‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 94 sur 141 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

En effet , mes Frères , ce n'était pas assez que la sagesse de Dieu dans ce mystère eût confondu l'orgueil de l'homme , en ne lui faisant trouver son salut que dans les humiliations et l'abaissement, qu'elle eût mis un frein aux désirs déréglés de sa chair, en ne lui laissant pour partage que les croix et les souffrances : il fallait encore, pour remédier à toutes ses plaies, qu'elle captivât sa raison , (qui depuis tant de siècles l'avait fait si tristement égarer dans ses pensées), en lui proposant pour l'objet unique de son culte , de son espérance , de sa consolation , de sa science et de sa sagesse, l'union du Verbe avec notre chair; c'est-à-dire Jésus-Christ la folie delà raison humaine , et de toutes les contradictions la plus incompréhensible et la plus insensée en apparence.

Le moyen le plus sûr d'arrêter ces désirs insatiables et inutiles de tout savoir et de tout com|)rendre , qui jusque-là avaient abusé les maîtres tant vantés de la sugesse humaine; cette vaine confiance ()ui promettait la découverte de la vérité aux seuls efforts de l'esprit ; cette licence effrénée qui tous les jours enfantait de nouveaux monstres , en croyant trouver de nouvelles vérités; le moyen, dis-je, le plus sûr de l'arrêter, était la folie de l'Evangile ; je veux dire le Verbe fait chair, et la sagesse de Dieu inconnue aux puissatits et aux sages du siècle dans ce mystère.

Par là, vous comprenez d'abord, ô homme 1 que l'Auteur de votre être ne veut pas vous sauver par la raison, mais par la foi; qu'il se cache à vous; (ju'il ne faut plus le chercher par les vains efforts de l'esprit, mais par les mouvements du cœur ; que la vérité qui doit vous délivrer, ne vous est ici-bas mon-

trée qu'en énigme, et qu'il faut croire pour comprendre : Crédite et mtelligetis. Ce n'est pas que la religion ne nous propose que des mystères qui nous passent, et qu'elle nous interdise tout usage de la raison : elle a ses lumières comme ses ténèbres, afin que d'une part l'obéissance du fidèle soit raisonnable, et que de l'autre elle ne soit pas sans mérite. Nous voyons assez pour éclairer ceux qui veulent connaître; nous ne voyons pas assez pour forcer ceux qui refusent de voir. La religion a assez de preuves pour ne pcs laisser une âme fidèle sans assurance et sans consolation; elle n'en a pas assez pour laisser l'orgueil et l'incrédulité sans réplique. Ainsi la religion par son côté lumineux console la raison ; et son côté obscur laisse à la foi tout son mérite.

Cependant tout est plein aujourd'hui de chrétiens philosophes et de fidèles juges de la foi. On adoucit tout, on donne un air de raison à tout, en retenant le fonds de la doctrine chrétienne et de l'espérance en Jésus- Christ. On croit se faire une religion plus saine, en se la faisant plus claire et plus intelligible; tout ce qui tient tant soit peu du prodige et du surprenant, on s'en défie ; on forme des doutes sur ces flammes éternelles que la justice divine a préparées à l'impudique et à l'impie; on veut entrer dans les desseins de Dieu sur les destinées des hommes ; et par des idées toutes humaines de sa bonté réformer ce qu'ils ont ou d'effrayant ou d'incompréhensible; on ose examiner si nous pouvons êlre les héritiers de la faute ou du châtiment de nos pères , et si notre profonde corruption n'est pas l'ouvrage de la nature, plutôt que du péché ; on demande sans cesse pourquoi des penchants de plaisir, qui semblent être nés avec nous, peuvent nous être imputés comme des crimes; on trouve des inconvénients dans l'histoire vénérable de nos livres saints ; on s'érige en censeur de ces faits éclatants et merveilleux, que des honmies inspirés nous y ont conservés, et que le bras du Seigneur opéra autrefois pour la délivrance de son peuple; on cherche comment il a pu créer un monde qui n'était pas; exterminer toute chair dans les eaux du déluge; sauver la race des hommes et des animaux dans un seul asile ; ouvrir et fermer la mer, pour faciliter la fuite à son peuple; le nourrir dans le désert d'un pain miraculeux; le conduire dans une nuée écla-

FÊTE DE L'INCARNATION

tante; et ordonner même au soleil de prolonger sa course , pour achever de le rendre vainqueur des ennemis de son nom : que dirai-je? on veut trouver dans les forces de la nature la possibilité de ces prodiges éclatants, où la foi de nos pères a toujours reconnu le doigt de Dieu; et l'on change l'histoire de la religion et des manifestations du Seigneur aux hommes, en des événements presque tout naturels, et des monuments trop vantés d'une prudence toute humaine. C'est ainsi , ô mon Dieu 1 que l'homme insensé se dispute à luimême la consolation de croire que vous avez opéré des merveilles en sa faveur, et qu'il se fait une étude d'infirmer les plus beaux titres de sa gloire et de son espérance.

Mais, mes Frères, depuis que vous adorez un Dieu fait homme , c'est une folie , dit un Père , de vouloir raisonner sur tout ce que la religion nous propose d'inaccessible à la raison. Il n'est plus rien d'incompréhensible que Jésus -Christ Homme -Dieu n'aplanisse et ne rende croyable; ou renoncez donc à Jésus- Christ, ou avouez que Dieu peut faire ce que vous ne pouvez comprendre; ou blasphémez avec l'impie qu'il n'est plus que le fils de Marie et de Joseph , ou, si vous confessez avec la piété qu'il est le Christ Fils du Dieu vivant, cessez de trouver des difficultés dans les autres mystères de la foi. Un chrétien ne doit plus raisonner sur les voies de Dieu, s'il raisonne conséquemment. Ainsi l'Apôtre appelle Jésus-Christ l'auteur et le consQmmateur de notre foi : Auctoren fidei et consummatorem Jesiim^ ; il en est l'auteur, parce qu'il nous l'inspire; il en est le consommateur, parce qu'il en est, pour ainsi dire, la perfection et le plus haut point , et qu'après lui , la foi ne peut rien nous proposer de plus élevé et de plus inaccessible à la raison humaine.

Méditons donc sans cesse, mes Frères, le mystère de Jésus-Christ Homme-Dieu. En lui nous trouverons le dénouement de toutes les difficultés, parce qu'en lui nous trouverons un nœud encore plus inexplicable ; il éclairera notre raison en achevant de la confondre , et nous conduira à l'intelligence, en nous faisant sentir la nécessité de la toi. Imitons la docilité de Marie, devenue aujourd'hui la Mère du Verbe incarné. L'envoyé du ciel lui annonce qu'elle sera vierge et féconde ; que ce qui

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naîtra en elle, sera le Fils du Très-Haut et l'ouvrage unique de l'Esprit-Saint : quoi de plus propre à révolter la raison tout entière? Cependant, sans hésiter, sans examiner, sans demander de signe pour garant d'un mystère si incroyable , elle croit et adore la puissance et les desseins de Dieu sur elle. Zacharie avait trouvé dans l'âge et dans la stérihté d'Elisabeth des raisons spécieuses pour douter de la promesse divine; et, malgré les exemples célèbres de Sara et de la mère de Samuel, il hésite et se défie. Marie, au contraire, dans un mystère où tout est nouveau et incompréhensible, où elle ne trouve rien dans l'histoire des merveilles du Seigneur, qui puisse la rassurer par la ressemblance , ne veut {)oint d'autre garant de sa foi que la toute-puissance et la vérité de celui qui l'exige. Une vierge simple et innocente , croit sans hésiter ; un prêtre, instruit dans la loi , doute et se défie de la promesse divine. Les grandes connaissances ôtent toujours quelque chose à la simplicité de la foi; et, par un destin inévitable à la recherche des sciences humaines , inséparable d'ordinaire de complaisance et d'orgueil , la soumission qui nous rend fidèles semble perdre, d'un côté, ce que les lumières qui nous rendent habiles gagnent de l'autre; comme si plus on était éclairé, plus on ne devait pas voir clair dans la faiblesse de la raison et dans l'incertitude et l'obscurité de ses lumières.

Et certes , mes Frères, que servent les vaines réflexions sur la doctrine sainte ? Si le salut était le fruit de la raison, vous auriez sujet de vous défier de tout ce que vous ne pouvez comprendre; mais la justice vient de la foi et se perfectionne par la foi ; pourquoi craignezvous donc, comme un écueil, de saintes obscurités, qui sont devenues votre voie et votre remède?

Vivez donc de la foi, mes Frères; commencez par purifier votre cœur; l'innocence est la source des véritables lumières; rappelez Jésus- Christ au dedans de vous ; avec lui vous avez tous les trésors de la doctrine et de la sagesse • étabhssez-vous dans la charité; c'est le seul moyen de trouver la vérité : on ne connaît Dieu que lorsqu'on l'aime. Souvenez -vous qu'un cœur corrompu ne saurait avoir une raison saine et épurée; que plus vous approcherez de Dieu par la grâce , plus vous participerez à ses lumières; plus vous avancerez dans la voie de ses commandements, plus

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vous croîtrez (le clarté en clarté ' ; pl^is enfin, vérités divines que nous verrons un jour à vous sentirez s'cclaircir dans votre esprit ces découvert , lorsque nous lui serons devenues

semblables , comme il devient aujourd'hui

• Transformamur a claritate in clarilalera. // Cor., m, 18. Semblable à nOUS. Ainsi SOit-il.

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