‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 97 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On peut dire que Marie avait éprouvé trois sortes d'amertume durant le cours de sa vie mortelle ; et que ç'avaient été là comme les trois traits qui avaient percé son cœur et consoujmé le sacrifice de ses douleurs et de ses peines : une amertume de délaissement, une amertume de zèle et une amertume de désir. Or, à ces trois amertumes répondent trois consolations à sa mort , qui vont nous développer la première circonstance de ce mystère : une consolation de force et de courage, une consolation de paix et de joie, une consolation de possession et de jouissance. Entrons dans le détail , et m'honorez de votre attention.

J'appelle en premier lieu l'amertume de délaissement que Marie avait éprouvée , l'indifférence et les rigueurs apparentes dont Jésus-Christ avait toujours semblé |)ayer sa tendresse et ses plus saints empressements. Nous ne voyons nulle pari qu'il la dislingue par les égards et les tendres attentions que semblait demander l'autorité qu'elle avait sur lui et l'amour qu'il avait pour elle. Caché dans h temple à l'âge de douze ans , il paraît blâmei l'inquiétude où l'avait jetée la crainte de l'avoir perdu ; et , loin d'être touché des alarmes et des empressements de son amour, il ne lui parle que du Père qu'il a dans le ciel, comme

aime encore, on peut dire que cette disposition de détacliement universel de la vie présente , de tristesse à la vue de la longueur de son exil , de joie à la vue de la mort prochaine , et de consolation à la vue de son heureuse délivrance, n'a été vérilablemeut parfaite que dans la seule Marie , et c'est ce qui l'oblige en ce jour auguste, où nous célébrons avec pompe la fête de son exaltation dans le ciel, à tenir ce langage : 0 vous qui êtes l'objet de mon amour, montrez-moi où est le lieu lie voire repos, et de vos pâturages éternels, afin que je m'y trouve avec vous ; indica mihi quem diliget anima mea, ubi pascas, ubi cubes in meridie.

En effet, mes Frères, les amertumes et 1 s abaissements de la vie mortelle de Marie trouvent dans sa mort leur fin et leur consommation. A l'exemple de Jésus-Christ, la terre lui parut toujours un lieu d'exil et d'opprobres. Fille de douleur, dégradée de tous ses biens, de tous ses titres, elle voulut être confondue avec toutes les autres mères d'Israël, jusqu'à ce que la gloire de sa mort dit corrigé l'obscurité de sa vie.

C'est donc les consolations et la gloire de la mort de Maiie que je veux vous exposer aujourd'hui. Je dis, premièrement , les consolations de sa mort, qui réparent toutes les amertumes dont son ftuie avait été atteinte pendant sa vie; je dis, secondement, la gloire de sa mort qui répare toutes ses humiliations extérieures, auxquelles elle a été exposée pendant le temps de son exil : c'est tout ce qui compose son triomphe, et qui va partager ce discours. Pour y réussir, nous avons besoin de

sa protection, implorons-la par ces paroles d'un ange : Ave, Maria.

On peut dire que Marie avait senti trois sortes d'amertumes durant sa vie mortelle , qui sont comme les trois traits qui percent son cœur, et consomment le sacrifice de son amour : une amertume de délaissement, une amertume de zèle et uni amertume de désir. Or, à ces trois sortes d'amertumes répoii dent trois sortes de consolalious à sa mort, qui vous von; découvrir le grand privilège de Marie : une consolation (!< force et de courage , une consolation de paix et de joie , une consolation de possession et de délivrance. Lntrons dans le détail de toutes CCS choses si opposées, et nous rendons attentifs à cette première partie.

J'appelle en premier lieu amertume de dé'aissement, l'indifférence et les rigueurs apparentes dont Jésus-Christ avait toujours (layé la teniliesse et les saints empnssements de cette divine mère. On ne viit point qu'il la distingue en rien deautres femmes pendant sa vie; on ne remarque point que ce cher Fils donne à celte mère tendre l'allention que semblait demander l'autorité qu'elle avait sur lui. Quand il entre dans le temple pour y faire éclater la gloire de son Père , il ne ménage ni la douleur, ni les inquiétudes de .Marie qui le cherche dans toute l'amerlume de son cœur; et, loin, quand elle l'eut trouvé, d'écouter favorablement le récit des alarmes de

FÊTE DE L'ASSOMPÏIOiN : GLOIRE DE LA MOUT DE LA SALNTE VIERGE.

s'il avait oublié qu'il eût une mère sur la terre. Aux noces de Cana, de peur, ce semble, que Marie ne partageât avec lui dans l'esprit des conviés la gloire du prodige qu'il allait opérer, il déclare qu'il n'a rien de commun avec elle , et que c'est à son Père seul à lui marquer les temps et les moments où il doit se manifester par des miracles , comnie c'est de lui seul qu'il tient la puissance de les opérer. Si les femmes de Jérusalem appellent heureuses les entrailles qui l'ont porté , il semble ravir à Marie une louange que l'ange lui-même lui avait donnée , et leur annonce qu'il n'y a d'heureux sur la terre que ceux qui observent la loi de Dieu. Si dans une autre occasion on le fait souvenir que sa mère et ses frères l'attendent avec impatience, il répond qu'il ne reconnaît pour sa mère et pour ses frères que ceux qui font la volonté de son Père qui est d:ins le ciel. Enfin partout elle paraît oubliée ; et toutes les fois que les évangélistes nous en parlent dans l'histoire de son Fils, c'est pour nous rapporter quelque rigueur apparente de Jésus-Christ envers elle.

Telle avait été la conduite de Dieu sur cette sainte fille de Juda. Toujours éprouvée par des délaissements et par des rigueurs de la part de Jésus-Christ, toujours conduite par des voies dures et rigoureuses, elle devait servir de modèle et de consolation aux âmes que Dieu éprouve, auxquelles il ne fait jamais sentir un seul trait de consolation dans l'observance de ses commandements , et qu'il livre à tous les dégoûts et à toutes les sécheresses d'une vertu triste et amère. Elle devait leur apprendre que cette voie de délaissement, si pénible au goût des sens et de la nature , a

son mérite et ses avantages aux yeux de la foi ; que c'est d'ordinaire la voie des âmes pures et parfaites ; que les goûts sensibles sont souvent les appuis de la faiblesse plutôt que les fruits de la vertu ; que la foi seule des prom.esses doit soutenir l'âme fidèle ; que suivre Jésus-Christ, par le seul attrait des consolations attachées à son joug, c'est courir après soi-même ; que le caractère de la foi est d'attendre, de soupirer et de souffrir ; que le temps de la vie présente est le temps des privations, et non des consolations ; que le Seigneur est ici-bas un Dieu caché ; et que plus il veut s'unir une âme par une foi vive et fervente , plus il la prive de ces consolations humaines , pour lui rendre cet exil encore plus insupportable, pour rallumer chaque jour en elle le désir de cette patrie immortelle, où, pleins du Dieu qui nous rendra heureux, nos cœurs ne pourront plus goûter que ce bien inestimable ; et où la vérité, vue à découvert, paraîtra toujours aimable , parce que nous la verrons toujours telle qu'elle est.

Et en effet , l'état de la foi où nous vivons ne consiste pas seulement dans la soumission de l'esprit à des vérités qui ne nous sont pas encore montrées par des lumières claires et évidentes , mais encore par l'adhérence du cœur à des biens invisibles et éternels , dont la beauté ne se fait pas encore sentir à nous par des goûts et des plaisirs sensibles. La foi renferme donc deux privations essentielles , une privation de lumière et une privation de plaisir : il faut pouvoir croire ce qu'on ne voit pas , et aimer, pour ainsi dire , ce qu'on ne sent pas encore. C'est l'état de la patrie de voir toujours la vérité, et de sentir toujours

son amour, il ne l'entretient que des peines qu'il doit souffrir dans sa passion. Aux noces de Cana, de peur que Marie, qui y était présente, ne partage avec lui la gloire du prodige qu'il y opère, il déclare qu'il n'a rien de commun avec elle. Si les femmes de Jérusalem , charmées du bonheur qu'elle possède, appellent heureuses les entrailles qui l'ont porté, il rejette ces louanges, et leur annonce qu'il n'y a d'heureux que ceux qui font la volonté de son Père. Knfin partout on la voit rebutée ; et toutes les fois que l'Evangile nous rapporte quelques traits de sa vie , c'est pour nous rappeler le souvenir des rigueurs de Jésus-Clirist envers sa mère.

Telle avait été la vie de Marie sur la terre. Toujours éprouvée par des rigueurs et des délaissements de la part de Jésus- Christ , toujours privée des consolations dues à sa piété , et toujours conduite par des voies dures et épineuses, elle devrait servir de modèle à ces âmes justes et pieuses, que le Seigneur éprouve par des contradictions , qu'il livre à toutes les rigueurs d'une vertu triste et amère. Elle devrait leur apprendre que si la chair se révolte contre ces amertumes , l'esprit doit Se soumettre; que le dégoût de la nature est avantageux au

goût de la foi*; que les douceurs que le monde joint à la vertu sont plutôt des ménagements de l'amour-propre que des fruits de la vertu; que suivre Jésus-Christ tout seul, est le moyen de goûter un jour les consolations attachées à son joug; que souvent l'on ne cherche dans la piété qu'à dédommager son amour-propre ; que l'on confond souvent les effets de celui-ci avec ceux de la grâce ; que le temps présent est un temps de privation et non de consolation; que le Seigneur est ici-bas un Dieu caché, et que plus il voit une âme attachée à son service , plus il la prive de ces consolations sensibles que le monde donne, pour lui rendre cet exil plus insupportable, et par là la faire mériter davantage. Heureux le temps où finira cet exil, et où la vérité qu'alors nous verrons à découvert, nous paraîtra toujours aimable , parce que nous la verrons telle qu'elle est! Car ne vous y trompez pas, l'état d'ici-bas ne console que dans l'espérauce de l'autre; la gloiie qui n'est point encore

' On voit comment Massillon , vieillissant , s'était débarras-sé des moindres traces de mauvais goût, restes de sa jeunesse , qu'on retrouve encore dans les recueils de Trévoux.

MYSTÈKES.

qu'elle est aimable; mais il faut mériter cet état heureux, en sacrifiant sans cesse nos propres lumières aux lumières el aux vérités que nous ne voyons pas , et les plaisirs sensibles qui nous environnent, aux |)laisirs invisibles et seuls dignes du cœur, que nous ne sentons pas encore.

Ce n'es't pas que le Seigneur n'avance quelquefois à des âmes justes et privilégiées ces dons ineffables qui 1( ur sont préparés dans le ciel. Il en est qu'il favorise de lumières extraordinaires , et auxquelles il révèle, comme à Paul, des secrets et des mystères qu'il n'est pas presque permis à rhonime de publier, il en est d'autres sur lesquelles il verse abondamment ces plaisirs secrets et indicibles que le cœur de l'homme n'a jamais goûtés, et qui , ne pouvant porter la plénitude du Dieu de toute consolation qui les remplit, sont obligées de lui demander qu'il suspende l'abondance de ses dons ou qu'il les modère. iMais ces faveurs sortent de la voie commune de la foi ; l'illusion même y est à craindre ; notre siècle* et les siècles passés en ont fourni de tristes exemples. Les singularités de la piété dégénèrent souvent en fanatisme. Tout esprit ne vient pas de Dieu ; souvent ces lumières extraordinaires qu'on croit venir du ciel, sont des lueurs trompeuses qu'une imagination échauffée et séduite produit, et qu'une vanité secrète consacre ; et les Priscille nous ont instruits à nous défier d'une voie qui, sous prétexte de nous mener à la perfection, nous conduit dans le précipice. Souvent ces goûts sensibles et abondants, qu'on croit être le fruit de la grâce, sont des sentiments humains, qu'une tendresse naturelle excite,

*■ Madame Guyon.

et qui tlattent la cupidité sani corriger la vertu ; et tandis (ju'on se croitJRft de Dieu , on n'est rempli que de soi-même. La voie des privations est toujours la plus sûre, parce qu'elle est la plus conforme à l'état ordinaire de la foi. Ainsi, loin de se décourager des dégoûts qu'on éprouve dans les voies de Dieu, et de se persuader que nos hommages ne lui plaisent pas , [larce que nous n'y trouvons aucun plaisir nous-mêmes, il y a bien plus lieu de présumer que pins les devoirs que nous lui rendons nous coûtent , plus ils ont de mérite à ses yeux, et que les mêmes dégoûts qui font la peine et la tristesse de notre vertu , en font en même temps la sûreté et l'excellence.

Voilà les délaissements que Marie avait éprouvés sur la terre. Il était donc juste que la présence visible de Jésus-Christ fût la première consolation de sa mort; qu'il lût le spectateur de ce d(rnier combat; qu'il vînt la soutenir dans cette dernière heure; qu'elle fît entre ses bras le sacrifice de sa vie; qu'il fût lui-même son ange consolateur; el qu'il se hâtât d'autant plus de venir se montrer à celle âme impatiente d'être réunie à lui, qu'il avait paru presque toujours se refuser et se cacher, pour ainsi dire, à elle sur la terre.

La seconde amertume que je remarque dans la vie delà sainte Vierge est une amertume de zèle. Avec quelle douleur voyait-elle l'inutilité des prodiges, des instructions et de tout le ministère de Jésus-Christ dans la Judée; les pièges que les scribes et les j)harisiens dressaient à son innocence; la défection même de ses disciples; sa mort cruelle et ignominieuse ; l'ingratitude et l'endurcissement d'un peuple qui le rejettait; toutes les promesses faites à leurs pères, tous les soins que le Seigneur avait

montrée est douteuse , et ou ne la connaîtra qu'eu la voyant à découvert.

La fui renferme donc deux privations , une privation de lumière el une privation de plaisir; il faut croire ce qu'on ne voit pas, el aimer ce que l'on ne seul pas. C'est le pnviléo'C des bienheureux de voir ce qu'on croit, et de sentir combien ce qu'on dé^irait est aimable; inais ici-bas il faut croire sans voir et aimer sans sentir; il faut que les plaisirs sensibles du corps cèdent aux plaisirs invisibles de l'esprit.

Ce n'est pas que le Seigneur ne fasse quelquefois seulir du plaisir aux â nés qui le servmt; mais ce plaisir sort du caractèrt de la vertu qui ne fait poùlcr que des rigueurs cl de l'amertume. Oïl doit croire les démarches de la grâce sans démonstrations huniaitics; la voie de l'incerlilude est toujours la plus sûre , parce qu'elle est la plus propre à se dédommat^cr des ténèbres de la foi. Loin de nous ces téméraires chrétiens qui voudraient tout approfondir avant de rien aimer ! Il est bien plut avan-

tageux et plus raisonnable de penser que plus nous coûte ce que nous taisons pour Uieu , plus notre mérite est {irand devant lui , et que celte obscurité qui fait le dégoût de la foi , en fait aussi l'excellence.

Voilà le:! délaissements que Marie éprouva d'abord dans' u vie. Il était donc juste qu'elle reçût à sa mort une consolation de force et de couraije; il était juste que Jé^us-Cllrist qui avait été le spectateur de ce (iremier combat, vint la soutenir dans le dcrniir, et que cette mort, si affreuse pour les autres, devint douce pour elle ; il était juste que ces peines et cette amerluiiic qu'il lui avait voulu faire sentir pendant sa vie, fussent changées à sa mort en consolations,, et que l'amour de ce cher Fils, qui avait toujours été caché sous des rigueurs apparentes , se fit sentir à la mort d«JLirie par des douceurs ineffables. ^

La deuxième amertume que je découvre dans la vie de Marie fut une amertume de zèle. En effet, l'amour tendre qu'elle por-

FÊTE DE L'xVSSOMPTION : GLOIRE DE LA MORT DE LA SAINTE VIERGE. 46r

pris autrefois de Jérusalem, terminés par sa réprobation et par sa perte ! Le mallieur de ses frères selon la chair faisait son occupation la plus triste et la plus ordinaire ; elle offrait sans cesse pour eux les vertus de leurs ancêtres, des Abraham, des David, des prophètes, pour apaiser la colère de Dieu, et adoucir par la mémoire de ces hommes fidèles les crimes de leurs descendants. Aussi dans l'Evangile on nous la représente partout, recueillie, occupée des malheurs de Jérusalem et des desseins de colère que le Seigneur allait faire éclater sur cette ville infidèle.

Il fallait qu'elle apprît aux âmes justes, et à celles surtout qu'un saint asile met à couvert des périls du monde, à s'occuper souvent aux pieds des autels des maux et des besoins de l'Eglise ; à gémir sur les scandales qui la déshonorent ; à solliciter les grâces du ciel pour leurs frères selon la chair, que le torrent des plaisirs et des tentations humaines emportent, et qui vivent dans un oubli entier des choses du ciel.

Ce fut un des principaux motifs qui détermina le saint fondateur * des vierges ferventes qui m'écoutent * , à élever ces pieux asiles où elles répandent aujourd'hui avec tant d'édification sur toute l'Eglise la bonne odeur de Jésus-Christ. Il voulut assembler , sous les mêmes lois de la charité et du dépouillement religieux, des âmes innocentes qui, cachées dans le secret du sanctuaire , pussent gémir, comme la colombe, sur les maux qui affligent TEglise, demander tous les jours au Seigneur,

* Saint François de Sales, fondateur de l'ordre de la Visitation.

2 Les religieuses de la Visitation de Chaillot, où était la reine d'Angleterre. — Note du premier éditeur.

des pasteurs vigilants pour la conduire, des docteurs éclaires pour la défendre, des prêtres irrépréhensibles et zélés pour l'édifier, des princes religieux pour la protéger et pour l'étendre ; demander l'extinction des schismes et des erreurs , le triomphe de la vérité , la cessation des contentions et des troubles , l'établissement de la paix et de la charité ; demander des lumières et des secours puissants pour les ministres de la parole qui sont chargés de l'œuvre de Dieu, et qui travaillent à rappeler les pécheurs de leurs voies égarées ; enfin être auprès du Seigneur comme les médiatrices continuelles des fidèles, les ressources des maux de l'Eglise, les victimes des péchés d'autrui ; et dans les larmes et les privations de leur retraite, prendre sur elles-mêmes les iniquités de leurs frères. C'est ce zèle de la gloire de Dieu, du progrès de la foi et de la piété, ce désir de la conversion des pécheurs et de l'accroissement du règne de Jésus-Christ sur la terre, qui est comme l'âme et le caractère particuher de ce saint institut. D'autres se dévouent aux saintes rigueurs et aux macérations continuelles de la pénitence; ici on se consacre aux gémissements de la prière et aux saintes amertumes du zèle et de la charité.

Et voilà cette amertume de zèle et de douleur, qui avait toujours occupé le cœur de Marie dans tous les états de sa vie mortelle. Elle ne comptait pour rien sa propre gloire, son élévation de grâce, de lumière et de dignité, tandis qu'elle voyait le nom de son Fils blasphémé par son propre peuple, son ministère rejeté, ses prodiges soupçonnés d'imposture, ses disciples persécutés, et Israël périr sans ressource. Car l'amour, lorsqu'il est par-

tait à Jésus, fut la cause de ses plus grandes douleurs. Avec quelle alarme vit-elle les pièges que les Scribes et les Pharisiens tendaient à l'innocence de son Fils ! La fuite de ses disciples qui Tabandonnaient; la perfidie d'un de ses apôtres; l'infiilélité de l'autre ; la mort ignominieuse qu'on lui préparait ; l'injustice du peuple rebelle qui le rejetait; l'envie cruelle d'un prince qui cherchait à se rassasier de son sang; le malheur de ses frères selon la chair : tout cela faisait la plus vive de ses amertumes. Elle offrait sans cesse à Dieu, pour apaiser sa colère , les vertus de ses ancêtres , le mérite des Abraham , des David, des Ezéchias, et tâchait de réparer, par la bonne odeur de leurs œuvres pieuses, les crimes de leurs descendants.

De même que le Sauveur avait toujours fait éclater son zèle pour l'établissement de son Eglise, il fallait aussi qu'elle apprît à toutes les âmes justes dispersées dans le monde, et surtout à celles qu'un saint asile a mis à couvert des désordres communs, à prendre part aux biens et aux maux de cette Eglise sainte , à solliciter les grâces du ciel pour leurs frères, que le torrent des plaisirs , des coutumes et des usages emporte.

Mass. — Tome II.

Oui , elle a voulu rassembler cette petite troupe de vierges fidèles, d'âmes justes, qui, cachées dans le fond d'un cloître , puissent sans cesse gémir, comme la colombe, pour faire descendre de nouvelles grâces sur l'Eglise de Jésus-Christ, qui s'appliquent à demander sans cesse des docteurs intrépides pour la défendre , des prédicateurs zélés pour l'éclairer, des prêtres saints pour Tédifier, des princes religieux pour l'étendre ; à demander la deslruclion des schismes el des hérésies, le renversement du libertinage , des vanités , des spectacles, des modes et du luxe ; à demander des minisires prudents et laborieux qui, réunis sous un saint chef, travaillent sans cesse, soit pour être les restaurateurs de la première ferveur de l'Eglise, soit pour en maintenir la pureté par leur saine doctrine, soit pour venger sur leur chair innocente les intérêts de Dieu et réparer las fautes de leurs frères.

Ce fut le désir de ces grands avantages qui remplit de tristesse le cœur de Marie, et qui fut pendant sa vie la plus grande de toutes les amertumes; et voilà pourquoi cette amertume de zèle s'tst changée à sa mort en une conBOlation de joie et d'allégresse.

MYSTÈRES

fait, est moins touclié de ses propres intérêts que des intérêts de l'objet qu'il aime. Vous reconnaissez à ces traits , vierges saintes, la foi et le zèle ardent de la pieuse princesse * qui vous anime ici par ses exemples; l'égarement et l'incrédulité de ses peuples la touche plus que leur révolte et leur défection ; et elle gémit bien plus sur la perte de leur foi que sur celle de sa couronne.

Il fallait donc que ce zèle d'amertume et de douleur, qui avait rempli tout le cours de la vie de Marie, se changeât à sa mort en une consolation de paix et d'allégresse. C'est alors que les nuages de sa mortalité étant déjà dissipés, et son âme sainte entrant déjà dans la lumière inaccessible des conseils de Dieu, elle voit à découvert les raisons profondes et adorables de la sagesse divine sur les événements de sa vie, qui avaient tant contristé son zèle et sa tendresse. Elle voit l'utilité qui devait revenir aux hommes des opprobres de son Fils et de l'endurcissement des Juifs; les grands avantages que l'Eglise allait retirer de leur haine envers Jésus-Christ ; ce nombre infini de martyrs qui rendront gloire à Dieu par leurs tourments et par leur patience; cette multitude de fidèles, qui remplacera abondamment la Jérusalem incrédule, et qui croîtra du sang môme des martyrs ; les tyrans désarmés par la faiblesse de l'Evangile ; les Césars convertis par l'opprobre de Jésus-Christ; les philosophes ramenés parla folie de la croix ; la pompe et la magnificence de l'Eglise succéder à l'obscurité de ces tristes commencements; la gloire de son Fils rejaillir sur elle-même, et son culte devenir une des plus consolantes ressources de la piété des fidèles.

C'est ainsi qu'une àme juste au lit de la mort découvrira avec consolation toutes les

» La reine d'Angleterre. — Note du premier éditeur.

Son âme sainte , entrant dans les vues de Dieu sur elle, voit k découvert en mourant les raisons profondes, qui avaient tant contristé son zèle pendant sa vie. Elle pénètre dans les desseins de Dieu, et plaignant l'endurcissement des Juifs, elle aperçoit les grands avantages que l'Eglise allait en tirer, la gloire que les bourreaux mêmes rendraient à la vérité de celui qu'ils avaient mis à mort ; les tyrans désarmés par les plus faibles défenseurs de l'Eglise; les Césars vaincus par la simplicité de l'Evangile; les pécbeurs insignes conveitis par la giâce de Jésus- Christ; la pompe et la maguiticence de l'Eglise qui succéderait à la faible ubscurilé de son commenceiiicnt; la religion de Jésus-Cbrist élevée sur les ruines de la synagogue ; et son culte devenu uu des points les plus scrupuleusement observés parmi ceux qui le méprisaient.

C'est aiusi que l'Âme juste à la morl découvrira les vues de

raisons de la sagesse divine d|^ les divers événements de sa vie. C'est alors qu'elle commencera à voir les ra[)ports secrets (jue ces disgrâces, ces afflictions , ces situations désagréables où elle avait presque toujours vécu, avaient avec sa sanctification éternelle. C'est alors que l'ordre des desseins éternels sur elle lui étant d'avance manifesté, elle verra que tout avait ses raisons et ses utilités dans les voies par où la main de Dieu l'avait conduite ; que tout à son insu coopérait à son salut ; que les contradictions mêmes qu'on suscitait à sa piété , étaient des misérfcordes de Dieu sur elle; que la malice et la perfidie qu'elle avait éprouvée de la part de ceux mêmes qui lui devaient une inviolable fidélité, n'était qu'un moyen dont Dieu se servait pour purifier sa foi ; (jue ces événements si tristes, et qui en renversant sa fortune paraissaient en même temps si funestes à la religion, n'étaient (|ue des voies sûres et secrètes, par où Dieu voulait la sanctifier; et que la justice de Dieu sacrifiait des peuples et des royaumes entiers qu'il livrait à un esprit d'erreur et de révolte, qu'elle les sacrifiait, dis-je, à sa sûreté et à sa sanctification particulière. Elle verra que la propagation du schisme et de l'erreur, qui avait si fort contristé son zèle et sa piété, servait à fortifier dans la foi un petit nombre d'âmes justes, qui vivaient au milieu de la contagion , sans en être infectées ; que les maux de l'Eglise , dont elle gémissait, contribuaient à sa gloire et à son triomphe; et qu'enfin, en n'exauçant pas les désirs de son cœur, le Seigneur les accomplissait d'une manière plus glorieuse à la foi et plus utile à son salut *.

Hélas 1 mes Frères, on regarde présente-

* Tout ce morceau est une allusion à la vie de la reine d'Angleterre, allusion moins marquée , mais bien touchante aussi, dans le texte de Trévoux.

Jésus-Christ dans tous les divers événements de la vie ; qn'elio verra que son affliction, qui avait tant coûté à la sensibilité di' son cœur, lui procura le plus grand de tous les biens; c'"(?t alors que les secrets de Dieu sur elle lui seront par avaiu c manisfcstés, lui découvriront que tout ce qu'elle a eudiin' <ie peines, coopérera à son salut ; que les contradictions qu'un lui suscitait, étaient des coups favorables de la mi-ériiordo de Dieu ; que la malice des hommes n'était qu'un instrument dont Dieu se servait pour l'éprouver, et que, quoique te Dieu lui parût rude et cruel, tout ce (ju'il faisait à son égard, il le faisait en faveur de son salut. Quelle consolation, pour une âme telle que celle de Marie , de voir que rion de ce qu'elle a fait et soulTert, ne périsse pour elle, que tout ce qu'elle a reçu de mépris et de contradictions, lui ait mérité les caresses et les chastes délices de son Dieu ; que ces Jours , consacrés à la re-

ment Tobscurilé où vivent les âmes justes, leur éloignement du monde, de ses intrigues, de ses prétentions, de ses espérances , de tout ce qui réveille les passions humaines; on le regarde comme une vie rampante, inutile, oiseuse ; on regarde les œuvres de miséricorde et les saintes agitations, dont elles se font des affaires sérieuses, comme de pieuses inquiétudes que la vivacité ou la simplicité de leur zèle consacre. Mais, dans ce dernier moment, tout ce que nous aurons fait de plus éclatant pour le monde nous paraîtra insensé et puéril ; ces actions célèbres que lés hommes avaient si fort admirées ; ces entreprises conduites avec tant de secret et de sagesse ; ces victoires, ces succès , ces talents éminents qui nous feront jouer un si grand rôle dans nos histoires, tout cela nous ne le regarderons plus alors que comme des scènes puériles et des amusements d'enfant. Toute notre vie nous paraîtra une enfance continuelle; tout ce que nous avons souffert pour le monde ; ces soins pour acquérir une vaine réputation; ces efforts pour parvenir ; ces complaisances et ces assujétissements qui avaient tant coûté à notre fierté; ces attentions pour des maîtres qui en avaient si peu pour nous; de toutes ces peines il ne nous en restera que le regret inutile de les avoir perdues. Nous verrons que tous nos désirs et tous nos soins n'avaient pour objet que des fantômes; que nous courions comme des insensés après une fumée qui s'évanouit ; et que l'accomplissement même de nos désirs aurait été la plus terrible de nos infortunes. Nous nous dirons alors à nous-mêmes : « Fallait-il tant s'agiter pour ne rien faire ? Hélas !

fallait-il mener une vie si laborieuse, pour ne trouver au bout que le chagrin de s'être trompés, et ressembler à ceux qui se sont fatigués en suivant une fausse route, et qui ne se ravisent enfin que lorsque les forces leur manquent, et qu'il n'est plus temps d'en chercher une nouvelle? Que ne placions-nous mieux nos soins et nos peines ! Les faveurs de la terre se sont éloignées de nous à mesure que nous courions après elles; les faveurs du ciel, les biens éternels, il suffisait de les désirer pour les obtenir » .

Aussi la dernière amertume de la vie de Marie sur la terre, avait été une amertume de désir. Depuis surtout que son cher Fils eut quitté la terre, tous les désirs de son cœur le suivirent dans le séjour de l'immortalité; elle ne regarda plus celte vie mortelle que comme un long et triste exil ; séparée de l'objet unique de son amour, tous ses vœux, toutes ses pensées, tout son cœur fut dans le ciel. Ainsi étrangère sur la terre, cachée aux yeux des hommes, inconnue au monde, elle disait sans cesse comme l'épouse : 0 vous, le bien-aimé de mon cœur, montrez-moi où est le lieu de votre repos et de vos pâturages éternels. Sans cesse, comme le Prophète, elle se plaignait de la durée de son pèlerinage ; sans cesse elle disait comme lui : Quand irai-je, ô mon Dieu, dans votre demeure éternelle ? quand paraîtrai-je devant la face de mon Seigneur * ? Morte à toutes les créatures; plus unie à son Fils par les efforts vifs et continuels d'un cœur qui s'élevait sans cesse vers le ciel, qu'atta-

< Ps. XLI, 3.

traite et à la pénitence, soient mis au nombre de ses plus heureux moments ; que ces jours qui n'ont été aperçus que de Dieu seul, soient récompensés au centuple; et que ces heures, ensevelies dans les ténèbres de la solitude, méritent d'être comptées parmi ces actions éclatantes qui vont l'accompagner dans l'éternité ; et que ce sont là les seules richesses qui deviennent immortelles!

On regarde maintenant la vie des gens du monde, leurs plaisirs , leurs intrigues , leurs espérances, leurs possessions , comme quelque chose de doux et d'agréable. Mais daiiS ce dernier moment tout ce qu'il y a de plus éclatant paràtra ténébreux et horrible aux yeux de l'âme chrétienne. Ces grandes entreprises passeront pour des inutilités, ces vastes projets d'honneur ou de fortune, ces songes agréables, ces agitations continuelles pour paraître grand sur la terre , ces empressements pour une vaine créature, ces attachements si fatigants pour des objets qui en valent si peu la peine , tout cela ne passera que pour des fantômes qui ne sont plus. Toute la vie ne paraîtra alors qu'un grand vide, où l'on ne verra rien qui doive subsister, et où nous ne sentirons rien de plus réel de nos peines , que le triste regret de les avoir perdues. Hélas ! c'est alors qu'à la vue de nos chagrins et de nos amertumes, nous dirons : « Quoi !

fallait-il donc tant se fatiguer pour ne rien faire ? Ah ! que ne placions-nous mieux nos soins et nos peines! Que ne nous choisissions-nous un ami puissant et fidèle, auquel nous missions notre confiance ! Nous serions du moins assurés de trouver eu lui un protecteur charitable, un ami magnanime dans le sein duquel nous eussions consommé nos travaux et trouvé notre tranquillité ».

Enfin la dernière amertucîe de la vie de Marie fut une amertume de désir. Depuis que Jésus-Chtist eut quitté la terre pour aller prendre place à la droite de son Père, tous les désirs du cœur de Marie l'accompagnèrent jusque dans le sein de l'éternité ; dès ce moment elle ne regarda plus la terre que comme un exil; tous ses regards, ses pensées , ses désirs, ses affections suivirent' Jésus-Clirist dans le ciel. Ainsi cachée sur la terre, inconnue au monde, et connue de Dieu seul, elle r;e vivait plus que dans le silenee, dans l'oraison et dans les transports de la plus haute contemplation. Sans cesse elle disait à son cher Fils : Quand paraltrai-je devant la face de mon Seigneur? Détachée de tout le reste pour s'aller unir à l'objet qu'elle aimait , elle mourait tous les jours de douleur et de tristesse ; et l'ardeur de ses tendres désirs faisait la plus vive force de son amertume.

MYSTÈRES

chée ù la terre par les faibles liens qui l'y retenaient encore; décliirée, pour ainsi dire, et par le mouvement rapide i|ui portait sans cesse son âme vers son Seigneur, et par le poids d'un corps terrestre qui l'arrêtait encore icibas, elle mourait tous les jours d'aniour et de tristesse; et la véhémence de ses désirs, qui faisait la plus parfaite de ses vertus, faisait aussi la plus vive de ses amertumes.

Nous ne sentons pas jusqu'où peut aller l'excès de cette peine, nous que mille liens attachent encore à la terre; nous qui tenons encore à tout ce qui nous environne, au monde, à nos biens, à nos proches, à nos amis, à nos dignités, à notre fortune, à nous-mêmes. Nous ne sentons pas ce que souffre une âme, qui n'aime plus rien ici-bas, qui ne vit plus que pour son Dieu, et qui est obligée de vivre loin de lui dans ce lieu de larmes et de tentations, sans cesse exposée à le perdre, et Jamais sûre de le posséder. Nos dégoûts de la vie sont des dégoûts de nos passions, sont des inquiétudes secrètes de nos crimes, sont des mécontentements d'un monde qui nous a trompés, sont un rassasiement de toutes les créatures dont nous avons abusé, sont des recherches de nousmêmes. Nous sommes fâchés de ne rien trouver ici-bas qui puisse nous rendre heureux, et nous voudrions, |)armi les objets sensibles qui nous environnent, en rencontrer quelqu'un où notre cœur pût se reposer, et qui fût capable de le fixer et de le satisfaire.

Parmi les âmes mêmes consacrées au Seigneur, il en est peu qui sentent la tristesse de cet exil et l'éloignement où nous y vivons de Dieu. On sent la durée de la croix qu'il faut porter pour être disciple de Jésus-Christ; on

sent la tristesse et les amertumes de la vertu : mais on ne sent pas la privation des biens ineffables que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment ; on ne sent pas les ténèbres d'une raison déchue de sa dignité, tout enveloppée dans les sens, et qui rïe voit plus que confusément les lumières éternelles de la vérité, en quoi consistait toute sa félicité et toute son excellence ; on ne sent pas la faiblesse et l'impuissance d'une volonté née pour jouir de Dieu, et qui a besoin de se faire une violence continuelle [)Our se défendre de l'amour injuste des créatures et pour aimer l'Etre suprême ; on ne sent pas, en un mot, cette contrariété de désirs entre la loi des membres et la loi de l'Esprit qui rend la servitude du corps si humiliante et si insuppor- à table à l'âme fidèle. Ces grandes sources des larmes et de la tristesse des saints sur la terre, et qui forment proprement l'état et la vie de la foi, n'entrent pour rien dans notre piété; et la raison en est qu'avec le nom et les apparences de la vertu, nos cœurs sont encore sur la terre. Mille attentions étrangères nous occupent encore; mille attachements frivoles partagent, affaiblissent encore l'amour que nous devons à Dieu; mille erreurs, qui naissent de la faiblesse de notre foi, nous font perdre de vue les vérités éternelles. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que souvent la charité étouffée par celle multitude d'amours injustes, le désir des biens éternels absolument éteint, parmi tant d'objets sensibles qui nous occupent et qui nous attachent, nous perdons la grâce à notre insu. Nous sommes morts devant Dieu, que nous nous croyons encore vivants, et sans que nous sachions par quel endroit la mort est entrée dans notre âme.

Nous ne sentons point jusqu'où peut aller l'excès de cette perte , nous qui sommes encore attachés à la terre, qui tenons encore à tout ce qui nous environne, qui sommes encore liés au monde, à nos amis, à nos biens, à noire réputation, à notre fortune , à notre corps , à nos passions , à nos vices , à nous-mêmes. Nous ne sentons point les transports d'une âme qui ne vit plus que pour son Dieu , nous qui voulons toujours vivre dans cet exil, séjour malheureux de toutes sortes de tentations; toujours exposés à perdre ce Dieu qui doit être l'unique objet de nos désirs, et jamais assurés de le posséder. Nous nous dégoûtons, il est vrai, de nos plaisirs; nous sommes mécontents des manières que le mon le exerce à notre égard; nous nous rassasions des folles créatures dont nous avons abusé si longtemps; nous nous lassons dans les voies d'iniquité; et parmi tous ces ennuis et ces dégoûts nous portons noire cœur avec peine , nous en sommes embarrassés , et nous voudrions presque saciitier les objets qui nous rebutent de la sorte; mais quelque dégoûtés et lassés que nous soyons de ce monde , nous n'en sommes point tout à fait détachés.

A envisager la tristesse de cet exil auquel il &ut te con-

damner, on sent le poids du joug qu'il faut porter, on connaît l'amertume des vertus qu'il faut pratiquer, on rappelle l'agrément de ce monde qu'il faut mépriser, on considère l'austérité de cette pénitence qu'il faut embrasser. Voilà la source funeste des dégoûts humains qui rebute si souvent les âmes chréliennes; mais on n'y sent point la privation de ces biens incITables que le Seigneur prépare à ses élus ; on n'y pèse poinl la perle qu'on fait d'une élernité de délices ; on n'y goûte point le bonheur attaché à la vie des justes; on n'y envisage point le terme qui nous attend; on ne fait point d'atleulion qu'en s'attachaut à ce monde qui passe, on est déchu de sa dignité qui nous porte vers le ciel , on ne trouve que de la confusion dans ses sens , du trouble dans son imagination , et on ignore en quoi consiste l'excellence de son état; ou ne sent point ces nobles transports d'une âme née pour aimer et posséder sou Uicu ; on n'envisage point celle contrariélé éternelle qui est entre le corps et Tespril, et qui rend sa condition si triste et si humiliante. Nous sentons nos peines et nous ne considérons pas nos misères.

Mais r&me sainte, toute renfermée dans la charité, et dont

Mais l'âme sainte de Marie ne trouvait plus rien en elle qui ne vînt de la grâce : plus de désir que pour le ciel , plus de mouvement que pour son Dieu, plus de joie que dans l'espérance de voir son bien-aimé. Celte âme pure, dont le cœur n'était pas répandu comme le nôtre sur mille objets vains et injustes, et toute recueillie dans la charité, sentait toute la désolation qu'inspire un amour violent, lorsqu'il est séparé de ce qu'il aime. Aussi sa mort n'est que le terme de ses soupirs, la consolation de sa tendresse, le but de tous ses désirs. Elle retrouve ce qu'elle avait comme perdu : elle va rejoindre ce cher Fils, que la malice des hommes ou plutôt les ordres rigoureux de son Père avaient séparé d'elle. Mais ce n'est pas seulement son cœur qui va se réunir à ce qu'elle aime; son amour n'a plus rien à désirer; on rend sa félicité entière et accomplie. On ne laisse pas attendre à son corps la rédem ption parfaite sous l'empire de la mort ; on lui avance ce moment heureux de délivrance, qui n'est marqué pour les élus qu'au jour de la révélation ; et elle va voir dans sa chair son Sauveur qui en était le chaste fruit. Quelles furent alors les consolations ineffables de cette union si longtemps désirée I Et qui pourrait exprimer ici les transports du cœur de Marie à la vue de son Fils glorieux et immortel, adoré des anges et des saints, et lui découvrant les richesses incompréhensibles de sa divinité et de sa gloire ' ? Mais ce sont là des secrets que l'œil n'a jamais vus, et que le langage de l'homme ne saurait faire comprendre.

Ce qui nous regarde, mes Frères, c'est que la mort n'a rien que de consolant pour une âme juste. Elle ne la sépare que de ce qu'elle

* Quel pur et touchant sentiment de piété respire dans cette magnifique exclamation !

n'avait jamais aimé : d'un monde qu'elle avait trouvé plein d'ennuis et de pièges; d'une terre où elle avait toujours vécu comme étrangère; d'un corps qu'elle avait toujours haï, combattu, crucifié, et qui avait été la matière de toutes ses tentations et la source de toutes ses peines; de toutes les créatures qui, en soulageant ses besoins, les multipliaient et aggravaient sa servitude. Elle s'applaudit d'avoir méprisé des biens qui vont lui échapper; de n'avoir pas mis sa confiance dans des hommes qui ne peuvent plus rien pour elle ; de ne s'être pas bâti une cité permanente dans un monde qui va périr; et de n'avoir pris des mesures que pour une autre vie, où les conditions ne changeront plus. Elle touche enfin à ce moment heureux, qui va la rendre à son Seigneur, en qui seul elle avait toujours mis toute sa confiance ; à ce moment, qui va finir une vie triste, mortifiée, périlleuse, lugubre» et commencer le jour serein de l'éternité.

Oui, mes Frères, le véritable secret de trouver la mort douce et consolante, c'est de se détacher par avance de tout ce qu'elle nous enlèvera; c'est de mourir chaque jour à quelqu'un de ces attachements si chers qu'elle rompra ; c'est de s'accoutumer à vivre seul avec Dieu au miheu de toutes les créatures qui nous environnent; puisque la mort n'est que la solitude éternelle de l'âme avec Dieu*. Le pécheur meuit bien plus, pour ainsi dire, que le juste : il meurt à tout ce qui l'environne, parce qu'il tenait à tout. Autant de liens qu'il faut rompre, autant de morts particulières qu'il endure : il meurt à son corps qu'il avait toujours idolâtré ; il meurt à ses biens et à ses places, qui avaient

' Comment, même dans cet admirable chef-d'œuvre d'éloquence et de foi, ne pas s'arrêter devant celte sublime définition de la mort?

le cœur n'est point répandu comme le nôtre vers les objets bas et terrestres, ah! celle âme sainte seul tout ce que l'amour le plus violent lui fait senlir. Ainsi la mort, loin d'être la fin de ses délices, n'est que le commencement des consolations de sa tendresse ; elle se réjouit en songeant, comme Marie, qu'elle va rejoindre le cher objet que cette terre d'exil avait séparé d'elle. Mais ce n'est point seulement son cœur qui goûte ces consolations ; Jésus-Christ, qui veut rendre sa félicité entière et accomplie , ne laisse pas attendre à son corps ce dernier jour où tous les autres doivent être revêtus de l'immortalité; elle va jouir dans le ciel des consolations qui lui sont preparése. Ah ! qui pourrait dire quelles furent alors les douceuis ineflables de cette réunion si longtemps désirée , et à la vue de son tils tout brillant de gloire, l'admiralion des anges et le bonheur des saints? Mais ce sont là des secrets de la divine Majesté que l'œil n'a jamais vus , l'oreille jamais entendus , et que l'esprit de l'homme n'a jamais compris.

Ce qui nous regarde ici , au sujet de la fête de Marie , c'est

que la mort l'ayant séparée d'un monde trompeur et passager, qui n'est plein que de ces hommes avec qui l'on ne trouve jamais ni sincérité, ni droiture , ni solidité, ni bonne foi, ni justice, ni charité; que l'ayant fait sortir d'une terre où l'on doit toujours se regarder comme chargé d'un corps qu'on devrait sans cesse crucifier comme la matière de ses tenlalions , elle s'applaudit de n'avoir point mis sa confiance dans les hommes, de n'avoir point fait consister son bonheur, sa joie , son plaisir, dans un monde qui va périr ; de ne s'être point sacrifiée pour un monde où toutes les conditions sont malheureuses et un esclavage perpétuel ; elle touche enfin à ce moment souhaité qu'elle va être réunie à ce cher Fils qu'elle désire depuis si longtemps, à ce moment heureux qui va commencer le bonheur de l'éternité, à ce moment fortuné qui va la délivrer de ce corps de mort , de ces tentations de la chair, et qui va la dérober au caprice et à la bizarrerie des hommes pour l'attacher à Dieu seul et la rendre participante de sa gloire. Oui , mes Frères , le véritable secret pour trouver la mort

MYSTÈRES

fait l'unique objet de ses soins et de ses désirs ; il meurt à ses plaisirs, dont il était l'esclave; à ses espérances, sur lesquelles il s'appuyait; à ses édifices superbes, au milieu desquels il croyait s'être fait une demeure éternelle; à toutes les créatures presque, qui servaient toutes à ses passions. Quel déchirement, quand il faut rompre tout à la fois tous ces liens injustes qui l'attachent encore à la terre! Il souffre mille morts dans une seule : toutes ces séparations portent chacune leur mort particulière dans son âme ; et le Prophète a raison de dire que la mort du pécheur est la plus douloureuse et la plus amère de toutes.

Heureuse donc l'âme qui, comme Marie, morte à tout depuis longtemps, n'éprouve alors de nouveau que le plaisir de n'avoir plus rien à sacrifier à rÉ()Oux céleste ; et qui,, habitant déjà par le cœur dans le ciel, ne laisse sur la terre que les exemples d'une vie sainte et le souvenir d'une mort précieuse! Mais si la mort de Marie fut toute remplie de consolations qui la dédommagèrent des amertumes qu'elle avait éprouvées durant sa vie, elle fut aussi accompagnée d'une gloire qui répara les abaissements qu'elle avait soufferts sur la terre.

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