‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 78 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La malice des hommes se consomme aujourd'hui en deux manières, par la mort de Jésus- Christ. Elle s'y consomme , premièrement,

* Sine sanguinis effusione non fit remissio. — Hebr., ix, 22.

avoir gémi longtemps pour le monde, nous rougissons de souffrir la moindre peine pour Jésus-Chnsl, et nous croyons que , pour avoir senti quelques bous mouvements passagers, Uieu nous pardonnera tout. Ah ! que nous connaissons mal la nature et le plan de la pénitence ! La pénitence de Jésus-Christ est un sacrifice sanglant; c'est-à-diie que le sacrifice que nous faisons à Liicu pour nos péchés, doit passer jusqu'au fond de notre âme ; qu'il doit la jeter dans une agonie de tristesse, de douleur, et que notre lourmeul doit ressembler à celui que Jésus- Ctirist a suutTert dans le Jardin des Oliviers. Nous vous adorons donc, à mon Sauveur, dans votre agonie ; mais nous voulons vous imiter. Voilà ce qui nous en doit coûter pour expier nos péchés, lorsque nous allons les confesser au tribunal de la pénitence. J'ai donc eu raison de vous dire que le sacriHce de Jésus-Christ est une consommation de justice du côté du Père Eternel, puisqu'il lui a fait soufirir toutes les douleurs, toute l'horreur, et toutes les humiliations honteuses du péché ; mais ce n'est pas tout, c'est encore une consommation de malice du côté des hommes : c'est le s^jet de ma seconde partie.

VEjNDREDI saint : PREMIÈRE PASSION.

parce qu'elle y est portée à son plus haut point, et que les Juifs comblent la mesure de leurs pères par le plus grand de tous les crimes ; secondement, elle s'y consomme, parce qu'elle y trouve son expiation et son remède. C'est cette double consommation que l'ange prédisait à Daniel, en lui annonçant la mort du (Christ ; la prévarication y sera consommée, lui disait-il, par la malice de ceux qui le mettront à mort : Ut consumetur prœvarlcatio ^ ; et le péché y sera effacé, et y trouvera la mort lui-même : Et finem accipiat peccatum, et deleatur iniqiu'tas *. Cette doctrine n'a plus rien de surprenant, depuis que rA|)ôtre nous a appris que, par le péché, Jésus-Christ a condamné le péché, et qu'il s'est servi de la plus grande malice des hommes, pour opérer en eux la plus grande miséricorde. Or, je dis que la malice des hommes est portée aujourd'hui à son plus haut point, soit que vous la considériez dans la faiblesse ou la perfidie des disciples qui renoncent le Sauveur, dans la mauvaise foi des prêtres et des docteurs qui le jugent, dans l'inconstance du peu[)le qui demande sa mort, dans la lâcheté de Pilate qui le condamne, et enfin, dans l'inhumanité des bourreaux qui le crucifient. Continuons le récit de ses douleurs, et remarquez, s'il vous plaît, avec moi, toutes ces circonstances.

i Dan., u, 24.

DEUXIÈME PÂBTIE.

La malice des hommes se consomme en deux manières, dans la mort de Jésus-Christ. Premièren:enl, elle s'y consomme parce qu'elle y est portée à son plus haut point, et que les Juifs mettent le comble à la plus grande des peines par le plus grand de tous Ks crimes. Secondement, parce que ce péché et cette malice des hommes y trouve son expiation et son remède, et c'est cette double consommation de malice, qui se trouve prédite par Daniel, lorsqu'il dit que le Seigneur a raccourci le temps afin de mettre le comble à la malice de son peuple, ut consummetur prœvaricalio ; et le péché y trouvera sa mort, et finem accipint peccatum i. Cette doctrine n'a plus rien que de consolant, depuis que l'Apôtre nous a appris que Dieu s'est servi du péché pour faire éclater sa grâce, et pour exercer ses plus grandes miséricordes.

Or je dis que la malice des hommes est portée aujourd'hui au plus haut point, soit qu'on la considère dans la perfidie des disciples qui trahissent, qui renient, et qui abandonnent leur Maître, soit dans la mauvaise foi des prêtres, qui jugent Jésus- Christ, soit dans la fureur du peuple, qui demande sa mort, soit ddiis l'injustice de Pilate, qui n'ose l'absoudre, ni le condamner à mort , soit enfin dans la cruauté des bourreaux qui le crucifient, et lui ôtent la vie. Suivons l'histoire de sa passion, et nous y trouverons la preuve de toutes ces circonstances.

' Dan., iz, 24.

Premièrement, dans la faiblesse ou la perfidie des disciples, ou qui le trahissent, ou qui l'abandonnent. A peine, dit l'Evangile, Jésus-Christ, au sortir de cette triste agonie, achevait de parler à ses disciples, que voici Judas, un des douze^ à la tête d'une troupe de soldats armés d'épées et de bâtons, qui viennent, de la part des princes des prêtres et des vieillards, arrêter le Sauveur *. Qui l'eût cru, mes Frères, qu'un disciple élevé par le choix même de Jésus-Christ à la sublime dignité de l'apostolat, le compagnon de ses courses, le confident de ses secrets, le témoin de son innocence, de sa sainteté et de ses prodiges, jusquelà honoré de sa familiarité, depuis peu nourri de sa chair et de son sang, parût à la tête de ses bourreaux, et conduisît lui-même tout le projet de sa mort? Quelle tristesse pour le cœur de Jésus-Christ, de voir un ami, un apôtre destiné à le faire connaître et adorer de tous les hommes, et à mourir pour lui et pour sa doctrine, devenir le principal auteur de sa perle 1 Ah ! mes Frères, quand une fois on s'est attaché à Jésus-Christ par un renouvellement de mœurs, comme ce disciple, qu'on a connu l'abus du monde et les grandes vérités de la foi, et qu'on redevient, comme lui, infidèle, l'infidélité n'a |)lus de bornes ; on est capable de tout, dès qu'on a pu rendre vaine la grâce qui nous avait retirés du désordre ; le degré de vertu où l'on était élevé, devient la

» Maith., XXVI, 47.

Premièrement , la malice des hommes est portée à son comble dans la perfidie des disciples qui le trahissent, qui le renient, qui l'abandonnent. En eBet, à peine Jésus-Chiist avait cessé de parler à ses disciples, que voici le perfide Judas à la lête d'une troupe de brigands armés d'épées et de bâtons, qui vient arrêter son adorable Sauveur, et se saisir de lui. Qui l'eût cru, mes Frères, qu'un disciple appelé par Jésus à la gloire de l'Apostolat, qui était le confident de ses secrets, le dépositaire de ses faveurs, le témoin de son innocence, de sa douceur, de sa bonté, de ses prodiges, que cet apôtre vivant et conversant depuis trois ans avec lui, jusque-là honoré de sa familiarité, de son amitié, de sa compagnie, et depuis peu communié de ses mains, eût trahi son Maître ; qu'il eût conduit ses bourreaux au lieu où il était, et dressé lui-même tout le projet de sa mort? Quel Irisie spectacle pour Jésus- Christ de voir un apôtre destiné à porter son saint nom, et le faire révérer par toutes les nations, devenir lui-même le principal auteur de sa perte ! Ah ! quand on se serait converti d'une conversion sincère et véritable , toutes les chutes sont à craindre ; la perfection à laquelle on avait cru s'être élevé, est la mesure de l'abîme qu'on se creuse en retombant ; et il n'est point d'excès auxquels ne s'abandonne une âme , qui, après s'être donnée à Dieu, retourne au Siècle auquel elle avait renoncé.

Voyez jusqu'où ce disciple infidèle pousse la perfidie : il ne vent point se saisir de lui à force ouverte, ni faire éclater sa trahison, en lui portant le premier coup ; pour mettre le

GRAND-CARÉME.

mesure de l'abîme qu'on se creuse en retombant ; et il n'est point d'excès qu'on ne doive attendre de ceux qui, après avoir marché quelque temps dans la voie de Dieu, retournent au siècle, et se déclarent encore contre Jésus-Christ.

Remarquez en effet jusqu'où cet infidèle disciple pousse la perfidie : il ne vient pas la tête levée se saisir de la personne de son Maître ; il cache la noirceur de son dessein sous les plus tendres témoignages de l'amitié ; il donne un baiser sacrilège à Jésus-Christ ; un baiser, dit saint Léon, qui perce le cœur de son divin Maître, d'une manière mille fois plus douloureuse que la lance du soldat ne le percera sur le Calvaire ; il fait du plus doux signe de la paix, le signal du plus infâme de tous les attentats ; il ose approcher ses lèvres impies, qui viennent de dire aux prêtres : Que voulez-vous me donner ? et je vous le livrerai^-, des lèvres sacrées de celui qui peut foudroyer le pécheur du seul souffle de sa bouche; et, malgré sa perfidie, il n'en entend sortir que des paroles de paix et de clémence; on le traite encore d'ami : Ami ce ; on veut ignorer son dessein : Ad quid venisti*? comme pour lui faire entendre qu'il est encore à temps de s'en repentir, et que tout n'est pas encore désespéré pour lui. Disciple infidèle! ne sentez-vous pas ici fendre votre cœur, et réveiller toute votre tendresse pour un si bon Maître ? Pouvez-vous soutenir la douceur de ses regards si heureux aux disciples infidèles, la majesté de sa personne, l'éclat divin de son visage, l'affabilité de ses paroles, sans tomber à ses

» Matth., xivi, 15.

« Ibid., 50.

pieds de douleur, et sans lui demander avec un torrent de larmes, qu'il oublie votre perfidie?

Que d'imitateurs de son exemple dans cette sainte solennité ! que de perfides, qui ne s'approcheront de Jésus-Christ aux pieds de l'autel, qu'avec un cœur tout résolu à le trahir; qui ne lui donneront un baiser de paix, dans la participation du sacrement adorable, que pour sauver les apparences; que parce que leur rang les expose trop à la vue des hommes pour manquer à ce devoir ; que par pure bienséance, et pour ne pas donner lieu aux discours et aux réflexions publiques 1 que d'indignes chrétiens, à qui le Seigneur dira encore, lorsqu'il les verra approcher de l'autel saint : Infidèles ! vous trahissez le Fils de l'Homme par un baiser! vous choisissez le symbole le plus précieux de mon amour, pour me charger de nouveaux outrages ! Osculo Filium hominis tradis * !

Voici donc le Sauveur du monde entre les mains d'un traître et d'une troupe de furieux. Ici commence l'histoire publique de ses ignominies. On le saisit, on le garrotte, on le traîne comme un malfaiteur. Pierre d'abord se met en état de le défondre ; et le Sauveur, en lui ordonnant de remettre le glaive, nous apprend que les armes qu'il doit laisser à son Eglise, sont des armes spirituelles ; que la patience, la prière, la sainteté, sont les plus MÎres défenses de ses ministres; que pouvant employer lui-même des légions d'anges, pourcoml)attre ses ennemis, il s'était contenté de prier pour eux; que sa doctrine ne devait s'étendre et se soutenir, que par les maximes de charité,

*Lac, XXII, 48.

comble <i sa malice, il le trahit par nn baiser^ qui est le gage de l'amitié la plus sincère ; mais baiser, dit saint Léon, qui perce le cœur de son Maître mille fois plus cruellement que la lance qui perça son sacré côté sur le Calvaire ; il ose approcher ses lèvres impures, qui viennent de dire aux prêtres et au pontife : Que me donnerez-vous? je vous le livrerai, de la bouche sacrée de celui qui peut d'une seule parole foudroyer les villes, renverser les montagnes et confondre les puissances de l'univers. Cependant Jésus l'embrasse, il ne le traite que de son ami : Amice ad quid venisti? il ne le reçoit favorablement, que pour lui faire ressentir, dit saint Augustin, qu'il est encore temps de se repentir, et ne lui donne celte glorieuse qualité d'ami, que pour lui faire connaître qu'il peut encore, s'il veut, obttiiir la rémission de son barbare attentat. Ah ! disciple infortuné I ne sentez-vous point révolter votie cœur contre un si cxccnihie dessein ? Pouvez-vous voir sans être touché, la tendresse des reproches de cet aimable Maître ? L'allabilité de son visage, cet air doux et prévenant, oe vous devraient-ils poiul faire tomber ï ses pieds, et lui faire dire par un toireut

de larmes, qui couleraient de vos yeux, qu'il vous pardonne et qu'il oublie votre perfidie ?

Judas s'était préparé à cet attentat par une communion indigne, et le malheur où entraîne ce sacrement profané , est un abime où l'on tombe presque sans espérance de retour.

Voici donc Jésus-Christ entre les mains d'une troupe de furieux. Ici commence l'histoire tragique de la passion de mon Sauveur. On le lie, et on le traiue au tribunal ; et Pierre, qui ne peut le souffrir, tire le glaive sur un serviteur du poutil^e; le Sauveur, en lui ordonnant de le remettre dans le fourreau, nous apprend que ce n'est point par le glaive qu'il faut prendre la défense de ses intéièts et de sa gloire, que la vérité n'a besoin ni de fer, ni de feu, et que la douceur, l'humilité et le zèle sont les seules armes, par lesquelles les ministres de Jésus- Christ doivent chercher à publier sa doctrine. Mais Pierre, quelque courageux qu'il paraisse, ne se soutient pas longtemps, et l'occasion va dans peu découvrir l'illusion de son amour; il se sépare de son divin Maître et ne le suit que de loin, et voiià aussitôt la tiédeur qui le saisit : Petrus autem sequebatur eum

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

de douceur et d'humilité qu'elle enseigne; et qu'enfin, le glaive qu'il nous mettait à la main, n'était destiné qu'à détruire les passions et non pas les pécheurs. Aussi Pierre se dément bientôt : un zèle indiscret et où l'humeur domine, ne se soutient pas, et le premier péril en découvre toujours l'illusion et la faiblesse ; déjà il ne suit plus que de loin son divin Maître, que cette troupe insolente traîne devant le pontife ; et voilà l'ostentation du zèle et du courage qui va bientôt finir par une criminelle timidité. On ne suit pas longtemps Jésus-Christ, quand on ne le suit plus que de loin, et comme en se traînant ; rien n'est plus dangereux que de mettre l'humeur à la place du zèle ; on croit défendre Jésus-Christ, et l'on cherche à se satisfaire soi-même ; et les vengeurs indiscrets de la vérité lui font quelquefois plus de tort par leurs scandales et par leurs chutes, que ses ennemis mêmes par leur révolte.

En effet, j'entends déjà ce faible disciple protester hautement dans la maison de Caiphe qu'il ne connaît pas Jésus-Christ. Une femme l'ébranlé ; une simple interrogation le rend apostat et parjure ; il assure jusqu'à trois fois qu'il n'est pas disciple de Jésus ; et cela sous les yeux de son bon Maître, lié, affligé, moqué, calomnié ; il suscite cette nouvelle douleur à ses chaînes. Grand Dieu 1 quel chute ! le premier des pasteurs, la colonne des églises, l'apôtre de la circoncision, le disciple appelé bienheureux par Jésus-Christ même, et à qui le Père céleste avait révélé le mystère du Christ 1

Pierre à la tête du troupeau, et parlant au nom de tous les autres disciples, confesse généreusement Jésus-Christ ; dès qu'il est seul et

éloigné des fidèles qu'il aurait dû soutenir, rassembler, encourager dans cette triste occasion, il tombe. Les pasteurs ne sont en sûreté que lorsqu'ils sont environnés de leurs brebis; ils en sont gardés comme ils les gardent euxmêmes. Dès qu'ils s'en éloignent, qu'ils les abandonnent, tout est à craindre pour eux ; c'est au milieu de leur troupeau que le Seigneur les revêt de force, les remplit de lumière, les comble de bénédictions ; parce que là il les regarde comme ses ministres, et qu'il leur a promis de les soutenir dans les fonctions pénibles de leur ministère; ailleurs, il ne les connaît plus , ce ne sont plus que des hommes faibles, communs, sans force, sans fermeté, sans dignité; et comme ils y sont inutiles à son Eglise, ils lui deviennent bientôt indifférents à lui-mêrne. Les mêmes fonctions, qui font tous leurs devoirs, font aussi toute leur sûreté et toute leur force *.

Mais une chute si lâche n'efface pas du cœur de Jésus-Christ ce disciple infidèle ; il le trouve encore digne de ses regards. A travers les calomnies des prêtres, les impostures des faux témoins, les outrages des sacrilèges qui l'insultent, les cris tumultueux de ceux qui demandent sa mort, il démêle, avec une attention pleine de douceur et de bonté, ce faible apôtre ; il fixe ses yeux divins sur lui ; et avec un langage muet, que ses ignominies rendaient encore plus touchant :« Est-ce donc là, lui dit-il, la fidélité que vous m'aviez tant de fois jurée ? Si j'ai pu vous soutenir sur les flots, faible disciple, et vous garantir de toute la violence des vents et des orages, avez-vous

* MassilloD enseigne ici par ses paroles ce qu'il devait si admirablement prêcher à Clermonl par ses exemples, la résidence des pasteurs. — Un peu plus haut, le passage où il montre que les armes de l'Église sont toutes spirituelles, est fort remarquable.

a longe. Quand on ne suit Jésus-Christ que de loin, mes Frères, on est bien près de le perdre de vue, el quaud on commence à le perdre de vue, on ne va pas loin sans tomber.

En effet, j'entends déjà qu'il chancelé à la première occasion. Une simple servante qui lui parle, l'ébranlé; elle l'épouvante, elle le rend infidèle; une seule demande le rend parjure; elle lui dit qu'il suivait Jésus, et aussitôt il jure par trois fois qu'il ne le connaît pas ; et cela sous les yeux mêmes de son divin Maître lié, outragé et souffrant toutes les insultes des barbares qui le traînaient. Grand Dieu! quelle chute! le disciple, le premier et le chef de tous, cet apôtre qui venait de se montrer intrépide et indifférent à la mort ou à la vie, cet homme baptisé des mains de Jésus-Christ, confirmé par ses instructions et ses excuiples, à qui le Seigneur avait révélé les mystères du Messie , cependant devient inlidèle jusqu'à renier et désavouer son Maître.

Il n'est point de grâce qui puisse vous mettre à couvert contre les périls négligés. Pierre s'expose témérairement à

suivre son Maître ; il promet de le suivre partout, et de souffrir plutôt la mort que de jamais l'abandonner; il sentait son bon cœur ; mais il n'en connaissait pas toutes les faiblesses ; il donne trop à sa présomption et compte trop sur ses forces. Mais quand on veut se soutenir, il ne faut jamais s'en tenir à son propre sentiment, il faut se souvenir qu'un danger passé sert d'ordinaire d'un faible poids contre les dangers à venir.

Cepeudant, Jésus-Christ le connaît encore, ce disciple infidèle ; il aime celui qui déclare ne le plus connaître II l'aperçoit au travers des blasphèmes, des railleries, des cris tumultueux de ceux qui demandent sa mort; il le démêle avec une attention amoureuse ; il porte sur lui ses regards d'un oeil miséricordieux, et, avec une langue muette, il lui dit secrètement ; « Est-ce donc là cette fidélité que vous m'aviez tant promise, mon cher disciple, loisque vous me disiez, il n'y a pas longtemps, que quand vous devriez mourir avec moi, vous ne me renieriez jamais ; etiam si oportuerit me mon tecunt, non te negabo ? Faible disciple, avez-vous cru que je

GRAND-CARÉME.

craint que je n'eusse pas la force de vous défendre conlre toute la puissance des hommes? Votre chute m'a plus humilié que tous les outrages dont vous me voyez chargé. Vous venez de jurer que vous ne me connaissez pas, ingrat I mais je vous connais encore moimême ; je trouve encore en vous le chef de mon Eglise et le pasteur de mes brebis; je vous aime encore, tout indigne que vous en êtes ; et les larmes que je vois couler de vos yeux, sont en même temps et le fruit de mon amour pour vous et l'expiation de votre faute » .

A peine l'outrage est fait, qu'il est oublié. Et combien de fois, au sortir même du crime, Jésus-Chiist a jeté sur nous, comme sur cet apôtre infidèle , un regard de miséricorde ; a excité dans notre cœur des remords vifs et cuisants ; nous a ouvert les yeux sur Tindignité de notre vie; nous a peut-être même fait verser des larmes d'ennui, de tristesse, de dégoût de nous-mêmes 1 Mais ce n'ont été là que des larmes passagères, des sensibilités d'un moment , une tristesse on il entrait plus d'amour de nous-mêmes, que de haine du péché. On s'afflige par la suite, d'un chagrin secret, de ne pouvoir trouver sa félicité dans les plaisirs des sens; on voudrait être heureux et tranquille dans le crime, et on est triste de ne l'être pas; on se sait mauvais gré à soi-même de ne pouvoir se faire une situation fixe et inébranlable dans l'iniquité ; on se dégoûte de ses inquiétudes, et non pas de ses désordres; on est touché du vide, et non pas de l'horreur et de l'injustice des voluptés criminelles; et ce n'est pas parce qu'on est ennemi de Dieu qu'on se déplaît, c'est parce qu'on est à charge à soi-même. C'est ainsi que la malice est aujourd'hui consommée dans l'ingratitude des disciples, qui livrent ou qui renoncent le Sauveur.

Mais, en second lieu, elle est encore con-

DC pourrais vous soutenir et vous défendre, parce que je me laisse insulter moi-même? Sachez que votre chute m'a plus outragé que tous les mauvais traitements de ces barbares, qui vont me crucifier. Vous avez juré que vous ne me conMai!.sicz pas ; mais je vous reconnais encore pour mon disciple ; je vous reconnais encore pour le chef de mes apôtres , pour le pasteur de mon Eglise; je vous aime encore, et les laimes que je vois couler de vos yeux, sont en même temps et le fnut de mon amour et la juste expiation de votre crime ».

Mais je vois déjà « la fausse accusation que les prêtres font contre ntion Sauveur, et que l'envie a formée dans leur cœur, qm est la seconde co sommation de la malice des hommes.

* Eloquente tiufttion.

sommée dans la mauvaise foi des prêtres qui le condamnent. Car, premièrement, le repentir de Judas ne les touche point ; il vient leur déclarer, le désespoir peint sur le vidage, qu'il a péclié en livrant le sang innocent. Jamais témoignage ne fut moins suspect : c'est l'ennemi de Jésus Christ qui dépose en faveur de son innocence ; c'est un traître qui n'a pas encore joui du fruit de sa trahison, et qui vient en restituer le prix funeste ; c'est un infortuné, qui alors n'attend plus rien de son maître, et qui le voyant humilié, outragé, sur le point d'être condamné, n'a garde de se flatter qu'il puisse reconnaître un jour ce retour. La force de la vérité toute seule lui arrache la confession de son crime : quoi de plus favorable que son désaveu? Cependant, ces juges d'iniquilé, qui s'étaient servis de sa (aiblesse, ferment les yeux à son repentir. C'est votre affaire, lui disent-ils : Tu vidcris; ce n'est pas la leur de ne point condamner un innocent; ce n'est pas la leur de ne pas répandre le sang du juste, et de combler leur mesure par le plus grand de tous les crimes. 0 Dieu ! que vous êtes terrible, quand vous endurcissez les cœurs !

Ces principaux d'entre les Juifs, mes Frères, avaient jusque-là résisté aux miracles et aux enseignements de Jésus-Christ : le paralytique guéri, la pécheresse convertie, l'aveugle-né éclairé, Lazare ressuscité, avaient été poui eux des instructions inutiles; aujourd'hui, Judas même, mourant désespéré , ne les touche et ne les épouvante pa=. C'est l'abus continuel des grâces qui conduit toujours à l'endurcissement. Vous en viendrez à un point, vous qui résistez à Dieu depuis longtemps, que ni les morts les plus atîreuses, ni les vérités les plus terribles, ni les folennilés les plus saintes, ni les conversions les plus touchantes, ne vous toucheront plus; et peutêtre y êtes-vous déjà arrivé. A force d'étouffer

Pour la conviction de l'imposlure snppofée, ils se servent de la désertion d'un disciple, qui par son siknce montre clairC' ment qu'il a eu tort de trahir ton Mailre, puisqu'eu se décla ranl contre lui, il n'aurait p s manqué d'en publier tout le mal qu'il aurait su, si en effet il en eût su, et pour colorer sa perfitlie, n'aurait laissé échapper aucune occasion de faire connaître l'imposture de celui qu'il IrahiSï^ait, En effet, il n'importait pas peu au pontife qu'on sût que c'était ;ivec raison que cet apôtre avait commis un si noir attentat ; mais il le fail payer de sa perfidie, ce qui montre que c'est un liaiire qui vend son Mnitre par avarice, et non point un disciple qui l'aiiandonne par justice. Jamais témoignage ne fut plus suspect que celui de Judas : c'est un traître qui n'a point encore jour du fruit de sa trahison, et qui, en reconnaissant sa faute, vient

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

vos remords, de vous défendre contre vos propres lumières, et de résister à la vérité, dont une lieureuse éducation et un bon naturel avaient laissé mille semences dans voire cœur, vous vivez tranquille dans vos crimes. Rien ne vous réveille plus de votre assoupissement; ni les vérités que nous annonçons, ni les mystères que nous célébrons. Le libertinage, qui n'était autrefois en vous qu'un emportement de l'âge et du tempérament, a dégénéré en une aiTreuse philosophie. Le crime vous touche presque aussi peu que la vertu. Les plaisirs des [)assions vous trouvent presque aussi froid et aussi philosophe que les saints attraits de la grâce ; vous offrez à Dieu et au monde un fonds de dégoût, d'insensibilité, où la lassitude des passions vous a mené, mille fois plus terrible pour le salut que les emportements mêmes du désordre. Que vous êtes loin du royaume de Dieu, et que vous seriez heureux , si vous pouviez seulement le comprendre I

En second lieu, le prince des prêtres, étonné du silence de Jésus-Christ sur toutes les accusations dont on le charge; découvrant, ce semble, dans sa patience, dans sa douceur et dans la majesté de son visage quelque chose de plus qu'humain :<? Je vous conjure, lui ditil, au nom du Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ Fils de Dieu?» Mais si c'est

aussitôt en restituer le prix funeste ; c'est un perfide qui, après avoir été témoin de tant de prodiges éclatants, n'a garde de se flatter de vuir réussir son barbare dessein, et encore moins d'attendre, après sa rétractation, récompense de celui qu'il a livré. C'est la force de la vérité qui lui arrache une rélractalion authentique ; mais son cœur se ferme à la pénitence, il déclare honteusement qu'il a péclié en livrant le sang du juste ; mais les prêtres aveuglés lui répondent, que cela ne les regarde point ; c'est votre affaire, lui disent-ils : Tu videns. Ah ! ce n'est donc pas la vôtre, pontife injuste, d'acheter et de réi^andre le sang du juste.

Les prêtres avaient résolu de faire mourir Jésus, et rien ne pouvait les en détourner. La vérité qui se montrait à eux aurait dû les faire rentrer en eux-mêmes , ils auraient dû avouer comme Judas, qu'ils avaient péché ; mais leur cœur est endurci ; tout devient pour eux des instructions inutiles, dès que la rétractation de Judas ne les touche point. Vous en viendrez là, pécheurs endurcis, qui êtes insensibles à la vérité qu'on vous prêche, et aux exemples qui se montrent à vous. A force de vous obstiner, les coups du Ciel ne vous toucheront plus ; peut-être êles-vous déjà arrivés à ce dernier degré d'endurcissement.

Pendant que Jésus-Christ était dans la maison du grand prêtre où on l'avait conduit, ce pont>fe reconnaissant dans la majesté de ses regards quelque c ose plus qu'humain, lui dit : « Je vous conjure de nous dire si vous êtes le Fils du Dieu vivant. — Vous le dites, répondit Jésus » ; et aussitôt tous les prêtres de l'assemblée s'écrièrent qu'ils n'avaient plus besoin de preuve contre lui ; qu'il était digne de mort, parce qu'il se disait Fils de Dieu. Mais si c'est ua crime à Jésus de rendre

un désir sincère de connaître la vérité, à quoi bon l'interroger lui-même sur la sainteté de son ministère ? Interrogez Jean Baptiste , que vous avez regardé comme un prophète, et qui a confessé que c'était là le Christ. Interrogez ses œuvres, que personne avant lui n'avait faites, et qui rendent témoignage que c'est le Père qui l'a envoyé. Interrogez les témoins de sa vie, et vous verrez si l'imposture a jamais été accompagnée de tant de caractères d'innocence et de sainteté. Interrogez les Ecritures , vous qui avez la clef de la science , et voyez si Moïse et les prophètes ne lui ont pas rendu témoignage. Interrogez les aveugles qu'il a éclairés, les morts qu'il a ressuscites, les lépreux qu'il a guéris, le peuple qu'il a rassasié, les brebis d'Israël qu'il a ramenées, et ils vous diront tous que Dieu n'a jamais donné une telle puissance aux hommes. Interrogez le ciel , qui s'est ouvert tant de fois sur sa tête, pour vous avertir que c'était là le Fils bienaimé ; et si ces témoignages ne suffisent pas, interrogez l'enfer lui-même, et vous apprendrez des démons, qui lui obéissent en sortant des corps, qu'il est le saint de Dieu. Mais ce n'est pas ici une recherche sérieuse de la vérité, c'est un piège qu'on tend à l'innocence ; et comme il arrive souvent, aux grands surtout, prévenus de leurs passions, on consulte et on ne veut point être détrompé ; on fait

un témoignage de lui-même, pourquoi l'interrogez-vous ? Eh ! que n'interrogez vous, juge impie, ceux qui l'ont écouté, et qui ont toujours été en sa compagnie ? Interrogez Jean-Baptiste, et vous verrez qu'il vous dira que c'est l'Agneau de Dieu qui ôle les péchés du monde. Jugez-en par tous les prodiges qui ont accompagné sa mission, et vous verrez qu'ils ne peuvent venir que de la part d'un Dieu. Interrogez les saintes Ecritures, et vous verrez si les plus grands hommes ont approché de sa puissance. Interrogez les aveugles qu'il a éclairés, les boiteux qu'il a redressés, les sourds qu'il a fait entendre, les morts qu'il a ressuscites, les peuples qu'il a rassasiés, et ils vous diront que jamais homme ne peut faire ce qu'il a fait. Interrogez le ciel qui déclare que c'est ici le Fils de Dieu, le Fils du Très-Haut. Interrogez toute la terre, qu'il a étonnée, la nature qu'il a renversée, les éléments qu'il a changés ; et si tous ces témoignages ne suflisent pas encore, interrogez l'enfer qu'il a désarmé, et les démons qu'il a fait sortir des corps des possédés, et ils vous diront qu'il est le Fils du Dieu vivant.

Ce n'est point ici un aveu sincère et un éclaircissement véritable que l'on veut tirer de sa bouche ; mais un piège qu'on tend à son innocence ; et Jésus-Christ le permet ainsi, pour nous apprendre qu'il faut rendre justice à la vérité, malgré la crainte et les menaces des hommes, quelque mauvais jugement que puissent porter contre nous-mêmes ceux qui nous écoutent, et quelque injustice que nous puissions en attendre contre notre minisière. Quand Jésus-Christ leur répondit qu'il était le Fils de Dieu, c'était leur dire :« Vous ne voulez pas me reconnaître dans ma bassesse ; mais vous me reconnaîtrez un jour, quand, revêtu de ma puissance et de ma gloire, je vous jugerai

GRAND-CAUÉME.

semblant de vouloir s'instruire, et on serait fâché d'être éclairci.

Cependant , le Sauveur, pour nous apprendre que les passions et les préjugés des hommes ne doivent pas nous empêcher de rendre gloire à la vérité (surtout lorsque notre caractère nous oblige delà publier); que nous la devons à ceux mêmes qui en veulent faire usage contre nous ; et qu'il ne faut pas toujours attendre qu'elle soit reçue favorablement, avoue qu'il est le Christ promis dans les prophètes, et annonce à ses juges qu'ils verront le Fils de THomme assis à la droite de Dieu, et venant dans les nuées du ciel avec majesté. C'était leur dire : a Vous ne voulez pas me reconnaître dans ma bassesse; vous me reconnaîtrez un jour lorsque je paraîtrai sur une nuée de gloire, environné de puissance, de terreur et de majesté. Je parais ici comme un criminel ; je serai alors votre juge, et celui des nations assemblées » . Il parle en Dieu, tout chargé qu'il est de chaînes et d'opprobres; mais il nous fait aussi entendre que dans le siècle à venir tout changera de face ; que le pauvre et l'affligé seront assis sur des trônes de lumière et de gloire; que ces hommes justes, qu'on foule aux pieds , et dont on méprise tant ici-bas la faiblesse d'esprit et la prétendue médiocrité, brilleront alors au milieu des airs comme des astres purs, et jugeront l'univers avec Jésus-Christ; tandis que les grands et les puissants, ceux qui jugent la terre, qui paraissent ici-bas les arbitres de la fortune et de la destinée des peuides et des empires, ces héros que le monde avait tant vantés, et qui ne brillaient que d'une gloire tout humaine, seront effacés, dégradés, humiliés, regardés comme l'opprobre des hommes, et ne paraîtront plus couverts que de leur orgueil et de leurs crimes.

Cependant un aveu si terrible, et si capable de ralentir la fureur de ces juges, est pour le Sauveur une réponse de mort. Ce pontife indigne déchire ses vêtements sacerdotaux, et

k mon tour. Je parais ici devant vous en criminel ; mais je paraîtrai un jour en souverain Maître des nations». H parle eu Dieuj quoique tout couvert de confusion ; mais c'est devant des cœurs endurcis, qai n'en deviennent que plus furieux contre lui.

Le ponlife impie après cette réponse se lève de son siège, ëéchire ses habits sacerdotaux, et il les déchire, dit saint Augustin, sans savoir qu'il est déchu pour toujours et dégradé de son ? cerdoce, que le vrai prêtre éternel vient abolir par son gacrilice ; les habits qu'il va reprendre ne seront plus propres pour le sancliuire. Toutes les règles de l'équité sont ici violées :

prophétise, sans le savoir, par cette action, dit saint Léon, que le voilà dépouillé pour toujours de la dignité de son sacerdoce, dont Jésus-Christ, nouveau pontife, va prendre possession à la droite de son Père, dans le sanctuaire véritable, où il sera toujours vivant afin d'intercéder pour nous. 11 a blasphémé, s'écrie-t-il ; nous n'avons plus besoin de témoins. Ce juge corrompu devient l'accusateur; toutes les règles de l'équité sont ici violées : il n'attend pas les suffrages; il les inspire. Pas un seul dans cette assemblée, autrefois la plus vénérable du monde , n'ose se déclarer protecteur de l'innocence ; tout entre lâchement dans la passion du chef; il ne se trouve pas même un seul Gamaliel, qui, par des conseils de modération , tâche du moins de suspendre l'iniquité de cette sentence ; (qu'il est rare d'oser être tout seul du côté de la raison et de la justice !) et sans qu'aucune délibération ait précédé, il s'élève du milieu de cette assemblée inique, des voix tumultueuses qui prononcent que Jésus-Christ est digne de moit : Meus est mortis '.

0 mon Sauveur, dans cette sentence sacrilège , vous adorez l'arrêt que votre Père prononce alors contre vous. C'est de sa bouche éternelle que vous entendez sortir ces paroles irrévocables de votre condamnation : Il est digne de mort : Reus est mortis. Caïplie ne fait que prêter sa voix perfide à l'oracle céleste. Aussi vous ne vous plaignez pas de son injustice; vous vous taisez, comme l'Agneau qu'on va immoler ; et vous respectez, dans l'injustice de son arrêt, les ordres justes et adorables de votre Père.

Apprenons donc, mes Frères, à ne pas nous en prendre aux hommes des traitements injustes que nous recevons d'eux. Regardons nos ennemis dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de notre prédestination éternelle. Démêlons, à travers les coups que leurs passions

' Matth., XXVI, 66.

il n'allend point que les princes des prêtres donnent leurs suffrages ; il sort au£si'.6tde celte assemblée, et s'ecrie .^ue Jésus est digne de mort : Reus est mortis.

Mon Sauveur, vous voyez dans cette occasion l'arrêt de votre Père Eternel exécuté contre vous. C'est lui qui du haut du Ciel prononce par la bouche de ce pontife , que vous êtes digne de mort .Retis est mortis; et Caïphe ne fait que lui prêter sa voix. Aussi ne vous plaignez-vous pas de ce jugement, et vous ne l'attribuez qu'à la justice de voire père.

Voilà notre modèle, mes Frères : quand il nous arrive quelque disgrâce, quelaue infortune ; quand quelque ennemi nous

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

nous portent , la sagesse et la main invisible du Souverain qui les conduit ; et souvenonsnous que, dès là que les hommes sont devenus nos per^;écuteurs , ils sont devenus plus respectables pour nous , parce que dès lors ils sont les ministres de la justice de Dieu à notre égard , et ne font qu'exécuter envers nous icibas ses ordres.

Mais avançons. Tous les pas que va faire désormais le Sauveur, ne seront plus que de nouvelles ignominies. Aussi, en troisième lieu, la malice des hommes est aujourd'hui consommée dans l'inconstance du peuple qui demande sa mort. Au sortir de la maison de Caïphe, où Jésus-Christ venait de passer une nuit si ignominieuse et si amère ; livré à l'insolence et à la brutalité des ministres et des serviteurs du pontife; exposé tout seul, et pendant toute la nuit, à des opprobres, dont le seul souvenir fait frémir notre foi, et arrache des larmes à la piété ; abandonné de tous ses disciples; n'attendant le jour que pour voir recommencer avec plus d'éclat l'histoire de ses ignominies aux yeux de tout Jérusalem ; il est conduit au prétoire à travers les rues de cette ville ingrate et inconstante ; suivi, comme un scélérat, d'une foule séditieuse qui l'insulte. Quel changement ! nous l'avions vu entrer, il n'y a pas longtemps , dans Jérusalem , au bruit des acclamations publiques , et comme un roi triomphant, qui venait prendre possession de son empire ; aujourd'hui quel nouvel appareil ! chargé de confusion, de tous les anathèmes de ce même peuple ému, et qui demande sa mort avec des cris effroyables. Vous vouliez, ô mon Dieu,

traverse, ne nous en prenons jamais aux hommes ; mais recevons tout de la part de Dieu ; regardons nos ennemis comme les instruments de la justice souveraine sur nous, et souvenonsnous que dès là que les hommes nous sont contraires , ils doivent nous en être plus respectables , puisqu'ils nous tiennent lieu de ministres à la place de Dieu.

Mais avançons, et montrons comme la malice des hommes est aujourd'hui consommée dans la fureur du peuple qui demande sa mort. Jésus-Christ passe la nuit entre les mains de ses ennemis, livré à leur brutalité, exposé à des outrages dont le seul souvenir fait frémir, et arrache des soupirs des cœurs les plus durs, il est conduit derechef à la maison du poulife , traîné dans les rues comme le dernier des scélérats, suivi d'une foule séditieuse qui l'insulte, qui le raille, qui lui crache au visage. Quelle dillérence, mes Frères ! Nous l'avons vu il y a peu de jours attendu, recherché, conduit en triomphe, accompagné de tous les habitants de Jérusalem, reçu avec les acclamations, les cris de joie et les cantiques d'allégresse ; et aujourd'hui l'Evangile nous apprend qu'il est déshonoré, décrié , couvert d'opprobres, chargé de honte et d'ignominie, par le même peuple qui l'avait demandé pour sou roi, et qui venait de le couronner. Vous avez voulu nous apprendre, ô

que vos serviteurs apprissent, dans cet exemple, à ne point compter sur la gloire du monde et sur l'estime des hommes si inconstante et si peu solide ; encore plus à ne pas sacrifier le devoir et la conscience à leurs vains jugements, et à s'attacher à vous seul , qui nous voyez toujours tels que nous sommes, et dont les jugements seuls demeureront éternellement.

En effet, jusqu'où ce peuple insensé ne pousse-t-il pas l'excès de sa légèreté et de son aveuglement; et combien de crimes ne commet-il pas en un seul? Premièrement, une injustice monstrueuse : on lui propose de délivrer Jésus, ou un insigne malfaiteur que des crimes publics avaient rendu digne de mort. Quel parallèle ! le Sauveur des hommes avec un scélérat et un homicide ! C'est Barrabas cependant qui est préféré, et cela par les suffrages publics; par les prêtres, les anciens, les docteurs, la multitude; devant le tribunal d'un juge infidèle ; à la face de toute la Judée, et dans l'événement le plus éclatant dont Jérusalem eût jamais ouï parler.

Hélas ! nous sommes si sensibles à la plus légère préférence qui nous humilie ; notre orgueil pousse si loin là-dessus le ressentiment; pour peu qu'on nous oublie, qu'on élève nos concurrents et nos égaux, nous n'en avons jamais assez dit sur l'injustice des hommes ; nous blâmons les choix de nos maîtres ; nous rabaissons le mérite de ceux qu'on nous préfère. Apprenons de Jésus-Christ que les jugements des hommes ne décident de rien de réel pour nous; qu'il n'y a que ce qu'on fait pour Dieu qui ne demeure jamais sans

mon Dieu, que vos serviteurs ne doivent point compter sur les honneurs frivoles que le monde leur rend, et qu'ils ne doivent s'attacher qu'à vous seul qui pouvez les rendre heureux.

La malice des hommes est consommée dans l'injustice de Pilate, qui n'ose ni condamner, ni absoudre Jésus-Christ ; et ici souffrez, mes Frères, que, dans ce juge corrompu, je vous fasse voir les démarches de ceux qui sacrifient tous leurs devoirs à l'ambition et à la fortune. Ce juge reconnaît que ce n'est point à lui à prononcer sur toutes les accusations qu'on forme contre Jésus , et qu'il ne peut entrer dans une affaire qui regarde la religion des Juifs. Cependant, pour ne point déplaire aux principaux des Juifs , il entreprend de juger, sans connaissance, puisqu'il n'était point instruit de la loi; sans autorité, puisqu'il n'appartient point à un magistrat séculier de juger des faits de la religion, el qu'il doit eu laisser le jugement à ceux que l'Eglise a préposés pour cela.

11 s'adresse aux ennemis de Jésus-Christ, pour savoir d'eux le sujet de leur accusation. Quel est donc, leur demande-t-il , le crime dont il est coupable? Peuple insensé, tu pouvais luj répondre qu'il avait éclairé les aveugles, redressé les boiteux, ressuscité les morts , chassé les démons , et fait du bien partout où il avait passé. Mais on lui répond , au contraire,

GRAND-CARÉME.

récompense; que si l'ambition a été le seul motif des services que nous avons rendus à la patrie, il est juste que nous en soyons punis par notre ambition même ; et que la véritable vertu pense plus à se rendre digne des grâces qu'à les obtenir.

Secondement, une fureur aveugle. Un magistrat païen n'ose d'abord passer outre à la condamnation de Jésus-Christ; il déclare qu'il a les mains pures du sang de ce juste ; et ce peuple furieux demande que son sang soit sur lui et sur toute sa postérité ; il consent; il souhaite que cet anathème demeure éternellement sur la tête de ses descendants : SariQuis ejus super nos, et super filios nostros ' ; et l'événement répond à ses souhaits : encore aujourd'hui devenus l'opprobre de l'univers , errants, fugitifs, méprisés, sans autel , sans lieu, sans sacrifice, ils portent partout sur leur front le crime de ce sang répandu.

C'est ainsi que les jugements injustes deviennent des sources de malédiction dans les familles. Dieu redemande à la quatrième génération le sang que l'injustice d'un seul de leurs ancêtres , assis sur les tribunaux, et trop dévoué aux passions d'autrui, fit témérairement répandre; on voit ces maisons, frappées d'une main invisible, étonner le monde par leur décadence; et jusqu'à la fin , les neveux portent sur leur front l'iniquité de leurs pères.

Troisièmement, une noire ingratitude. Autrefois touchés des bienfaits de Jésus-Christ, ils avaient voulu l'établir roi sur eux ; aujourd'hui ils protestent hautement qu'ils n'ont point d'autre roi que César; ils rejettent le fils de David, ce roi dont le règne doit être éternel, et ils ne veulent pas qu'il règne sur eux : Nolumus hune regnare super nos. Noti habemus regem, nist Cœsarem *.

N'est-ce pas là, mes Frères, vous surtout qui habitez les palais des rois, le langage que vous tenez tous les jours à Dieu au fond de vos cœurs? Combien de fois lui avez- vous dit en secret, en résistant à ses inspirations saintes :

• Matlh., xxvn, 25. — » Luc, xix, 14 ; Jean, x\x, 15.

que c'est celui qu'on a pris comme un séditieux qui cherchait à soulever le peuple , et qu'il a refusé de payer le tribut à César. Mais comment peut-on prendre pour un séditieux le fils de Marie , cet homme pauvre , sans secours , sans appui, sans force, sans rang parmi le mon f ; cet homme qui n'a avec lui qu'un g'aivc, qu'il commande à son apôtre de remettre dans le fourreau presque aussitôt qu'il l'a tiré ; cet homme simple qui a'a pour exécuter sa conjuration que douze

a Nous ne voulons pas que vous régniez encore sur nous ; il n'est pas temps encore de vous servir, de renoncer au monde et à nos égarements ; il faut attendre un âge plus avancé ; c'est la saison maintenant de s'avancer, de parvenir aux places qui nous sont dues; nous ne pouvons servir d'autre Dieu que César, que la cour, que notre fortune? » Voilà, en effet, votre unique divinité, mes Frères. Un |)rince religieux veut que Dieu seul règne sur lui ; il met à ses pieds son sceptre, sa couronne, son empire; tousses hommages sont pour Dieu seul; et tout votre cuite se rapporte à luimême. Apprenez du moins à mériter ses grâces en imitant ses exemples *.

En quatrième lieu, la malice des hommes est encore consommée dans la faiblesse de Pilate , qui , malgré sa conscience et ses lumières, n'ose déclarer Jésus-Christ innocent ; et remarquez, je vous prie, dans la conduite de ce magistrat corrompu, toutes les démarches d'une indigne lâcheté, qui sacrifie la conscience et le devoir à la fortune. Premièrement, il reconnaît que ce n'est pas à lui à prononcer sur toutes les accusations que l'on forme contre Jésus-Christ; que, n'étant pas instruit dans la loi, il ne peut pas entrer dans une affaire qui paraît regarder uniquement la religion des Juifs, et dont le jugement semble réservé au seul pontife. Cependant, pour ne pas déplaire aux principaux des Juifs, il se met en état de juger sans autorité et sans connaissance : sans connaissance, parce qu'il ignore la loi ; et sans autorité, car le Seigneur n'a pas établi les magistrats juges de la vérité et de la doctrine. Leur tribunal est l'asile et le soutien de l'Eglise; mais il n'en est pas la règle et la loi. C'est à eux à lui prêter leur autorité, et non pas leurs décisions et leurs suffrages ;'et ils doivent laisser à ceux à qui le Seigneur a confié le dépôt de la foi, le soin de le conserver, et de combattre les erreurs qui peuvent

• Malgré le compliment, ces paroles, prononcées devant la cour de Louis XIV, renferment une sévère el libre leçon. — Un peu plus loin, l'oraleur s'adresse aux parlements qui s'immisçaient si avant dans les choses de la doctrine et de la discipline de l'Eglise.

disciples , sans biens, sans protection , sans armes , douze pauvres pêcheurs qu'il a tirés de leurs barques, pour les mettre en sa compairme?

Au5?i l'ilaie voit bien que celte accusation n'est rcffet que d'une émotion populaire : mais il voit aussi qu'il a des intérêts à ménager dans le monde; et là-dessus il trouve un expédient, et dit qu'il faut qu'un homme meure de peur que toute la nation ne périsse. Ah ! qu'on est à plaindre, mes Frères, quand

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

lui donner atteinte. Secondement, on ne dit pas à Pilate : Si vous renvoyez ce Jésus absous, vous serez injuste; vous ferez à la mémoire de votre magistrature une tache immortelle ; mais vous ne serez pas ami de César : Si h7inc d/'mit/is, non es amiciis Cœsaris^ ; on ne le fait |)as craindre pour la justice, dont il est peu touché; mais pour sa fortune, qui lui est [dus chère que la justice. Rien n'est plus dangereux pour un homme public, que des vues marquées d'ambition et de fortune : dès lors il n'est plus le protecteur des lois, il n'est que le minisire dts passions humaines ; et on a bientôt disposé de son autorité et de ses suffrages, dès qu'on a connu sa faiblesse. Troisièmement, Pilate s'informe des Juifs, c'est-à-dire des ennemis déclarés du Sauveur. Quel est donc le crime dont ils l'accusent. Peuple insensé , tu pouvais répondre qu'il avait éclairé les aveugles, guéri les paralytiques, redressé les boiteux, annoncé le salut aux enfants d'Israël, et passé en faisant du bien. On lui reproche d'avoir voulu soulever le peuple, et entrepris de se faire roi ; car un innocent qu'on veut perdre, est toujours ennemi de l'Etat, parce qu'ici, au défaut du crime, l'accusation suffit. Insensés ! mais oii sont les armes et les richesses du Fils de Marie pour conduire une si hardie entreprise; de cet homme qui n'a pas où reposer sa têlc, et qui ne saurait même éteindre un tison fumant * ? Aussi Pilate ne voit dans ces accusations que des clameurs frivoles et populaires , plutôt que des dépositions sérieuses; mais il veut ménager les intérêts de sa fortune aux dépens d'un innocent , et prononce en luimême , comme Caïphe, (lu'il vaut encore mieux qu'un juste périsse, que si toute la nation, sous sa préfecture , allait se révolter contre César. Qu'on est à plaindre, quand on se trouve en certaines situations, où il faut opter entre sa fortune et sa conscience ! Il est rare que, dans cts conjonctures délicates, on ne s'affaiblisse. L'amour de l'équité ne pré-

' Jean, xix, 12. — 2 Non habet ubi caput reclinet. Matth., vin, 20 ; Linum fumigaiis non extinguel. Is. xLii, 3.

vaut guère sur l'amour de nous-mêmes. On aime la réputation d'intégrité; mais on ne veut pas qu'elle coûte: on se fait alors des prétextes, comme Pilate, pour se déguiser à soi-même sa propre faiblesse ; pourvu qu'on ne soit pas le premier auteur de l'oppression, on ne compte pour rien d'y avoir donné son suffrage; et la justice a des droits bien faibles sur nous, dès qu'elle entre en concurrence avec nous-mêmes.

Quatrièmement , Jésus-Christ est interrogé par ce magistrat infidèle : Etes- vous roi ? lui demande-l-il : Rex es tu? Et le Sauveur lui répond que son royaume n'est pas de ce monde \ Il était cependant descendu des rois de Juda, et légitime héritier du trône de David ; mais il voulait instruire les rois et les grands de la terre, et leur apprendre que leur puissance, et leur grandeur réelle et véritable, n'est pas d'ici-bas; que leur couronne est dans le ciel; qu'ils n'auront été sur la terre que des rois de théâtre, pendant la scène courte et rapide de leur vie, s'ils ne portent devant son tribunal la justice et la piété , qui seules peuvent les faire régner éternellement; que tous les titres pompeux qui les distinguent ici-bas des autres hommes, périront avec eux; et qu'alors devant le juge redoutable, où ils paraîtront comme des criminels, et dépouillés de tout l'éclat passager qui les environne, on leur demandera, comme Pilate demande aujourd'hui à Jésus-Christ : Rex es tu? Etes-vous roi? On ne vous demande pas si vous êtes sorti d'un sang illustre ; si vous avez rempli de grandes places sur la terre ; si vous avez commandé des armées, ou régné sur des provinces et sur des empires : tout cela n'est plus; ce n'était qu'une décoration vide et une scène passagère, et ne paraissait grand et brillant qu'à ceux à qui leurs sens faisaient illusion, qui confondaient le temps avec l'éternité, et qui ne jugeaient que sur de vaines appaiences. Mais êles-vous grand à mes yeux et à ceux de mes élus? Rex es tu? Que portezvous ici qui vous dislingue des autres hom-

' Regnum meum non est de hoc mundo. Jean, xviii, 36.

on est à deux maîtres ! Les intérêts de l'Etat s'accordent rarement avec ceux de la religion ; et la conscience est presque toujours incompatible avec la politique.

Kusuite ce magistrat, qui n'avait pas le droit de juger cette affaire, lui demaude : Etes-ious le roi des Juifs 1 Et à cela Jésus-Christ répond que son royaume n'est point de ce monde. Cependant, il était Qls des rois de Juda, descendu d'une famille

Màss. — • Tome IL

royale , et rassemblait en lui le sang des plus nobles patriarches; et par là il voulait nous faire comprendre que les rois de ce monde les plus puissants et les plus honorés ne doivent être regardés que comme des rois de théâtre , s'ils ne font servir leur grandeur temporelle à se rendre grands devant Dieu, et qu'ils ne seront jamais couronnés dans l'éternité s'ils ne foulent aux pieds les couronnes de la terre.

a.Hi

GRAND-CAKÉME.

mes'? avez-vous régné sur vos passions injustes? vous êles-vous vaincu vous-même?

avez-vous été élevé au-dessus des autres hommes par l'innocence de vos mœurs , et par la grandeur de votre foi, autant que par l'éminence de votre rang? vos passions, toujours portées aux derniers excès, parce que dans votre élévation elles n'avaient jamais eu d'autre frein que vos désirs insensés, ne vous ontelles pas dégradé à mes yeux au-dessous de la plus vile populace? à quelles marques peut-on ici vous reconnaître, qu'à des distinctions de crime et d'ignominie? Rex es tu? Ah! c'est alors que la plupart des grands confondus avoueront que leur grandeur et leur royaume n'était que de ce monde; qu'ils nont été grands dans le temps, que pour être plus humiliés et plus malheureux dans l'éternité ; que tout a péri pour eux avec le monde ; et que de tout ce qu'ils étaient , il ne leur reste que le désespoir éternel d'en avoir abusé.

Mais ces grandes instructions surprennent Pilate, et ne le changent pas. Le Sauveur venait de lui déclarer qu'il n'y a que ceux qui appartiennent à la vérité, qui entendent sa voix ; que les amateurs de la vanité et du mensonge ne comprennent rien à sa doctrine; que pour entendre la sainteté et la sublimité de ses maximes, il faut les aimer; et que l'amour seul de la vérité en donne l'intelligence. Qu'est-ce que la vérité, lui repart ce magistrat infidèle : Quid est veritas ^? Et n'attendant pas même la réponse de Jésus-Christ, il nous fait comprendre que la connaissance de la vérité est rarement une affaire sérieuse pour la plupart des grands; que les discours qu'ils tiennent là-dessus sont plutôt des discours oiseux que des désirs de s'instruire ; que s'ils consultent quelquefois, c'est moins pour connaître leurs devoirs, que pour chercher des suffrages à leurs passions ; que les vérités désagréables ne viennent jamais jusqu'à eux ; parce que personne ne les aime assez pour oser leur dé-

* Voilà d'admirables et évangéliques paroles adressées à ua roi comme Louis XIV.

' Jean, xviii, 38.

plaire ; et que, par les bienfaits dont ils récompensent ceux qui les trompent, ils méritent d'être trompés.

Tant de sainteté et de grandeur dans les réponses de Jésus-Christ est pour Pilate un langage nouveau qui le touche et qui le frappe. Il déclare au peuple que cet homme n'est point criminel; mais il ne délivre pas l'innocent ; il se contente de demander qu'on le délivre, ou qu'on le dispense de le condamner : toujours flottant entre le devoir et la fortune ; toujours voulant ménager et l'équité et la passion. Mais tous les tempéraments en matière de devoir sont à craindre : vouloir tout concilier, c'est tout perdre ; inventer des adoucissements , quand la loi est claire et précise, ce n'est pas sauver la règle, mais nos passions. Tout accord entre le mensonge et la vérité se fait toujours aux dépens de la vérité même; et l'Evangile surtout est une doctrine qui propose des règles et non pas des expédients.

Enfin, dernière démarche injuste de Pilate. Effrayé encore des songes de sa femme, il s'avise de renvoyer Jésus-Christ à Hérode, sous prétexte que le Sauveur étant Galiléen, c'était à ce prince à juger de sa cause. Mais s'il le juge innocent, pourquoi le renvoie-t-il à un autre, qui peut-être le condamnera, sans l'informer en môme temps de son innocence? Hérode le reçoit au milieu de sa cour; mais ce n'était point là que Jésus-Christ devait s'attendre à trouver dos défenseurs et des partisans de sa doctrine. Jésus-Christ se tait; il ne loue pas Hérode ; il ne vante pas la magnificence de sa cour, le nombre de ses victoires, la prospérité de son règne ; et il est méprisé. Les grands veulent qu'on les loue ; ils regardent comme un mépris la sincérité qui n'ose leur donner défausses louanges; et s'ils paraissent quelquefois aimer et protéger la piété, ils n'aiment souvent dans les gens de bien que les faiblesses de leur vertu ; c'est-à-dire leurs adulations et leur complaisance. Hérode attend de Jésus-Christ des signes et des prodiges ; et dans cette attente, il le voit arriver avec joie. Ce n'est pas pour s'instruire de sa doctrine, c'est

Tant de constance et d'humilité dans cet homme qu'on lui avait livré comme un séditieux et un rebelle, étonne Pilate, qui , touché de son innocence , voudrait le sauver ; mais il se contente de demander qu'on le délivre un jour de solennité, et le met en parallèle avec le scélérat Barrabas. Toujours flottant entre la crainte et la vérité, il ne décide rien. Mais ignoret-il, ce juge injuste, que ne se déclarer qu'à demi pour la vérité, c'est la trahir ; que vouloir tout concilier, c'est tout

perdre, et que l'Evangile contient des commandements et non des expédients?

Four se débarrasser de Jésus, où il ce trouvait point de sujet de mort, il s'avise de le renvoyer à Hérode, parce qu'il était de sa juridiction. On le traîne donc encore chez Hérode, où il parait au milieu de toute sa cour ; ce n'était point là que Jésus devait s'attendre à trouver des partisans et un jugement favorable ; et d'ailleurs le meurtrier de Jean-Baptiste ne pou-

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

pour amuser son loisir par quelque chose de nouveau ; car les princes et les grands se font tout au plus de la religion un spectacle qui les amuse, et non pas une affaire sérieuse qui les occupe K Mais, n'en pouvant même tirer une seule parole, il le revêt, comme un insensé, d'une robe blanche; et dans cette posture humiliante, au milieu des dérisions et des insultes de toute une armée, Jésus-Christ est ramené chez Pilate. Il sort de la cour d'Hérode sans y faire de prodige, sans y opérer de conversion, sans s'y faire connaître. La cour n'est pas d'ordinaire le heu des triomphes de Jésus-Christ : on y donne un air de dérision à ses maximes. En vain un grand exemple les autorise; le vice y garde plus de mesure; mais la véritable vertu n'y trouve pas plus de sectateurs.

Mais retournons avec le Sauveur dans le prétoire ; et voyons en dernier lieu la malice des hommes consommée dans la barbarie des soldats qui déchirent sa chair adorable. Pilate, toujours plus convaincu de l'innocence du Sauveur, puisque Hérode lui-même n'avait trouvé en lui aucun sujet de mort, mais toujours plus lâche et plus timide, ordonne contre Jésus-Christ la peine honteuse de la flagellation, destinée aux seuls esclaves. Il espère par ce supplice satisfaire la haine des Juifs, et conserver en même temps la vie à un innocent. Jésus est donc livré à la fureur des soldats; et c'est ici, mes Frères, où je veux que votre foi supplée à mon discours. Il servirait

vait être le protecteur du Fils de Marie. Hérode reçoit Jésus avec plaisir, parce qu'ayant entendu parler de lui avec avantage, il espérait qu'il ferait devant lui quelques miracles ; car telle est la conduite des grands ; ils se font de la religion un spectacle qui les amuse, et jamais un devoir qu'ils remplissent ^. Il interroge Jésus-Christ et, ne pouvant en tirer aucune parole, par où il le puisse condamner, il le méprise et le raille ; il le fait revêtir d'une robe blanche comme un insensé ; et avec cet habit de dérision, le fait conduire dans le prétoire, pour y paraître une seconde fois devant Pilate. La vertu prévaut diflicilement sur l'esprit des puissants, et la religion n'y passe presque jamais que pour folie.

Repassons avec Jésus Christ dans le prétoire; et voyons la malice des hommes consommée dans l'inhumanité des bourreaux qui \ont le faire mourir. Pilate , qui l'interroge de rechef, et qui déclare à tout le peuple qu'il n'a point trouvé de cause de mort en lui , ordonne contre cet innocent la peine destinée aux seuls esclaves, il espère conserver par là la vie à un juste et ménager en même temps les Juifs. Il est donc livré à la fureur du peuple ; et ici, mes Frères, il faut que \os larmes suppléent à mon discours. Il serait inutile de parler, si vous n'étiez pas touchés ; il vaut mieux qu'une profonde

' Cetie réflexion sort des bornes de l'équité ; je préfère de beaucoup les nobles et sages observations morales qui précèdent , et où il y a mesure, vérité et instruction. Tout à l'heure l'orateur lui-même parlera de Louis XIV comme d'un grand exemple à la cour.

de peu de vous attendrir sur les souffrances du Sauveur; il vaut bien mieux que vous fassiez de Jésus-Christ souffrant le modèle de vos mœurs et le motif de votre pénitence. Des bêtes féroces se jettent sur son corps sacré ; on le dépouille ; celui qui était revêtu de la lumière comme d'un vêtement, n'est plus ici couvert que de sa confusion; et par la honte profonde de sa nudité, il répare vos scandales et vos indécences, femmes du monde. On décharge sur sa chair pudique une grêle de coups; ce n'est plus qu'une plaie hideuse qui le couvre ; la barbarie des bourreaux se lasse sur un corps formé par l'Esprit-Saint; et la force manque plutôt à ces sacrilèges que la patience à cet Agneau divin. Quoiqu'il soutienne à peine encore les débris de son corps déchiré, on le détache du poteau infâme; on le revêt d'une robe de pourpre ; on met en ses mains, accoutumées à lancer des foudres, un fragile roseau ; on enfonce profondément sur son chef sacré une couronne d'épines ; on jette sur son visage un voile ignominieux; on se prosterne pour lui rendre des hommages de dérision et d'insulte. Ahl dérobons à notre douleur les indignités que la suite de son histoire offre à notre souvenir ; détournons les yeux des soufflets sacrilèges dont on le charge ; des crachats infâmes dont on couvre ce visage glorieux, que les anges ne regardent qu'en tremblant, et que tant de rois et de prophètes avaient souhaité de voir. Père juste! c'est ici où il fallait glorifier votre Fils, comme sur le

méditation de ces terribles objets attendrisse votre cœur, que de vous en effrayer par un récit passager. Les bourreaux, comme autant de bêtes farouches, se jettent sur Jésus-Christ; ils le dépouillent de ses habits ; ils exposent aux yeux de tout le peuple sa nudité, ils lui crachent au visage, ils lui donnent mille soufflets, ils déchargent sur sa chair adorable une grêle de coups ; son corps est tout déchiré ; son sang coule de toutes parts; la cruauté des bourreaux se lasse, et la force manque plutôt à ces barbares, que la patience à cet Agneau divin ; en sorte qu'ils le mettent dans un état où l'on ne le reconnaissait plus. Abaissez-vous, Cieux, pour couvrir la honte de votie Créateur; Chérubins, étendez vos ailes pour cacher la nudité de votre Roi. Quoi ! on dépouille celui qui couvre l'univers entier. On revêt d'un habit d'insensé celui dont la sagesse n'a point de bornes. Ou se prosterne par raillerie et par insulte devant celui en présence de qui frémissent les démons, et tout genou fléchit sur la terre , au ciel et aux enfers. On met un roseau dans ces mams accoutumées à lancer des foudres. On déshonore ce visage que tant de prophètes, que tant de patriarches avaient désiré voir, et qui fait encore dans le ciel le bonheur et la joie des bienheureux ; ou déligure à force de coups ces traits divins, qui le rendaient le plus beau des enfants des hommes. L'on crache sur celte bouche qui pouvait foudroyer des armées entières; et ce corps qui fera dans toute l'éternité la félicité des anges , n'est aujourd'hui que l'horreur des hommes. Père juste ! c'est ici que vous deviez l'euvirou-

(.RAND-CARÉME.

Thabor, et l'environner d'une nuée de gloire, pour le dérober à de si indignes outrages; mais vous ne le connaissez plus; et sa confusion elle-même vous glorifie.

Cependant, la marque effroyable de royauté, dont on l'a couronné, déchire son chef auguste; le sang de toutes parts ruisselle sur sa face céleste. Ces traits divins, qui le rendaient le plus beau des enfants des hommes, sont effacés; ces regards puissants et terribles, qui pouvaient convertir, il n'y a qu'un moment, des disciples infidèles, ou renverser des sacrilèges au jardin des Oliviers, sont éteints; cette face, qui fera dans le ciel la joie des bienheureux, n'est plus qu'une masse hideuse et sanglante, dont les bourreaux eux-mêmes détournent les yeux avec horreur : et voilà le spectacle qu'un juge barbare produit devant les prêtres et le peuple assemblés autour de son palais. Jésus- Christ dans ce déplorable état paraît hors du prétoire. Voilà l'homme, leur dit-il, ecce homo '. Saints rois sortis du sang de David, prophètes inspirés, qui l'annonçâtes à la terre, est-ce donc là celui (jue vous souhaitiez si ardemment de voir? Voilà donc l'homme, ecce homo; voilà donc enfin le libérateur promis à vos pères depuis tant de siècles; voilà le grand prophète que la Judée devait donner à la terre ; voilà le désiré de toutes les nations, l'attente de tout l'univers, la vérité de vos figures, l'accomplissement de votre culte, l'espérance de tous vos justes, la consolation de la synagogue, la gloire d'Israël, la lumière et le salut de tous les peuples, ecce homo^ voilà l'homme. Le reconnaissez-vous à ces marques honteuses?

Mais laissons ces furieux demander encore

* Jean, zix, 5.

comme une grâce que son sang soit sur eux et sur leurs enfants. Laissons-les accomplir, en rejetant le Libérateur, tout ce qui avait été prédit; et justifier son ministère, en refusant de croire en lui. Souffrez que je l'expose ici à d'autres spectateurs ; c'est à vous-mêmes, mes Frères : ecce homo, voilà l'homme; voilà votre consolation, si vous êtes du nombre de ses disciples. Dans les afflictions dont Dieu vous frappe, oseriez-vous murmurer? jetez les yeux sur Jésus-Christ si honteusement frappé et meurtri pour vous : voilà l'homme , ecce homo. Si l'injustice vous a dépouillé de vos biens, et dégradé de vos honneurs et de vos titres; voyez le successeur de tant de rois dépouillé de toutes les marques de sa grandeur, dégradé jusqu'au-dessous des plus vils esclaves ; et ne conservant de tous ses titres glorieux et immortels, que celui d'homme qu'on lui donne encore, et dont les plaies et le sang qui le couvrent, lui ont fait presque perdre la figure; qu'avez-vous à dire? voilà l'homme, ecce homo. Si la calomnie vous noircit, écoutez les impostures dont on le charge : oseriezvous encore vous plaindre? voilà l'homme, ecce homo. Si les devoirs de la vie chrétienne lassent quelquefois votre faiblesse; si vous vous dites en secret que la vertu n'est pas si austère que nous le publions, voilà votre réponse; voyez si vous avez résisté jusqu'au sang; étudiez dans cette image la mesure de vos devoirs ; c'est un homme comme vous qu'on vous propose, et qui n'est homme que pour vous : ecce homo, voilà l'homme. Mais voilà votre ouvrage et la consommation de votre iniquité et de votre ingratitude, si vous êtes pécheur; voilà l'acte barbare que vous renouvelez toutes les fois que vous consentez au

ncr d'une nuée de gloire pour le mettre à couvert de l'insulte de ses cruels ennemis; mais vous ne le connaissez plus, ce Fils bien-aiiiié, en '|ui vous meniez autrefois toutes vos conaplaisances ; et ces outrages mêmes vous glurilicnt.

Dans cet état Jésus-Clirist est conduit hors du prétoire. Voilà riiomme, dit l'iiale. Prophètes qui rannonçàles aux nations, justes de l'ancienne loi, qui l'attendilcs avec laul d'empressement, est-ce doue là celui que vous avcz tant souhaité de voir? Abraham , voilà celui au jour duquel vous vous élis réjoui; le voilà donc ce libéiateur depuis si longtemps promis à la terre ; le voilà donc ce grand prophète, qui devait donner à toutes les figures la réalité, et à toutes les promess^cs l'accomplissement ; le voilà celui qui devait faire l'objet de votre culte, l'i onneur de votre race, la gloire de Jérusalem, la confusion de la synagogue. Le reconnaissez-vous en cet eut? Ecce homo.

Mais écartons-nous pour un moment de cet horrible spectacle. Laissons ce peuple furieux déclarer qu'il ne reconnaît point d'autre roi que César, et qu'il rejette le règne de Jésus-

Christ ; laissons-le demander que le sang de l'innocent soit sur eux et sur leurs descendants. Jésus-Christ souffrant est votre confusion, pécheurs ; mais il est votre consolation, justes, qui m'écoulez. r-i vous êtes dans les disgiâces et dans les afflictions, si l'on vous persécuie, si l'on vous méprise, tournezvous du côté de Jésus outragé, voilà l'homme, ecce homo. Si l'injusiice vous a dépouillés de vos biens, ou dégradés de vos euiplois, jetez les yeux sur ce roi si pauvre et si humble d'esprit, le voilà, ecce homo. Voytz ce successeur de tant de rois de tant de patiiaiclies, devenu aux yeux du monde un roi de carie lI de luéâire. Voyez ce souverain du ciel et de la terre, qui est traité comme le dernier des malheureux , chargé de toutes les faiblesses humaines et à qui les plaies dont il est tout couvert, fout même perdre la ligure d'homme; si l'on vous noircit, si l'on vous calomnie, si l'on médit de vous, oserez- vous vous en plaindre? Regardez Jésus-Christ, le voilà, ecce humo. Est-il calomnie dont on ne le noircisse, injure qu'on ne lui fasse ? Si vous nous dites que la vertu ne doit pas être accompagnée de tant d'austérités, que vos péchés ne

VENDREDI-SAINT : PREMIÈRE PASSION

crime; voilà le corps que vous déshonorez, quand vous souillez le vôtre ; voilà le chef auguste que vous couronnez d'épines, quand les images de la volupté, retracées avec complaisance, font sur votre esprit des impressions dangereuses; voilà les dérisions que vous réitérez, quand vous donnez du ridicule à la piété des justes; voilà la chair sacrée que vous percez, quand vous déchirez la réputation de vos frères; en un mot, voilà votre condamnation et votre ouvrage : voilà l'homme, ecce hnmo. Ce spectacle peut-il vous laisser insensible? faut-il qu'il monte encore sur le Calvaire? voulez-vous mêler vos voix à celles des perfides Juifs, et demander encore qu'on le crucifie? Vous croyez, dit saint Augustin, que la malice de ceux qui vont l'attacher à la croix, est aujourd'hui consommée? vous vous trompez, c'est la vôtre, si vous anéantissez le fruit de sa croix par vos infidélités; si vous méprisez dans sa gloire celui que les Juifs n'ont méprisé que dans sa bassesse; si vous crucifiez de nouveau, après sa résurrection, celui qui était ressuscité pour ne plus mourir : Videtur consiimmata nequitia homimim, qui crucifixerunt Filium Dei ; sed eorum major est, qui oderunt prœcepta veritatis pro quitus crucifixus est Filius Dei ^ .

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