‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 77 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dieu ne serait ni sage, ni saint, ni juste, ni même bon, dit saint Augustin, si le péché pouvait demeurer impuni. Il doit à sa gloire de venger l'outrage que le pécheur lui fait par sa révolte ; il duit à ^a s^ge^:se de rétablir l'ordre que le pécheur trouble par sa transgression; il doit à sa bonté d'arrêter les crimes que le pécheur impuni autoriserait par ses exem(dfis; il doit à sa sainteté de ne plus se communiquer à une créature souillée, et de la rendre malheureuse en l'abandonnant; il doit, en un mot, à toutes ses perfections la punition du péché.

attenter sur la vie dti propre Fils du Père de f.imille; il fallait donc que le Fiis île Dieu, seul tiérilier de «sa vi^'ne, c'est-à-dire de son royaume tout enlier, fût mis à mort par ses citoyens ', et qu'il fût immolé par la fureur de ce peuple; ainsi s'est consommée la malice des liouiraes. Seconde consommation : Consummatum est.

Euûn l'homme, qui jusque-là avait rendu gloire à Dieu en donnant sa vie pour la défense de la vérité, n'avait sacritié qu'une triste vie, snjolle aux souffrances, au péché, et n'avait offert qu'un corps ninrlel. Mnis Jésus-Christ en se livrant à la mort, sacrilic au Père éternel la plus lieureuse, la plus pure, la plus pai faite de toutes les vies, et en soumettant son corps Ji la mort, dont il était ex'^nipt de sa nature, il donne à son Père la plus grande marque u'amour envers les hommes, ainsi se consomme l'amour. Troisième consomuiatiou : Consummatum est.

De sorte que la mort de Jésus-Christ renferme trois consommations qui vont comprendre tout ce qu'il y a de plus saint et de plus touchant dans l'Evangile : consommaiion de juslii:e du côlé du Père éternel; consommaiion de malice du côté de^ hommes; consommation d'amour du côté de Jésus-Christ même. Trois importantes inslruclioiis, qui vont rappeler à vos yti.x toutes les circonstances principales de l'histoire de la passion du Sauveur, et que je ne proposerai à votre piété, que dans l'esprit de rEvangile. J'y ajouterai peu : car ce n'est point propreiiicul à nous a parler aujourd'hui ; nous ne devons faire qu'un ré il simple tel qu'il est rapporté dans l'Evangile, sans aucun ornement, de peur de détourner l'application des tidèles de dessus la pa&siou du Sauveur, que l'Eglise leur propose aiyour-

• Citoj/m, clvii, employé* au XTn» aiècle pour concitoyen.

d'hui. Noms verrons par là que la croix de Jésus-Christ est la condamnation du pécheur, et la consommaiion de toutes ses ingratitudes.

Vous êtes pourtant aujourd'hci, croix adorable de mon Sauveur, la seule ressource, le seul asile qui nous reste ; vous portez entre vos bras notre loi, notre Evangile, notre chef, uotie rédempteur, nos espérances, notre salut, notre réconciliation, notre unique trésor; tout notre bonheur est attaché sur vous; vous nous gardez le ga^e de la paix et de la rédem;itioD des hommes; vous contenez une source inépuisable de miséricorde, dont le plus indigue qui s'en approche avec coutiance, obtient la délivrauce de ses main. C'est donc à vos pieds que nous nous prosternons, pour obtenir le secours qui nous est nécessaire. 0 crux, ave.

PREUIÈRE PARTIR.

Dieu ne serait p»8 juste, dit saint Augustin, si le pécheur pouvait demeurer impuni. Il doit à sa gloire de punir l'outrage que l'homme rt belle lui fait par sa raison; il doit à sa sagesse, de re'.racer l'ordre que le pécheur a ttoublé par sa transgression; il doit à sa hoiité, de punir le crime que le pécheur autorise par ses exemples ; il doii à sa sainteté, de ne plus se communiquer à un cœur Kouillé ; il doit eulin à toutes ses perfections la punition du péché.

Mais le pécheur qui n'est que cendre et poussière, n'a plus rien en lui capahie lie réparer l'outrage fait à ses divins attributs, et la justice du Seigneur n'y trouve plus rien qui soit digne d'elle 11 a pu l'offi'nser; mais il n'a \\\x lui en faire la réparation, il fallait qu'un Uieu fût substitué en la place d'un tiomnie; la terre uo pouvant produiie que des pécheurs impuissants, il fallait que les cieux s'attendrissent sur ses misères,

VENDREDI-SAINT : PREiMIERE PASSION.

Mais sa justice, qui demande la punition du pécheur, ne trouve plus rien, en le frappant, qui puisse la dédommager et la satisfaire ; cette victime n'est pas digne de lui. L'homme a pu l'offenser; mais l'homme n'a pu réparer l'offense ; car qu'est-ce que l'homme, dit Job, comparé à Dieu ? Il fallait donc qu'une victime d'un grand prix fût substituée à la place de l'homme, que la terre ne pouvant rien fournir qui pût apaiser son Dieu et le réconcilier avec l'homme, les cieux s'abaissassent pour enfanter un juste qui devînt le réconciliateur de la terre; et qu'une hostie, seule capable de glorifier encore plus le Seigneur par ses humiliations, que l'homme ne l'avait outragé par sa révolte, vînt se mettre entre ses foudres et nos crimes, et arrêter sur elle seule tous les traits que sajustice avait préparés contre nous. Tel est le dessein de la sagesse et de la bonté de Dieu, dans le grand sacrifice que son Fils offre aujourd'hui pour tous les hommes.

Et pour mieux comprendre cette vérité, remarquez, je vous prie, mes Frères, que le péché renferme trois désordres : un désordre dans l'esprit, par l'idée fausse que le pécheur attache à l'action défendue ; un désordre dans le cœur, qui se révolte contre la loi, et ne veut plus être soumis à son Dieu ; un désordre dans les sens, qui sortent de leur usage naturel, et entraînent la raison qu'ils auraient dû suivre. Or, le Sauveur dans son agonie expie aujourd'hui ces trois désordres par des peines proportionnées : premièrement, la justice de son Père s'applique à contrister son esprit, en y retraçant les plus vives horreurs du péché ; secondement, à humilier son âme, en la couvrant de toute la honte du péché ; enfin, à jeter son corps dans la dernière défaillance,

en lui faisant sentir d'avance toutes les douleurs dues au péché. L'exposition simple de l'histoire nous fournira les preuves de ces vérités; le sujet lui-même intéresse assez votre attention, sans qu'il soit besoin que je vous la demande, mes Frères.

L'heure étant venue où Jésus-Christ devait passer de ce monde à son Père ; après avoir donné aux siens les dernières marques de son amour, par l'institution de la nouvelle pâque, et les avoir fortifiés contre le scandale de sa passion, par la grâce de celte nourriture céleste, et par tout ce que les dernières instructions d'un père et d'un bon maître ont de plus touchant; n'ignorant pas tout ce qui lui devait arriver; il sort accompagné de ses disciples, comme une victime qui court elle-même au lieu oij l'on doit l'immoler. Il vient dans le jardin des Oliviers traiter pour la dernière fois avec son Père, du grand mystère de la rédemption des hommes. Comme ses disciples étaient encore faibles, il veut leur épargner le spectacle de ses défaillances et de son agonie.; il se sépare d'eux; il se prosterne le visage contre terre; et acce[)tant, en la présence de son Père, toute l'amertume de son calice : « Père juste, lui dit-il, voici enfin le jour de votre gloire et de mes opprobres; les victimes et les holocaustes de la loi n'étaient pas dignes devons; mais vous m'ave? formé un corps, dont le sacrifice et les tourments vont apaiser votre justice ; je ne suis venu dans le monde que pour y faire votre volonté sainte ; et la loi de mort que vous avez dès le commencement prononcée contre moi, a toujours été le désir le plus ardent de mon cœur ».

A peine l'âme sainte du Sauveur a-t-elle ainsi accepté le ministère sanglant de notre ré-

pour lui enfanter un juste qui devînt le réconciliateur des hommes, et qu'une victime, capable de porter tout le poids de la colère de Dieu, vînt se mettre entre le Juge et les criminels, entre le Créateur et la créature.

Souffrez donc, mes Frères, que, pour bien vous faire comprendre celte vérité, je vous fasse remarquer que le pécbé a produit dans l'homme trois grands désordres : un désordre dans l'esprit, par l'idée fausse que le pécheur attache à l'action défendue ; un désordre dans le cœur, qui se révolte contre son Dieu ; un désordre dans les sens, qui ne veulent plus se soumettre à l'arrêt divin qui les condamne aux mortifications. Or, Jésus-Christ expie dans sa passion ces trois désordres du péclié, par trois peines proportionnées. Car, premièrement, la justice de son Père a centriste son esprit, en y retraçant la plus vive horreur du péché. Secondement, elle lui a fait expier le désordre que le péché avait mis dans le cœur des pécheurs, en humiliant son propre cœur, et le chargeant de confusion et de honte. Troisièmement, elle lui a fait réparer le désordre des gens, en lui faisant sentir toutes les douleurs les plus vives dont

un corps puisse être capable. L'exposition simple de l'histoire évangélique va vous fournir les preuves de toutes ces vérités ; le sujet doit par lui-même vous exciter à la plus sérieuse attention.

L'heure était venue où Jésus-Christ devait passer du monde à son Père. Après avoir donné à la terre des marques de son amour par l'établissement du sacrement adorable de son corps, et avoir fortifié ses disciples par celte nourriture céleste; après les avoir instruits de toutes les contradictions et des peines qu'ils auraient à souffrir; après leur avoir prédit ce qui devait lui arriver à lui-même; il sort enfin de ce monde corrompu; et avec ses disciples il court comme un agneau dans le lieu où il devait être immolé. Il va dans le jardin des Oliviers, où doit commencer le grand sacrifice de sa passion et de sa mort. Comme ses disjiples encore faibles n'auraient pu participer à ses souffrances, il se sépare d'eux, et là il se prosterne; il se courbe le visage contre terre, et se soumet à la volonté de son Père, et humilié devant lui, accepte de bon cœur toutes les circonstances rigoureuses de son sacrifice : « Père juste, lui dit-

GRAND-(1\KÉME.

conciliation, que la justice de son Père commence à le regarder comme un homme de péché. Dès lors il ne voit plus en lui son Fils bien-aimé, en qui il avait mis toute sa complaisance ; il n'y voit plus qu'une hostie d'expiation et de colère, chargée de toutes les iniquités du monde, et qu'il ne peut plus se dispenser d'immoler à toute la sévérité de sa ■vengeance. Et c'est ici où tout le poids de sa justice commence à tomber sur cette âme pure et innocente; c'est ici où Jésus-Christ, comme le véritable Jacob, va lutter toute la nuit contre la colère d'un Dieu même, et où va se consommer par avance son sacrifice; mais d'une manière d'autant plus douloureuse, que son âme sainte va expirer, pour ainsi dire, sous les coups de la ju>tice d'un Dieu irrité, au lieu que, sur le Calvaire, elle ne sera livrée qu'à la fureur et à la puissance des hommes.

Car, en premier lieu, la justice de Dieu afflige l'âme de Jésus -Christ en retraçant en elle les plus vives horreurs du péché. Et pour mieux approfondir celte première circonstance de son agonie, remarquez, je vous prie, mes Frères, que ce qui diminue d'ordinaire en nous l'horreur du péché , c'est premièrement un défaut de lumières. Hélas I notre âme, toute plongée dans les sens, n'est presque frai)pée que des choses sensibles; on est peu louché de l'horreur du péché , qui tue lame et qui la sépare éternellement de Dieu ;

il, l'homme pécheur n'est pas digne de vous; il vous faut une autre victime pour désarmer votre colère : me voici ; je viens m'olTrir à vous pour lui ; vous m'avez formé un corps dans ce monde ; ce n'est que pour exécuter les ordres de votre sainte volonté, et soulTrir l'arrê! de mort, que vous avez prononcé contre moi de toute éternité, et qui a toujours été le désir le plus ardent de mon àiue ».

A peine la grande soumission de Jésus-Christ lui a-t-elle fait accepter le jugement de mort, que le Père éternel ne voit plus en lui qu'un homme de péché. Dès lors il ne voit plus dans ce Fils, qu'autrefois il appelait bien-aimé et l'objet de ses complaisances, qu'une hostie de malédiction, chargée de tous les crimes des hommes, lit c'est ici où tout le poids de sa justice va commencer à tomber sur cette innocente victime ; c'est ici où cet innocent Isaac va hâter la cruauté de son t-acrifice, par les affreuses images qu'il s'en retrace; c'est ici où va se consommer tout le sacrilice intérieur de Jésus-Christ; mais d'une manière d'autant plus terrible, qu'il va expirer sans niourir, et souffrir dans !a partie de soi-même qui ne peut être exposée à la fureur des hommes.

Car, en premier lien, la justice de Dieu s'applique à contrister cette âme innocente, en lui retraçant tontes les horreurs du péché, dont il va se charger. Et jiour les réunir ici toutes, remarquez que ce qui diminue l'horreur du péché, c'est le défaut de lumière et les ténèbres qui la couvrent. Hélas ! nous ne connaissons ni la bassesse de l'homme, qui outrage son Dieu, ni la grandeur infinie de ce même Dieu que le péché

on est saisi de la terreur et de l'éternité des supplices qui lui sont préparés, mais non pas de l'infamie et de l'horreur de la transgression à laquelle ces supplices sont dus ; on trouve, au contraire, que la peine excède l'offense ; et que Dieu est trop sévère, en punissant des infidélités passagères par des tourments éternels. Ainsi on regarde le péché qui efface de notre âme le sceau de notre salut, le caractère et les traits d'enfants de Dieu, et qui nous rend ses ennemis ; on le regarde comme une faiblesse, un penchant de la nature , une suite de l'âge , une loi de tempérament; et comme l'on ne connaît ni la vérité éternelle que le péché outrage, ni la justice qu'il arme contre lui, ni Fordre qu'il renverse, ni la charité qu'il éteint, ni la sainteté qu'il déshonore, ni les biens éternels qu'il ravit, ni même toute l'étendue des maux affreux où il précipite, on le craint peu, parce qu'on ne le connaît pas.

Mais l'âine sainte du Sauveur, pleine de grâce, de vérité et de lumière, ah 1 elle voit le péché dans toute son horreur; elle en voit le désordre, l'injustice, la tache immortelle; elle en voit les suites déplorables, la mort, la malédiction, l'ignorance, l'orgueil, la corruption, toutes les passions, de cette source fatale nées et répandues sur la terre. Eu ce moment douloureux, la durée de tous les siècles se présente à elle; depuis le sang d'Abel jusqu'à la dernière consommation, elle voit une tradi-

désbonore ; les effets du péché ne nous sont pas moins inconnus ; le bonheur dont il nous fait déchoir, les promesses éternelles dont il nous rend indignes, les malheurs qu'il attire sur U0U8, cette tache qu'il fait à noire âme, et combien il nous rend affreux aux yeux de Dieu ; c'est-à-dire que nous ne connaissons le péché, ni dans sou objet , ni dans ses principes, ni dans ses effets.

Mais l'âme sainte, telle qu'est celle de Jésus, le voit dans son objet, parce qu'elle voit face à face la sainteté de Dieu qu'il outrage j dans son principe, parce qu'elle voit la corruption de l'homme, qui fait de la créature une préférence honteuse à son Dieu, elle voit jusqu'à quel point uue âme se souille et se corrompt par cette injuste préférence ; enliu dans ses effets et ses suites, parce qu'elle voit l'orgueil, la malignité, l'ignorance, la volupté, le blasplième, le mensonge, l'impiété qui ont corrompu toute chair, qui ont souillé toute voie Dans ce moment de lumière, toute la durée des siècles se présente à elle ; depuis le sang d'Abel , jusqu'à la dernière consommation du péché , elle voit une succes>ion non interrompue de crimes et de désordres : elle voit les plus affreux s-uppôls de l'iniquité, tous les hommes livrés à l'egareuient, et ensevelis dans les excès ; elle les voit ériger en folts divinités les crimes ks plus houleux ; les homicides, les larcins, les lucesles, les abominations, avoir leurs tabernacles et leurs autels; elle voit la superstition et l'intempérance devenir le paiti des plus modérés et des plus sases. Si elle tourne ses vues du côté de l'avenir , elle y voit les schismes, les divisions, les hérésies, qui doivent

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

lion non interrompue de crimes sur la terre : elle parcourt cette histoire affreuse de Tuni- "vers, et rien n'échappe aux secrètes horreurs de sa tristesse ; elle y voit les plus monstrueuses superstitions établies parmi les hommes, la connaissance de son Père effacée, les crimes infâmes érigés en divinités; les adultères, les incestes, les abominations, avoir leurs temples et leurs autels ; l'impiété et l'irréligion devenues le parti des plus modérés et des plus sages. Si elle se tourne vers les siècles chrétiens, elle y découvre les maux futurs de son Eglise ; les schismes, les erreurs, les dissensions, qui devaient déchirer le mystère précieux de son unité , les profanations de ses autels, l'indigne usage de ses sacrements, l'extinction presque de sa foi, et les mœurs corrompues du paganisme rétablies parmi ses disciples. Voilà ce qui s'offre à cette âme sainte.

Elle rappelle en particulier l'histoire de chaque pécheur ; depuis ce moment fatal, qui vit souiller votre âme , jusques aujourd'hui , rien ne lui échappe de toutes les horreurs de votre vie criminelle, vous qui m'écoutez. Elle voit cette passion honteuse , qui vous a suivi de tous les âges , et qui a infecté tout le cours de votre vie ; elle voit ses grâces toujours inutiles dans votre cœur ; ses lumières toujours rejetées ; votre rang , votre naissance , vos biens, vos talents , qui sont les bienfaits de sa main libérale, devenus, parle dérèglement de votre cœur, la source et l'occasion de tous vos crimes ; elle voit les abîmes secrets de votre conscience, que vous craignez si fort d'aller éclaircir en ces jours de salut ; ces inquiétudes, ces agitations d'une mauvaise honte, qui vous font balancer entre le devoir et de vaines frayeurs ; elle voit votre âme , telle qu'elle est aujourd'hui , combattue peut-être sur un changement de vie , agitée des plus vifs remords, et cependant ne pouvant se résoudre à

déchirer le sein de l'Eglise, et disperser ses enfants; elle y voit la profanation de ses sacrements , le mépris de ses mystères les railleries de ses cérémonies, tant d'horribles sacrilèges et le prix du sang d'un Dieu devenir presque inutile à ceux pour qui il va être répandu; elle rappelle autant de péchés qu'il s'en est commis et qu'il s'en commettra pendant la durée de tous les siècles ; rien ne lui échappe.

Oui, mes Frères, elle voit le fond de cette conscience corrompue, que vous craignez tant d'approfondir, le secret de ce cœur mondain, à qui vous ne voulez point toucher, ces passions favorites que vous ne voulez point vaincre ; elle voit V'ttre âme combattre avec la religion, sur un changement de vie, où la grâce vous rappelle depuis si longtemps; elle voit

rompre ses chaînes ; fatiguée du crime , et cependant n'ayant pas la force de se déclarer pour la vertu ; ennuyée du monde , et cependant ne pouvant se passer de lui ; malheureuse dans son infidélité, et cependant toujours infidèle ; que dirai-je ? frappée de la solennité de ces jours saints, et cependant allant peut-être borner tout le fruit de ces grands mystères et des vérités entendues durant cette carrière de pénitence , à la profanation des choses saintes , et à une pâque qui mettra le comble à tous vos autres crimes.

Voilà toutes les horreurs dont cette âme sainte se trouve chargée devant son Père. Il n'y a point eu dans l'univers de vengeance noire , depuis le sang d'Abel répandu ; point d^impudicité monstrueuse, depuis que les enfants de Dieu eurent fait des alliances honteuses avec les filles des hommes ; point d'impiété exécrable, depuis que la postérité de Gain commença à bâtir des villes et à trouver dans le fer et dans l'airain des idoles dignes de ses hommages; point de blasphème, depuis que les enfants de Noé eurent entrepris d'élever un édifice contre le ciel ; point d'attentat contre la piété paternelle, depuis que Cham eut insulté à l'ivresse mystérieuse du saint patriarche ; en un mot, point de monstres sur la terre, dans toute l'étendue des siècles passés ou à venir, qui, dans ce moment affreux , ne se découvrent à cette âme innocente. C'est sous cette croix terrible qu'elle baisse son chef sacré ; tous les crimes de tous les hommes deviennent ses crimes propres ; elle porte un monde d'iniquités ; mais mille fois plus pesant que celui qu'elle porte par la force de sa parole ; car elle se joue en soutenant l'univers, dit l'Ecriture ; au lieu qu'ici , elle se plaint dans le prophète que les pécheurs ont aggravé son joug , qu'ils ont mis sur son dos le fardeau de leurs crimes , et qu'elle n'a pu le porter.

Le défaut de zèle est la seconde cause qui

ce désir de changer ; mais désir dont une longue résistance empêche l'effet, et qui n'aura point de suite pour votre conversion.

Voilà toutes les horreurs du péché dont celte âme innocente se voit chargée. Il n'est point de barbarie noire, depuis celle de Caïn ; point d'impudicité honteuse, depuis celle de David; point d'impiété criante, depuis celle d'Achab ; point de profanation criminelle, depuis que les hommes eurent consacré leur culte aux idoles ; point de blasphème affreux, depuis que nos pères eurent élevé un édifice contre le ciel ; point de raillerie piquante, depuis que Cham eut insulté à la sainte ivresse de Noé ; point de crime énorme qui ne se présente à cette âme sainte. C'est sur ce spectacle qu'elle est obligée de baisser

GRAND-CARÈME.'

diminue en nous l'horreur du péché. Nous sommes peu touchés des outrages qu'on fait à Dieu, parce que nous l'aimons peu; car l'amour est la mesure de la douleur ; nous ne sommes sensibles qu'à nos intcrêls propres, à notre gloire, à nos plaisirs, à notre fortune; parce que nous n'aimons que nous-mêmes, et c'est le vice des grands surtout. La gloire de Dieu est pour nous une simple spéculation, qui ne laisse rien de réel, ni de vif dans notre cœur : aussi , pourvu que les personnes qui dépendent de nous, soient fidèles dans leurs fonctions, vives sur nos intérêts, altadiéts à nos personnes, attentives à nous ?ali^faire; qu'elles vivent d'ailleurs sans mœurs, sans règle , sans crainte de Dieu ; tout cela n'est compté pour rien.

Mais l'âme sainte du Sauveur, qui ne cherche que la gloire de son Père, et qui l'aime d'un amour immense, et plus ardent que celui de tous les chérubins ; ah ! elle sent vivement tous les outrages qu'on fait à sa grandeur suprême. La douleur de David sur les prévarications de la terre; l'amertume et le zèle d'Élie sur les scandales et l'idolâtrie d'Israël; la tristesse et les larmes de Jérémie sur les infîdélilés de Jérusalem, n'étaient que de faibles images de la tristesse de l'âme du Sauveur à la vue des crimes de tous les hommes. Plus elle aime, plus elle souffre ; et comme on ne |)eut rien ajouter à l'excès de son amour, rien ne manque aussi à l'excès de sa douleur et de son martyre.

Hélas I nous voudrions savoir quelquefois si nous sommes de bonne foi revenus à Dieu , et si nous vivons dans son amour et dans sa grâce. Je sais que personne ne sait s'il est digne d'anjour ou de haine ; mais si l'on pouvait s'en assurer en cette vie, ce serait en nous demandant à nous-mêmes si les scandales dont nous sommes tous les jours témoins nous affligent et nous percent de douleur ; si

les discours des impies , les dissolutions des mondains au milieu desquels nous vivons, les maux de l'Eglise, les profanations des temples et des autels , la licence publique et la dépravation des mœurs, remplissent notre cœur d'amertume. Si nous voyons d'un œil tranquille nos frères s'égarer et outrager le Seigneur à qui ils appartiennent; si nous trouvons même une sorte de plaisir à vivre avec eux , nous n'aimons pas. Quand on aime Dieu , on est touché des intérêts de sa gloire ; et l'amour qui ne sent pas les outrages qu'on fait à ce qu'on aime, n'est plus qu'une indilférence criminelle, qui ressemble plus à la haine qu'à l'amour.

Enfin, la dernière cause qui diminue en nous l'horreur du péché, est le défaut de sainteté. Comme nous nai>sons pécheurs , nous nous faunliarisons en naissant avec l'idée du crime ; nous regardons le péché avec des yeux pécheurs , pour ainsi dire ; et il nous paraît moins hideux, parce qu'on n'est jamais trop effrayé de ce qui nous ressemble. Mais l'âme sainte du Sauveur dans son agonie , ah ! elle ne trouve rien en elle qui puisse la rassurer contre l'horreur du crime ; celte âme plus pure et plus sainte que toutes les intelligences célesles se voit tout d'un coup souillée de toutes nos iniquités ; de sorte qu'avec les yeux d'une pudeur divine, elle voit sur elle-même les plus honteuses impudicités des pécheurs; avec les yeux de la clémence , elle se voit noircie dé leurs haines et de leurs fureurs ; avec les yeux de la |)lus vive religion , elle se voit flétrie de leurs impietés et de leurs blasphèmes; en un mot, avec les yeux de la vertu même , elle se voit souillée de tous leurs vices.

Ah ! c'est alors qu'elle ne se regarde plus qu'avec des horreurs indicibles; c'est alors qu'elle ne peut plus soutenir la vue d'ellemême, et qu'elle commence à tomber dans la

les yeux, en voyant que tous les crimes des homines deviennent les siens. Elle porte un poids d'iniquité d'au'ant pins difllcile à soutenir, que partout ailleurs e le se joue de l'univurs et des desseins des liomines ; au lieu qu'ici elle se plaint par son prophète que les pécheurs ont aggravé leurs iniquités hur son dos, et qu'elle n'a pu les soutenir.

En effet, une circonstance qui achève de l'accabler de tristesse, en voyant toulps ces horreurs, c'est sa sainteté. Dès que nous regardons le péché avec des yeux criminels, il nous parait moins hideux, parce que nous n'en sommes jamais effrayés. Accoutumés avec lui, nous l'envisageons sans peine.

Mais l'âme sainte de Jésus-Christ , cette âme plus pure que les anges, se voit tout d'un coup souillée et couverte de crimes;

de sorte qn'avec des yeux d'une pureté divine, elle voit l'infamie de l'impudicité ; avec des yeux de clémence et de charité, ellu voit la barbarie des vengeances; avec des yeux de piété el de religion, elle voit les blasphèmes et les profanations; avec des yeux de simplicité, d'bnmilité et d'équité, elle se voit coupaljle de la perfidie, de l'orgueil et des injustices de tous les autres hommes ; en un mot, avec des yeux d'innocence, elle se voit souillée et impure.

Ah ! c'est alors qu'elle ne peut plus soutenir la vue d'ellemême, et qu'elle commence à entier dans une agonie de mort, capit ccntristnri et niœstus esse. Elle voudrait bien détourner pour quelque temps ses regards de dessus ces effroyables objets ; mais la justice de son Père l'y applique pour toujours,

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

défaillance et dans une tristesse de mort : Cœpit cnntnstari et mœf^tus esse *. Ah I elle voudrait bien détourner du moins rinnocence de ses regards de cet objet affreux ; mais la justice de son Père la force de s'en occuper, et l'y applique comme malgré elle. C'est une lumière rigoureuse qui la suit, et qui ne lui permet pas d'épargner un seul moment à ses regards intérieurs toute l'ignominie dont elle est couverte ; et sans doute qu'elle eût expiré sous la rigueur de ces épreuves , si la justice de son Père ne l'eût réservée à des tourments plus longs et à un sacrifice plus éclatant.

0 vous, qui m'écoutez, voyez-vous l'âme sainte de Jésus ex[)irant presque de douleur et de défaillance ; et frap[»ée de toute l'horreur qu'inspire le péché, lorsqu'on le voit dans la lumière de Dieu? Voilà l'image de la douleur que vous devez porter au tribunal , où vous viendrez, en ces jours de salut, apaiser la justice de Dieu sur vos crimes. Jésus , dans son agonie, est le modèle des pénitents ; et cependant nous vous verrons approcher les yeux secs, le cœur tranquille; plus sensible à la honte d'un aveu qu'à la mullilude et à l'énormilé des chutes que vous viendrez avouer. Cependant vous nous raconterez Thisloire affreuse de votre vie, comme on raconte des faits indifférents; et nous aurons besoin de toute la force de la parole sainte pour réveiller votre léthargie , pour vous arracher quelques faibles sentiments de componction ; et il faudra disputer, contester, conjurer, s'insinuer, relâcher même des règles, pour vous faire

* Matlh., xxvi, 37.

agréer les remèdes ; et si nous voulons ouvrir vos yeux sur l'état déplorable de votre conscience , et vous obliger d'arracher l'œil qui vous scandalise , et vous éloigner d'une occasion où vous péris-sez , vous lésislerez , vous vous jdaindrez, vous nous accuserez de troubler les consciences et de jeter les pécheurs dans le désespoir. 0 Dieu! est-ce ainsi qu'on vous apaise? Sont-ce là les saintes angoisses de la pénitence? Et quand votre grâce fait sur une âme touchée ces impressions vives et rigoureuses qui devancent la conversion , les anges de l'Eglise , les ministres de la réconciliation , ont-ils d'autre ministère, comme aujourd'hui cet ange consolateur que vous envoyez à votre Fils, que celui de soutenir le pécheur dans la tristesse de sa pénitence, de le consoler dans ses frayeurs , d'essuyer ses larmes, de modérer l'excès de sa douleur; et, loin de réveiller sa tiédeur ou d'abattre son orgueil et sa révolte, lui adoucir l'amertume de son calice et la honte de son humiliation ?

Et voilà , mes Frères , la seconde circonstance de l'agonie du Sauveur, la honte dont son Père le couvre : anéantissement que sa justice exige de lui pour expier l'orgueil du péché , c'est-à dire pour en réparer le second désordre.

Car, premièrement, il est humilié dans l'esprit de ses disciples , témoins de ses frayeurs et de son accablement. Son âme sainte perd devant eux toule sa constance à la vue de la mort; lui, qui les avait si souvent encouragés à soulTrir, contredit aujourd'hui sa doctrine par ses exem[)les ; il est contraint de leur faire un aveu public de sa crainte et de sa tristesse ; il

et ne lui permet pas un seul moment de relâche. La tristesse et le chagrin ne la quittent point, et sans doute que celle âme sainte eût expiré sous la rigueur de ses tourments, si la justice divine ne l'eût voulu réserver à des supplices encore plus cruels.

0 vous, qui péchez sans cesse, voyez votre Sauveur expirer presque sous le poids de la douleur et de la tI■isle^se, dont la vue de vos péchés l'a chargé ! La voyez-vous, cette âme innocente , frappée de toute l'horreur qu'inspire le criuie ? Voilà l'image de la douleur, de la tristesse et du brisement de cœur, que vous devez porter au tribunal de la pénitence , où vous allez confesser et repasser vos crimes Jésus-Chriit, dans son agonie, est le modèle de la pénitence que vous devez faire, et cependant vous appelez expier vos péchés, et apaiser la colère de Dieu, lorsque, les yeux secs, sans coinpon' tion et sans douleur, plus sensibles peut-être à la honte d'un aveu qu'à Ténormité de vos crimes, vous nous les venez réciter froidement, comme des faits indifférents qui ne vous regardent point; vous croyez en être quittes, quand, pour vous arracher quelques sentiments de componction et de douleur, il faudra disputer avec

vous, ménager votre délicatesse, et nous relâcher peut-être de la sévérité de l'Evangile , pour vous obliger à prendre le remède que l'Eglise vous présente. Sonl-ce là les leçons que nous donnent les saintes douleurs de Jésus-Christ, et l'impression que devrait faire sur nous la vue de sa triste agonie? Les anges de nos liglises devraient-ils avoir d'autre occupation dans les tribunaux sacrés, dont les pécheurs s'approchent, que de soutenir, comme autrefois les anges consolateurs à l'égard du Sauveur, que de soutenir, dis-je, le pécheur dans son accablement, que de le consoler dans sa tristesse, que d'adoucir l'amerlume de sou calice , loin de réveiller son indifférence et d'exciter son caime et sa tranquillité ?

Une autre circonstance de la passion de Jésus-Christ est l'humiliation dont son Hère le couvre ; et sa justice emploie son second remède, pour expier les maux que le péché avait faits, c'esl-à-diie pour réparer le second désordre.

Premièrement, Jésus-Christ dans son agonie est humilié en présence de ses disciples. Quel spectacle pouvait-il leur donner en cet état si triste ? Lui qui taut de fois les avait encouragés à souffrir, lui qui avait fait paraître tant d'ardeur pool

GRAND-CAUÉME.

implore même leur secours, et les conjure de ne pas l'abandonner dans son accablement et dans l'excès de sa peine : Sustinele hic et vigilate mecum *.

Ah , mes Frères 1 Pierre peut-il encore reconnaître à ces traits le Christ , Fils du Dieu vivant ? Ne rélracte-t-il pas déjà en secret la gloire de sa confession ; et ne commence-t-il pas ici, par ses doutes et par sa surprise, à renoncer son divin Maître ? Voilà toute la confusion que le Sauveur est obligé de porter. Il ne se contente pas de se charger de nos crimes , il en prend sur lui toute la honte; et nous voulons , nous , que notre pénitence même nous fasse honneur devant les hommes : nous nous ménageons, jusque dans les démarches de notre repentir, les suffrages publics ; tout ce qui pourrait nous humilier, nous l'évitons comme une imprudence et un excès de zèle ; nous bornons notre vertu aux devoirs que le monde approuve ; nous avions cherché l'estime des hommes dans nos égarements, nous la cherchons encore dans notre pénitence ; et souvent la même vanité qui nous avait rendus pécheurs , nous fait devenir pénitents.

Secondement , humiliation dans le secours qu'il reçoit d'un ange. Sa défaillance est si extrême, les frayeurs de la mort font sur son âme des impressions si sensibles, ou, pour mieux dire, la main de son Père s'ap|)esanlit sur lui avant tant de rigueur, qu'il faut qu'un ange descende du ciel pour le consoler, pour le fortifier, pour lui aider, comme Simonie Cyrénéen sur le Calvaire, à porter cette croix invisible : Apparuit... illi angélus de cœlo, confortans eiim *. Anges du ciel ! ce n'était point là autrefois votre ministère ; vous ne vous approchiez de lui que pour le servir et pour l'adorer ; aujourd'hui il est abaissé au-dessous de

* Matth., XXVI, 88.

* Luc, XXII , 43.

vous. Lui qui soutient tout par la force de sa parole, ne peut plus se soutenir lui-même ; il est entre vos mains, faible, tremblant, expirant presque, et ne trouvant de force que dans une ressource si honteuse à sa gloire. Jésus-Christ ne veut pas être consolé par ses disciples, et il ne refuse pas le ministère d'un ange consolateur, pour nous apprendre que, dans nos afflictions, il ne faut pas chercher. notre consolation dans les vains discours des hommes, qui paraissent s'intéresser à nos malheurs, mais dans la piété et dans la simplicité des minisires du Seigneur, de ces envoyés du ciel, qui nous exposent la sagesse et la justice de ses ordres sur nous ; pour nous apprendre que le Seigneur est jaloux surtout de la fidélité des âmes qui souffrent; que c'est ternir la gloire de nos souffrances , d'y chercher d'autres adoucissements que ceux et de la foi de la religion; que le silence fait tout le mérite d'une âme affligée ; qu'en entretenant les hommes de ce que nous souffrons, pour les attendrir sur nos maux, nous révélons le secret de Dieu en nous, pour ainsi dire, et perdons le droit de nous en entretenir et de nous en consoler avec luimême.

Enfin, humiliation dans le sommeil et dans la fuite de ses disciples. Le spectacle de son agonie ne les touche pas ; ils voient avec des yeux indifférents leur bon maître lutter contre la mort, et ils s'endorment lâchement ; il faut que le Sauveur leur reproche leur indifférence :« Est-ce que vous ne sauriez veiller une heure entière avec moi ? leur dit-il : Sic non potuistis una hora vigilare mecum • ? » Il souffre tout seul; il semble que tout, jusqu'à ses chers disciples, entre dans les inléiêls de la justice de sou Père. Hélas 1 nous sommes si délicats sur la fidélité de nos amis ; le moindre refroidissement nous blesse; le plus léger défaut d'attention nous aigrit; nous nous plaignons

1 Maith., XXVI, 40.

être baptisé dans le baptême dn sang, loi qui tant de fois avait paru inébranlable devant les hommes, et par sa doctrine, et par ses exemples, il paraissait à leurs yeux le plus faihie do tous les hommes ; il leur fait même un aveu de sou abattement et de sa tristesse ; mon âme , leur dit-il , est triste jusqu'à la mort ; il voudrait que ce calice passât loin de lui ; il les conjure de ne point l'abandonner, et de le soutenir dans son accablement, de veiller sur lui : Sustinete hic et vigilaie mecum. Pierre peut-il reconnaître encore à ces traits celui qu'il venait d'appeler le Christ, le Fils du Dieu vivant? Ne rétiaclel-il pas en secret la gloire de sa confession ; et ne commence-til pas déjà, dans le fond de son âme, à nier son divin Maître, ta. le voyant ainsi ctuiigé 1 Voilk la cooluâion que Jésus-Clihst

veut porter. Lui qui est Dieu et le Roi de tous les hommes, il ne veut passer que pour un homme du commun , plus faible même que tous les autres; et nous au contraire nous empruntons les deiiors de certains hommes, dont le fond nous manque, pour paraître plus que nous ne sommes. Quoique la vérité démente notre air séduisant , nous voulons entraîner le public, afin qu'il nous soit toujours favorable sur ce qui nous regarde. Pour vous humilier iians l'espiit des hommes, prenez pour votre modèle Jésus-Christ humilié dans l'esprit de ses disciples. Mais il fallait encore expier un troisième désordre du péché que les sens avaient causé. Aussi la vue des supplices que Jé^us-Christ doit endurer, est le troisième remède qu'il emploie pour réparer ce désordre. Vous savez que l'attente d'ua

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

tous les jours que ceux qui nous sont le plus redevables, entrent dans des intérêts opposés aux nôtres : apprenons de Jésus-Christ à ne rien attendre des créatures, et à n'être même payés que d'ingratitude. Encore les hommes ont presque raison d'oublier nos bienfaits, ou de laisser affaiblir leur reconnaissance ; la vanité, le caprice, l'intérêt propre, ont d'ordinaire plus de part que l'amitié aux offices qu'ils reçoivent de nous ; nous nous recherchons nous-mêmes en les obligeant : mais Jésus-Christ, en choisissant ses disciples, n'avait consulté que son amour pour eux; et leur ingratitude est d'autant plus humiliante pour lui, que sa tendresse pour eux avait été plus sincère.

Voilà toutes les humiliations que le Sauveur souffre dans son agonie ; mais il fallait encore expier le plaisir injuste, troisième désordre du péché. Aussi la douleur violente de son âme à la vue du supplice que son Père lui prépare, est la troisième circonstance de son agonie. En effet, on sait assez que l'attente d'un tourment, qu'on voit présent et inévitable, est toujours plus cruelle que le tourment même; et qu'on meurt d'une manière mille fois plus douloureuse par la crainte que par la douleur. Or, la justice du Père présente distinctement à l'âme du Sauveur tout l'appareil de la croix: la nuit du prétoire, les crachats, les soufflets, les fouets, les dérisions, le bois fatal ; ces images affreuses la crucifient par avance. Dans sa passion, ses tourments se succéderont les uns aux autres; il ne sera pas en même temps moqué, flagellé, couronné, percé, crucifié. Ici, tout se passe en même temps; toutes ses dou-

tourment qu'on regarde comme présent, quoiqu'il soit encore éloigné, fait des impressions plus sensibles que le tourment même, et qu'on meurt plus cruellement par la crainte que par la douleur. Aussi la justice du Père Eternel s'applique à faire réparer à son Fils le désordre des sens par l'impression de cette ciaiute; la vue du prétoire, où il doit être moqué; le baiser d'un perfide disciple, le reniemerit du premier de ses apôtres , les sanglantes railleries d'un peuple insensé , son visage couvert de crachats, sa chair meurtrie de coups, les épines qui doivent couronner sa tète, les soufflets, les fouets, les clous, la croix, le fiel, le vinaigre, toutes ces images affreuses le crucifient, et le font expirer par avance. 11 n'est point d'épine à la couronne qu'on lui prépare, qui ne lui perce le cœur ; point de coup de fouet qui ne le fasse frémir ; point de soufflet qui ne le couvre de honte. Dans le temps de la passion, ils se succéderont les uns aux autres, et il n'en souQrira qu'un à la fois sur sou corps ; mais ici ils ne succèdent point ; il les ressent tous enseml)le dans son âme. Au temps de sa passion, il ne sera point trahi, flagellé, couronné d'épines, crucifié tout à la fois, et eu un même uiomenl ; mais ici il est moqué, fouetté, crucifié, dans le même instant ; et il n'est aucune circoDStance du supplice qu'il doit endurer, qui ne

leurs se réunissent ; et son âme tout entière est plongée dans une mer de tribulation et d'amertume. Sur le Calvaire, toute la nature en désordre s'intéressera pour lui ; ses ennemis même le reconnaîtront pour Fils de Dieu. Ici il souffre dans les ténèbres et dans le silence ; et ses plus chers disciples l'abandonnent.

Aussi cette âme sainte, ne pouvant plus porter le poids de ses maux , et retenue d'ailleurs dans son corps par la rigueur de la justice divine; triste jusqu'à la mort, et ne pouvant mourir ; hors d'état et de finir ses peines, et de les soutenir, semble combattre par la défaillance et les douleurs de son agonie contre la mort et contre la vie ; et une sueur de sang qu'on voit couler à terre, est le triste fruit de ces pénibles efforts : Et factiis est sudor ejus sicut guttœ sanguinis decurrentis in ierram ^ Père juste! fallait-il encore du sang à ce sacrifice intérieur de votre Fils? N'est-ce pas assez qu'il doive être répandu par ses ennemis; et faut-il que votre justice se hâte, pour ainsi dire, de le voir répandre ?

Voilà jusqu'où ce Dieu, que nous croyons si bon, pousse pourtant sa vengeance contre son propre Fils, qu'il voit chargé de nos crimes. Ûuel engagement pour nous aux réparations rigoureuses de la pénitence, et à ne vivre que pour expier h s égarements de nos premières mœurs! Cependant ce sont les souffrances de Jésus-Christ qui servent de prétexte à notre impénitence ; nous croyons qu'ayant tout souffert pour nous , il ne nous a presque laissé

* Luc, XXII , 44.

fasse sur son âme la plus terrible impression. Dans le temps de sa passion, toute la nature semble prendre part à la mort de son Auteur ; mais ici il soufi're dans le silence et rien ne prend part à ses douleurs. Enfin au temps de sa passion, il ne sera abandonné que des hommes ; mais ici il est aux prises avec Dieu même.

Aussi ces impressions sont si violentes et fout tant d'effet sur son âme, qu'on voit déjà couler de ses membres tremblants une sueur de sang qui commence le prix de notre réconciliation : Faclus est sudor ejus sicut guttœ sanguinis decurrentis in terrain *. Il semble que celte âme ne pouvait plus soutenir le poids de sa douleur ; elle voudrait rompre ses liens, se détacher de son corps et se frayer un nouveau passage pour retourner au ciel, d'où elle est descendue. Grand Dieu ! fallaitil donc mêler du sang à ce sacrifice intérieur ; et n'était-ce point assez que votre justice en vît couler jusqu'à la dernière goutte sur le Calvaire?

Oui, mes Frères, il fallait que cette agonie cruelle précédât la mort du Sauveur ; et voilà jusqu'où le Père Eternel pousse sa vengeance contre son Fils, qui s'est voulu charger de nos

' Luc, zxii, 44.

GRAND-CARÉME.

plus rien à faire ; et qu'il ne nous reviendrait pas un grand avantage de ses souffrances, s'il fallait encore nous-niômis souffrir comme lui. 0 mon Sauveur I vous n'auriez donc élé Tbomme de douleur, que pour nous autoriser à être des hommes voluptueux et sensuels? vos souffrances seraient donc le désaveu de votre doctrine? votre croix, la dispense de vos préceptes crucifiants ; et votre mort douloureuse, l'adoucissement de voire Evangile?

Quoi, mes Frères! le prix que son sang a donné à nos souffrances, les rendrait luimême inutiles? Jcsus-Clirist a tout souffert pour nous, il est vrai ; c'est-à-dire nous étions tous condamnes à souffrir, mais s'il n'eût souffert lui-même, nos souffrances eussent élé rejelées. 11 a donc, en offrant sa propre vie, disposé la justice de Dieu à accejitcr le faible sacrifice de notre pénitence. Le mérite de son sang, en unissant nos larmes et nos macérations aux siennes, leur a donné un prix digne de Dieu ; depuis que Jésus-Christ est mort pour l'homme et à la place de l'homme , l'homme peut souffrir pour Dieu , l'homme n'est plus indigne de Dieu. Voilà le prix du sang do Jésus-Christ ; et il est insensé de prétendre que sa croix nous ait dispensés de souffrir, puisque c'est elle seule qui nous a rendu nos souffrances utiles.

Cependant, après avoir sacrifié au monde et aux passions la plus belle partie de notre vie, le plus léger sacrifice dans la pénitence nous alarme. Après avoir tout souffert pour le monde, pour la fortune, pour les plaisirs, nous nous plaignons dès qu'il faut souffrir un instant pour Jésus-Christ ; nous trouvons son

iniquités. Il loi retrace tonte la laideur da péché, et nous, après plasieurs années de désordres, nous ne voulons nous représenter notre péché que par rci tains cAlés qui nous flattent ; nous éloignons toutes les idées affligeantes de nos crimes ; nous prenons soin d'écarter de noire esprit tout ce qui peut lui faire de l'horreur, et jusque dans l'aveu de nos faiblesses, nous voulons trouver des ressources à notre vanité et de quoi nous satisfaire nous-mêmes, jusque dans la salisfaction que nous devons à Dieu. Jésus-Christ, pour réparer le péché d'orgueil et de révolte dont il e.sl innocent, en souffre tontes les humiliations ; et nous voulons que notre pénitence nous fasse honneur dans le monde ; nous cherchons à nous gluri&er jusque dans nos œuvres humiliantes, nous sollicitons, jusque dans nutre repentir, les suffiages des hommes, et jusque dans des actes de religion, des ressources à «ne réputation mal assurée. Le Sauveur répare le désordre que le péché a causé par nos sens, par une infinité de réflexions douloureuses, et dans la triste vue des supplices qu'il doit bientôt endurer ; et nous, après avoir sicrifié au repos, au plaisir, k la mollesse, la plus belle partie de notre vie, nous ne voulons pas en sacrifier quelqqes jours à la pénitence et aux morlificatioas ; après

joug accablant. Nos passions avaient été difficiles et pénibles; noire vertu devient commode et tranquille ; et sans avoir éprouvé d'autres rigueurs dans une nouvelle vie, que d'être sortis de certaines mœurs désordonnées, qui peut-être même ne nous convenaient plus, nous croyons que tout est fait, et que le Seigneur n'en demande pas davantage. Que nous connaissons peu la justice de Dieu, mes Frères 1 // 7i'est point de rémission, dit l'apôtre, sans effusion de sang \ La pénitence est un sacrifice sanglant; c'est-à-dire que ses douleurs doivent passer jusque sur une chair rebelle; et que Dieu ne s'apaise envers le pécheur, que lorsque l'excès de son repentir l'a jeté dans une agonie de tristesse, et que ses passions ont expiré sous les coups de ses macér.ilions et de ses souffrances. Nous vous adorons donc, ô mon Sauveur, dans votre agonie , comme le modèle des pénitents. Voilà ce qui doit nous en couler pour nous réconcilier avec voire Père, J'avais donc raison de dire que l'agonie de Jésus-Christ était une consommation de justice du côté de son Père, puisqu'il lui fait souffrir toutes les horreurs, toute la honte, et toutes les douleurs dues au péché ; mais sa mort est encore une consommation de malice de la part des hommes : c'est ce que nous allons voir dans la suite de cette histoire.

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