‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 73 sur 141 · FRAGMENT DE SERMON POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE SERMON POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX

SUR l'énormité des communions indignes.

La plus terrible idée que l'apôtre nous donne du crime de ceux qui communient indignement, c'est qu'ils se rendent coupables du corps et du sang du Seigneur : Reus erit corporis et sangidnis Domini ^ Comme le sacrifice de la croix se renouvelle tous les jours de la part de Jésus-Cbrist sur nos autels, il s'y renouvelle aussi de la part des pécheurs qui s'en approchent indignement. Il est vrai à la lettre qu'ils crucifient de nouveau le Seigneur, et dans des circonstances mille fois plus odieuses qu'il ne -fut crucifié sur le Calvaire.

Car premièrement, si les Juifs eussent connu le Seigneur de gloire, dit l'Apôtre, ils ne l'eussent jamais crucifié. Leurs outrages ne s'adressaient qu'au fils de Marie et de Joseph, qu'à un homme qu'ils regardaient comme un séducteur et comme un ennemi de Moïse et de la loi. Leur méprise n'avait point d'excuse, il est vrai ; les prodiges, la doctrine, la sainteté de Jésus-Christ, l'accomplissement des prophéties en sa personne, auraient dû leur ouvrir les yeux, et leur faire connaître le salut qui leur était envoyé; mais enfin, ils le méconnurent, ils ne le distinguèrent pas des faux messies qui avaient peu de temps auparavant troub'é la Palestine, et excité des séditions dans Jérusalem ; et en le punissant d'un supplice infâme, ils crurent même rendre gloire à Dieu et venger les intérêts de sa loi et de son culte. Mais vous, mon Frère, qui venez le rece-

*I Cor., XI, 27.

voir indignement, vous le connaissez; les voiles sacrés qui le couvrent, ne le dérobent pas aux yeux de votre foi ; vous savez que c'est le Seigneur de gloire, le Fils du Très-Haut, la splendeur de son Père, le roi immortel des siècles, le libérateur des hommes, le chef et l'époux de l'Eglise; vous reconnaissez en lui toutes ces augustes qualités; et c'est avec ces lumières que vous venez le charger d'outrages; que vous venez l'obliger d'expirer dans votre corps, comme sur une croix bien plus douloureuse et plus infâme pour lui sans comparaison que la première. Les coups que vous portez s'adressent à un Dieu ; et vous n'avez plus d'excuse que dans la plus noire de toutes les fureurs.

Secondement, quand les Juifs l'attachèrent à la croix, il avait encore une chair sujelte à nos infirmités; il pouvait souffrir, il pouvait mourir; il était encore revêtu de la ressemblance du péché; la mort était comme une destinée naturelle pour lui; elle était la suite du' choix libre qu'il avait fuit d'une nature condamnée à cette triste loi. Mais aujourd'hui, mon cher auditeur, vous l'arrachez du sein de la gloire; vous le faites descendre de la droite de son Père, pour l'exposer à de nouvelles indignités. 11 nous avait avertis qu'il ne mourrait qu'une fois, et que sa résurrection terminerait la carrière pénible de ses souffrances; et vous l'obligez à y rentrer; vous le dépouillez de ce vêtement de gloire et d'immortalité dont le Père l'avait revêtu au sortir

GRAND-CARÊME

du tombeau, pour le revêtir encore d'une robe de pourpre et d'ignominie; vous attachez à la croix une chair glorieuse qui ne devait plus goûter la mort. Ah 1 Seigneur, vous vous flattiez en expirant sur la croix que tout élail consommé pour vous; vous croyiez toucher enfin au t^me heureux de vos peines et de vos souffrances, et que tout ce que la malice de vos ennemis avait pu inventer contre vous était accompli; cependant de nouveaux outrages vous attendaient dans votre gloire môme; un calvaire plus ignominieux vous était préparé sur nos autels, et votre croix n'était, pour ainsi dire, que le commencement de vos douleurs et de vos peines : Initium dolonim hœc '.

Troisièmement, du moins ses bourreaux en le crucifiant, accomplissaient les ordres de son Père, exécutaient, sans le savoir, l'arrêt de mort qu'il avait prononcé contre son F;îs en la personne du premier pécheur : Morte monem *; ils servaient môme au dessein que Jésus-Christ avait eu dès le premier instant de s'offrir à son Père. Il semble que ces meurtriers ne faisaient que se joindre à la justice de Dieu, qui le fra|)pait, et à son propre amour qui l'immolait; c'était alors le temps où toutes les mains devaient être tournées contre lui. Mais ici, mes Frcrts, vous le déshonorez dans le temps que le Père le glorifie. Il ne vous le livre plus comme il l'avuit livré autrefois ; vous l'arrachez de son sein paternel malgré lui, pour lui ravir de nouveau la vie. Personne ne se joint plus à vous pour opérer ce mystère de mort; le Fils lui-même ne se livre plus parce qu'il l'a voulu, comme autrefois; vous êtes le seul qui trempez dans ce funeste sacrifice, le seul qui le voulez, le seul qui l'exécutez; le ciel et la terre en ont horreur, et toute l'énormité du sang répandu retombe sur vous seul.

En quatrième lieu, le crime de ceux qui le crucifièrent fut utile à tous les hommes; ils répandirent un sang dont l'effusion lava nos souillures; ils immolèrent un agneau dont le sacrifice nous réconcilia avec Dieu; ils mirent à mort un juste dont le tombeau fut glorieux, et où la mort elle-même fut vaincue; ils ouvrirent un côlé d'où l'Eglise des nations sortit, et d'où sortirent tous lesjustes des siècles à venir; ils percèrent des mains d'où mille grâces découlèrent sur l'univers; ils couron-

* Marc, ziii. S, > Gen., Il, n.

nèrent un chef sacré qui, par là, devint le roi des hommes et des anges; ils élevèrent une croix qui triompha ensuite du monde entier : en un mot, ce fut là une de ces fautes heureuses [)ar laquelle fut consommé l'ouvrage de notre salut, et les desseins éternels de Dieu sur son Eglise accomplis. Mais lorsque vous venez le crucifier sur l'autel, et vous y rendre cou- .pable de son corps et de son sang, en y participant indignement; quelle utilité du moins peut-il revenir à la terre de votre sacrilège? quelle gloire le Seigneur peut-il tirer de cet outrage? voulez-vous le savoir? des maux publics et des calaiiiilés nouvelles, les malheurs de l'Eglise. Ah! si lA'pôlre se plaignait autrefois que les maladies populaires, les morts, les accidents funestes n'étaient qu'une suite de communions indignes : Ideo inter vos... dormiwit mnlti *; et s'il s'en plaignait dans un siècle où chacun répandait son propre sang pour Jésus-Christ, au lieu de profaner le sien, (ù l'Eucharistie faisait des martyrs plutôt que des sacrilèges; s'il s'en plaignait à l'Eglise de Corinlhe toute composée presque de prophètes, d'apôtres, de martyrs, de docteurs, de fidèles, qui avaient reçu le don des langues, des miracles, et l'effusion visible de l'Esprit- Siirit; si dans ces siècles de foi et de ferveur, l'Apôtre ne cherche [)oint ailleurs que dans les communions indignes, les calamités qui affligeaient l'Eglise de Coriuthe : grand Dieu! quels flcaux ne doivent pas attirer. sur nous tant de ministres indignes, tant d'âmes ou téméraires ou hypocrites, qui, dans un siècle aussi corrompu, viennent se présenter à vos autels? N'en douions pas, mes Frères, si le Seigneur nous fiappe depuis si longtemps; s'il verse sur nos villes et sur nos provinces la coupe de sa fureur; si nous voyons tant de gens frappés comme d'une main invisible, tomber soudainement à nos côtés, des morts imprévues, des chutes terribles, l'Eglise déshonorée par ceux mêmes qui devaient en être l'appui et l'ornement : d'où croyons-nous que sont partis ces fléaux si longs et si cruels, si ce n'est du sanctuaire? où auraient pu se former ces orages et ces tempêtes, qui depuis si longtemps éclatent sur nos têtes, si ce n'est sur vos autels mêmes, ô mon Dieu? Vous n'êtes armé que pour venger les communions indignes et la profanation de vos mystères saints. Voilà,

i I Cor., XI, 30.

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