SUR LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRIST
INILTSK.
Divisioif. — La mort de Jésus-Christ renferme trois comommations qui vont nous expliquer tout le mystère de la croix. 10 Une consommation de justice du côté de son père ; 2» Une consommation de malice de la part des tiommes ; 3" Une consommation d'amour du côté de Jésus-Chrinl.
Première partie. — Une consommation de justice du côté du Père. Dieu doit à foutes ses perfections la punition du péché; mais sa justice en punissant le pécheur ne trouve rien en lui qui puisse la dédommager et la satisfaire ; car l'homme a pu offenser Dieu, mais l'homme n'a pu réparer l'offense. 11 fallait donc qu'une victime seule capable de glorifier encore plus le Seigneur par ses humiliations, que l'homme ne l'avait outragé par sa révolte, fût substituée à la place du pécheur, afin que la
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jastice de Dieu pût être satisfaite. Tel est le dessein de la sagesse et de la bonté de Dieu dans le grand lacrifice que son Fils offre aujourd'hui pour tous les hommes : il vient réparer l'outrage que le péché a fait à Dieu.
Or le péché renferme trois désordres. Premièrement, un désordre dans l'esprit, par l'idée fausse que le pécheur attache à l'action défendue. Secondement, un désordre dans le cœur qui se révolte contre la loi, et ne veut plus être soumis à son Dieu Troisièmement, un désordre dans les sens, qui sortent de leur usape naturel, et entraînent la raison qu'ils auraient dû suivre. Le Sauveur dans son agonie expie aujourd'hui ces trois désordres par des peines proportionnées.
l» La justice divine s'applique à contrister l'esprit de Jésus-Christ, en y retraçant les plus vives horreurs du péché ; et c'est ainsi qu'est expié le désordre que le péché cause dans l'esprit. Ce qui en dnniuue d'ordinaire l'horreur dans les hommes, c'est premièrement un défaut de lumière, parce que notre âme, toute plongée dans les sens, n'est presque frappée que des choses sensibles. Mais l'âme sainte du Sauveur , pleine de grâce, de vérité et de lumière , voit le péché dans toute son horreur, elle en voit le désordre , l'injustice, et toutes les suites déplorables. Depuis le sang d'Abel, jusqu'à la dernière consomu elle voit une tradition non interrompue de crimes sur la terre ; elle parcourt l'histoire affreuse de l'univers, et rien a\> aux secrètes horreurs de sa tristesse ; elle rappelle même en particulier l'histoire de chaque pécheur. Voilà les horreurs iiinii cette âme sainte se trouve chargée devant son Père. Secondement, le défaut de zèle est encore une cause qui diminue en nous l'horreur du péché. Nous sommes peu touchés des outrages qu'on fait à Dieu, parce que nous l'aimons peu. Mais l'âme sainte de Jésus-Christ qui ne cherche que la gloire de son Père, et qui l'aime d'un amour immense et plus ardent que celui de tous les chérubins; ah ! elle sent vivement tous les outrages qu'on fait à sa grandeur suprême. Troisièuiement, la dernière cause qui diminue en nous l'horreur du péché, c'est le détaut de sainitlé. Comme nous naissons pécheurs, nous nous familiarisons en naissant avec l'idée du crime ; et il nous parait moins hideux, parce qu'on n'est jamais trop elfrayé de ce qui nous ressemble. Mais l'âme sainte du Sauveur ne trouve rien en elle qui puisse la rassurer contre l'horreur du crime ; et avec lei yeux de la vertu même, elle se voit souillée de tous les vices des pécheurs. En vain voudrait-elle détourner l'innocence de ses regards de cet objet affreux, la justice de son Père la force de s'en occuper, et l'y applique comme u.algré elle.
2" Pour réparer le second désordre du péché, qui est le désordre du cœur, la justice du Père couvre le Fils de toute la honte du péché. Premièrement, il est humilié dans l'esprit de ses disciples, témoins de ses frayeurs et de son accablement ; son âni' sainte perd devant eux toute sa constance à la vue de la mort. Secondement, il est humilié dans le secours qu'il reçoit d'm ange ; et par là il est abai^sé en quelque sorte au-dessous de ces esprits bienheureux qui ne s'approchaient de lui auparavant que pour le servir et l'adorer. Troisièmement, il est humilie par le sommeil et par la fuite de ses disciples, que le spectacle de son agonie ne touche pas Voilà les humiliations que le Sauveur souffre dans son agonie.
S» Pour expier le troisième désordre du péché qui est le plaisir injuste, la douleur violente de son âme, à la vue du supplice qui son Père lui prépare, est la troisième circonstance de son agonie. La justice du l'ère présente distinctement et en même temps a l'âme du Sauveur tout l'appareil de la croix ; la nuit du prjtoire ; les crachats, les soufflets, les fouets, les dérisions, le bois fatal. Ces images affreuses la crucifient par avance ; et une sueur de sang qu'on voit couler à terre, est le triste fruit des pénibles efforts qu'il fait pour porter le poids de ses maux. Voilà jusqu'où ce Dieu que nous croyons si bon, pousse pourtant sa vengeance contre son propre Fils, qu'il voit chargé de nos crimes.
Deuxième partie. — Consommation de malice de la part des hommes. La malice des hommes est portée aujourd'hui dans son plus haut point.
1» Dans la faiblesse ou la perfidie des disciples, ou qui le trahissent, ou qui l'abandonnent, ou qui le renoncent.
2" Dans la mauvaise foi des prêtres et des docteurs qui le jugent et qui le condamnent, sans que le repentir de Judas les touche, quoique jamais témoignage ne fût moins suspect que le sien ; Sans que le silence surnaturel de Jésus-Christ sur toutes les accusations dont on le charge, leur fasse la moindre impression.
3» Dans l'inconstance du peuple qui demande sa mort. Et jusqu'où ce peuple insensé ne pousse-t-il pas l'excès de sa légèreté ; et combien de crimes ne commet-il pas en un seul? Premièrement, une injustice monstrueuse, préférant Baralibas, un insigne malfaiteur, au Sauveur des hommes. Secondement, une fureur aveugle : un inag.slrat paien n'ose passer outre à la condamnation de Jésus-Christ, et ce peuple furieux demande que son sang soit sur lui et sur toute sa postéiité. Troisièmement, uue noire ingratitude : autrefois touchés des bienfaits de Jésus-Christ, ils avaient voulu l'établir roi sur eux ; aujourd'hui ils protestent hautement qu'ils n'ont point d'autre roi que César, et ils rejettent le fils de David.
4» Dans la faiblesse de Pilale, qui, mal^'ré sa conscience et ses lumières, n'ose déclarer Jésus-Christ innocent. On voit dans la conduite de ce magistrat corrompu tontes les démarches d'une indigne lâcheté Premièrement, il reconnaît qu'il n'a ni la connaissance nécessaire pour juger Jésus-Christ, puisqu'il ignore la loi sur laque le roulent les accusations ; ni l'autorilé, puisque le Seigneur n'a pas établi les magistrats juges de la vérité et de la doctrine : cependant pour ne pas déplaire aux principaux des Juifs, il entreprend de juger Jésus-Christ. Secondement, ce n'est pas la crainte de commettre une injustice, c'est la crante de perdre les bonnes grâces de César, qui le touche. Troisièmement, c'est des ennemis déclarés du Sauveur qu'il s'informe quel est son crime. Quatrièmement, il interroge Jésus-Christ ; il est touché et frappé de sa réponse ; il déclare au peuple que cet homme n'est point criminel : cependant, il ne le délivre pas. Cinquièmement, enfin, effrayé des songes de sa femme, il s'avise de renvoyer Jésus-Christ à Hérode ; sous prétexte que Jésus-Christ étant Galiléen, c'était à ce prince à juger de sa cause, quoiqu'il dût bien voir que ce n'éiait pas là que Jésus-Christ trouverait des défenseurs.
5" Dans la barbarie des soldats, qui déchirent la chair adorable du Sauveur, et qui ajoutent les insultes et les outrages les plus sanglants aux traitements les plus cruels.
Troisième partie. — Consommation d'amour du côté de Jésus-Christ. En effet, ce n'est que dans son cœur que nous devons chercher les raisons et les motifs de son supplice; ce n'est ni la perfidie d'un disciple, ni l'envie des piètres, ni l'inconstance du peuple, ni la faiblesse de Pilale, ni la barbarie des bourreaux qui l'a mis à mort, c'est son amour; cet amonr divin qnibiùle son cœur est le seul feu qui allume le bûcher où il va s'immoler.
Amour si ingénieux, qu'il trouve le secret de s'immoler sans cesse, même après sa mort.
Amour si désintéressé, qu'il veut souffrir tout seul, et demande qu'on épargne ses disciples ; qu'il est plus touché des maux qui menacent l'inlidèle Jérusalem, et en général des malheurs prêts à foudre sur nous et sur tous ceux auxquels leurs iniquités rendront l'effusion de son sang inutile, que du supplice affreux qu'on lui prépare.
Amour si généreux, qu'attaché sur la croix, il prie pour ceux mêmes qui le crucifient ; il recueille ce que leur barbarie lui laisse encore de forces, pour excuser leur attentat auprès de son Père.
Amour si triomphant, que sur le point d'expirer, il se forme encore un disciple.
Amour si attentif et si respectueux jusqu'au dernier loupir, qu'il contie sa mère désolée au disciple bien-aimé, et le disciple bien-aimé à sa mère.
Enfin ce divin Sauveur, n'ayant plus rien à faire pour nous sur la terre, expire, déclarant que tout est consommé, et du côté 4e U Justice de sou Père, et du c6té de la malice des hommes, et du côté de son amour.
VExNDREDI-SAÎNT : PREMIÈRE PASSION.
CoDiummatum «st.
Tout est accompli. Jean, zix, 30.
Telles sont les dernières paroles avec lesquelles le Sauveur, expirant sur la croix, consomme aujourd'hui son sacrifice ; tels les derniers soupirs que les saintes femmes et le disciple bien -aimé recueille de sa bouche mourante ; telles les dernières instructions qu'ils reçoivent de leur bon Maître. C'est ainsi qu'il quitte la terre, et qu'il laisse ses chers disciples également consternés et de la douleur de sa perte, et du mystère profond de cette dernière parole, tout est accompli : Consummatum est.
En effet, que peuvent-ils entendre par là ; et à combien de tristes pensées leur esprit timide et abattu ne s'abandonne-t-il pas dans ce terrible moment? Peut-être le soleil qui s'éclipse ; la terre qui s'ébranle, et se couvre de deuil; les sépulcres qui s'ouvrent; les morts qui ressuscitent; toute la nature qui semble se bouleverser et se confondre, leur persuade que Jésus-Christ vient de leur annoncer que tout va finir avec lui; que le monde ne saurait survivre à la mort de son Auteur ; que l'attentat commis contre sa personne ne doit être expié que dans la ruine entière de l'univers ; et tout ce qu'ils lui avaient ouï dire, durant sa vie mortelle, sur la proximité de ce dernier jour, ne contribue pas peu à les confirmer dans cette etfrayante pensée ; ils croient peut-être que tout va finir : Consummatum est.
Pour nous, mes Frères, nous savons que lorsque la dernière consommation arrivera, ah! le Fils de l'Homme ne paraîtra pas humilié et chargé d'opprobres sur une croix tel que nous le voyons aujourd'hui, mais assis sur une nuée de gloire, environné de ses anges, et précédé de puissance, de terreur et de majesté. Appliquons-nous donc à développer la sainte obscurité de cette dernière parole ; elle renferme de grandes instructions et toute la doctrine delà croix.
En premier lieu, le Seigneur avait souvent déclaré dans ses prophètes, que les sacrifices des boucs et des taureaux ne lui plaisaient pas; il rejetait l'imperfection de ces hosties; et il ne les eût même jamais souffertes, s'il n'eût découvert en elles les traits éloignés et figuratifs de l'immolation de son Fils. C'étaient des préludes grossiers , qui suspendaient sa justice, mais qui ne pouvaient la satisfaire. La mort de Jésus-Christ accomplit donc tout ce que ces anciens sacrifices avaient de défectueux ; et la justice de son Père n'a plus rien à exiger de l'homme. Première consommation.
En second lieu, les sujetsdu père de famille ne s'en étaient pris jusqu'ici qu'à ses serviteurs : Jérusalem n'avait fait mourir que les prophètes qui lui avaient été envoyés; et la mesure de ses crimes n'était pas encore comblée ; il fallait donc que le sang du Fils, et de l'héritier lui-même, fût répandu, et que l'iniquité de ce peuple ingrat fût ainsi consommée. Seconde consommation.
Telles sont les dernières paroles, avec lesquelles le Sauveur, expirant sur la croix, consomme aujourd'hui son sacrifice; tels sont les derniers soupirs, que les saintes femmes et le disciple bien-aimé recueillent aujourd'l.ui de sa bouche mourante; telles sont les dernières instructions, que les apôtres reçoivent aujourd'hui de leur divin Maître. C'est ainsi qu'il quitte la terre, et qu'il laisse ses chers disciples, également consternés, au pied de sa croix, et de la douleur de sa perte et du myslère profond de ses deruières paroles , tout est accompli : Consummatum est.
En elTet, que peuvent-ils entendre par là, et à combien de tristes pensées leur esprit agité ne s'abandonne-t-il point dans ces tristes moments? Peut-être que le soleil qui s'éclipse, que la terre qui tremble, que les tombeaux qui s'ouvrent, que les morts qui ressuscitent, que le voile du temple qui se déchire, que toute la nature qui se confond, leur persuade que le monde va finir avec Celui qui meurt ; que la nature ne peut survivre à la mort de son Auteur; que l'alientat commis contre sa personne ne peut être exécuté que dans la ruine entière de l'univers ; et tout ce qu'ils avaien* ouï dire tant de fois au Sauveur lui-même, sur la proximité du dernier jour et de la dernière heure, ne contribuait pas peu à les confirmer dans cette effrayante pensée, que produisaient en eux ces dernières paroles, tout est accompli : Consummatum est.
Pour nous, mes Frères, nous avons appris dans les saintes Ecritures, que lorsque le dernier jour arrivera, Jésus-Christ ne paraîtra plus étendu sur une infâme croix; mais qu'il viendra assis sur une nuée, revêtu de puissance et de majesté, précédé de ses anges, accompagné de terreur et d'eff.oi, pour juger la terre. Appliquons-nous donc à l'éclaircissement de ces dernières paroles de Jésus expirant : Tout est accompli : Consummatum est Elles renferment des instructions admirables, et contiennent tout le mystère de la croix du Sauveur.
Car, premièrement, le Seigneur avait dit mille fois que le sacrifice des boucs et des taureaux ne lui plaisait point; il avait rejeté l'offrande de ces hosties charnelles de l'ancienne loi, et jamais il n'eût souffert qu'on lui en eût présenté de semblables, s'il n'eût découvert de loin, dans ces sacrifices grossiers, les traits figurés de l'immolation de son Fils, qui devait un jour lui être présentée. La mort de Jésus-Christ accomplit donc aujourd'hui ce que les anciens sacrifices avaient de figuratif, et la justice de Dieu n'a plus rien à exiger de l'homme, après cette oblation précieuse de son Fils. Première consommation de la justice.
Secondement, le père de famille n'avait encore envoyé que ses serviteurs pour faire rendre compte à ses vignerons : Jérusalem n'avait fait mourir encore que ses prophètes, et cette infidèle n'avait pas comblé la mesure de ses crimes, en osant
GRAND-CARÉME.
Enfin, les justes de l'ancien temps, qui avaient auparavant rendu gloire à Dien , en mourant pour la vérité , n'avaient offert qu'une vie triste et malheureuse, expo<^ée aux tentations des sens et de la chair, et nn corps soumis à la malédiction de la mort. M »is Jésus-Christ renonce à la plus heureuse de toutes les vits, et qu'aucun péché ne pouvait jamais souiller; il offre une âme que personne n'eût pu lui ravir, s'il n'eût pas voulu luimême la livrer; et en goûtant volontairement la mort, dont il était exempt par la condition de sa nature, il donne à son Père la plus grande marque d'amour qu'aucun juste lui eût encore donnée. Troisième consommation.
C'est-à-dire que la mort du Sauveur renferme trois consommations, qui vont nous expliquer tout le mystère de ce grand sacrifice, dont l'Eglise renouvelle en ce jour le spectacle et honore le souvenir : une consommation de justice du côté de son Père; une consommation de malice de la part des hommes; une consommation d'amour du côté do Jésus-Christ. Ces trois vérités partageront tout co discours , et l'histoire des ignominies de l'Homme -Dieu. Nous y trouverons des instructions solides, et des vérités que le monde ne connait pas, parce que le monde ne con-
naît pas Jésus-Christ; et nous verrons que la croix est la condamnation du pécheur, et la consommation de sou ingratitude.
Vous êtes pourtant, croix adorahle, le seul asile (|ui nous reste ; vous portez aujourd'hui notre espérance, notre salut, nos remèdes, notre loi, notre Evangile; tout est attaché à votre bois sacré; vous nous gardfz le page divin de notre paix et de notre réconcili;ition avec Dieu ; vous êtes aujourd'iiui surtout un trône de miséricorde, dont nous pouvons approcher avec confiance. C'est donc à vos pieds que nous nous jetons avec toute l'Eglise : O criix, ave, etc,