DIMANCHE DES RAMEAUX : SUR L'ÉNORMITÉ DES COMMUNIONS INDIGNES
mes Frères, la source des malheurs publics : car si sur le Calvaire, le ciel ne put voir sans horreur le crime de ceux qui mirent à mort Jésus-Christ, quoique le salut de tous les hommes y fût attaché; si toute la nature retomba, pour ainsi dire, dans son premier chaos; si tout fut confondu; si le voile du temple fut déchiré; si tout l'univers entier parut frappé de la main de Dieu : quelles peuvent être les suites du même attentat renouvelé mille fois sur l'autel, si ce n'est le dérangement des saisons, la confusion de la nature, les troubles et les schismes qui déchirent l'Eglise; en un mot, la face du christianisme entièrement bouleversée '?
En cinquième lieu, les motifs de ceux qui le crucifièrent pouvaient adoucir un peu la noirceur de leur crime. Premièrement, les prêtres et les pharisiens cherchaient la mort d'un homme qui les avait décriés, qui avait découvert au peuple l'imposture de leur conduite, qui les avait appelés sépulcres blanchis ; et il était de leur intérêt que leur accusateur fût lui-même condamné comme un malfaiteur ; son supplice devait faire l'apologie de leur vertu. Mais vous, mes Frères, vous le livrez dans le temps qu'il vous épargne; qu'il dissimule vos fautes; qu'il a une langue, et qu'il ne s'en sert pas pour vous condamner; qu'il a des yeux, et qu'il ne veut pas encore voir les secrets dérèglements dont vous êtes coupable?; dans un temps où vous l'approchez même pour lui donner le perfide baiser, il ne vous
* Le crime de ceux qui l'attachèrent k la croix fut du moins utile aux hommes : ils crucitièient un Dieu dont la mort fut le gage de noire rédemption ; ils imuiolèrenl un Agneau dont le sacrifice nous réconcilia avec son Père ; ils inirenl à mort un juste, et la mort fut elle-niême vaincue ; ils ouvrirent un côté d'où sortit le salut de toutes les nations ; ils percèrent des mains et des pieds, d'où mille grâces s'écoulèrent sur les hommes. La croix en un mot qui fut ignominieuse pour un temps, devint honorable dans un autre, et s'est trouvée glorieusement révérée dans tous les royaumes du monde. Leur péché fut une de ces fautes heureuses dont la suite a fait douter s'il n'a pas mieux valu qu'elle soit arrivée, qu'elle ne le soit point. Mais lorsque le communiant indigne crucifie Jésus-Christ, quel bien en peut-il revenir ? Qu'arrive-t-il de est attentat cruel ? Voulez-vous le savoir, mes Frères ? la désolation des familles, les fléaux des peuples, le scandale de l'Eglise, les calamités publiques, la décadence des Elats, la guerre entre les princes, les séditions domestiques ; il n'en peut rien venir que de funeste. Si l'Apôtre se plaignait autrefois que les maladies, les morts soudaines, l'assoupissement e'. la faiblesse n'étaient plus parmi le peuple de Corintlie, que l'effet des communions indignes : Ideo inter vos multi infirmi et imbecilks, et dormiunt multi ; s'il s'en plaignait dans un siècle où la charité faisait encore des martyrs, loin de faire des sacrilèges ; s'il s'en plaignait dans une E^ilise toute composée de peuples religieux, de peuples fidèles, et s'il ne
foudroie pas; il ne vous dit pas en se dévoilant, comme à ces sacrilèges soldats : Voici le Jésus que vous cherchez; dans un temps où il pourrait découvrir par une punition éclatante la perfidie que vous portez aux pieds de ses autels, et auquel cependant il se tait; il vous ménage; il veut ignorer ce que vous êtes, et ne pas vous couvrir d'un opprobre éternel devant vos frères; c'est le temps que vous choisissez pour lui faire le plus sanglant de tous les outrages. Secondement, il n'est pas dit que ceux qui eurent part à sa mort, fussent du nombre de ces aveugles qu'il avait éclairés, ou de ces boiteux qu'il avait redressés, ou de ces lépreux qu'il avait guéris, ou de ces morts qu'il avait ressuscites. S'ils ne le défendirent pas contre la violence et l'autorité de ses ennemis, du moins ne parurent-ils pas parmi ses bourreaux; du moins ne les entendit-on pas crier : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants : et si la reconnaissance n'en fit pas de généreux confesseurs de son nom; ahl du moins l'ingratitude ne les confondit pas avec ceux qui l'attachèrent à la croix.
Or, ici, mes Frères, comprenez quel est le crime du pécheur qui communie indignement : c'est un aveugle que Jésus-Christ a éclairé; c'est un lépreux qu'il a mille fois guéri ; c'est un mort que sa bonté a ressuscité : il porte encore sur lui les marques précieuses de ses faveurs; il est marqué du caractère ineffaçable de ses dons : la reconnaissance toute seule devrait l'attacher à son libérateur;
cherchait point d'autre source de tous ces malheurs et de ces calamités que les indignes communions : grand Dieu ! quelle aurait été sa surprise de voir tant de chrétiens indignes ne donner pas lu moindre attention au sacrement adorable qu'ils vont recevoir, et n'y pas apporter la moindre précaution ! Quelle aurait été son indignation contre tant de ministres, qui peut-être chaque jour ont le front de célébrer un sacrifice d'innocence, pendant qu'ils ont encore le caiir tout fumant de crimes et de désordres, contre tant d'âmes hypocrites, qui dans ces jours viennent participer au festin de l'époux, sans avoir la robe nuptiale, je veux dire sans s'y être pré|iarées comme il faut. Ah ! le Seigneur nous frappe depuis longtemps de divers fléaux, il verse encore sur nos provinces la coupe empoisonnée : nous voyons les rois armés contre les rois, les peuples se déchirer les uns les autres, l'indigtnce ravager les villes et les villages. La tristesse s'empare à tous moments de nos cœurs pendant que nous sommes les témoins malheureux de tant de morts soudaines, de tant d'accidents déplorables dent nos Pères n'avaient pas même entendu parler, et sous lesquels nous gémissons. Alors qu'aurait dit ce grand apôtre, s'il eût vu tout cela ; et d'où auraient pu provenir des malheurs si visibles et si éclatants, sinon de Jes>ns ces autels, que tant de fois l'mdigne communion a profanés ? Oui, mon Dieu, de dessus ces autels ; et votre bras ne s'est armé contre nous que pour venger l'outrage qu'on vous fait en vous recevant avec indignité.— Ed. de 1705. — V. p. 325, note 1 de ce vol»
GRÂND-CAnÉ]\fE;
il ne devrait paraître à l'autel que pour lui venir porter l'hommage de son amour et de ses actions de grâces *. Que l'infidèle que Jésus- Christ a négligé ; que le barbare qu'il a laissé dans les ténèbres de la superstition et de l'impiété, viennent le déshonorer sur ses autels, nous n'en serions point surpris. Il les traite à la rigueur; il ne les a pas comptés parmi les brebis qui devaient entendre sa voix ; il ne les a fait naître, ce semble, que pour les faire servir d'exemple à sa justice. Mais un fidèle pour lequel il n'a rien eu de réservé, un disciple de son Evangile à qui il a révélé tous ses mystères, communiqué tous ses dons, qu'il a associé à l'espérance de ses promesses; mais un chrétien, devenu la chair de sa chair, et les os de ses os, par l'union ineffable qu'il a contractée avec lui dans son baptême, peut-il armer contre lui des mains consacrées par tout son sang? peut-il venir même insulter son bienfaiteur dans le plus signalé de tousses bienfaits? Ah! c'est de quoi il se plaint lui-même dans son prophète « Si mon ennemi, dit-il, si un sauvage qui ne me connaît pas, et qui n'a presque rien reçu de moi, m'avait chargé d'outrages, je l'aurais souffert avec patience : Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique *; mais vous qui ne deviez plus faire qu'un corps et qu'une âme avec moi ; vous qui étiez au nombre de mes disciples et de mes amis : Tu vero homo unanimis^ dvx meus, et notus meus * ; vous que j'avais principalement en vue dans la carrière pénible de mes souffrances; vous que j'ai encore distingué sur mes autres disciples, par mille marques particulières de bonté, vous ne me rt ndez que des outrages pour mes faveurs : Tu vero
• Vous remarquerez, mes Frères, que ceux qui eurent part il la mort de Jésu^-Christ, qui le maltraitèrent et le Tirent 6uuQiir, n'étaieut point de cfux en Taveiir desquels il avait opéré des miracles ; ce ne furent point ceux sur qui il avait exercé sa charité et sa miséricorde qui le crucifièrent ; ce ne fut point de ces avcu|;lcs qu'il avait éclairés, de ces sourds à qui il avait rendu l'ouïe, de ces muets qu'il avait fait parler, de ces boiteux qu'il avait redressés, de ces malades qu'il avait guéris, de ces morts qu'il avait ressuscites, qui travaillaient k Si perte, et s'ils ne le défendirent point contre ses enucinis, uu moins ne parurent-ils pas parmi ses accusateurs et ses bourreaux.
Mais le pécheur qui le reçoit indignement lui a toutes sortes d'obligations ; c'est un mort qu'il a ressuscité ; c'est un lépreux qu'il a mille fois guéri et qui, portant sur lui mille marques précieuses de sou amour et de sa libéralité , ne devrait penser qu'à lui en rendre grâces pendant toute sa vie. — Ed. de 1705.
• Pi. Liv, 13.
• Ibid., 14.
homo unanimis, dux meuSy et notus meus ». Aussi sur la croix il priait pour ses bourreaux : Mon Père, pirdonnez-leur^ disait Jésus-Christ en expirant. Us ne savent ce qu'ils font* ; mais sur l'autel, il ne peut voir son sang foulé aux pieds, sans demander vengeance contre ces profanateurs.
Sixièmement, quoique l'Agneau eût été mis à mort dès le commencement du monde, on peut dire néanmoins que lorsque la perfidie des Juifs le crucifia , cette chair en un sens n'avait pas encore racheté les hommes; le sang qu'ils répandaient n'avait pas encore lavé leurs iniquités. Mais vous, qui venez le crucifier à l'autel , vous profanez un sang qui vous a mille fois purifié de vos souillures; vous foulez aux pieds une chair qui a été le canal sacré de toutes les grâces que vous avez reçues ; une chair qui a été la médiatrice de votre réconciliation; une chair qui porte encore les marques glorieuses de la victoire qu'elle a remportée pour vous sur la mort et sur l'enfer; une chair qui devait être au dedans de vous le germe et le gage de l'immortalité de la vôtre; une chair qui vous a ouvert le chemin du ciel, et dans laquelle seule vous avez droit d'y entrer; une chair qui n'a été formée que pour vous , qui a tout souffert pour vous, qui a été percée pour vous, qui n'a combattu et vaincu que pour vous. Ah 1 il est rapporté dans l'histoire qu'un empereur religieux baisait avec respect les plaies glorieuses que de saints évêques avaient reçues pour la confession de la foi de Jésus-Christ, et qu'ils portaient encore sur leurs corps. Cependant, ce n'était pas pour lui qu'ils avaient souffert ces tourments ; ce n'était pas au milieu de ses armées, et pour la défense de sa gloire et de son empire, qu'ils avaient reçu ces marques illustres de leur courage. Et vous, mon cher auditeur, qui voyez la chair de Jésus-Christ sur l'autel, partout encore marquée des cicatrices éclatantes des plaies qu'il souffrit pour vous, encore marquée de ces signes glorieux de la victoire qu'il remporta sur vos ennemis; ces marques si touchantes n'excitent pas votre respect, ne réveillent pas votre reconnaissance; et, au lieu de leur donner un baiser de paix et d'amour, ah ! vous déchirez vous-même celte chair sacrée, et vous y faites des plaies plus profondes et plus ignominieuses que les pre-
* Lac, XXIII, 34.'