DIMANCHE DES RAMEAUX : SUR L'ÉNORMITÉ DFS COMMUNIONS INDIGNES
mières ? N'êtes-Tous pas le plus dénaturé et le plus ingrat de tous les pécheurs?
Septièmement, le crime des Juifs n'eut point d'autres suites que la perte de la vie naturelle du Sauveur, et la honte de voir descendre dans l'horreur du tombeau celui que les cieux et la terre ne pouvaient contenir. Mais ici c'est non-seulement la vie naturelle que vous lui faites perdre autant qu'il est en vous ; c'est encore le fruit de sa mort ; c'est la vie de la grâce, qu'il venait porter dans votre âme; vous le faites mourir dans tous ses dons, dans sa charité, dans sa foi, dans son espérance ; vous lui donnez une mort universelle. Ce n'est plus dans un tombeau de pierre , où personne encore n'avait été mis, que vous le faites descendre; c'est dans votre cœur, dans un sépulcre plein d'ossements et d'infection , dans votre cœur où il trouve les esprits impurs qui en sont maîtres. Il n'y descend pas, comme autrefois dans les enfers, accompagné des mar- (lues glorieuses de sa victoire, pour délivrer les captifs et rompre les chaînes de ceux qui attendaient son arrivée ; il y descend dans un appareil triste et lugubre, pour y être captif lui-même; pour s'y voir encore le jouet de ses ennemis; pour y essuyer leurs dérisions et leurs insultes; pour les voir assis sur le trône de votre âme; tandis que lui-même, qui l'a rachetée à si grand prix, qui l'a tirée du néant, qui a tant de sortes de droits sur elle, qui devrait y être souverain , n'y est plus qu'un vil esclave , et n'y trouve pas où reposer sa tête.
Huitièmement, sur le Calvaire, mille circonstances glorieuses accompagnèrent sa mort; et dans un mystère si humiliant, sa puissance et sa divinité ne laissèrent pas d'éclater; toute la nature le reconnut pour son auteur; le centenier confessa qu'il était le Fils de Dieu ; les morts ressuscitèrent ; lui-même ressuscita le troisième jour, et répara, par l'éclat de ce mystère , tout ce que l'opprobre de sa mort avait pu avoir d'ignominieux aux yeux des hommes. Mais la mort qu'il endure encore sur l'autel par les mains du pécheur sacrilège, est un mystère tout d'ignominie pour lui : rien n'y relève sa grandeur et sa majesté; rien ne l'y console de ses outrages; rien n'y adoucit le fiel et l'absinthe de son calice. La nature le laisse souffrir sans s'y intéresser; les assistants le voient mourir entre vos mains sans le plaindre, pour ainsi dire; les morts qui reposent sous l'autel , et qui sont en dépôt dans
ce saint édifice , n'interrompent pas leur sommeil ; les pierres du temple ne se brisent pas , et ne crient point à leur manière; le voile qui couvre les mystères saints est immobile; tout est dans un profond silence ; tout voit crucifier le Seigneur d'un œil tranquille. Loin qu'il se trouve des centeniers qui confessent qu'il est le Fils de Dieu , des mondains qui voient approcher de l'autel l'âme pécheresse, et qui savent que le relâchement de ses mœurs dément la piété de cette démarche, prennent occasion de blasphémer le nom du Seigneur; de décrier la vertu et ceux qui la pratiquent, et de dire comme le pharisien : « Si ce Jésus était prophète, il connaîtrait sans doute quelle est cette femme qui s'approche pour le toucher et pour le recevoir. » Enfin , Jésus-Christ ne descend pas dans le corps du pécheur pour y ressusciter, mais pour y mourir à jamais, pour y voir la corruption, pour y sceller d'un sceau éternel la mort et la réprobation de cette âme *. En effet, mes Frères, comme la religion ne connaît pas de crime plus énorme , il n'en est pas aussi dont la punition soit plus terrible. Celui qui mange et boit indignement, dit l'Apôtre, mange et boit sa propre condamnation. Il ne dit pas : Il est condamné, mais : Il boit et mange sa propre condamnation; c'est-à-dire la nourriture céleste qu'il profane est un poison qui s'incorpore avec lui, qui pénètre dans l'intérieur de ses os, qui ne fait plus de tout son cor[>s qu'une masse de perdition et destinée au feu; c'est-à-dire la sentence de mort qu'on prononce contre lui , se mêle avec sa
^ Sur le Calvaire mille signes accompagnèrent sa mort : le soleil s'éclipsa, la lune pâlit, les pierres se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent, le voile du temple se déchira ; toute la nature fut déconcertée à la mort de son Auteur ; les morts ressuscitèrent; Jésus-Christ même ressuscita trois jours après : ce prodiL'e seul sembla réparer tout ce qu'il avait reçu d'ignominie dans sa mort ; mais celui qui le reçoit indignement dans la communion, renouvelle entièrement le mystère d'ignominie, puisque rien n'y venge la mort, ni la passion de Jésus-Christ. Rien n'y adoucit le fiel et l'absinthe de sa Passion. Toute la nature voit cet attentat sans s'y intéresser ; les astres le voient mourir dans le cœur du pécheur sans retirer leur lumière ; les morts le souffrent sans que leurs ossements se remuent pour venger cet affront j leurs cendres insensibles ne se raniment point ; le voile du temple ne se déchire point ; tout est calme, et toutes les créatures voient d'un œil tranquille cet indigne sacrilège. Lorsqu'il sortit du tombeau il ne le fit que pour ne plus mourir ; mais il ne descend dans le cœur du pécheur que pour ne plus vivre. 11 ne descend plus dans ces âmes criminelles , comme autrefois dans le scia d'Abraham, pour y délivrer les captifs et y rompre les chaînes de ceux qui attendaient sa venue ; il y descend dans une posture humiliante, pour y servir de jouet aux esprits impurs qui 8ont encore ses bourreaux. — Ed. de 1705.
CRAND-CARÉME.
propre giibstance , ne devient plus qu'une même chair avec lui ; de sorte qu'il n'y a plus moyen, pour ainsi dire, de l'en démêler et de séparer l'anathème qui est devenu comme son être; c'est-à-dire que tous les autres péchés ne corrompent pas le fond de l'âme, en défigurent seulement quelques puissances; au lien que celui-ci est un poison qui se mêle avec elle-même, qui n'y laisse rien de sain, et qui va en corrompre les sources et les principes; c'est-à-dire que les sacrements profanés ne laissent presque plus d'espérance de retour. C'est le fond de Tabîme dont on ne revient guère: l'inipiété, l'incréthilité, l'endurcissemenl, les monstres (ju'on n'oserait nommer, en sont les tristes fruits. Il y a une malédiction aUachée à ce crime, qui ne s'efface prescpie plus de dessus le front de l'âme sacrilège. Elle pourra faire peut-être quelques efforts pour se relever; mais ces retours n'auront pas de suite, et elle retombera. Elle sortira peut-être des dérèglements grossiers; mais sa pénitence sera défectueuse, et elle en demeurera à des mœurs tièdes et lâches où elle se perdra. Elle sortira peut-être du siècle, et choisira le parti de la retraite ; mais elle se déclarera pour un état saint et relevé, peu convenable aux dérèglements de sa vie passée , et le défaut de vocation l'engagera à des profanations infinies , qu'elle ignorera , qu'elle ne pourra plus voir, et qui seront les suites des premières. Il n'est presque point de pénitence pour l'abus de TEu- «cbarisiie : ce n'est pas que les larmes ne puissent expier ce crime, mais elles ne sont pas accordées; ce n'est pas que l'Eglise ne puisse le remettre, mais c'est qu'elle ne trouve guère de pécheurs qui s'en repentent.
Aussi, mes Frères, le seul profanateur de l'Eucharistie dont il est fait mention dans l'Evangile, meurt comme un misérable et comme un désespéré. Il se reconnaît , et il ne s'en repent pas ; il pleure, et il n'expie pas sa faute; il crie : J'ai péché, et son péché ne lui est pas remis ; il meurt désolé, et il meurt réprouvé; son âme veut sortir de douleur, et ses entrailles impatientes de renfermer un Dieu captif dans un lieu d'horreur, s'ouvrent comme pour lui frayer une route nouvelle et le délivrer de la corruption*. Cependant Judas
' Voilà une triste image, ipeu digne du grand orateur. Dans cefragmeni, où la doctrine est si sombre, on m^ retrouve pas toujours la délicatesse de goût et U tendre onction habituelles à Masfillon, quoiqu'il y ait souvent cette noble indignation qui fait la grande éloquence.
ne crut pas avoir trahi son Seigneur : il ne regardait Jésus-Christ que comme un homme juste; en recevant son corps, il crut seulement recevoir un symbole de son amour; et lorsqu'il vient dans le temple rendre le prix de sa perfidie , il ne se plaint pas d'avoir trahi et profané le corps d'un Dieu, mais seulement d'avoir livré le sang innocent; et cette ignorance ne le met pas à couvert du plus affreux et du plus déplorable supplice dont il soit parlé dans les livres saints. Les bourreaux se convertirent; parmi ceux qui crucifièrent Jésus- Christ, il s'en trouva à qui le sang même qu'ils venaient de répandre, mérita la grâce de la pénitence. Mais Judas qui le crucifia dans la cène, est réprouvé comme un analhème; son apostolat, les prodiges qu'il avait opérés, le temps qu'il avait passé auprès du Sauveur, rien ne peut faire changer la sentence de sa réprobation, et on ne lui donne point lieu de pénitence.
Oui, mes Frères , Jésus-Christ a paru moins jaloux de la gloire de son corps naturel que de celle de son corps eucharistique : il a pardonné les attentats commis contre le premier, et n'a point eu d'indulgence pour les autres; il se contentait pour lui-même d'une demeure pauvre et négligée ; il n'avait pas quelquefois où reposer sa tète; il avait pu môme habiter en naissant parmi de vils animaux ; mais quand il veut célébrer sa cène, ah! il avertit qu'on lui prépare un lieu propre, spacieux, orné : Cœnaculum grande stratum^, 11 prévient; il veut que tout soit en état; que tout réponde à la magnificence et à la sainteté de ce sacrement. Jugez donc, mes Frères, de l'aftentat des communions indignes; le pécheur y renouvelle le spectacle de la croix avec des circonstances mille fois plus ignominieuses à Jésus-Christ que celles du Calvaire. Ah! si cette eau de jalousie dont il est parlé dans le Lévitique , devenait une eau maudite pour l'âme adultère; si elle ne pouvait rester dans son sein sans déchirer ses entrailles, et sans la faire expirer dans les douleurs les plus affreuses; grand Dieu! le sang de votre Fils reçu dans un corps souillé peut-il y tenir sans le frapper de la malédiction, et sans que le pécheur expire sous l'autel même où il vient de commettre son sacrilège? Si l'arche, mes Frères, ne put rester autrefois un moment
> Marc, ziv, 15.
VENDREDI SAINT : PREMIÈRE PASSION
à côté de Dagon sans le renverser et le mettre en pièces; la véritable arche d'alliance, Jésus- Christ, peut-il demeurer au dedans d'une idole abominable , d'une âme corrompue , sans éclater et réduire en poudre le corps criminel qui le renferme? Si un feu vengeur sortit autrefois du fond du sanctuaire pour dévorer des téméraires qui venaient offrir de l'encens avec un feu étranger; ne devrait il pas sortir de l'autel où réside le Roi de gloire, des flammes vengeresses pour consumer les pécheurs qui viennent attenter à la majesté de leur Dieu? Si l'on ne pouvait autrefois approcher de la montagne où le Seigneur donnait la loi , sans être foudroyé; Jésus-Christ sur l'autel, sur cette montagne mystérieuse où il est le législateur de son Eglise, devrait sans doute lancer des foudres pour venger sa gloire et punir l'insolence du profanateur qui vient encore l'outrager dans le lieu de son repos : mais il exerce des punitions plus secrètes et plus terribles, dont les autres ne sont que de faibles ligures. Ce n'est pas dans son sanctuaire que sa justice allume un feu vengeur, c'est dans le lieu des supplices où il ne s'éteindra plus ; ce n'est pas en frappant le pécheur d'une mort
sensible qu'il le punit, c'est en le frappant d'un anathème invisible. Ce n'est pas en déchirant les entrailles de l'âme sacrilège, c'est en fermant ses propres entrailles à tous ses besoins, c'est en l'abandonnant, c'est en la livrant à un sens réprouvé , et à toute la corruption de son cœur. Ces malheurs ne vous alarment pas sans doute, mes Frères, parce que vous croyez qu'ils ne vous regardent pas ; vous comptez n'être pas du nombre de ces infortunés qui viendront manger et boire leur condamnation aux jours solennels qui approchent ; vous vous proposez de ne paraître à l'autel qu'après avoir purifié votre conscience dans le bain de la pénitence. Voyons donc si cette précaution suffit pour éxiter une communion indigne , et si le nombre des pécheurs qui se rendent coupables du corps et du sang de Jésus-Christ dans cette auguste solennité , n'est pas plus grand que l'on ne pense. Pour le connaître, il n'y a qu'à expliquer quelles sont les conditions essentielles d'une communion sainte et utile ; et chacun s'appliquant les règles que Jésus-Christ a laissées à son Eglise, pourra se juger soi-même , et voir s'il n'a rien à craindre en venant se présenter à l'autel.