui, en diminuant vos plaisirs, ne diminuera pas vos supplices '. Pourquoi vous perdez-vous avec tant de contrainte ? Au lieu de ce confesseur indulgent qui vous damne, mettez-vous au large, n'en ayez point du tout *. Au lieu de ces scrupules qui ne vous permettent que des gains douteux, et vous interdisent encore certains profits bas et manifestement iniques, qui vous mettent néanmoins au nombre des ravisseurs qui ne posséderont pas le royaume de Dieu; fran-
* Voyez si les saintes âmes qui vous ont précédés s'en sont tenues aux doutes. Dès que la grâce s'est montrée à elles, et qu'elle les a éclairées ; ah ! elles ont comoiencé de regarder la voie du monde toute pleine de périls, dans laquelle elles marchaient, comme incompatible avec la voie de l'Evangile; dès lors elles ont fait succéder la sainteté de la retraite à la dissipation des compagnies, la garde de leurs sens au péril des spectacles, la croix de Jésus-Christ à la mollesse du siècle, les trésors de la sainte pauvreté aux richesses de la terre, la modération chrétienne aux profusions de la vanité. El es ne se sont plus mises en peine de justifier la conduite qu'elles tenaient dans le monde ; elles ont aussitôt couru au plus sûr, et ont éprouvé que ce serait une folie de vouloir se sauver par une voie où toutes les autres se damnent. — Ed. de 1708.
* Pourquoi tâchez-vous de sauver les apparences avec Jésus- Christ ? Pourquoi n'êtes -vous pécheurs qu'à demi ? — Ibid.
* Eh ! secouez donc le reste du joug qui vous attache au christianisme , et qui , en diminuant ici-bas vos plaisirs, ne diminue pas pour cela votre péché. — Ibid.
* Il semble qu'on sent encore ici la main du P. Joseph. Voici le texte de 1708 : « Pourquoi vous damnez-vous avec tant de contrainte ? Au lieu de ce cercle de confessions qui vous gênent, ne serait-il pas plus doux pour vous de vivre à votre liberté, loin des sacrements et de la pénitence, qui ne vous rendent pas meilleurs ? On voit qu'il n'est pas question dans ce texte de confesseur indulgent qui damne.
chissez le pas , et ne mettez plus d'autres bornes à votre injustice que celles de votre cupidité. Au lieu de ces familiarités suspectes où votre âme est toujours blessée, ôtez à la passion la barrière importune et inutile de ce que le crime a de plus grossier. Au lieu de ces mœurs molles et mondaines qui aussi bien vous damneront, ne refusez rien à vos passions, et vivez comme les animaux au gré de tous vos désirs. Oui , pécheurs, périssez avec tous les fruits de l'iniquité, puisque aussi bien vous en moissonnerez les larmes et les peines éternelles. Mais non, mon cher auditeur, nous ne vous donnons ces conseils de désespoir que pour vous en inspirer de l'horreur ; c'est un tendre artifice du zèle, qui ne fait semblant de vous exhorter à votre perte qu'afin que vous n'y consentiez pas vous-même. Hélas 1 suivez plutôt ces restes de lumière qui vous montrent encore de loin la vérité ; ce n'est pas sans raison que le Seigneur a conservé jusqu'ici en vous ces semences de salut, et qu'il n'a pas permis que tout s'effaçât jusqu'aux principes : c'est un droit qu'il se réserve encore sur votre cœur. Prenez garde seulement de ne pas fonder là-dessus une vaine espérance de conversion à venir; il n'est permis d'espérer, que lorsque l'on commence à travailler. Commencez donc le grand ouvrage de votre salut éternel, pour lequel seul Dieu vous a mis sur la terre, et auquel vous n'avez pas même encore pensé ; estimez un soin si nécessaire ; préférez-le à tous les autres ; ne trouvez de plaisirs qu'en vous y appliquant ; examinez les moyens les plus sûrs et les plus propres pour y réussir; et les choisissez, quoi qu'il en coûte, quand une fois vous les aurez connus *.
Telle est la prudence de l'Evangile, si souvent recommandée par Jésus-Christ; hors de là tout est vanité et méprise. Vous auriez un esprit supérieur et capable de tout, des talents rares et éclatants ; si vous prenez le change sur votre salut éternel, vous êtes un enfant. Salomon, si estimé dans tout l'Orient pour sa sagesse, est un insensé, dont on a peine encore aujourd'hui à comprendre la folie. Toute
* Ce touchant retour de l'orateur vers les intérêts spirituel?, ce mouvement plein de zèle et d'onction , se retrouve plus intense et peut-être plus puissant dans le recueil de Trévoux. « Mais non, mes Frères, nous ne vous donnerons pas ics sentiments de désespoir ; c'est un artifice de notre zèle qui ne peut consentir à votre aveugle conduite, de peur que vous n'y consentiez vous-mêmes. Ah ! suivez plutôt ces faibles lueurs que la grâce vous envoie pour changer votre cœur ».
la raison du moude n'est qu'un jeu , qu'un éblouisscment, si cljc se méprend sur le point décisif de réternité. il n'est pas dans toute la vie que ce seul point de sérieux : tout le reste est un songe sur lequel il importe peu de se méprendre. Ne vous en fiez donc pas à la multitude, qui est toujours le parti de ceux qui s'égarent ; ne prenez pas pour vos guides des hommes qui ne sauraient être vos garants; ne laissez rien au hasard et à l'incertitude des évùneinents : c'est le comble de la folie, quand il s'agit de l'éternité; et d'autant mieux que vouloir risquer ici, c'est être assuré de tout perdre. Rapprochez toujours les usages et les exemples à la règle ; souvenez-vous qu'il y a une infinité de voies qui paraissent droites aux hommes, et qui néanmoins conduisent à la mort; (jue tous ceux presque qui se damnent, se damnent en croyant se sauver; et que tous les réprouvés au dernier jour, en entendant prononcer leur sentence , seront surpris, dit l'Evangile, de leur condamnation : Quando te vidimus esurienteni ' ? parce qu'ils s'atten-
• Matlh. XXV, 37.
daient tous au partage des justes. C'est ainsi qu'après l'avoir attendu selon les règles de la foi dans celte vie, vous en jouirez éternellement dans le ciel. Ainsi soit-il *.
* Toute la pins grande sagesse da monde n*est qn'errear, dès qu'où se méprend dans le salut. Il n'est que ce seul article où il importe de ne se point tromper : tout le reste doit être compté pour rien. Soyez tant qu'il vous plaira, sages, prudents dans le choix de vos plaisirs, de vos biens, de vos amis; trouvez dus ressources à tous vos maux , tout cela n'est rien, si vous vous méprenez dans la voie du salut. L'erreur dans Içs autres aiïaires doit être comptée pour rien ; on en peut revenir, et il y a des moyens de s'en relever ; mais celle-ci toute seule est irréparable. Ne prenez donc plus pour guides de vos doutes, des hommes qui puissent vous laisser dans l'erreur ; ne donnez rien à l'incertitude , et ne jugez jamais selon la multitude , ni selon l'apparence ; puisque c'est de tous les égarements le moins pardonnable, et que tant soit peu risquer dans cette affaire, c'est tout perdre. Ne prenez plus d'autres assurances que celles de la loi ; ne suivez jamais celles que le monde vous donnera, puisqu'il ne tend qu'à vous tromper, et qu'il n'a pour règle que l'exemple de la multitude des hommes que Jésus-Christ condamne. Souvenez-vous que vous cherchez à justifier des voies que l'Evangile condamne, et qui conduisent à la perdition ; craijîUTiz d'être du i.onibje de ceux qui , après avoir méprisé ici-bas le partage des justes, éprouvent enfin I9 sort malheureux des pécheurs. En un mot prenez toutes les précautions nécessaires au salut, àhn qu'après y avoir travaille comme il faut, vous receviez la récompense qui y est attachée. — Ed. de nos.