SEHMON POUH LE JOUR DE LA PENTECOTE
SUR LES CARACTÈRES DE L' ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST ET DE l'eSPRIT DU MONDE.
km W PREMIER EDITEUR.
Le discours suivant est une instruction familière, faite dans qutlqne assemblée de charité le jour de !a Pentecôte. Il iiVst pas écrit dans le goût des sermons ; mais il n'est ni moins solide ni moins toucbant, et peut-être que l'air de simplicité qui y règne ne le déprisera point aux yeux des connaisseurs.
NOTICE
Ce sermon ne se trouve pas dans les recueils de Trévoux. Simple , mais excellemment raisonné et plein d'une forte philosophie ciiréliennc, il offre comme une nouvelK- face du (aient de Massillon. On ignore Tannée et le lieu où il fut prêché Sans doute rassemblée de charité dont parle le F. Joseph dans l'avis qui précède, eut lieu dans quelque comuiuuaulé rcligieu.-c de l'jiis.
IIULTSB.
Premier car.actîcbe. — Le premier caractère de l'Esprit de Jésus-Christ, c'est d'être un esprit de séparation , de recueillement et de prière. A peine les apôtres en ont été remplis qu'ils renoncent à tous les autres soins extérieurs, pour ne vaquer plus qu'à la prière et au ministère saint de la parole, eux qui auparavant étaient si charnels et si dissipés, et ignoraient même comment il fallait s'y prendre pour prier. Voilà le premier changement que l'Ksprit de Dieu opère dans une âme : au lieu du plaisir qu'elle trouvait auparavant à se répandre sur les oJ)jets extérieurs, la plus douce occupation d'une âme que l'Esprit de Dieu pousse et remplit, c'est de se rappeler à elle-même ; parce que c'est au dedans d'elle qu'elle trouve son Dieu ; aussi n'en sort-elle qu'à regret; et au milieu même du tumulte et des entretiens du siècle, elle se fait une solitude secrète dans son cœur, où elle s'entretient sans cesse avec le Seigneur. Voilà pourquoi l'Apôtre appelle l'homme cbréiien l'homme spirituel et intérieur, et l'homme mondain et pécheur l'homme extérieur, pour nous apprendre que, dès qu'une âme a reçu l'Esprit de Dieu, et qu'elle en est véritablement animée, toute sa vie est presque invisible et intérieure ; ses actions les plus communes deviennent saintes par la foi secrète qui les purifie ; l'Esprit-Saint règle ses désirs, réforme ses jugements, renouvelle ses affectiims, spirilualise ses vues ; tout ce qu'elle voit, elle ne le voit plus qu'avec les yeux de la foi ; le monde entier n'est plus qu'un livre ouvert, où elle découvre sans cesse les merveilles de Dieu et l'aveuglement prodigieux de presque tous les hommes.
Ce n'est pas que les objets des sens ne puissent quelquefois la surprendre et la séduire ; mais ce ne sont là que des surprisas et des absences d'un moment. Avertie d'abord de sou égarement par les reproches secrets de l'Esprit de Dieu qui habite en elle, elle rentre aussilôt en elle-même, d'où le monde l'avait comme tirée. Voilà cet esprit de foi, de recueillemenl et de prière , qui nous rend témoignage que nous avons reçu l'Esprit de Dieu. Aussi les jiisies, dans les livres saints, sont ceux qui vivent de la foi ; qui, étrangers et voyageurs sur la terre, et citoyens du siècle à venir, rapportent tout à cette patrie éternelle, vers laquelle ils marchent sans cesse, et ne comptent pour rien tout ce qui se passe.
C'est à nous maintenant à nous juger sur cette règle. Trouvons-nous en nous-mêmes ce premier caractère de l'Esprit de Dieu T
Examinons ce qui domine dans nos jugements,, dans nos désirs, dans nos affections, dans nos vues, dans nos projets, dans nos espérances, dans nos joies et dans nos chagrins. Hélas ! notre vie est une vie toute extérieure, qui se passe toute hors de notre cœur, par conséquent loin de Dieu. C'est l'esprit du monde qui forme nos désirs, qui conduit nos affections, qui rèi;ie nos jugements, qui produit nos vues, qui anime toutes nos démarches. S'il arrive qu'en certaines occasions nous ayons quelques sentiments chrétiens et des vues conformes à celles de la foi; ce ne sont là que des étincelles, pour ainsi dire, qui nous échappent ; que des intervalles de grâce, qui n'interrompent que pour un instant le cours de nos dispositions mondaines ; et ce qui domine dans la conduite, ce qui fait le corps de toute notre vie, ce qui est le principe de tous nos sentiments, c'est l'esprit du monde. Or, l'Esprit de Dieu ne règne point où règne l'esprit du monde ; nous appartenons donc encore au monde et à son e?prit ; et sous des dehors religieux et réglés, notre cœur est encore mondain.
Deuxième caractèue. — F^e second caractère de l'Esprit de Dieu, c'est qu'il est un esprit de renoncement et de pénitence; et ce caractère est une suite nécessaire du renoncement et de la vie intérieure dont nous venons de parler. En effet, dès que l'Esprit de Dieu nous rappelle à nous-mêmes, il nous découvre bientôt que notre cœur, notre esprit, notre imagination, nos sens, notre corps, en un mot, que tout est déréglé eu nous, et révolté contre l'ordre, la vérité et la justice. Or, il est impossible qu'en nous découvrant ce dérèglement universel, il n'opère en nous deux dispositions : la première, de rétablir l'ordre que le péché a troublé eu nous; la seconde, dj venger la justice de Dieu que ce désordre a outragé.
Première disposition : rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous. Car les lumières dont l'Esprit de Dieu remplit un cœur, ne sont pas des lumières stériles ; il fait aimer les vérités qu'il enseigne. Ainsi une âme que l'Esprit de Dieu a renouvelée, hait eu elle tout ce qu'elle y découvre d'opposé à la vérité et à la justice, et s'anime d'un saint zèle pour rapprocher ses affections et ses penchants de l'ordre et de la règle. Il est aisé de juger là-dessus si nous avons reçu l'Esprit de Dieu, ou si nous vivons encore de l'esprit du monde ; car, au lieu que l'âme que l'Esprit de Dieu possède, met toute son attention à rétabUr dans son cœur, par des violences continuelles, l'ordre que des passions injustes y avaient troublé, et qu'elle ne se pardonne rien ; l'esprit du monde au contraire est un esprit de paresse et d'immortification , un esprit d'indulgence pour tous nos penchants déréglés, d'attention à les satisfaire, d'habileté à les justifier, d'amour-propre qui les règle, et les relient sur les transgressions essentielles pour s'en épargner les remords, mais qui sur tout le reste s'y livre, et s'y laisse entraîner. Si donc nous ne faisons aucune violence à nos penchants, s'il ne nous en coûte rien pour nous combattre et pour nous vaincre, si nous ne souffrons rien pour être à Dieu, si la régularité de notre vie est peut-être simplement la suite de notre tempérament, ou une bienséance que l'âge et le monde lui-même nous impose... nous appartenons encore au monde, et l'Esprit de Dieu n'est point en nous.
Deuxième disposition : venger la justice de Dieu que le désordre de nos passions a outragée ; et c'est là le premier sentiment que l'Esprit de Dieu opère dans une âme renouvelée. H la fait entrer dans les intérêts de la justice divine contre elle-même; il la pénètre de la crainte de ses jugements ; il l'anime d'un saint zèle contre une chair qui a servi à l'iniquité. Four connaître donc si nous avons reçu l'Esprit de Dieu, il n'y a qu'à r-mlrer dans notre cœur. Sentons-nous ce zèle de pénitence, que les larmes, que les gémissements, que les violences ne sauraient satisfaire , parce qu'd ne croit jamais lui-même avoir assez satisfait à la justice de Dieu ? Hélas ! tous nos soins se bornent à flatter une thair que la justice divine ne regarde plus que d'un œil d'indignation et de colère. Loin d'entrer dans les intérêts de la justice de Dieu, nous plaidons sans cesse pour nous contre elle-même; c'est donc un esprit de chuir et do sang qui nous possède, et l'Esprit de Dieu i, "habite point en nous.
Troisième carattère. — Le dernier caractère de l'Esprit de Dieu, c'est d'être un esprit de force et de courage. Comme c'est un esprit qui a vaincu le monde, et qui est plus fort que le monde, il ne craint pas le monde. Aussi, dès que l'I'^sprit de Dieu est descendu sur les apôtres auparavant faibles et timides, ils annoncent avec une sainte fierté, devant les prêtres et les docteurs, ce .Jésus dont ils n'osaient auparavant se déclarer les disciples ; ils se répandent dans tout l'univers ; et le monde entier lévollé contre eux ne fait qu'augmenter leur fermeté et leur constance. Et telle est une âme pleine de l'Esprit de Dieu: cet esprit l'élève au-dessus d'elle-même; il imprime en elle ses caractères divins de liberté et d'indépendance ; il lui fait regarder les grandeurs et les puissances de la terre comme un vain atome, indigne même de ses attentions. Aussi rien n'approche de l'élévation, de la fermeté, delà noblesse d'une âme que l'Esprit de Dieu possède. Comme elle ne tient plus au monde, elle ne le craint plus; ses jugements et ses dérisions lui sont indifférents ; elle ne défère qu'à la vérité ; elle n'a point de ces timides complaisances, dont la piété souffre si fort. L'esprit du monde au contraire est un esprit de souplesse et de ménagement: comme l'amour-propre en est le principe, il ne cherche la vérité qu'autant que la vérité lui peut plaire ; il ne se fdit honneur de la vertu que dans les lieux où la vertu l'honore. Si donc l'esprit qui nous régit et qui nous gouverne , est un esprit de timidité et de coniplaisance; si nous craignons d'être à Dieu, si dans toutes les occasions, où il s'agit de se déclarer pour lui, nous mollissons, nous nous ménageons, si dès qu'il est question de déplaire pour ne pas manquer au devoir, nous croyons la transgression légitime, si la première chose que nous examinons dans les démarches que Dieu exige de nous, c'est si le monde y donnera son suffrage, si nous paraissons encore mondains, pour ne pas perdre l'estime du monde, si nous parlons son langage, si nous applaudissons à ses maximes, si nous nous assujétissons à ses usages, en vain nous nous flattons de conserver dans le cœur un reste d'amour pour la vérité, en vain nous paraissons ne nous livrer au monde qu'à regret; détrompons-nous : ce n'est pas l'Esprit de Dieu, c'est l'esprit du monde qui nous conduit et qui nous possède.
Nos autem, non spiritum bujus mundi accepimus, sed Spintum qui Babylone et JérUSaleiTl, OUi Ont cliaCUlie leUFS
ex Ueo est«
„.,,.„ lois, leurs maximes, leurs citoyens, et qui, s'é-
t'our nous, nous n avons point 7~eçu l esprit du monde, mais l'Es- -, i • i i ■' i i
orit gui vient de Lieu, i coT., IX, 12. levant depuis le Commencement du monde
sur la terre, ont toujours séparé invisiblement et aux yeux de Dieu les enfants du ciel des L'esprit de Dieu et l'esprit du monde , dit enfants du siècle.
jaint Augustin, forment ici-bas deux cités, Ces deux esprits partagent tout l'univers,
MYSTÈRES
les villes, les empires, les familles ; ils sont répandus sur tous les Etats, les grands et le peuple; dans tous les lieux, le monde et la retraite, la cour et les cloîtres. Qui que vous soyez, vous qui m'écoutez, vous appartenez à l'un de ces deux esprits : vous êtes citoyen de Tune de ces deux cités, c'est-à-dire que vous appartenez ou à Babylone ou à Jérusalem ; vous êtes animé ou de l'Esprit de Jésus-Christ ou de l'esprit du monde. 11 est impossible d'être en même temps à tous les deux , dit Jésus- Christ ; il est encore plus impossible de n'être ni à l'un ni à l'autre ; on ne peut ni se partager, ni ne pas se donner; et comme il faut nécessairement qu'un domine dans notre cœur, il est nécessaire que notre cœur appartienne à un maître, à l'amour du monde ou à l'amour de Jésus-Christ.
Voilà la situation de tous les hommes ; nous avons tous opté entre ces deux partis. Nous sommes encore confondus ensemble, à la vérité, par des dehors qui nous sont communs; par des devoirs extérieurs que nous remplissons tous également; par les nécessités corporelles auxquelles nous sommes tous encore assujétis : mais un esprit invisible nous sépare et nous dislingue; nous portons au dedans un homme intérieur bien différent; le principe qui nous pousse et qui nous anime, n'est pas le même ; et Dieu, qui ne juge de nous que par ce que nous sommes au dedans, sait bien démêler, dans cette confusion où nous vivons, ceux qui ne sont pas à lui, de ceux qui lui appartiennent.
Il s'agit donc aujourd'hui de nous démêler nous-mêmes; de nous demander à qui nous appartenons; de quel côté est notre cœur; quel est l'amour dominant répandu sur nos actions, sur nos désirs, sur nos pensées; en un mot, si nous vivons de l'esprit du monde ou de l'Esprit de Jésus-Christ.
Il est si aisé de se faire illusion à soi-même, et de se calmer sur quelques apparences de bien, sur l'éloignement de certains excès, sur la participation même des saints mystères, tandis que le cœur est mondain, corrompu, mort aux yeux de Dieu, que nous ne saurions trop réveiller là-dessus nos craintes et noire détïance.
Or, mes Frères, pour nous juger nousmêmes, selon les règles de la foi, et éviter de nous séduire, nous n'avons qu'à examiner ici ce que c'est que l'Esprit de Jésus-Christ, et ce
que c'est que l'esprit du monde; et en remarquant les caractères différents que les livres saints leur attribuent, décider auquel des deux nous appartenons, et si nous pouvons dire en ce grand jour avec la même confiance que l'Apôtre : « Pour nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais rEsj)rit qui vient de Dieu ».
PREMIÈRE RÉFLEXION
Le premier caractère de l'Esprit de Jésus- Christ, c'est d'être un esprit de séparation, de recueillement et de prière. A peine les apôtres en ont été remplis qu'ils renoncent à tous les autres soins extérieurs, pour ne vaquer plus qu'à la prière et au ministère saint de sa parole. Ces hommes, qui auparavant ne pouvaient soutenir une heure entière de recueillement avec Jésus-Christ ; qui ignoraient même comment il fallait s'y prendre pour prier; qui méritaient même que Jésus-Christ leur reprochât que jusque-là ils n'avaient rien demande en son nom ; ces hommes, dès que, l'Esprit de Jésus-Christ est descendu sur eux, et qu'il a pris possession de leur cœur, ils persévèrent, dit saint Luc, dans la prière avec les lidèles ' ; ils se rendent assidûment au temple aux différentes heures de la journée, pour y lever leurs mains pures au ciel. Si la synagogue les persécute, ils trouvent dans la prière la consolation la plus solide de leurs peines; si l'on les enferme dans des prisons, ils font retentir ces lieux d'horreur de cantiques d'allégresse et d'actions de grâces ; si Pierre, dans les liens et enlevé au troupeau, leur fait craindre que, le pasteur frappé, les brebis ne se dispersent, ils ont recours tous ensemble à la prière; et ce sont, dit saint Luc, leurs supplications ferventes et continuelles qui obtiennent de Dieu la délivrance de cet apôtre *. Enfin , ces hommes, si charnels, si dissipés, si ennemis du recueillement et de la contrainte, deviennent tout d'un coup des hommes de prière , des hommes intérieurs , spirituels , recueillis , dont la conversation est dans le ciel ; et qui sont au milieu de Jérusalem, aussi occupés de Jésus-Christ, aussi pleins de ses merveilles et de ses bienfaits, que s'ils étaient encore I sur la montagne de Galilée.
Voilà, mes Frères, le premier changement
> Erant persévérantes unanimiter in oratione. Act., i, 14. ^ Oratio autem Qebat sine intermissione ab Ecclesia ad Deuiii pro eo. Ad., xii, 5.
LE JOUR DE LA PEiMECOTE : CARACTÈRES DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST. 44tJ
que l'Esprit de Dieu opère dans une âme. Comme il prend la place de l'esprit du monde dans son cœur ; qu'il change ses désirs, ses Yues, ses inclinations, ses pensées; qu'il lui rend ou indifférents ou odieux tous les objets qui l'environnent, sur lesquels auparavant elle trouvait tant de plaisir à se répandre; et qu'il rappelle dans son cœur le Dieu de paix et de consolation, qui jusque-là en avait été banni ; il lui fait trouver tout son bonheur et tout son plaisir en elle-même. La plus douce occupation de cette âme que l'Esprit de Dieu pousse et remplit, c'est de se rappeler cà ellemême. Comme c'est au dedans d'elle qu'elle trouve son Dieu, elle n'en sort qu'à regret, pour ainsi dire ; elle y revient sans cesse au milieu même des dissipations et des devoirs extérieurs que la bienséance rend inévitables, et qui devraient, ce semble, l'en distraire; elle se fait, au milieu même du tumulte et des entreliens du siècle , une solitude secrète dans son cœur, où elle s'entretient sans cesse avec le Seigneur qui y fait sa demeure ; où elle se . plaint à lui de la triste nécessité qui l'engage encore en des occupations et des bienséances mondaines; où elle lui fait réparation, par des retours continuels d'amour et de zèle, de tous les outrages dont elle est forcée d'être témoin ; où elle en appelle à sa loi et à sa vérité de toutes les fausses maximes qu'elle entend sans cesse débiter parmi les hommes; où enfin elle vit et réside bien plus que dans les dissipations extérieures où son état l'engage, mais où son cœur ne se trouve pas.
Et voilà pourquoi saint Paul appelle l'homme chrétien l'homme spirituel et intérieur, et riiomme mondain et pécheur l'homme extérieur K C'est-à-dire que dès qu'une âme a reçu l'Esprit de Dieu, et qu'elle en est véritablement animée, toute savie est presque invisible et intérieure ; tout ce qu'elle fait part de ce principe divin et invisible qui la remplit. Les actions mêmes les plus communes deviennent saintes par la foi secrète qui les purifie : qu'elle mange, qu'elle se réjouisse, qu'elle pleure, qu'elle soit dans l'élévation ou dans l'obscurité, dans l'abondance ou dans la misère, dans la santé ou dans la maladie, elle trouve, dans tous ces états, des sources de réflexions saintes. Tout ce qu'elle voit , elle ne le voit plus qu'a-
1 Animalis... homo... spiritualis autera... ICor., ii, 14, 15. — Interioretn hominem. Rom., vu, 22 ; Epfi., m, 16.
Mass. — Tome IL
vec les yeux de la foi. Les événements et les vicissitudes du monde, les révolutions des Etals et des empires, la décadence ou l'élévation des familles, l'abondance ou le malheur des siècles, la licence ou le renouvellement des mœurs, les chutes des justes ou la conversion des pécheurs, l'affaiblissement ou le règne de la vérité parmi les hommes, la dissension ou la paix des pasteurs et des églises, les disgrâces ou la faveur des particuliers, enfin toutes ces révolutions éternelles, que la figure du monde offre sans cesse à nos yeux, et qui ne réveillent dans les âmes mondaines que les passions du monde et des pensées de chair et de sang, sont des instructions secrètes et continuelles à une âme remplie et animée de l'Esprit de Dieu. Tout la rappelle aux vérités de la foi ; tout lui montre , dans un nouveau jour, le néant des choses humaines et la grandeur des biens éternels; le monde entier n'est plus qu'un livre ouvert, où elle découvre sans cesse les merveilles de Dieu et l'aveuglement prodigieux de presque tous les hommes.
Ce n'est pas que les objets des sens ne puissent quelquefois la surprendre et la séduire ; qu'elle ne se laisse en certains moments emporter au torrent ; que sa foi moins attentive ne cède quelquefois à l'impression des préjugés et des maximes humaines; et que les dissipations du monde ne l'emportent souvent hors d'elle-même, et ne lui fassent perdre de vue la présence du Dieu qu'elle porte dans son cœur. Mais ce ne sont là que des surprises et des absences d'un moment, pour ainsi dire. Avertie d'abord de son égarement par les reproches secrets de l'Esprit de Dieu qui habite en elle, elle recueille aussitôt son cœur égaré ; elle rentre dans son âme, d'où le monde l'avait comme tirée ; elle revient dans ce sanctuaire domestique y faire réparation à son Dieu de ce moment d'absence et de dissipation, par des gémissements secrets et par des aveux touchants et sincères que plus elle se répand au dehors , plus elle trouve que le monde n'est qu'un grand vide , et qu'un cœur où Dieu habile est la source des vrais plaisirs.
Voilà cet esprit de foi , de recueillement et de prière, qui nous rend témoignage que nous avons reçu l'Esprit de Dieu, et qu'il habite en nous; voilà celte vie intérieure et spirituelle qui distingue les justes des mondains, et qui est le caractère le plus essentiel de laj)iété chrétienne.
MYSTÈRES
Aupsi les justes , dans les livres saints, sont ceux qui -vivent de la foi ' ; dont la conversation est dans le ciel * ; qui n'ont de goût que pour les choses d'en-haut ' ; qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas *; qui le regardent comme une figure qui passe '; qui n'arrêtent pas leurs yeux sur les choses visibles, mais qui attendent les invisibles comme s'ils les voyaient déjà *; qui ne jugent pas de tout ce que les hommes estiment sur ce qui paraît, mais sur la vérité qui ne parait pas ; qui sont étrangers et voyageurs sur la terre ''; qui sont citoyens du siècle à venir* ; qui rapportent tout à celte patrie éternelle vers laquelle ils marchent sans cesse, et ne comptent pour rien tout ce qui passe et ne doit pas demeurer toujours.
En effet, dès que l'Esprit de Dieu est devenu l'esprit dominant qui nous conduit et qui nous anime, il doit régler nos désirs , réformer nos jugements, renouveler nos affections, spiritualiser nos vues, nous rendre à nous-mêmes ; nous ne devons plus voir que par les yeux de l'esprit , agir que par l'impression de cet esprit, ne plus désirer que les biens spirituels ; enfin, toute notre vie doit être spirituelle, et comme la vie de Dieu en nous. Car un cadavre , animé par un esprit étranger, n'a de mouvement que par lui ; point d'impressions que les siennes; point de pensées que celles que l'esprit qui l'habite forme en lui ; il n'est plus à lui, pour ainsi dire ; il est à l'esprit qui le remplit et qui le possède.
C'est à nous maintenant, mes Frères, à nous juger sur cette règle. Trouvons-nous en nousmêmes ce premier caractère de l'Esprit de Dieu? Examinons ce qui domine dans nos jugements, dans nos désirs, dans nos affections, dans nos vues, dans nos projets, dans nos espérances, dans nos joies et dans nos chagrins, enfin, dans tout le détail de notre vie. Je ne demande pas si l'esprit du monde nous séduit quelquefois. Hélas 1 où est l'âme fidèle, qui,
* Jnsins aulem in fide sua vivet. Hab., ii, 4. — Juslus... ex Gde vivit. Rom., I, 17 ; Galat., m, li ; Hébr., x, 38.
' Nostra autem coriTersalio in cœlis est. Phil., ui, 20.
• Qua; sursum sunt sapile. Col., m, 2.
♦ Qui uluntur hoc mundo , tanquam non utantur. / Cor., VII, 31.
» Prateril enim figura hujus mundi. / Cor., vu, 31.
• Non conlemplantibus nobis qua; videnlur, sed quse non videntur. // Cor., iv, 18.
' Peregrini et hospiles sunt super terram. Hébr,, xi, 13.
* Cievs sanctorum. Eph., n, 19.
au milieu des périls dont nous sommes environnés, ne se laisse souvent surprendre par ses illusions et par ses artifices? Mais je demande si c'est l'Esprit de Dieu ou l'esprit du monde qui nous possède et qui domine en nous.
El quand je dis que je le demande, ce n'est pas que je l'ignore, ce n'est que pour vous obliger à vous le demander à vous-même ; car d'ailleurs, les règles de la foi ne me permettent pas de douter que la vie de la plupart des personnes qui m'écoutent, de celles même qui vivent dans la profession extérieure de la piélé, ne soit une vie toute pleine de l'esprit du monde, et par conséquent vide de l'esprit de Dieu, indigne du salut et des promesses éternelles.
Premièrement, parce que c'est une vie tout extérieure, qui se passe toute hors de notre cœur, et par conséquent loin de Dieu. Les bienséances nous amusent, les devoirs nous occu lient, les plaisirs nous dissipent, les affaires nous inquiètent, l'inutilité nous lasse, rien de tout cela ne nous rappelle à nousmêmes et à notre cœur. Les œuvres mêmes de la piété ne sauraient fixer la dissipation de notre âme ; notre cœur est au monde, tandis que nous consacrons notre corps à des exercices pieux ; notre esprit erre sur mille vains objets, tandis que notre bouche s'ouvre |)Our réciter de saints cantiques , notre imagination est pleine de fantômes dangereux, tandis que nous voulons y retracer le souvenir des mystères du salut; enfin, dans des mœurs réglées au dehors et louables aux yeux des hommes, nous sommes toujours pourtant étrangers à nous-mêmes; nous nous fuyons nous-mêmes; nous cherchons les amusements qui nous dissipent; nous craignons de nous retrouver avec nous-mêmes ; marque infaillible que Dieu n'y habite pas. Car si Dieu habitait eu nous, nous nous plairions avec nous-mêines ; nous ne craindrions pas notre cœur, où nous trouverions notre trésor et le Dieu de toute notre consolation ' ; nous aurions de la peine même à nous quitter, parce que nous ne trouverions rien au dehors qui pût remplacer la présence du Dieu dont nous nous éloignons. Mais con)me, en revenant à nous, nous n'y trouvons que nous-mêmes, c'est-à-dire un cœur vide de vrais plaisirs et des biens solides,
* Deus totius coDSolatiouis. // Cor., i, 3.
plein de passions, de désirs et d'inqnictiules, nous ne pouvons durer avec nous-mêmes ; et de là nous justiflons les inutilités et les plaisirs qui nous aident à nous oublier ; nous soutenons qu'ils sont innocents, parce que nous en bannissons tout ce qui peut aller au crime; mais nous ne voyons pas que nous en retenons tout ce qui dissipe et empêche le recueillement, et que c'est là notre grand crime.
Secondement, je dis que notre vie est une vie pleine de l'esprit du monde et vide de l'Esprit de Dieu, non-seulement parce que notre vie n'est pas intérieure et recueillie, mais encore parce que c'est l'esprit du monde qui en forme les désirs, qui en conduit les affections, qui en règle les jugements, qui en produit les vues, qui en anime toutes les démarches. Sur toutes les choses qui nous environnent, sur tous les événements qui nous frappent, sur tous les objets qui nous intéressent, nous pensons comme le monde, nous jugeons comme le monde, nous sentons comme le monde, nous agissons comme le monde. Les afflictions nous rebutent , les prospérités nous élèvent, les mépris nous révoltent , les honneurs nous flattent. Ceux qui réussissent dans le monde, nous les appelons heureux; ceux qui échouent nous paraissent dignes d'être plaints. Nous envions la fortune ou la faveur de nos supérieurs; nous souffrons impatiemment celle de nos égaux ; nous regardons avec mépris la condition de ceux que la nature nous assujétit. Les talents que le monde admire, nous les admirons dans les autres; nous nous les souhaitons à nous-mêmes. La valeur, la réputation, la naissance, les agréments du corps et de l'esprit, nous les envions, s'ils nous manquent ; nous nous en applaudissons, si nous les avons; enfin, nos vues, nos jugements, nos maximes, nos désirs, nos espérances sont toutes mondaines. Il se peut faire que nous parlions du monde avec mépris ; mais, dans le détail de la conduite , nos vues , nos jugements , nos aflections sont toujours mondaines. 11 se peut faire même que nous y mêlions quelques sentiments chrétiens , qu'en certaines occasions nous ayons des vues conformes à celles de la foi, que sur certains événements nos dispositions soient chrétiennes et spirituelles; mais ce ne sont là que des étincelles de foi, pour ainsi dire, qui nous échappent ; que des intervalles de grâce qui n'inter-
rompent que pour un instant le cours de nos dispositions mondaines. Ce qui domine dans la conduite, ce qui fait comme le corps de toute notre vie , ce que nous sommes , même indépendamment de nos réflexions, et lorsque nous agissons naturellement, en un mot , le principe constant et comme universel de tous nos sentiments intérieurs et de toutes nos démarches extérieures , c'est l'esprit du monde ; nous n'avons qu'à sonder notre cœur pour en convenir. Or, l'Esprit de Dieu n'est point où règne l'esprit du monde; il nous pousse peutêtre, il nous excite , il nous inspire de saints désirs , il réveille notre peu de foi , mais il ne règne pas dans notre cœur; il heurte à la porte, mais nous ne l'avons pas encore reçu ; il laisse tomber sur notre âme quelques étincelles de son feu divin , mais il n'y est pas encore venu lui-même.
Nous appartenons donc encore au monde et à son esprit. Sous des dehors rehgieux et réglés notre cœur est donc encore mondain ; avec des apparences de vie nous demeurons donc encore dans la mort et dans le péché; et voilà sur quoi on ne s'examine guère. On juge de soi par la conduite extérieure qui est irréprochable, par certaines œuvres de religion auxquelles le monde attache le nom et la réputation de la piété ; mais on ne s'avise guère de se demander à soi-même : « Est-ce l'esprit du monde ou l'Esprit de Jésus-Christ qui me conduit et qui m'anime ? Ressemblé-je encore au monde par mes désirs, par mes vues, par mes jugements, par mes joies, par mes chagrins, par mes envies, par mes animosités, par mes délicatesses, par mon orgueil, enfin par toutes les dispositions de mon cœur? Je n'appartiens donc pas à l'Esprit de Jésus- Christ ; le monde est donc encore l'esprit invisible qui m'anime et qui me possède. Si mon cœur ne change et ne se renouvelle, je périrai donc avec le monde , puisqu'il est déjà jugé, que le salut n'est pas pour lui, et que sa condamnation est inséparable de la mienne, tandis que nous ne formerons qu'un même esprit et un même tout avec lui » . Première réflexion.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Le second caractère de l'Esprit de Dieu, c'est qu'il est un esprit de renoncement et de pénitence ; et ce caractère est une suite nécessaire
MYSTÈRES
du recueillement et de la vie intérieure dont nous venons de parler.
En effet, mes Frères, dès que TEsprit de Dieu nous rappelle à nous-mêmes , et qu'il nous fait habiter dans notre cœur , il nous découvre nous-mêmes à nous-mêmes. 11 nous montre toute l'horreur de nos mœurs passées; il nous fiiit apercevoir en nous mille passions et mille misères, que la dissipation et l'aveuglement de la vie mondaine nous avaient cachées; il nous développe toute la corruption de nos penchants, toute l'enflure de noire cœur, toute l'opposition que nous portons en nous au bien et à la justice, toutes les plaies que le monde et les passions ont faites à notre âme ; il nous convainc que nous sommes dans un désordre universel par rapport aux biens véritables ; que notre volonté, notre esprit, notre imaginatior), nos sens, notre corps, que tout est déréglé en nous et révolté contre l'ordre, la vérité et ]aiusiï(e: Arguetmimdum de peccato ', dit Jésus-Christ.
Or, il est impossible qu'en nous découvrant ce dérèglement secret et universel de toutes les facultés de notre âme, il n'opère en nous deux dispositions : la première, de rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous; la seconde, de venger la justice de Dieu que ce désordre a outragée.
Je dis premièrement de rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous ; car les lumières dont l'Esprit de Dieu remplit un cœur, ne sont pas des lumières stériles, ce sont des lumières vives et efficaces ; il opère partout où il est; il fait aimer les vérités qu'il enseigne, parce qu'il change le cœur qu'il éclaire. Les âmes mondaines peuvent, à la vérité, connaître le dérèglement de leur cœur et la corruption de leurs penchants ; mais elles ne la connaissent que par rapport à leur repos qui en souffre, et non pas à l'ordre qui en est troublé ; et comme ces lumières ne sont que des reproches secrets de leur an)our-propre, elles leur font bien haïr leurs maux, mais elles ne leur en font pas aimer le remède.
Mais une ànie que l'Esprit de Dieu a renouveli:e, hait en elle tout ce (|u'elle y découvre d'opposé à la vérité et a la justice. Les lumières nouvelles qui lui montrent presque sur chaque action le dérèglement de ses affections et de ses penchants, l'animent d'un saint zèle
* Jean, xvi» 8.
pour les rapprocher de l'ordre et de la règle.
Ainsi, à mesure qu'elle sent dans le détail de sa conduite que son cœur, encore corrompu par l'orgueil, se révolte contre la plus légère humiliation, elle les cherche et lui en ménage; qu'il se livre à des antipathies et à des animosités secrètes, elle le punit par des marques extérieures de complaisance et de charité auxquelles elle se condamne ; qu'il a un goût violent pour les dissipations et pour les plaisirs, elle le châtie par le recueillement et par la retraite ; qu'il conserve encore des attachements vils et frivoles pour la parure et pour la vanité, elle le réduit par la simplicité et par la modestie ; que les désirs de plaire infectent presque encore toutes ses actions, elle en fuit les occasions ou elle en néglige les moyens ; que certains devoirs le trouvent toujours indocile et rebelle , elle y ajoute même des œuvres de surcroît, afin qu'en l'obligeant d'aller même au delà, elle lui rende la règle plus supportable.
Enfin, toute son attention est de rétablir dans son cœur, par des violences continuelles, Tordre que des passions injustes y avaient troublé : elle ne se pardonne rien ; ce qu'elle ne peut encore corriger, elle le déteste; elle a recours aux gémissements, quand les soins et les efforts sont inutiles; et elle souffre plus des mit^ères qu'elle ne peut encore guérir, que des violences qu'elle se fait pour se délivrer de celles dont la grâce la purifie.
Voilà la première disposition de cet esprit de renoncement et de pénitence, que l'Esprit de Dieu opère en nous; et de là, il est aisé de juger si nous l'avons reçu, ou si nous vivons encore de l'esprit du monde.
Car l'esprit du monde est un esprit de paresse et d'immorlification , un esprit d'indulgence pour tous nos penchants déréglés, d'attention à les satisfaire, d'habileté à les justifier, d'amour-propre (jui les règle et les retient sur les transgressions essentielles, pour s'en épargner les remords, mais qui , sur tout le reste, s'y livre et s'y laisse entraîner. Car il ne faut pas croire que l'esprit du monde nous porte toujours aux désordres grossiers et déclarés; c'est un esprit aitificieux (jui , comme l'Esprit de Dieu, sait prendre différentes formes : Mullifurmis spirilus. Ce qu'il cherche, c'est de corrompre le cœur et de le dérégler ; pourvu qu'il y réussisse , il lui est
égal que ce soit par des passions grossières, ou par une multitude de penchants mondains qui, quoique séparément peut-être et considérés chacun en soi, ne soient pas criminels, tous ensemble néanmoins, et subsistant habituellement dans le cœur, en font un cœur mondain, et y forment un état de mort et de péché qui nous sépare de Dieu et nous prive de son Esprit, comme la \ie la plus criminelle.
Ainsi j'appelle un cœur mondain et vide de l'Esprit de Dieu, dans une vie même d'ailleurs réglée, un cœur immortifié, ennemi de la violence , et qui sur tout ce qui regarde ses désirs ou indifférents ou légèrement mauvais, ne cherche qu'cà se satisfaire, et ne saurait rien prendre sur lui-même ; un cœur qui ne veut s'interdire que ce qui l'éloigné visiblement de Dieu, et qui encore sur les devoirs essentiels pousse la paresse et l'indulgence pour ses passions jusqu'aux dernières bornes qui l'approchent du crime et de la transgression, si même elles ne forment pas la transgression aux yeux de Dieu ; un cœur qui se livre à ses animosités et à ses antipathies, pourvu qu'elles n'aillent pas jusqu'à une haine amère et furieuse ; à ses impatiences et à son humeur, |)Ourvu qu'il ne les porte pas jusqu'à l'éclat et au scandale; aux dissipations et aux plaisirs, pourvu qu'on en bannisse les excès et le crime; aux désirs de plaire, pourvu qu'ils n'aient pas de suite marquée et criminelle ; à l'amour de l'élévation et de la fortune, pourvu qu'on n'y emploie pas des mesures ou odieuses on injustes ; à la recherche des aises et des commodités, pourvu qu'on n'y mêle pas des voluptés coupables; à la vanité et à la magnificence, pourvu que le monde lui - même n'en soit pas blessé , et qu'on y ajoute quelques largesses saintes ; enfin, à tous les adoucissements possibles sur les devoirs , pourvu qu'on paraisse sauver les devoirs eux-mêmes.
Voilà ce que j'appelle un cœur mondain, et où l'Esprit de Dieu n'habite pas, parce que tous les penchants du monde y subsistent; au lieu que l'Esprit de Dieu fait en nous, dit l'Apôlre , des divisions et des séparations douloureuses ; retranche, coupe jusqu'au vif, va jusque dans les plus secrets penchants de notre cœur séparer la chair de l'esprit, les affections humaines des mouvements de la foi, Ijl l'artifice des passions des opératiors de la
grâce : Vivus... et e^cax,... pertingens usque ad divisionem animœ ac spiritus ' .
Or, est-ce là l'esprit que nous avons reçu? Notre vie est présentement exempte de grands crimes ; mais quelle violence faisons-nous à tous nos penchants ? Que nous en coûte-t-il pour nous combattre à tous moments et pour nous vaincre; que refusons-nous à notre cœur et à nos désirs ; qu'avançons-nous, par l'usage de la piété dont nous faisons profession, sur nos inclinations mondaines et déréglées; où plaçons-nous les sacrifices et les violences dans le détail de notre vie ? Le monde nous en ménage ; la situation de notre fortune nous en fait naître ; la malice des hommes nous en fournit des occasions. Où sont celles que nous nous ménageons à nous-mêmes ; où sont celles que la foi nous rend nécessaires, et où l'Esprit de Dieu nous pousse ? Que souffrons-nous pour être à Dieu ; qu'en coûte-t-il à nos passions, à nos commodités , à notre paresse ? La régularité de nos mœurs est peutêtre une suite du tempérament ou une bienséance que l'âge et le monde lui-même nous impose ; nous n'avons eu rien à prendre sur nous pour en venir là. Ainsi, ne refusant rien d'ailleurs à toutes nos inclinations, toute notre vie est une vie d'immortification et de paresse; nulle violence, nul renoncement, nul sacrifice de nos affections mondaines ; et par conséquent nous appartenons encore au monde, et l'Esprit de Dieu n'est point en nous.
JLa seconde disposition de cet esprit de renoîiccment et de pénitence, qui est le caractère de l'Esprit de Dieu, est de venger la justice de Dieu, que le désordre de nos passions a outragée ; c'est-à-dire que ce qui nous rend la violence indispensable, n'est pas seulement le besoin que nous avons de régler et de réformer notre cœur, en réprimant ses affections déréglées, mais encore l'obligation où nous sommes de satisfaire à la justice de Dieu que nous avons irritée par le dérèglement de nos alfeclions. Aussi est ce le premier sentiment que l'Esprit de Dieu opère dans une âme renouvelée ; il la fait entrer dans les intérêts de la justice divine contre elle-même; il la pénètre de la crainte de ses jugements ; il l'anime d'un saint zèle contre une chair qui a servi à l'iniquité. « L'Esprit que je vous pro-
1 Hébr,, IV, 12.
MYSTÈRES
mets, disait Jé?us-Cliiisl à ses disci|)les, convaincra le monde touchant la justice et touchant le jugement : Arguet mimdum... de justitia et... judicio * ; c'est-à-dire il fera connaître aux hommes combien ils sont devenus redevables à la justice de Dieu par leurs égarements ; ce qu'ils doivent ' souffrir pour la satisfaire ; ce que j'ai souffert moi-même pour les réconcilier §vec elle, et jusqu'où la justice demande que le pécheur se punisse lui-même, pour expier ses crimes, et pour prévenir la sévérité des jugements du Seigneur qui ne peut les laisser impunis : Arguet mundum... de justitia et. . . Judicio » .
Pour connaître donc si nous avons reçu l'Esprit de Dieu, il n'y a qu'à rentrer dans notre cœur. Sentons-nous ce zèle de pénitence que les larmes, que les gémissements, que les violences ne sauraient satisfaire, parce qu'il ne croit jamais lui-môme avoir assez satisfait à la justice de Dieu ? Faisons-nous des devoirs de notre état, des incommodités inséparables de la vie humaine, de toutes les créatures qui nous environnent, autant d'occasions de sacrifice et de souffrance? Nous plaignons-nous devant Dieu de la faiblesse de notre chair, et de ne pouvoir en faire, par des satisfactions rigoureuses, l'instrument de notre pénitence, comme elle l'a été de nos crimes? La punissons-nous du moins selon ses forces, si notre lâcheté et sa faiblesse ne nous permettent pas d'aller au delà? Nous regardonsnous comme des criminels à qui tous les plaisirs sont interdits, et qui ne peuvent éviter. la mort éternelle qu'ils ont encourue par leurs crimes, qu'en se condamnant à une mort temporelle , c'est-à-dire en mourant tous les jours par la pénitence au monde, à leur chair, à ses désirs et à toutes les créatures?
Hélas I tous nos soins se bornent à flatter une chair que la justice de Dieu ne regarde plus qu'avec horreur, et d'un œil d'indignation et de colère ; nous ne sommes ingénieux qu'à nous justifier à nous-mêmes notre immortification et notre mollesse; nous regardons l'obligation de la pénitence, que nos crimes passés nous rendent si nécessaire et si essentielle, comme une obligation indifférente et de surcroît. Loin d'être animés d'un saint zèle contre notre corps, nous avons horreur de tout ce qui le gêne et le mortifie ; loin
» Jean, xvi, 8. — « Doivent, 1745; devaient, 1764 et Renouard.
d'entrer dans les intérêts de la justice de Dieu, nous plaidons sans cesse pour nous contre elle-même. Nous trouvons mauvais qu'elle exige tant de notre faiblesse ; nous soutenons qu'on pousse trop loin la sévérité de ses prétentions ; nous adoucissons la rigueur de ses maximes ; nous leur donnons des interprétations favorables à notre amour-propre ; nous diminuons ses droits pour augmenter ceux de notre cupidité ; enfin, notre corps nous est plus cher que la justice de Dieu qui demande sa punition ; et l'esprit qui nous anime n'est pas un esprit de zèle et de pénitence inséparable de l'Esprit de Dieu ; c'est un esprit de chair et de sang, qui ne possédera jamais le royaume promis à la croix et à la violence.
TROISIÈME RÉFLEXION
Enfin , le dernier caractère de l'Esprit de Dieu, c'est d'être un Esprit de force et de courage. Comme c'est un Esprit qui a vaincu le monde, qui en a renversé les idoles, anéanti k's superstitions, confondu les préjugés, condamné les erreurs et les sectes, combattu les passions ; en un mot, comme c'est un Esprit plus fort que le monde, il ne craint pas le monde. Aussi les apôtres, auparavant faibles et timides; eux que la voix d'une femme avait intimidés; eux que la mort de Jésus-Christ avait dispersés, et qui, cachés dans Jérusalem , n'osaient s'exposer à la fureur des Juifs et rendre témoignage à l'innocence de leur maître et à la vérité de sa doctrine , dès que l'Esprit (le Dieu est descendu sur eux, ils ne connaissent plus ces timides ménagements, ils paraissent avec une sainte fierté au milieu de Jérusalem, ils annoncent devant les prêtres et les docteurs ce Jésus dont ils n'osaient auparavant se déclarer les disciples. Non-seulement ils ne craignent plus les discours publics ; mais ils intprisent les menaces, ils bravent les supplices, ils répondent hardiment qu'il est plus juste d'obéir à Dieu qu'aux hommes, et comme si la Judée n'avait pas offert assez de périls et assez de persécutions à leur courage, ils se répandent dans tout l'univers; et la férocité des peuples les plus barbares , et l'horreur des tourments, et la cruauté des tyrans, et l'attente de la mort la plus affreuse, et le monde entier révolté contre eux, ne fait qu'augmenter leur fermeté et leur constance.
Telle est une âme pleine de l'Esprit de Dieu. Cet Esprit qui humilie ou qui élève à son gré les personnes; qui se joue des grands et des puissants; qui renverse ou qui affermit les noms et les fortunes ; qui forme ou qui détruit les royaumes et les empires; cet. Esprit , source de toute grandeur dans le ciel et sur la terre , et devant lequel tout est néant, élève une âme qu'il remplit, au-dessus d'ellemême ; il la fait participer à sa grandeur et à sa souveraineté; il imprime en elle ses caractères divins de liberté et d'indépendance ; il va la placer jusque dans le sein de Dieu , d'où cette âme jetant les yeux sur cet univers, les grandeurs et les puissances de la terre ne lui paraissent plus qu'un vain atome incapable de l'intimider, et indigne même de ses regards et de ses attentions.
Rien n'approche donc de l'élévation , de la noblesse , de la fermeté d'une âme que l'Esprit de Dieu possède. L'élévation et la fermeté que le monde donne , est toujours mêlée de ménagement et de bassesse; parce qu'elle est toujours soumise au monde, et par quelque endroit dépendante de lui ; autant que nous tenons au monde , nous craignons le monde. Mais une âme juste ne le craint plus, parce qu'elle n'y tient plus; ses jugements lui sont indifférents; ses discours et ses dérisions ne l'ébranlent pas plus que le son d'ime cymbale retentissante; elle fait gloire de la vertu devant ceux mêmes qui la méprisent ; elle ne défère qu'à la venté; elle ne ménage que la charité; elle n'a point de ces timides complaisances dont la piété souffre, et qui, loin d'édifier les pécheurs qui les exigent de nous, les confirment dans leurs erreurs injustes. Voyez aujourd'hui les disciples; on traite leur zèle d'ivresse, et leur zèle ne fait que s'enflammer; on les prend pour des insensés, et l'injustice des discours publics ne sert qu'à les confirmer dans leur sainte folie; on les regarde comme des séducteurs, et ils ne font rien, pour mettre le monde de leur côté, que ce qu'ils ont fait pour le révolter contre eux, c'est-à-dire le condamner, l'édifier et le reprendre.
L'esprit du monde est un esprit de souplesse et de ménagement. Comme l'amour-propre en est le principe, il ne cherche la vérité qu'autant que la vérité lui peut plaire ; il ne se déclare pour la piété qu'autant que la piété trouve des partisans favorables; il ne se fait
honneur de la vertu que dans les lieux où la vertu l'honore. Et voilà l'esprit qui nous régit et qui nous gouverne, un esprit de timidité et de complaisance : on craint d'être à Dieu; et dans toutes les occasions où il s'agit de se déclarer pour lui , on mollit et on se ménage; et dès qu'il faut s'exposer pour sa gloire à la dérision et à la censure des hommes , on recule, et on se fait de sa lâcheté une fausse prudence ; et dès qu'il est question de déplaire pour ne pas manquer au devoir, on en croit la transgression légitime; et la première chose qu'on examine dans les démarches que Dieu demande de nous, c'est si le monde y donnera son suffrage; et pour ne pas perdre l'estime du monde, on paraît encore mondain, on parle son langage, on a[)plaudit à ses maximes, on s'assujétit à ses usages; et pour éviter même d'être ennuyeux , on entre dans ses plaisirs, on est de ses dissipations, on participe peutêtre à ses crimes.
Nous n'avons qu'à nous juger de bonne foi, pour convenir que c'est là notre caractère. Toute notre vie n'est qu'une suite de ménagements et de complaisances, que la loi de Dieu réprouve. Partout nous sacrifions les lumières de notre conscience aux erreurs et aux préjugés de ceux avec qui nous vivons. Nous connaissons la vérité, et cependant nous la retenons dans l'injustice. Nous applaudissons aux maximes qui la combattent ; nous n'osons résister à ceux qui la condamnent ; nous donnons tous les jours à la flatterie et au désir de ne pas déplaire mille choses que notre conscience nous reproche, et d'où notre goût même nous éloigne; en un mot, nous ne vivons pas pour nous-mêmes et pour la vérité; nous vivons pour les autres et pour la vanité; nous voulons plaire; nous ne pouvons nous passer du monde; nous tenons à lui par des vues de gloire, de fortune, d'établissement, de crédit, de réputation, d'amusement, même d'amitié et de société ; et de là vient que, dès que la vérité est en concurrence avec quelqu'une de ces passions , et qu'il faut leur donner atteinte en se déclarant pour elle , nous l'abandonnons, nous nous ménageons , nous dissimulons , nous nous faisons de fausses maximes pour justifier nos tempéraments injustes; nous nous persuadons que la vie du monde, où nous sommes engagés, nous les rend inévitables. Ainsi toute notre vie se passe à déférer aux autres , à nous accommoder à
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leurs passions, à suivre leurs exemples, à consentir à leurs maximes. Nulle fermeté , nulle résistance , nul courage ; tout nous ébranle, tout nous entraîne; la complaisance est le grand ressort de toute noire conduite, et n'ayant peut-être point de vices à nous, nous devenons coupables de ceux de tous les autres, et nous ne prati(|uons aucune vertu *.
Cependant, comme nous conservons dans le cœur un reste d'amour pour la vérité , que nous ne nous livrons au monde qu'à regret , que nous en évitons les égarements , que nous nous distinguons de lui par les actions extérieures de la piété , nous croyons ne pas lui appartenir comme ces âmes mondaines qui en sont enivrées ; mais nous nous trompons; il est sûr du moins que nous n'appartenons pas à l'Esprit de Dieu; que ce n'est pas lui qui nous conduit et qui nous possède. Car cet Esprit divin est un esprit de force, de fermeté, de courage ; il ne craint pas le monde, parce qu'il méprise le monde ; il ne veut pas plaire au monde , parce qu'il est crucifié au monde ; il ne recherche pas les suffrages du monde , parce qu'il juge les jugements du monde; il ne ménage pas l'amitié du monde,
1 Non enim spiritum hvjus mundi accepimus. Je ne croirai pas me tromper si je dis que l'esprit du monde, dont l'Apôtre parle en ce lieu, c'est la complaisdnce mondaine qui corrompt les meilleures âmes, qui, minant peu à peu les malheureux restes de notre vertu chancelanle , nous fait être de tous les crimes, non tant par inclination que par compagnie ; qui, au lieu de celle force invincible et celte fermeté d'un front cliréiien que la croix doit avoir durci contre toutes sortes d'opprobres, les rend si tendres et si délicats que nous avons honte de déplaire anx hommes pour le service de Jésus-Christ — Bos- SUET. 2» sermon pour la Pentecôte. !»• p.
parce qu'il est ennemi du monde; il ne se laisse pas ébranler par les exemples du monde, parce qu'il a vaincu le monde. Le caractère le plus opposé à l'Esprit de Dieu, c'est ce caractère de lâcheté et de complaisance ; et la marque la plus sûre que Dieu n'est pas dans un cœur, et qu'on est encore au monde, c'est lorsiju'on le craint plus que la vérité , qu'on le ménage aux dépens de la vérité, qu'on veut lui plaire malgré la vérité, et qu'on lui sacrifie sans cesse la vérité.
Grand Dieu, répandez aujourd'hui dans nos cœurs ce triple Esprit de recueillement , de renoncement, de fermeté, qui, répandu autrefois sur vos disciples, en fit des hommes nouveaux, les vainqueurs du monde et les témoins de la vérité; anéantissez en nous cet esprit du monde, cet esprit de dissipation, d'immortification , de complaisance et de lâcheté, qui ferme depuis si longtemps dans nos cœurs l'entrée à votre esprit divin ; renouvelez en ce jour nos désirs, nos affections, nos sentiments, nos pensées. Venez, Esprit de vérité, dans nos cœurs , prendre la place du monde misérable qui nous déplaît, et auquel nous n'avons pas la force d'oser déplaire; et après avoir établi ici-bas en nous votre demeure, faites que nous devenions les tem|tlts éternels de votre gloire et de votre vérité. Ainsi soit-il.*
' Ceux qui ont étudié Malebranche, en lisant ces belles réflexions sur l'amour de la vérité et de la justice, sur le goût de l'ordre, opposé aux alTei lions déréglées de l'homme déchu, reconnaissent aisément que le grand orateur avait recueilli dans la fréquentation du grand métaphy^^ien plusieurs de ses nobles et saintes pensées, de ses purs et généreux sentiments.