‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 86 sur 141 · SUR LA FAUSSE CONFIANCE · texte numérisé non relu

SUR LA FAUSSE CONFIANCE

ROTICL

Ce sermon se trouve an lundi de la Passion dans le recueil de Trévoux. Mais l'exorde n'est pas le même ; il est approprié au jour. Nous donnons cette pièce presque entièrement. Sans doute, ce discours a été prêché en plus d'une circonstance. — Ce qui est certain, c'est qu'au moins une fois il fut prononcé à la fin d'un Carême. « Je ne pouvais mieux finir mon ministère, dit l'oralear avant d'entrer en matière, qu'en établissant dans vos cœurs les sentiments salutaires de défiance qui mènent aux précautions et aux remèdes ». Les émouvants adieux qui terminent ce sermon, paraissent même être comme les dernières paroles de Massillon achevant sa carrière oratoire et mettant Qn à tous ces discours.

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Division. ^ !• Point de disposition plus insensée que celle du pécheur qui présume, sans travailler à se corriger ; ou ta folie de la fausse cottfiiince ; ï» Point de dixiyosilion plus injurieuse à Dieu ; ou l'attentat de la fausse confiance.

Première partie. — La folie de la fausse confiance. Tout pédieur est dans l'incerlitude de son salut, non dans cette incertitude commune à tous les tidèles, miis dans une incertitude bien plus affreuse, puisqu'elle ne suppose pas un état d< uleux de justice dans le pécheur, mais qu'elle est fondée sur un état reilain de péché, et sur un repentir dont personne ne peut lui répondre. Or je d s que présumer dans cet étal, sans Iravaillcr à se corriger, c'est le comble de la folie. Car le pécheur ne saurait nier qu'il ne soit douteux du moins s'il se relèvera, on s'il demeurera jusqu'à la lin dans son péché ; et il ne doit pas se rassurer sur ce qu'il est plein de bons désirs; car qui ne sait que les plus grands (léchenrs sont ceux qui désirent quelquefois le plus leur conversion? Quand donc le doute ne serait ici qu'égal, est-il raisonnable d'être tranquille? mais le pécheur n'en est pas là ; il s'en faut bien que les choses ne soient égales. Dans ce doute affreux que le pécheur iieut se former : Moanai-je dans mon péché, n'y mounai-je point? le premier parti est infiniment plus certain. Car, premièrement, vos pmpres forces ne rufllsenl pas pour recouvrer la sainteté que vous avez perlue j il vous faut un secours étranger, surnaturel, céleste, dont personop ne peut vous répondre Secondement, il vous faut un secours siu;:iilier, rare, refusé à juesciue tous les pécheurs, un miracle pour vous convertir. Troisièmement, pour ne jamais sortir de lélat où vous êtes, vous n'avez qu'à suivre vos penchants.

Mais de plus, le^ pécheur qui se promet sa conversion sans travailler à se corriger, non-seulement présume dans une incertitude affreuse, et où toat parait conclure contre lui ; mais encore il présume malgré la certitude morale où la foi nous apprend

LE LUNDI DE PAQUES : SUR LA FAUSSE CONFIANCE. 415

qu'il est de sa perte. Car, premièrement , vous attendez que Dieu vous convertisse ; mais comment l'attendez-vous? en mettant toujours de nouveaux obstacles à sa grâce. Secondement, la grâce n'est accordée qu'aux larmes, aux instances, aux désirs ; or priez-vous, sollicilez-voiis, imitez-vous l'importunilé de la veuve de l'évangile, travaillez-vous à l'attirer cetie grâce par l'aumône et d'autres bonnes œuvres? Troisièmemei.t, la grâce de conversion que vous attendez avec tant de confiance , est le plus grand de tous les dons , vous le savez ; cependant il n'est guère de pécheur qui en soit plus indigne que vous, par le caiaclère de vos désordres, par l'abus que vous avez fait des grâces de Dieu, etc ; vous le savez encore mieux.

Mais, dit le pécbeur, l'âge mûrira les passions; les occasions qui entraînent, les attachements qui arrêtent, les circonstances ne seront pas toujours les mêmes, et il se tlatte qu'alors il se couvert ra. Quelle illusion ! Car, dites-moi, lorsque vous vous promettez que Dieu vous fera un jour miséricorde, vous vous promettez sans doute qu'il changera votre cœur : or ce changement nécessaire à votre salut, pourquoi y comptez- vous plus pour l'avenir que pour aujourd'hui? Premièrement, vos dis|;ositions à la pénitence seront-elles alors plus favorables? Secondement, les grâces seront-elles à l'avenir ou plus iléLjuenles ou plus victorieuses? Troisièmement, ajoutons que plus vous attendez, plus vous contractez de dettes; or, plus vous aurez de crimes à expier, pins votre satisfaction devra êire rigoureuse, et par conséquent plus votre pénitence sera difficile. (Jualrièmement, écoutez une dernière raison qui doit vous convaincre. Vous regardez le vain espoir d'une conversion à venir comme un sentiment de grâce et de salut, et que le Seigneur ne vous livre pas encore à tout l'endurcissement du péché ; mais si le Seigneur vous visitait dans sa miséricorde, il vous inspirerait des troubles et des frayeurs salutaires sur l'éiat de votre conscience, parce que c'est par là que commencent toutes les opérations de sa grâce : donc, tandis que vous serez tranqui:le, il est clair que Dieu exerce sur vous le plus terrible de ses châtiments , je veux dire son abandon et le refus de ses grâces ; vous vous rassurez donc sur ce qui devrait vous faire entrer dans les plus justes frayeurs. Ce qui trompe la plupart des pécheurs, c'est qu'au lieu que la conversion est d'ordinaire un miracle lent , tardif, le fruit des soins, des troubles, des frayeurs, il leur plaît de la regarder comme un de ces miracles soudains qui, dans un clin d'œil, change la face des choses, et crée en un instant l'homme nouveau. Deuxième partie. — Lm fausse confiance outrage Dieu. Le pécheur qui sans vouloir sortir des désordres se promet un changement, allègue pour justifier sa présomption : premièrement, la puissance de Dieu , qui peut en un instant changer sa volonté. Secondement, sa justire, qui ayant pétri l'homme faible, doit avoir égard à notre faiblesse. Troisièmement, sa miséricorde toujours prête à recevoir le pécheur qui revient à elle. Or je dis qu'il est aisé de montrer que la disposition du pécheur qui présume, outrage Dieu dans toutes les perfections dont nous venons de parler, fo Dans sa puissance. Car lorsque vous concevez un Dieu puissant et maître des cœurs, vous concevez en même temps une puissance réglée par la sagesse : or le pécheur présomptueux attribue à Dieu une puissance aveugle. Car sa divine sagesse serait-elle assez juslitiée devant les hommes, si la grâce de la conversion était enfin accordée à la fausse confiance : il s'ensuivrait donc de là que, pour mériter la plus grande de toutes les grâces, il suffirait de l'avoir mille fois rejetée. Ainsi le juste qui crucifie tous les jours sa chair, qui gémit sans cesse pour obtenir le don précieux de la persévérance , n'aurait rien au-dessus du pécheur, qui se l'est toujours promis sans s'être jamais mis en peine de le mériter. Ajoutez à cela que si l'empire que Dieu a sur les cœurs pouvait servir de ressource à un pécheur présomptueux, sur ce fondement il faudrait se promettre la conversion de tous les hommes, des infidèles, de ces peuples barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui. Cependant voudriez-vous là-dessus que votre destinée courût le même risque que celle d'un sauvage ? 2" La fausse confiance outrage Dieu dans sa justice. Le pécheur se persuade qu'étant né avec des penchants violents pour le

plaisir, ses égarements sont plus dignes de la pitié du Seigneur que de sa colèie. Mais, premièrement, on pourrait vous dire que la corruption de votre nature ne vient point du créateur ; qu'étant l'ouvrage de l'homme, et la peine de son péché. Dieu doit la punir lorsque vous y succombez. Secondement, que quelle que soit la faiblesse de notre volonté, l'homme est toujours maître de ses désirs. Troisièmement, que si vous êtes né faible , la bonté de Dieu a environné votre âme de raille secours : des sacrements, de l'instruction, des inspirations continuelles de la grâce , peut-être même du secours particulier d'une éducation sainte et chrétienne. Mais, sans s'arrêter à ces raisons, dites-moi, cette faiblesse dont vous vous plaignez, et à laquelle vous espérez que Dieu aura égard, n'est-elle pas voire propre ouvrage et le fruit de vos dérèglements particuliers? Comment donc comptez-vous que ce qui doit irriter Dieu contre vous, sera capable de l'apaiser? La seule conclusion sensée et légitime qu'il vous soit permis de tirer de votre propre faiblesse, c'est que vous avez bes'iin de veiller, de gémir, de prier plus que les autres. :{" La fausse confiance outrage Dieu dans sa miséricorde. Si l'on a tout à craindre de la justice divine , dit le pécheur, d'un autre côté les miséricordes de Dieu sont infinies ; quand sa bonté ne trouverait rien en nous de propre à la toucher, n'en trouverait-elle pas des motifs assez pressants en elle-même ? Mais je vous demande : quand vous dites que la bonté de Dieu est infinie, que prétendez-vous dire? qu'il ne punit jamais le crime, qu'il n'abandonne jamais le pécheur, qu'il n'a pas créé l'homme pour le rendre éternellement malheureux ; qu'il serait obligé de damner tous les hommes, si tout ce que nous disons était vrai. Rien de plus frivole que tout cela; et penser de la sorte n'est-ce pas outrager sa miséricorde? Que voulez -vous donc dire ? qu'il ne rejettera pas le sacrifice d'un cœur brisé et humilié ; et voilà ce que je vous ai jusqu'ici prêché. Convertissez-vous au seigneur, et alors confiez-vous au Seigneur ; quels que puissent être vos crimes, il est toujours miséricordieux pour recevoir le pécheur qui revient à lui.

Nos autem sperabamus quia ipse esset redempturus Israël. ^0111 pense qUe IcS CFOiX et leS tl'aVaUX ll'avaienl

Nous espérions que ce serait lui qui rachèterait Israël. p^S méritée. Cette vérllé , SJ OeU faVOrable à la

Luc, XXIV, 21. 5-1 ,

nature, n avait pu trouver leurs esprits dociles ; et toutes les fois que le Sauveur avait En vain Jésus-Christ pendant sa vie mor- entrepris de les détromper sur l'erreur oppotelle avait mille fois averti ses disciples que sée, ils n'entendaient pas cette parole, dit c'était se flatter que de compter sur une ré- l'Evangile, et elle était cachée à leurs yeux.

GRAND-CARÈME.

Telle est encore aujourd'hui la disposition des deux disciples auxquels J(^sus- Christ daigne apparaître sur le chemin d'Knimaus : ils attendaient que leur Maître délivrerait Israël du joug des nations, et qu'il les ferai! asseoir eux-niômcs sur douze trônes terrestres, sans qu'il leur en coûtât ni soins ni peines pour y monter; sans que le Sauveur lui-même eût besoin de soufl'rir pour triompher de ses ennemis.

Outre l'erreur qui leur faisait regarder Jésus-Christ comme un lihérateur temporel, j'en remarque encore une autre qui ne me paraît pas moins dangereuse en eux, mais qui est aujourd'hui plus commune parmi nous : c'est cette fausse confiance qui leur persuade que, sans qu'ils y coopèrent eux-mêmes, et en laissant conduire à Jésus-Christ tout seul l'ouvrage de leur délivrance, ils recevront rclfet des magnifiques promesses qu'il leiu' avait tant de fois réitérées en conversant avec eux sur la terre : Sperabajims. Or, mes Frères, cette fausse conliance (jui fait tout attendre aux pécheurs de la grâce seule sans aucune coopéraliou de leur part, et espérer la récompense des saints, quoiqu'ils ne travaillent pas à la mériter; cette fausse contiance, (jui compte toujours sur la bonté du Dieu qu'elle otlense ; qui sans combattre se promet d'être couronnée, et qui espère toujours contre l'espérance ; celte fausse confiance , qui ne veut pas acheter le ciel et qui l'attend ; c'est l'erreur la plus universelle et la plus établie parmi les chrétiens; et lorsque Jésus-Christ paraîtra une seconde fois sur la terre, il se trouvera bien des disciples infidèles qui auront sujet de lui dire : Speraùamus, nous espérions.

C'est ce qui m'oblige, mes Frères, à vous entretenir aujourd'hui sur une matière si importante , persuadé que la fausse sécurité damne presque tous les pécheurs; que ceux qui craignent de périr, ne périssent jamais; et que je ne pouvais mieux finir mon ministère, qu'en établissant dans vos cœurs les sen-

timents salutaires de défiance qui mènent aux précautions et aux remèdes, et qui, en troublant la paix du péché, laissent à la place la paix de Jésus-Christ qui surpasse tout sentiment. Ainsi^ pour traiter un sujet si utile avci quelque étendue , je le rédui.^ à deux propositions : il n'est point de disposition plus insensée que celle du |)écheur qui présume; sans travailler à se corriger, c'est la première; il n'en est point de plus injurieuse à Dieu, c'est la seconde. La folie de la fausse confiance l'attentat de la fausse confiance : développon ces deux vérités après avoir imploré, etc. Ave, Maria.

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