‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 8 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues dans tous les états, et sur lesquelles roulent les mœurs de la multitude, sont des maximes incompatibles avec le salut. Sur l'usage des biens , sur l'amour de la gloire , sur la modération cbrélienne, sur les devoirs des charges et des conditions, sur le détail des œuvres prescrites, les règles reçues, approuvées, autorisées dans le monde, contredisent

quitter; mais pouvez-vous sans témérité vous mettre dans ce petit nombre? Je sais que le sacerdoce compte encore ses Aaron, la magistrature, ses Samuel, la cour, ses Ltavid, le sexe, ses Eslher, ses Judith. Car, ô mon Dieu, le monde ne subsiste que par vos élus. Mais tout le reste des hommes, qui depuis si longtemps disparaissent à nos yeux, qu'est -il devenu? Semblables aux grains de sables que les flots dissipent, on ne sait où ils sont tombés; je veux dire que tous ont été entraînés dans i'abime avec le torrent qu'ils suivaient.

Venez nous demander après cela, mes Frères, s'il est vrai qu'il y ait si peu de gens qui se sauvent. Vous nous l'avez dit, ô mon Dieu, et nous ne pouvons en douter. Qui peut donc se glorifier d'éire de ce petit nombre? Mais quand nous n'en serions pas assurés du côté de la vérilé éternelle qui nous l'a dit, je ne voudrais pour vous en convaincre, qu'exposer à vos yeux les lois sur lesquelles les hommes se gouvernent au sujet du salut, et les coutumes qu'ils suivent dans le monde. Seconde cause du petit nombre des élus : la force des usages sur lesquels on se règle dans le monde. C'est ma seconde partie*

SECONDE PARTIE

Peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues dans le monde, et sur lesquelles roulent les mœurs de la multitude, sont des maximes incompatibles avec celles du salut; telles sont les maximes qu'on suit sur l'usage des biens et de la gloire, sur le devoir des charges et des emplois, sur la modération cbiét.enne, sur les occasions ; en sorte que les règles approuvées et reçues universellement

celles de l'Evangile ; et dès là elles ne peuvent que conduire à la mort.

Je n'entrerai pas ici dans un détail trop vaste pour un discours, et trop peu sérieux même pour la chaire chrétienne. Je ne vous dis pas que c'est un usage établi dans le monde qu'on peut mesurer sa dépense sur son bien et sur son rang; et que, pourvu que ce soit du patrimoine de ses pères, on peut s'en faire honneur, ne mettre point de bornes à son luxe, et ne consulter, dans ses profusions, que son orgueil et ses caprices. Mais la modération chrétienne a ses règles; mais vous n'êtes pas le maître abeolu de vos biens ; et tandis surtout que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez au-delà des besoins et des bienséances de votre état, est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là. dit-on, des raffinements de dévotion ; et, en matière de dépense et de profusion, rien n'est blâmable et excessif, selon le monde, que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires.

Je né vous dis pas que c'est un usage reçu que l'ordre de la naissance ou les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent le choix du siècle ou de l'Eglise, de la retraite ou du mariage. Mais la vocation du ciel, ô mon Dieu ! prend-elle sa source dans les lois humaines d'une naissance charnelle? On ne peut pas tout établir dans le monde, et il

dans le monde sont contraires aux maximes saintes de rfcivaugile, et dès là ne peuvent conduire au royaume des deux.

Je n'entre point ici dans un détail trop vaste pour un seul discours, et trop peu sérieux pour la chaire chrétienne. Je ne vous dis pas qu'un mesure sa dépense sur ses dillei entes passions, et que, pourvu que les grands biens qu'on possède, soient le patrimoine qu'on a reçu de ses pères, on croit pouvoir s'en servir pour toutes sortes d'usages les plus iliégiiunes et les plus coiitraites à la religion. Je ne vous dis pas à cela que la modération cbrélienne a ses bornes, que vous n'êtes pas les maîtres de vos biens, que vous n'eu êtes que les dépositaires, et que, tandis que vous voyez avec une inhumanité sans pareille tant de mallieureux soutlïir dans le sein de leur extrême indigence , vous ne pouvez sans crime les laisser sans secours et les abandonner à leur triste destinée ; que ces dépenses inutiles sont un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là de ces devoirs essentiels qu'on fait passer pour des raffinements de dévotion, et l'on ne se persuade pas que ce soit agir contre l'ordre de la Providence que de disposer à son gré et selon ses caprices des biens dont elle nous a comblés.

C'est une erreur géiéralement suivie dans le monde que l'ordre (Ju rang, de la naissance, des richesses, règle nos destinées pour le siècle ; ce sont les ditléreutes vues que l'on a, qui servent de vocation, ou pour le célibat, ou pour le mariage, ou pour l'tgiise, ou pour le monde. Wais la vocation du ciel suit-elle donc, ô mou Dieu, les desseins insensés des hommes de la terre ? Et l'ordre de votre sage Providence serait-ce

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS

serait triste de voir prendre à des enfants des partis peu dignes de leur rang et de leur naissance.

Je ne vous dis pas que l'usage veut que les jeunes personnes du sexe, qu'on élève pour le monde, soient instruites de bonne heure de de tous les arls [>ropres à réu-sir et à plaire, et exercées avec soin dans une science funeste, sur laquelle nos cœurs ne naissent que trop instruils. Mais l'éducation chrétienne est une éducation de retraite, de pudeur, de modestie, de haine du monde. On a beau dire; il faut "vivre comme on \il; et des mères, d'ailleurs chrétiennes et timorées, ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule sur cet article.

Ainsi vous êtes jeune encore, c'est la saison des plaisirs; il ne serait pas juste de vous interdire à cet âge ce que tous les autres se sont permis : des années plus mûres anièucront des mœurs plus sérieuses.

Vous êtes né avec un nom : il faut parvenir à force d'intrigues, de bassesses, de dépenses, faire votre idole de votre fortune ; l'ambition, ^si condamnée par les règles de la foi, n'est plus qu'un sentiment digne de votre nom et de votre naissance.

Vous êtes d'un sexe et d'un rang qui vous met dans ks bienséances du monde; vous ne pouvez pas vous faire des mœurs à |)ait; il faut vous trouver aux léjouis.-ances [tubliques, aux lieux où celles de votre rang et de voire âge s'assemblent, être des mêmes plaisirs, jms-

de voir prendre à des enfants rebelles des voies toute cliarnelles qui ne les conduiront jamais au salut?

Je ne vous dis pas encore qu'il fdut, selon vos pernicieuses niaxiineSj que les jeunes personnes soient élevées de bonne beure selon l'esprit, du monde, qu'eles soient instmites dès J'enfance dans des arts funestes à leur innocince, dont elles ont peine à revenir, et toujours contraires aux S'Unles lois de la pudeur. Ainsi Uébecca, qui avait été élevée dans la maison d'un père inlidèle, ne put s"eni|iéclier, toute vertueuse qu'elle était, d'user de luse el d'aitilice pour donner a l'un de ses deux tils ce qu'elle ne pouvait ravir à l'autie sans dureté. Ainsi les pères et les mères n'entient point en scrupule sur les mauvaises impiessious que donne à leurs eutauis une éducation toute mondaine.

Vous êtes jeune, dites-vous, il faut que vous goûtiez avec les autres les douceurs el les libertés accordées à votre âge.

Vous êtes ricbe, il faut que vous fassiez figure comme ceux que vous voyez dans le monde. Vous êtes né obscur, mais doué de quelques talents, favorisé de quelques bonnes ipialités naturelles ; il faut donc percer la foule, passer au travers de votre obscurité, et vous élever au-dessus des plus grands. Vous voyez quelque jour à un étaldi-semeut considérable; vous avez quelque appui, quelque patron, quelque crédit ; il faut en protiter et faire toute votre occupation de vos vaines idées u'élévation et de fortune.

En un mot vous êtes d'un sexe, d'un rang, d'une naissance qui vous oblige à paraître et à faire fii;ure dans le monde; il faut donc vous tenir dans la bienséance, dans les modes et les

ser les jours dans les mômes inutilités, vous exposer aux mêmes périls. Ce sont des manières reçues, et vous n'êtes pas pour les réformer. Voilà la doctrine du monde.

Or, souffrez que je vou.? demande ici, qui vous rassure dans ces voies, quelle est la règle qui les justifie dans votre esprit? Qui vous autorise, vous, à ce faste, qui ne convient ni au titre que vous avez reçu dans votre baptême, ni peut-être à ceux que vous tenez de vos ancêtres ? vous, à ces plaisirs publics, que vous ne croyez innocents, que parce que votre âme, trop familiarisée avec le crime, n'en sent plus les dangereuses impressions? vous, à ce jeu éternel, qui est devenu la plus importante occupation de votre vie? vous, à vous dispenser de toutes les lois de l'Eglise, à mener une vie molle, sensuelle, sans vertu, sans souffrance *, sans aucun exercice pénible de religion? vous, à solliciter le poids formidable des honneurs du sanctuaire, qu'il sulfit d'avoir désiré pour en être indigne devant Dieu ? vous, à vivre comme étranger au milieu de votre propre maison, à ne pas daigner vous informer des mœurs de ce peuple de domestiques qui dépend devons, à ignorer par grandeur s'ils croient au Dieu que vous adorez, et s'ils remplissent les devoirs de la religion que vous professez ? Qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes ? Est-ce l'Evangile de Jésus-

* Sans souffrance, mots omis par M. de Sacy.

usages pnb'ics. Vous avez assez de bien pour vivre à votre aise, sans travailler ; il faut donc passer les jours dans la même oisiveté que ceux de votre rang, vous permettre les mêmes agréments, suivie le même luxe , vous orner des mêmes parures. Ce sont là des règles reçues, des maximes suivies dans le monde, et vous n'êtes pas, dites-vous, pour les reformer.

Or, je vous demande, mes Frères, qui peut vous autoriser dans des usagis qui ne conviennent, ni à la sainteté de votre étal, ni aux promesses que vous avez faites dans votre baptême? Vous qui lie vous livrez au luxe et aux vanités du monde, que parce que vous n'en apercevez pas le venin qui Souille votre cœur; vous qui ne vous engagez dans la joiu et le plaisir du siècle, que parce que vo re âme n'en stnt point les dangereuses iu.piessions ; vous qui donnez tout à ce jeu, où, en perdant votre bien, vous perdez souvent encore la raison, à ce fasie qui ne conv.ent, ni aux vœux que vous avez faits de renoncer aux pompes du monde, ni peut-être à vos biens médiocres ; vous qui menez une vie sensuelle, molle, oisive, commode dans l'fîdi-e où vous êtes placé ; vous , pères et mères, qui vivez comme des étrangeis oans votie propre maison, qui ne prenez ncn plus de part à l'éducation de vos enfants, à l'instiuetion de vos domestiques, que si vous n'étiez pas responsables de leurs âmes, qui ignorez oar grandeur s'ils servent le Dieu que vous devez adorer par humilité, qui négligez des devoirs inséparables de vos emplois, de vos ctiarges, qui refusez d'écouter les leçons alorables d'un tiieu qui vous parle si juste de la religion que vous professez ; qui vous autorise donc dans vos pernicieux usages? Est-ce la doctrine

GRAND-CARÊME

Christ? Est-ce la doctrine des saints? Sont-co les lois de l'Eglise? Car il faut une règle pour être en sûreté. Quelle est la vôtre? L'usage; voilà tout ce que vous avez à nous opposer. Ou ne voit personne autour de soi qui ne se conduise sur les mêmes règles; entrant dans le monde, on y a trouvé ces mœurs établies; nos pères avaient ainsi vécu, et c'est d'eux que nous les tenons ; les plus sensés du siècle s'y conforment; on n'est pas plus sage tout seul que tous les hommes ensemble ; il faut s'en tenir à ce qui s'est toujours pratiqué, et ne vouloir pas être tout seul de son côté.

Voilà ce qui vous rassure contre toutes les terreurs de la religion ; personne ne remonte jusqu'à la loi ; l'exemple public est le seul garant de nos mœurs ; on ne fait pas attention que les lois des peuples sont vaines, comme dit l'Esprit-Saint : Quialegespopulorumvanœ 5?m/*; que Jésus-Christ nous a laissé des règles auxquelles ni les temps, ni ks siècles, ni les mœurs ne sauraient jamais rien changer ; que le ciel et la terre passeront ; que les mœurs et les usages changeront ; mais que ces règles divines seront toujours les mêmes.

On se contente de regarder autour de soi ; on ne pense pas que ce qu'on appelle aujourd'hui usage, était 'des singularités monstrueuses avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénéré ; et que, si la corruption a depuis gagné, les dérèglements, pour avoir perdu leur

» Jérém., X, 3. — « Etaient, 1745 ; était, n64,

sainte de Jésus-Christ, ou les maximes corrompues du inonde? Soul-ce les luis et les coutumes du siècle, ou les règles immuables de l'Evangile ? Car il faut une règle pour être en sûreté. C'est l'usage commun et reçu dans le monde ; voilà tout ce que vous avez à nous dire. On no vient pas, dites-vous, pour censurer la conùuite de tant d'autres ; eu entrant dans le inonde , nous avons trouvé ces usages établis ; nos pères nous en ont laissé la possession, et ce serait insulter à leur probilé et à leur religion, de croire qu'ils eussent voulu nous tromper et s'abuser eux-mêmes ; nous ne sommes pas plus sages quo tout le monde ensemble qui approuve ces maximes.

On a l'usage de son câté, et voilà ce qui vous rassure dans ane vie toute mondaine et par conséquent toute opposée au salut ; personne ne remonte Jusqu'à l'Evangile, personne ne se règle selon les oracles des saintes Ecritures, et l'on ne fait pas attention à ce que dit le Seigneur par son prophète Jérémie, qu'il faut bien se donner de garde de suivre les voies des nations, et que les lois et les maximes des peuples sont vaines : Leges populorum vanœsunt. Personne ne fait réflexion qu'on nous a laissé des règles infaillibles dans les saintes Ecritures, sur lesquelles nous devons nous conduire, et qui ne changeront amais.

Ou se contente de regarder autour de soi sans songer qu'il n'y a rien que d'inconstant et de corrompu. On ne pense pas que ce qui s'appelle usage dans le mon^le, est relâchement et libertinage aux yeux de Dieu ; que les maximes du monde n'ont d'autre but que le couttnleoaeQt des passions ; que les

singularité, n'ont pas pour cela perdu leur malice. On ne voit pas que nous serons jugés sur l'Evangile, et non sur l'usage ; sur les exemples des saints, et non sur les opinions des hommes ; que les coutumes qui ne se sont établies parmi les fidèles qu'avec l'affaiblissement de la foi, sont des abus dont il faut gémir, et non des modèles à suivre ; qu'en changeant les mœurs, elles n'ont pas changé les devoirs; que l'exemple commun qui les autorise, prouve seulement que la vertu est rare, mais non pas que le désordre est permis' ; en un mot, que la piété et la vie chrétienne sont trop amères à la nature, pour être jamais le parti du plus grand nombre.

Venez nous dire maintenant que vous ne faites que ce que font tous les autres; c'est justement pour cela que vous vous damnez. Quoil le plus terrible préjugé de votre condamnation deviendrait le seul motif de votre confiance? Quelle est dans l'Ecriture la voie qui conduit à la mort? n'est-ce pas celle où marche le grand nombre ? Quel est le parti des réprouvés ? n'est-ce pas la multitude ? Vous ne faites que ce que font les autres? mais ainsi périrent du temps de Noé tous ceux qui furent ensevelis sous les eaux du déluge ; du temps de Nabuchodonosor, tous ceux qui se prosternèrent devant la statue * sacrilège ; du temps d'Elie, tous ceux qui fléchirent le genou

' Et en un mot, 1745 ; en un mot, 1764 et Renouard. * Du sacrilège, M. de Sacy.

pratiques des enfants du siècle, pour être devenues plus communément reçues , n'ont pas perdu pour cela leur malice ; que tous les mondams qui vivent de la sorte, seront juQ;és sur les lois de Dieu et non pas sur les lois et les usages du monde, sur les maximes de l'Evangile et non pas sur les lèglts du siècle, sur les justes jugements du Seigneur et non pas sur les injustes jugements des hommes. On ne comprend pas que les usages du monde, en changeant les mœurs, n'ont pas changé les devoirs; que l'on n'a introduit le plaisir et la joie, le luxe et la vanité parmi les hommes, que parce qu'ils flattent davantage les passions, et qu'enGn la vertu est trop amère à la nature pour être le parti du plus grand nombre.

Venez n us dire après cela qu'en vivant comme vous vivez, vous ne faites que ce que tous les autres font, que l'usage autorise votre conduite, et que vous êtes dans la véritable voie du salut, puisque vous marchez dans une route que le plus grand nombre approuve. Dites-moi, je vous prie, quel est le parti de la multitude, et quelle voie suit donc le plus grand nombre? N'est-ce pas la voie large que Jésus-Christ condamne? Vous ne faites que ce que tous les autres font ; mais tous ceux qui du temps de Nabuchodonosor allaient avec la multitude fléchir le genou devant sa superbe statue, ne furent-ils pas frappés de punition? Tous ceux qui du temps de Toliie allaient adorer les faux dieux de leuis pères, furent-ils déclarés innocents pour avoir été du plus grand nombre ? Vous ne faites que ce que les autres font ; mais votre maître, est-ce le monde, est-ce à lui que vous devez vous conformer? Et la muUitude

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS

devant Baal ; du temps d'Eléazar, tous ceux qui abandonnèrent la loi de leurs pères. Vous ne faites que ce que font les autres ? mais c'est ce que l'Ecriture vous défend : Ne vous conformez point à ce siècle corrompu S nous ditelle. Or, le siècle corrompu n'est pas le petit nombre de justes que vous n'imitez point ; c'e?t la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres? vous aurez donc le même sort qu'eux. Or, malheur à toi, s'écriait autrefois saint Augustin, torrent fatal des coutumes humaines ! ne suspendras-tu jamais ton cours? entraîneras-tu jusqu'à la fin les enfants d'Adam dans l'abîme immense et terrible? Vœ tibî, flumen moris hiimani ! guousque volves Evœ filios in mare magnum et formidolosum ^.

Au lieu de se dire à soi-même : « quelles sont mes espérances? Il y a dans l'Eglise deux voies; l'une large, où passe presque tout le monde, et qui aboutit à la mort ; Tautre étroite, où trèspeu de gens entrent, et qui conduit à la vie ; de quel côté suis-je?mes mœurs, sont-ce les mœurs ordinaires de ceux de mon rang, de mon âge, de mon état? suis-je avec le grand nombre? je ne suis donc pas dans la bonne voie ; je me perds; le grand nombre dans chaque état n'est pas le parti de ceux qui se sauvent » . Loin de raisonner de la sorte, on se dit à soi-même : « Je ne suis pas de pire condition

* Nolite conformari huic saeculo. Rom., xii, 2.

* S. Aug., Conf., 1. I, n. 6.

doit-elle être votre règle ? Vous ne faites que ce que les autres font ; eh bien ! vous aurez donc avec eux la oiême destinée ; votre mallieur sera le même que le leur. C'est là pourtant sur quoi l'on se repose : avec ce vain prétexte l'on suit sans scrupule les usages les plus dangereux, et l'on meurt d'ordinaire dans l'erreur où l'on a vécu. 0 illusion funeste du monde et de ses folles maximes, jusques à quand entraineras-tu tant de chrétiens dans les pièges du démon ? Quel étrange aveuglement d'une âme chrétienne de se confier ainsi sur de fausses règles qui la perdent?

Au lieu de se dire à elle-même au travers de cette foule qui marche devant elle : « Pour qui donc suis-je destinée ? Quel est !e maître que j'ai juré de servir? Quelles sont mes espérances, et quel est le terme où j'aspire ? Il y a deux voies marquées dans l'Evangile par où l'on peut marcher : l'une élroite qui tend à la vie et que peu de gens suivent ; l'autre large, spacieuse, que tous suivent, et qui aboutit à la mort ; dans laquelle dois-je donc marcher? laquelle dois-je donc suivre? Faut-il que je suive tous ceux de mon âge, de mon sexe, de mon rang , de mon étiit , qui marchent dans la voie large du monde? Ah! si je suis ce grand nombre qui m'environne, je me perdrai ; j'apprends que celle voie large est maudite, et que le gra\d nombre ne se sauve point en y marchant » Voilà ce qu'on devrait se dire ; mais, au lieu de raisonner de la sorte, on se dit au contraire : « Je ne fais que ce que tous les autres font; je ne suis pas de pire condition que les autres ; je ne dois pas suivre ime autre route ; je ne suis pas obhgé de

que les autres ; ceux de mon rang et de mon âge vivent ainsi, pourquoi ne vivrais-je pas comme eux?» Pourquoi, mon cher auditeur? Pour cela même : la vie commune ne saurait être une vie chrétienne ; les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers ; ils ont eu leurs mœurs à part ; et ils n'ont été saints, que parce qu'ils n'ont pas ressemblé au reste des hommes.

L'usage avait prévalu au siècle d'Esdras, qu'on s'alliât, malgré la défense, avec des femmes étrangères ; l'abus était universel, les prêtres et le peuple n'en faisaient plus de scrupule. Mais que fit ce saint restaurateur de la loi ; suivit-il l'exemple de ses frères ? crutil qu'une transgression commune fût devenue plus légitime ? Il en appela de l'abus à la règle ; il prit le livre de la loi entre les mains ; il l'expliqua au peuple consterné, et corrigea l'usage par la vérité.

Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, et voyez si Loth se conformait aux voies de Sodome, et si rien ne le distinguait de ses citoyens ; si Abraham vivait comme ceux de son siècle ; si Job était semblable aux autres princes de sa nation; si Esther, dans la cour d'Assuérus, se conduisait comme les autres femmes de ce prince * ; s'il y avait beaucoup de veuves à Béthulie et dans Israël, qui ressemblassent à Judith , si, parmi les enfants de

1 Voilà la seconde fois que dans ce sévère sermon il est question d'Ësther.

me distinguer de tous les autres ; pourquoi affligerais-je mon esprit, mortifierais-je ma chair, pendant que le monde permet à ceux qui me ressemblent, de vivre dans le plaisir, la bonne chère, la joie, la délicatesse? » Pourquoi, mon cher auditeur ? ah ! c'est que si vous voulez opérer votre salut, vous ne le ferez jamais en suivant la route que le monde autorise ; c'est que jamais vous ne vous sauverez en suivant les maximes du siècle que le grand nombre suit. Pourquoi ? ah ! c'est que les saints dans tous les siècles ont été des hommes singuliers; c'est qu'ils n'ont été saints que parce qu'ils ont détesté les maximes du monde, méprisé srs usages, condamné ses coutumes, rompu tout commerce avec lui.

Au temps d'Èsdras, l'usage était qu'on s'alliât à des femmes étrangères, et les prêtres et le peuple n'en faisaient plus de scrupule- Mais ce saint réformateur , que fit-il ? Il en appela de l'abus à la règle ; il prit le livre de ta loi, le lut publiquement, et corrigea l'usage par la force de la vérité contenue dans les saintes Erritures.

Parcourez les histoires sacrées , et voyez si Loth, délivré de l'incendie, se conformait aux autres habitants de Sodome ; examinez si Abraham vivait comme tous ceux de son siècle ; si Job vivait comme ceux de sa nation ; si Esther, à la cour d'Assuérus, se conduisait comme les autres courtisanes *; vojez

' Dans le sens alors autorisé de femmes de cour, de femmes demeurant à la cour et entourant le souverain. Sous Louis XIV ce sent se transforma, et l'auteur le remplaça.

JO

GRAND-CARÊME

la captivité, il n'pst pas dit de Tobie seul qu'il n'imilail pas la conduite de ses frères, el quil fuyait même le dang r de leur société et de leur commerce. Voyez si dans ces siècles heureux, où les chrétiens étaient encore saints, ils ne brilliif^nt pas comme des astres au milieu des nations corrompues, et s'ils ne servaient pas de spcciacle aux anjrrs et aux hommes, par la singularité fie leurs mœurs ; si les p.iuns ne leur reprochaient pas leur retraite, leur éloignemcnt des théâtres, des cirques et des autres plaisirs publics; s'ils ne se plaignait. ni pas que les chrétiens alTectaient de se distinguer sur toutes choses de leurs citoyens ; de former comme un peuple à part au milieu de leur peuple ; d'avoir leurs lois et leurs usages particuliers ; el si dès là qu'un homme avait passé du côté des chrétiens, ils ne le comptaient pas comme un homme perdu pour leurs plaisirs, pour leurs assemblées et pour leurs coutumes. Enfin, voyez si dans tous les siècles, les saints, dont la vie et les actions sont venues jusqu'à nous, ont ressemblé au reste des hommes.

Vous nous direz peut-être que ce sont là des singularités et des exceptions, plutôt que des règles que tout le monde soit obligé de suivre. Ce sont des exceptions, il est vrai ; mais c'est que la règle générale est de se perdre ; c'est qu'une âme fidèle au milieu du monde est 3,^ toujours une singularisé qui lient du prodige. Tout le monde, dites-vous, n'est pas obligé d» suivre ces exemples ; mais est-ce que la sainteté n'est pas la vocation jjénérale de tous les

fidèles ? Est-cn que pour être sauvé, il ne faut pas être saint? Est-ce (jue le ciel doit beaucoup coûter à qurhiues-uns, et rien du tout aux autres? list-ce que vous avez un autre Evangi'c à suivre, d'autres devoirs à rem()lir, et d'autres promesses à espérer que les saints? Ah ! puisqu'il y avait une voie [dus commode pour arriver au salut, [)ieux fidèles qui jouissez dans le ciel d'un royaume que vous n'avez emporté que parla violence, et qui a été le prix de votre sang et de vos travaux, pourquoi nous laissiez-vous des exemples si dangereux el si inutiles? Pourquoi nous avez-vous frayé un chemin âpie, désagréable, et tout propre à rebuter notre faiblesse, puiscju'ily en avait un autre plus doux et plus battu, (|ue vous auriez pu nous montrer pour nous encourager et nous attirer, en nous facilitant notre carrière? Grand Dieu 1 que les hommes consultent peu la raison dans l'affaire de leur salut éternel I

Rassurez-vous après cela sur la multitude, comme si le grand nombre pouvait rendre le crime im|)uni, et (|ue Dieu n'osât perdre tous les hommes qui vivent comme vous. Mais que sont tous les hommes ensemble devant Dieu? La multitude des coupables l'empêclia-t-elh! d'exterminer toute chair au temps du déluge , de faire descendre le feu du ciel sur cinq villes infâmes , d'engloutir Pharaon et toute son armée sous les eaux, de fr.ipper tous les murmuraleurs dans le désert? Ah 1 les rois de la terre peuvent avoir égard au grand nombre des coupables, parce que la punition devient impossible ou du moins dangereuse dès que

si, parmi les habifaots de Béthniie, il se trouva beaucoup de veavcs coaiiiie Judiili ; voyez si, dans les prtiiiicrs siècles où les chiélieiis éiaicnl le plus petit uoinbie, ils vivaient comme les autres, s'ils suivaient leurs uiaximes , s'ils ne se serraient pas aa coutiaire du reste des bommes pour aller liabiLcr des solitudes, et s'ils oe brillaient pas par leurs vtrlus aux yeux même de ceux dont ils dcteslaient les usages. Vdyez si dans leurs austérités couliauelles ils ne servaient pas de spectacle aux hommes et aux anges ; si les païens ne leur repiucliaitot pas leur retraite et leur éioignemeut des jeux du ciique et des autres speclaces; s'ils ne leur reprucliaii-ut pas de •uiiiier un peuple à part, d'avoir leurs lois et leurs usages particuliers, d'être comme des sauvages, comme des hommes morts au monde ; enlio, dès la que quelqu'un avait passé au nombre des cbiéticns, s'ils ne le compUient pas au nombre des hommes peidus pour eux et morts à la société.

Vous me direz peut-être que ce sont là des exceptions plutôt que des lègies, que tout le monde ne peut pas se séparer, et vivre avec cttie ausiéiilé des premiers chiélieus : il e^t vrai el j'en conviens avec vuus ; lout le monde n'est pas obligé de les imiter ddus leur grande ferveur ; mais aussi avouez, à toire lour, qu'avant en vue le même terme, vous devez prendre la même voie, que piofc^sanl la même religion, ayant fa.t ks mêmes promesses , vous devez accomplir les mêmes de-

voirs. Quoi? Est-ce que, pour être sauvé , il ne faut pas se faire violence? tstce que le ciel doit cmiter beaucoup à quelques-uns, et rien à d'autres ? Est-ce qu'il y a pour vous un autre Evangile à pratiquer, d'autres lois à suivre que pour ceux qui se sont sauvés avant vous? Eh! puisqu'il y a une autre voie plus aisée et plus douce, pieux fidèles, qui jouissez inaintenaut d'un royaume que vous n'avez emporté que par violence, et qui n'a été que le prix de vos macérations, de votre retraiie, de vos austéiilés, pourquoi nous montriez-viius un cheinia si pénible, si rebutant pour la nature, si propre à décourager nuire l'aiblcsse, puisqu'on peut se sauver par un autre plu« com:i'Ode, plus agrcuble et plus proportionné k nos intir> miles? Pourquoi nous laisser des exemples si difiiciles à imiter, puisque de plus faciles et de plus doux eussent eu pour nous le même succès? Grand Dieu! que les hommes soni insenséj de risquer leur ^alul, parce que les autres le ii>queut, et de ne se damner que paice que les autres se damnent!

Ah ! raï>suiez-vous, si vous le pouvez, sur la multitude dos personnes qui fon( ce que vous failes, qui suivent les usages que vous suivez, comme si Dieu n'osait pérore lous ceux qui vivent comme vous vivez, comme si la puissance ne le reuxail pes également le mailre du grand comme du petit nombre. La muUiiude l'empêcha t-elle ue réduiie en cendris ciuq vilU:; criminelles, de renverser les murs d'une ville orgueilleuse, do

TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMRRE DES ÉLUS

Ja faute est trop générale. Mais Dieu qui secoue les impies de dessus la terre, dit Job, comme on secoue la poussière qui s'est attachée aux Tôtenienis ; Dieu, devant qui les peuples et les nations sont comme si elles n'étaient pas, il ne compte pas les coupables, il ne regarde que 1rs crimes ; et tout ce que peut présumer la faible créature des complices de sa transgression, c'est de les avoir pour compagnons de son infortune.

Mais si peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus univerfcllcment reçues sont des maximes de péché ; peu de gens se sauvent, parce que les maximes et les obligations les plus universellement ignorées ou rejetées sont les plus indispensables au salut. Dernière réflexion qui n'est encore que la preuve et l'éclaircissement des précédentes.

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