DEUXIÈME PARTIE
Plus le Seigneur veut élever une âme à un
degré sublime de grâce, de lumière et de dignité, plus il l'abaisse et l'avilit aux yeux des hommes ; et comme s'il était jaloux que ses serviteurs brillassent d'un autre éclat que du sien, il est, ce semble, attentif à les dépouiller de cette grandeur que le monde donne , pour les rendre plus dignes de cette grandeur véritable, qui est le fruit tout seul de la justice et de la sainteté.
Les abaissements de Marie sur la terre sont une preuve de celte vérité. Comme les desseins de Dieu sur elle lui préparaient la plus haute élévation où la simple créature puisse atteindre , les voies par où elle y est conduite, sont des voies d'iiumiliation et d'obscurité. Or, je remarque trois sortes d'abaissements dans la vie de la sainte Vierge : un abaissement de privation, un abaissement de dépendance, et un abaissement de confusion et de mépris ; et je dis que son assomption dans le ciel lui rend aujourd'hui une triple gloire, proportionnée aux abaissements de sa vie mortelle : une gloire d'élévation et d'excellence, une gloire de puissance et d'autorité, une gloire de vénération et d'hommage. Continuez à m'honorer de votre attention.
Plus on considère la vie de la sainte Vierge sur la terre, plus on y découvre une suite non interrompue de privations tristes et humi-
pleine de consolations, c'est de se détacher de tout ce qui nous environne sur la terre, de renoncer à ces attachements si chers; c'est de nous accoutumer à vivre seuls avec Dieu, et de nous éloigner de toutes les créatures qui peuvent nous séduire et nous attirer à elles. Le pécheur meurt à bien plus de choses que le juste : il meurt ii tout ce qu'il a le plus aimé; tout ce qui l'environne forme autant de liens qu'il faut qu'il rompe : il meurt à sa chair qu'il avait toujours idolâtrée , à ses biens dont il était enchanté, à sa science dont il était enflé, à ses plaisirs dans lesquels il était engagé , à ses espérances dont il était flatté, à son luxe par lequel il se distinguait, à ses édifices superbes dans lesquels il se croyait immortel; enfin il meurt à toutes les créatures qu'il avait fait servir à ses passions; que de liens ne faut-il donc pas qu'il rompe ! Il se tourmente à la mort, il s'agite comme pour se dérober à sa triste destinée, et le Prophète a raison de dire que la mort des pécheurs est la plus affreuse de toutes les morts
Heureuse donc l'âme qui, comme Marie, se voit libre de tout k la mort , qui comme elle n'a plus de passions à vaincre, plus de tentations à combattre, plus de péchés à expier, plus de monde, de plaisirs, de biens à quitter, plus de regrets à pousser, et qui ne laisse après elle sur la terre que le souvenir heureux d'une mort précieuse ! Mais non-seulement le cœur de Marie fut rempli à sa mort de consolations qui réparèrent toutes les amertumes dont il avait été atteint pendant sa vie ; il fut encore rempli d'une gloire ineffable qui répare toutes les humiliations extérieures auxquelles elle a été exposée pendant sa vie : c'est le sujet de mon second point.
SECONDE PARTIE
Plu» le Seigneur veut élever une âme à un degré sublime
de gloire dans l'éternité , plus il s'attache à l'humilier dans le temps; et comme s'il était jaloux de tout autre éclat que du sien , il faut que les saints descendent de la grandeur que le monde donne, pour mériter d'être élevés à celle que le Seigneur prépare.
Les abaissements de Marie sur la terre sont une belle preuve de cette vérité. Comme les desseins adorables de Dieu lui préparaient la plus haute élévation dans la gloire, les voies par où il veut l'y conduire , sont des voies d'obscurité et d'humiliation. Or, trois sortes d'abaissements ont paru dans la vie de Marie : un abaissement de privation , un abaissement de dépendance et in abaissement de mépris; et je dis qu'on lui rend à la mort une triple gloire pour ces trois abaissements ; on lui rend une gloire de lumière et de clarté , une gloire de puissance et d'autorité, une gloire de véi.ération et d'hommage. J'espère que vous serez attentifs à une matière si digue d'attention.
Je dis que le premier abaissement de Marie était un abaissement de privation. Kn effet, plus on considère sa vie de près, plus on y découvre de privilèges, plus on U voit triste et humiliée. Nulle créature n'avait r< çu de plus grandes faveurs sur la terre. Sortie de la race de David, elle devait jouir des privilèges de son rang ; prévenue dès sa naissance des plus grandes grâces du Seigneur, choisie pour être la mère de Dieu, tous ces dons et celte auguste qualité rehaussaient encore infiniment celles qu'elle avait reçues de la nature ; cependant aucun de ces titres n'a i>aru en elle sur la terre. L'éclat de sa naissance fut toujours terni par l'obscurité de sa fortune; l'abondance de ses grâces fut obscurcie par les ténèbres de la nature ; et, seule des tilles de Nazareth qui eut reçu de si grandes marques de distinction, elle fut cependant celle qu'on
liantes : première sorte d'abaissement. Aucune créature n'avait jusque-là reçu du ciel des titres plus augustes et plus sublimes que celte sainte fille de Juda. Elle était née du sang de David ; le privilège de sa grâce avait prévenu même celui de sa naissance ; elle était vierge dans sa fécondité ; enfin l'auguste qualité de Mère de Dieu rehaussait en elle tous les autres litres qu'elle tenait de la naissance et- de la grâce ; et cependant aucun de ces titres pompeux n'a paru en elle, tandis qu'elle a yécu sur la terre. Sa naissance fut toujours obscurcie par la médiocrité de sa fortune ; l'excellence de sa grâce fut toujours cachée sous une vie simple et commune ; l'élévation de su dignité et le titre auguste de Mère de Dieu fut comme démenti par la ressemblance de l'homme que son Fils avait prise ; la Judée la regarda simplement comme la mère de Jésus de Nazareth ; rien ne la distingue des autres mères de Juda. Elle laisse les hommes dans l'ignorance des grandes choses que le Seigneur avait opérées en elle; elle ne s'empresse [)as de les détromper et de découvrir les merveilles de Dieu; elle souffre la privation de tout ce I qu'elle est de grand; c'est-à-dire de la plus - grande gloire qui puisse être communiquée à une pure créature ; elle porte ce dépouillement avec joie ; il ne lui échappe rien, pas un mot, pas une démarche qui puisse trahir le secret de son humilité ; et ravie de vivre dans cette privation, elle souhaite seulement que la gloire de son Fils soit connue et son royaume établi sur la terre.
C'est ainsi que par des privations continuelles la sagesse de Dieu pré[)arait cette âme céleste à la gloire où elle est en ce jour élevée. Tout son soin avait été de se cacher aux yeux des hommes , et de se confondre avec les autres mères d'Israël; et il semble que l'attention unique de Dieu est de la glorifier au jour de sa mort, et de la distinguer par un privilège singulier, et qui devait ren-
dre témoignage dans tous les siècles à son auguste qualité de Mère de Dieu. Son corps pur et sacré, comme celui de son Fils, ne voit pas la corruption; la vertu du Père la délivre d'entre les morts. Les cieux s'ouvrent pour la recevoir. Comme Jésus-Christ, triomphante et glorieuse, elle sort du tombeau environnée de lumière, pour aller prendre [)ossession de sa gloire à la droite de son Fils, avec la même chair qu'elle lui avait fournie pour ouvrir le ciel à tous les hommes. Elle est placée audessus de toutes les principautés et de toutes les puissances. C'est celte arche d'Israël, dit le saint évêque de Genève ^ qui, après avoir été quelque temps sous des tentes dans le désert, c'està-dire dans un état obscur et peu digne d'elle, est .enfin introduite avec pompe et avec éclat par le véritable David dans la Jérusalem céleste. II semble en effet que Jésus-Christ n'aurait pas ressuscité tout entier, et qu'une partie de sa chair adorable aurait été assujétie en sa sainte mère à la corruption , si Marie n'eût participé au privilège de sa résurrection glorieuse. Etait-il convenable qu'on laissât sous l'empire de la mort la mère de celui qui était la résurrection et la vie ? Etait-il juste qu'une chair, de laquelle avait été formée la victime qui venait d'ouvrir le ciel aux hommes, n'y fût pas d'abord elle-même introduite ; qu'un cor{)S qu'elle avait préservé par une grâce singulière des souillurts inévitables aux enfants d'Adam , participât à leur malédiction , et devînt la proie des vers et de la pourriture ; qu'un corps, qui avait été sur la terre le sanctuaire vivant du Verbe fait chair, ne fût pas d'abord reçu lui-même dans le sanctuaire éternel ^? Et c'est pour honorer cette mort et cette résurrection miraculeuse, et satisfaire à la piété des fidèles, que l'Eglise a depuis long-
1 Saint François de Saies, fondateur de la Visitation.
2 Bossuet raisonne de même à propos de l'Immaculée Conception, mais avec cette incomparable éloquence devant laquelle toute parole pâlit, même celle d'un Massillon, d'un Bourdaloue ou d'un Fénelon.
vit la plus humiliée; enfin jamais on ne lui vit rendre d'honneurs conformes à la haute qualité où elle était élevée. Elle laissait au Seigneur toute la gloire des grandes choses qu'il avait opérées en elle ; elle fait voir partout la privation cie tout ce qu'il y a en elle de grandeur ; rien ne lui échappe ; elle ne dit pas un mot; elle ne fait pas une démarche qui puisse trahir le serment de sou humilité; et ravie de demeurer dans son humiliation , elle souhaite seulement que la gloire de son Fils soit connue de toutes les nations.
Comme tous ses soins avaient été de se cacher aux yeux des hommes, il semble que le dessein toujours juste du Seigntur fut de l'élever par un privilège spécial à la glorieuse
maternité de son Fils. Son corps étant demeuré pur, et son âme n'ayant point vu la corruption , les cieux s'ouvrirent à sa mort pour la recevoir. Comme Jésus-Christ , elle sort triomphante de son tombeau pour aller prendre possession de la gloire, avec la même chair qu'elle avait tant humiliée sur la terre. Placée au-dessus de toutes les puissances et des dominations , elle reçoit plus d'honneurs que tous ces esprits célestes. C'est elle qui, après s'être longtemps enseveUe dans le désert du monde, est enfin élevée dans le temple auguste du céleste Salomon, pour y participer à sa gloire.
Il semble qu'il n'y eiit eu qu'une partie de la chair adorable de Jésus-Christ qui fût ressuseitée , si la chair de Marie n'eût
An
MYSTÈRES
temps institué la fête (jui nous assemble. Voilà le prix que la magnificence de Dieu réservait aux privations humiliantes de la vie de Marie. C'est en souffrant avec joie que les hommes aient ignoré jusqu'à sa mort tout ce que la grâce avait opéré en elle de grand, que le Seigneur le fait éclater par un privilège qu'une tradition sainte a rendu vénérable à toute l'Eglise, et que la piété de nos pères a fait passer jusqu'à nous, comme le gage immortel de leur zèle et de leur respect pour Marie. Pour nous , mes Frères , loin de soutTrir avec joie les privations qui nous humilient, et qui laissent ignorer aux hommes ce que nous sommes ; hélas 1 tout notre soin est de nous montrer ; toute notre vie est une étude de vanité, qui nous montre toujours par les endroits par où nous croyons nous distinguer et plaire. Lors même que, touchés de Dieu et revenus de nos égarements, nous avons pris le parti d'une vie chrétienne , nous voulons que le monde conserve encore le souvenir des talents malheureux et des vains avantages que nous avons sacrifiés en rompant avec lui. Nous sommes flattés qu'on fasse encore valoir par là tous les jours notre sacrifice ; qu'on nous fasse honneur de ce que nous avons jugé nous-mêmes digne de mépris. Nous nous en élevons même en secret au-dessus des autres, comme si nous avions plus donné à Dieu; comme si plus nous paraissions nés pour le monde et pour les plaisirs, plus il n'avait pas fallu que la grâce, qui nous en a dégoûtés, lût
participé au privilège de sa résurrection glorieuse; il n'était point juste qu'on comprit sous l'empire de la murl la mère de l'auteur de la vie ; il n'était point juste qu'une fois préservée de la tache d'Adam , elle devint la matière lionteuse de la pourriture et la pâture des vers, qu'un corps qui avait servi de sanctuaire au Verbe fait chair, ne fût pas placé lui-même dans le Sanctuaire éternel; et c'est |)0ur répondre à ces justes desseins de la Providence sur Marie , que l'Eglise toujours sage a institué la fête qui nous assemble. Voilà ce que Jésus- Christ réservait à ce premier abaissement de Marie. Comuie elle avait toujours caché ce que Dieu avait mis en elle de plus grand , il a voulu la revêtir d'une gloire de lumière et de clarté, et en faire célébrer une fête auguste que l'Eglise honore chaque année , et que la piété de nos pères a fait passer jusqu'à nous.
Pour vous , mes Frères , loin de renvoyer au Seigneur tous les honneurs qu'il pourrait vous attribuer, et de cacher aux yeux des hommes ce que vous avez de grandeur et ce que vous êtes par la noblesse du sang ou par le privilège de la grâce , toute votre vie n'est qu'un artifice de vanité , qu'un désir de plaire et d'être estimé. Loin de vous dépouiller volontairement d'une gloire légitime que vous auriez droit d'attendre des hommes , vous voulez même qu'ils honorent en vous des vertus qui vous manquent, qu'ils respectent un mérite que vous n'avez pas ; vous voulez qu'ils croient ce que vous sentez bien que vous n'êtes point. En effet, et malgré le témoignage
forte et abondante; comme si les miséricordes du Seigneur sur nous pouvaient devenir le titre de notre ingratitude, et nous faire oublier nos misères. Ainsi ce qui a été l'occasion de nos chutes et de nos malheurs, devient souvent dans la piété même le motif de notre vanité déplorable ; ce qui devrait nous rendre plus méprisables à nos yeux, ne sert souvent qu'à nous inspirer du mépris pour nos frères. Ainsi nous voulons participer en même temps à la gloire du monde et à la gloire de la vertu ; nous voulons qu'on loue en nous et les merveilles de la grâce et les talents de la vanité ; et loin de cacher, comme Marie, aux yeux des hommes ce que nous sommes, nous voulons même qu'ils voient encore en nous ce que nous sommes fâchés d'avoir été.
Oui, mes Frères, rien de plus rare que de vouloir sincèrement que les hommes oublient ce qui peut nous faire honneur dans leur esprit. Nous regardons cet oubli comme une injure, nous voudrions que tout le monde lût sur notre front, pour ainsi dire , nos talents , nos vertus, notre rang et notre naissance. Et jusque dans ces asiles saints, où l'on a mis au pied de l'autel les dépouilles du monde et de toute sa gloire, on reprend souvent d'une main tout ce vain étalage qu'on avait semblé sacrifier de l'autre. On étale encore, sous l'obscurité du voile saint , le faux éclat du monde et de la naissance ; on remonte encore sur une vaine boue qu'on avait foulée aux pieds ; on veut retrouver dans le lieu de l'humilité
de nos consciences, nous sacrifions sans scrupule la vérité qui nous humilie à la vauité qui nous flatte. On veut, quand un s'est consacré à Dieu , que le monde nous conserve encore son souvenir, on est encore bien aise de pouvoir faire valoir par là sou sacrifice ; et quand nous avons donné à Dieu les tristes restes a'une vie déjà plus d'à moitié passée, nous croyons en avoir trop fait, couime si nos péchés pouvaient être expiés à si juste prix, et comme si les miséricordes de Dieu pouvaient devenir des titres qui nous lissent oublier nos misères.
Oui , mes Frères , il n'e.«t rien de plus rare que de voir des gens comblés de quelques grâces et ornés de quelques qualités naturelles, qui cherchent à les cacher et qui se plaisent à être oubliés. Loin de le souhaiter, nous regardons cet oubli comme injurieux; nous voudrions que tous les hommes lussent! sur notre front nos vertus, nos talents, notre naissance, notre qualité, pour les honorer et les respecter. Et jusque dans ces asiles saints, où le mépris du monde est la première vertu' qu'on est obligé de pratiquer, ou aime encore son estime, ses applaudissements ; jusque sous l'obscurité du voile, on veut encore faire paraître le fantdme de l'orgueil, et jusque dans le sanctuaire même de Jésus-Christ, l'âme rehgieuse se fait souvent vaioir par d'autres titres que par celui de son épouse.
Le second abaissement de Marie fut un abaissement de dépendance. Elle avait toujours respecté les ordres du Seigneur, en quelque état de la vie qu'elle se filt trouvée , et toujours eu une dépendance entière de la personne de Jésus-Christ,
les distinctions qu'on avait méprisées dans le monde ; et dans le sanctuaire même de l'Époux, on se fait valoir par d'autres titres que par le titre sublime de son épouse.
Mais s'il est rare de porter avec foi cet abaissement de privation, dont Marie nous donne l'exemple, il l'est encore plus de soutenir avec courage l'abaissement de dépendance où elle vécut toujours. Toujours soumise sur la terre, et dans tous les états de sa vie mortelle, elle avait toujours respecté cette voie de dépendance, comme celle par où la grâce voulait la conduire : tantôt vivant dans une soumission entière aux volontés de Joseph ; tantôt attachée aux ordres et à la destinée de son Fils ; tantôt confiée au disciple bien-aimé, et le regardant comme le maître de ses actions et l'arbitre de sa conduite; tantôt enfin paraissant à la suite des disciples, après la mort de Jésus-Christ, comme une des autres femmes fidèles ; ne paraissant entrer en rien ; ne s'attribuant rien ; ne voulant pas partager avec les apôtres le gouvernement de l'Eglise naissante ; se soumettant à leurs lois et à leur autorité ; n'affectant aucune prééminence dans cette sainte assemblée ; tout s'y passant sans qu'il soit fait aucune mention d'elle; sans qu'elle affectât aucune autorité; et se comportant comme une simple fille de l'Eglise, elle qui en était la prolectrice et la mère. Oui, Marie comblée de tous les dons et de toutes les lumières; revêtue de la dignité la plus éminente * à laquelle une pure créature ait jamais pu prétendre; le plus ferme appui sur la terre, depuis la mort de son Fils, de l'Eglise naissante , en laisse tout le soin aux apôtres, et ne se réserve que la gloire de se soumettre la première à leurs décisions. Quelle leçon pour réprimer l'orgueil et l'inquiétude des fidèles, qui, sans participer à l'éniinence de ses dons et de ses lumières, ne peuvent imiter sa soumission et sa dépendance 1 Pour nous, mes Frères, ce n'est pas la soucia p/ws éminente, RenoMaLtA-ydignité éminente, il i^ et 1164.
tantôt sous la conduite de Joseph , tantôt dans la destinée de son Fils, tantôt en le regardant comme l'arbitre de ses actions, tantôt comme le tnailre de son sort. Après la mort de Jésus- Christ elle ne lui montra pas moins de dépendance, s'estimant indigne de rien faire pour affermir le grand ouvrage qu'il avait commencé , ne voulant rien partager avec les apôtres de la gloire du gouvernement de l'Kglise naissante; tout s'y passait comme si elle n'y eût pris aucune part, elle qui, depuis la mort de Jésus-Christ , était devenue la mère des fidèles, la protectrice de l'Eglise , l'oracle de l'univers, l'espérance de l'Evangile.
mission à l'Eglise qui nous coûte ; cette soumission ne blesse, ni notre orgueil, ni nos penchants, ni notre ambition, ni notre fortune. Ce qui nous blesse, c'est de dépendre de ceux que nous croyons fort au-dessous de nous, c'est de porter le poids d'une autorité qui paraît mal placée. Nous adoucissons même les dépendances les plus inévitables de notre état, par le mépris secret de ceux de qui nous dépendons ; nous nous vengeons de leur élévation par nos censures ; notre orgueil, forcé de leur obéir, se console en les méprisant; leurs ordres nous rendent ingénieux à découvrir leurs défauts ; et il est rare que nos supérieurs et nos maîtres aient sur notre cœur la même autorité qu'ils ont sur notre personne. Aussi le second caractère de gloire , à laquelle Marie est aujourd'hui élevée , opposé à ce caractère de dépendance qu'elle avait tant aimé, est une gloire d'autorité et d'empire. Elle reprend aujourd'hui dans le ciel , à la droite de son Fils, celte puissance qu'elle n'avait pas voulu exercer sur la terre ; elle rentre dans tous ses droits ; elle est établie sous Jésus-Christ la médiatrice des fidèles , le canal des grâces , l'espérance et le soutien de l'Eglise, l'asile des pécheurs, la protectrice des justes, la ressource des peuples et des empires, la reine du ciel et de la terre. Oui , mes Frères, la puissance de Marie n'a point d'autres bornes que celles de l'amour de son Fils pour elle. Il partage, pour ainsi dire, avec elle son autorité; il la rend la distributrice de ses grâces; il veut que nous nous adressions à elle, si nous voulons tout obtenir de lui ; et rien n'est plus éloigné de l'esprit de la foi que de croire honorer la puissance de Jésus- Christ, en diminuant celle de sa sainte Mère. C'est lui que nous honorons en elle; ce sont ses dons que nous exaltons, en exaltant les dons ineffables de Marie; c'est sa puissance que nous réclamons, en réclamant celle de sa sainte Mère; et elle et nous, nous ne sommes ce que nous sommes, que par lui; et notre
Aussi c'est pour relever ce second abaissement que Marie va recevoir un second degré de gloire ; car si elle s'est toujours abaissée jusqu'à la dépendance, elle va reprendre dans le ciel la puissance et l'autorité qu'elle n'a point voulu exercer sur la terre; elle va y être établie le canal des grâces, l'avocate des pécheurs, le soutien de l'Eglise, la ressource des villes et des empires, la reine du ciel et de la terre. Oui, mes Frères la puissance de Marie n'a point d'autres bornes que celles 'que l'amour de Jésus-Christ a pour elle. 11 veut que nous nous adressions à elle pour obtenir de lui les grâces dont nous avons besoin , et rien n'est plus éloigné de l'esprit de la foi
MYSTÈRES
confiance en elle ne prend sa source que dans les merveilles que Jésus-Christ veut bien opérer par elle*.
Ce n'est pas, mes Frères, qu'il suffise de se mettre sous la protection de Marie, et de lui rendre quelques hommages , pour assurer son salut : le salut éternel est le prix de l'observance seule de la loi de Dieu. Quiconque aime le monde, quiconque se livre aux désirs de la chair, quiconque ne rompt point ses passions criminelles, il a beau se déclarer serviteur de Marie, elle ne le connaît pas; elle le regarde comme l'ennemi de son Fils; elle déteste la confiance qu'il met en elle , comme injurieuse à la religion et surtout à la gloire (le Jésus-Christ. Elle aide de son entremise les pécheurs qui veulent revenir de leurségurements; mais elle sollicite elle-même la punition de ceux qui se font de son entremise une sécurité et une raison pour y persévérer.
Et certes, mes Frères, si Jésus-Christ luinième ne reconnaît pour sa mère et pour ses frères que ceux qui font la volonté du Père céleste; Marie reconnaîtrait-elle pour ses enfants les transgresseurs de cette sainte volonté et les ennemis de la doctrine et de la croix de son Fils? Si Jésus-Christ, malgré les acclamations populaires des femmes de Juda, ne fait pas consister le bonheur de Marie dans l'honneur qu'elle a eu de le porter dans son chaste sein, mais dans sa fidélité à écouter lu parole de vie, et en observer les saintes maximes, nous nous croirions heureux, nous, en portant sur notre corps des marques consacrées au culte de Marie, sans avoir l'amour de Jésus-Christ et de sa vérité gravé dans rotre cœur? Marie ne serait donc plus que la prolectrice des passions que son Fils con-
' Vuilà un pieox et touchant passage qui montre que Massillon ne partageait pas Us sentiments de l'école janséniste sur le culte (le la Mère de Dieu. Mais ce qui suit fait vuir en mèrae temps qu'il blâmait les abus qui sur celle terre découlent, héliiS ! des meilleures et des plus saintes choses.
damne? Sa puissance renverserait donc l'œuvre de l'Evangile , et ouvrirait aux hommes une autre voie de salut que celle que Jésus- Christ lui-même leur a frayée? Quelle illusion , mes Frères , de prendre dans le respect que l'Eglise nous inspire envers Marie, le motif de notre sécurité dans le crime; et de se persuader qu'il suffit de se confier en sa protection, pour obtenir, après une Tie toute de crimes et de passions, la grâce du repentir et du pardon à la mort ! Eh quoi ! mes Frères, notre confiance en Jésus-Christ lui-même, qui est l'auteur de la vie et du salut, serait vaine, -si nous ne vivions pas comme ses disciples, et notre confiance en Marie serait plus puissante , quoique nous marchions dans les voies du monde et des passions? Tous ceux qui diront à Jésus-Christ lui-même : « Seigneur, Seigneur», n'entreront pas pour cela dans le royaume des cieux; et tous ceux qui diraient à Marie, « notre Reine, notre refuge, notre espérance » , seraient admis dans la gloire que Jésus-Christ n'a promise qu'aux observateurs de sa loi sainte ? Tous ceux même qui ont publié la gloire de Jésus-Christ sur la terre , qui ont prophétisé en son nom , qui ont annoncé sa doctrine et agrandi son royaume, ne seront pas pour cela comptés parmi ces ouvriers fidèles qu'il couronne de la couronne de justice, si la sainteté de leurs mœurs n'a soutenu celle de leur ministère ; et nous croirions que tous ceux qui ont publié la gloire de Marie, qui ont paru zélés pour son culte, qui en ont augmenté l'éclat et la magnificence , et chargé peut-être ses autels de dons et d'offrandes , seraient comptés parmi ces serviteurs vigilants, à qui la récompense des justes est promise, si l'innocence de leur vie et la pureté de leur cœur n'a sanctifié la pompe de ces hommages! Non, mes Frères , l'Eglise a toujours regardé Marie comme le soutien de notre faiblesse, et non comme l'asile de nos passions; comme la
que de vouloir honorer le Fils, sans s'approcher de la Mère pour en obtenir les grâces qu'on lui demande.
Quiconque aime le monde, vit selon les sens et ne travaille point à vaincre ses passions. Il a beau se déclarer serviteur de Marie, elle ne le connaît point, elle rejette ses hommages, comme indignes d'elle, et, loin de demander des grâces pour lui, elle sollicite au contraire sa puniiion et sa perle.
Et certes, mes Frères, si Jésus-Christ ne reconnaît pour ses frères que ceux qui font la volonté de son Père céleste, Marie peut-elle reconnaître pour ses enfants ceux qui ne se conforment pas à cette sainte volonté? Si Jésus-Christ ne fait pas même consister le bonheur dune créature à l'avoir porté dans son
sein , et allaité de ses mamelles , mais à écouter et à garder sa parole, Marie ne peut pas approuver et protéger ceux qui ne la gardent point. Elle ne saurait donc, sans être l'approbatrice du crime, la protectrice des passions, reconnaître pour ses enfants ceux qui offensent son Fils, et qui se sont frayé une autre voie que celle que Jésus-Christ nous a tracée. Hé quoi! tous ceux qui diront : « Seigneur, Seigneur, » n'entreront [las dans son royaume , et tous ceux qui diront : « Marie, Mère de Dieu, notre avocate, notre protectrice, notre refuge », seraient admis à la gloire du ciel ? Que dis-je? Tous ceux qui ont annoncé le nom du Seigneur, prêché sa sainte loi aux nations infidèles , agrandi son royaume, ne seront point comptés
ressource de nos nécessités, et non comme la protectrice de nos crimes. Marie ne compte pour siens que ceux qui appartiennent à Jésus- Christ ; elle ne regarde, dans les hommages qu'on lui rend , que la pureté et la fidélité du cœur qui les lui offre ; et n'aime dans ses serviteurs que l'innocence, la foi , la charité , et toutes les vertus qui la rendirent elle-même agréable aux yeux de Dieu. C'est ainsi que sa puissance et son autorité dans le ciel couronne aujourd'hui rabaissement de dépendance où elle avait toujours vécu sur la terre.
Enfin, le dernier abaissement de Marie pendant sa vie mortelle avait été un abaissement de mépris et de confusion. Soupçonnée par Joseph , elle avait porté dans le silence toute la honte d'un soupçon si humiliant et si triste. Elle adorait en secret les ordres du Seigneur sur elle; et sans découvrir à Joseph le mystère ineffable qui venait de s'opérer dans son sein , elle laissait à la sagesse du Très-Haut le soin de manifester l'innocence de sa servante. Elle unissait cette humiliation à celle que le Verbe fait chair commençait à éprouver dans ses chastes entrailles ; elle se soumettait , comme lui, à porter quelque temps la ressemblance du péché , à faire un sacrifice de son innocence aux ordres inconnus et adorables de la sagesse divine, et à se réjouir même par avance de l'utilité que Dieu saurait bien retirer, pour l'accomplissement de ses desseins éternels, de son humiliation et de son opprobre.
Telle était la disposition de Marie ; et voilà
pourquoi sa mort est suivie d'une gloire de vénération et d'hommage : dernier caractère. Tous les peuples et toutes les nations ont entendu parler des merveilles de Dieu en elle : partout où la gloire de Jésus-Christ a trouvé des adorateurs , la sienne a trouvé des honneurs et des hommages. A peine eut-elle disparu de la terre que les hommes apostoliques lui adressèrent des vœux; ces siècles heureux et si honorables à la foi furent les premiers dépositaires du respect des fidèles envers Marie. Et il fallait bien que l'Eglise, encore naissante, rendît déjà des honneurs solennels à cette Reine du ciel , puisqu'il s'éleva dès lors , parmi les fidèles, des hommes ignorants et superstitieux, qui, frappés de l'éminence de sa gloire et de sa dignité, changèrent la piété en superstition et en idolâtrie, lui otfrirent des sacrifices, et lui rendirent des honneurs qui ne sont dus qu'à TElernel. Ainsi à mesure que la foi se répandit, le culte de Marie s'établit sur la terre ; à mesure que l'Eglise , favorisée par les Césars, vit l'éclat et la magnificence accompagner la sainteté de ses mystères, les hommages rendus à Marie devinrent plus pompeux et plus solennels. En vain parurent alors des esprits inquiets et superbes, qui osèrent lui disputer l'auguste qualité de Mère de Dieu. Leurs blasphèmes ne servirent qu'à réveiller la piété des fidèles; de toutes parts s'élevèrent des autels et des temples magnifiques, consacrés sous sa protection et sous son nom à la gloire de son Fils; la religion des peuples opposa des mo-
parmi ces ouvriers fidèles, s'ils n'ont pas saintement conservé la pureté de leurs mœurs; et tous ceux qui rendent des hommages et des honneurs à Maiie seraient déclarés ses tîdèles serviteurs , si la pureté de leurs mœurs et l'innocence de leur vie n'a sanctifié eur confiance et leurs éloges? Non; nos pères ne retiardaient Marie que comme la ressource de leurs nécessités , et non comme la protectrice de leurs crimes. Jésus-Christ ne rtgarde lui-même, dans la prière que lui faii ^a mère, que l'innocence du cœur qui s'adresse à lui par son canal; comme il ne regarla en elle que ses vertus, que son humilité, la retraite, la fuite du monde, et tout ce qui la distinguait des autres filles d'Israël.
Enfin , le dernier abaissement de Marie était un abaissement de mépris et de contusion. Exposée à la censure des Juifs, et aux soupçons mêmes de Joseph , elle en porte généreusement toute la honte. Loin de murmurer contie la Providence qui semble ne la pas protéger contre ceux qui voudraient donner atteinte à sa pureté , elle adore au contraire les desseins de Dieu sur elle. Laissant à la sagesse du Très-Haut à venger sa cause , elle unissait son humiliation à celle de Jésus-Christ, voulant bien pour quelque temps porter comme lui la ressemblance du pécheur, et se réjouir par avance d'une humilité que son Fils doit porter au souverain degré et recommander à tous les chrétiens.
Voilà pourquoi sa mort est aujourd'hui honorée d'une gloire de vénération et de respect. Son tombeau, comme celui de Jésus-Christ, est glorieux; tous les peuples ont entendu parler de son triomtihe ; et partout où ctlui de Jésus-Christ a trouvé des adorations, celui de Marie a trouvé des honneurs. Et en effet il fallait bien que l'Eglise naissante fendit de grands honneurs à cette mère des fidèles , puisqu'il se trouva des impies qui changèrent ces hommages en superstition, et rendirent à cette créature des adorations qui n'étaient dues qu'au Dieu immortel. Ainsi à mesure que l'Eglise, favorisée par la protection des Césars convertis, vit solenniser parmi ses enfants les mystères de Jésus-Christ sou chef, les mystères de Marie devinrent plus pompeux. En vain quelques hérétiques voulurent lui disputer sa maternité bienheureuse ; on vil bientôt , malgré tons ces obsiacles, des autels et des temples élevés en sou nom ; des conciles s'assemblèrent pour lui confirmer ses titres augustes; et l'erreur ne servit qu'à faire éclater avec plus d'empire son autorité et sa puissance.
Que dis-je? les empires dès lors la prirent pour leur protectrice ; les fléaux publics cessaient par son intercession ; les villes et les provinces virent tomber plus d'une fois les béné dictions du ciel sur leurs habitants et sur leurs terres par sa médiation ; et un de nos rois dont la mémoire sera toujours précieuse à la postérité, parce que son règne fut toujours juste,
MYSTÈRES
numents publics, élevés à l'honneur de Marie, aux secrètes entreprises de ses ennemis; des conciles s'assemblèrent pour lui conserver ses firoits augustes, et laisser à la postérité dans leurs décisions les titres vénérables de leur respect et de celui de leurs pères envers Marie; et l'erreur, comme il arrive toujours, ne réussit qu'à établir avec plus d'éclat la vérité.
Que dis-je, mes Frères? les villes et les empires se mirent sous sa protection puissante ; de saintes sociétés, assemblées à son nom et dévouées à son culte, s'élevèrent de toutes parts ; les fléaux publics cessèrent par les vœux et les hommages qu'on lui adressa; nos villes et nos provinces, frappées de la main de Dieu , virent tomber par son entremise le glaive qui les châtiait; et un de nos rois, dont la mémoire nous sera toujours chère , parce (ju'ilfutun roi juste et clément', fit, pour immortaliser le souvenir d'un bienfait si signalé, un hommage public à cette Reine des cienx de tout son royaume qu'elle venait de conserver et de délivrer de la plaie qui semblait annoncer sa désolation et sa ruine.
L'Angleterre elle-même, avant qu'un schisme infortuné en eût fait un royaume de trouble et d'erreur, se distingua par sa piété envers Marie. Ses rois la regardèrent comme la protectrice de leurs Etals; ses plus saints évêques furent les défenseurs les plus zélés de son culte; c'est un dépôt sacré qu'ils avaient reçu de ces hommes apostoliques, qui, sous les ordres du grand pontife saint Grégoire, vinrent établir dans celte île célèbre la foi de Jésus-Christ sur les ruines de l'idolâtrie, La science qui distingua bientôt cette Eglise florissante , loin de refroidir son zèle envers Marie , le rendit plus fervent et plus solennel; sa piété augmenta avec ses lumières : l'orgueil et les passions seules ont détruit ce qu'une foi humble et éclairée avait d'abord édifié. Le Seigneur a retiré son Esprit du milieu de cette Eglise infidèle; il l'a livrée à un
esprit de mensonge et de révolte; mais ses châtiments ne sont jamais sans miséricorde. 11 a voulu la punir; il ne veut pas l'abandonner et la perdre ; il s'est encore réservé au milieu d'elle un |ietit nombre d'Israélites fidèles, que la contagion générale n'a pas infectés, et qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. Cette sainte semence, (jue la bonté de Dieu laisse encore au milieu de ces villes rebelles, fructifiera en son temps, et les empêchera d'éprouver le même sort que Sodome et que Gomorrhe. Et encore tous les jours une grande Reine , plus illustre par les couronnes qu'elle a sacrifiées à la constance de sa foi , que par la naissance et les grandes qualités qui les avaient mises sur sa tête, trouve ici aux pieds de Marie la plus douce consolation de ses peines; lui offre sans cesse un royaume que l'hérésie a infecté, des sujets que res|>rit de rébellion, toujours inséparable de l'hérésie, a fascinés; avance aux pieds des autels les moments de la miséricorde, et contribue plus à la conversion de ses peuj)les et au rétablissement de la royauté indignement violée, par les soupirs fervents qu'elle ne cesse de répandre dans le secret du sanctuaire, que toutes les puissances de la terre ne sauraient y contribuer par la sagesse de leurs conseils et par la force de leurs armes.
Voilà, mes Frères, le comble de gloire où les humiliations passagères ont conduit Marie; et telle est presque toujours la destinée des justes, qui ont éprouvé des revers et des humiliations sur la terre. Chaque siècle en four nit des exemples ; et encore sous nos yeux un roi détrôné *, exposé pendant sa vie à la censure des insensés; lui qui avait vu sa foi taxée de faiblesse , son zèle d'imprudence , et ses malheurs im[)utés à lui seul, reprend après sa mort le droit qu'il avait sur l'estime et sur la vénération publique , et s'attire des hom mnges mille fois plus éclatants que ceux qui avaient environné son trône.
> Louis XUI.
Jacques II , roi d'Angleterre. — Note du premier éditeur.
la prit pour protectrice de tout un grand royaume, qu'elle venait de délivrer d'une calamité que la force et la puissance n'étaient point capables d'arrêter.
L'Angleterre avant le schisme s'était mise sons sa protection ; et encore aujourd'hui une grande reine, plus respectable par ses vertus et par sa piété que par l'éclat de ses couronnes, lui offre de; sujets qu'un esprit de révolte a livrés à l'erreur ; et l'ingratitude et la peilidie qui l'ont fait éloigner de ses sujets rebelles, ne l'empêche point de leur servir de protectrice.
par les prières et les soupirs secrets qu'elle vient si souvent ' pousser aux pieds du sanctuaire.
Voila le comble de puissance et de gloire où tous les abaissements de Marie l'ont élevée ; et c'est la destinée des justes ; qui imitent ses humiliations. Méprisés ici-bas par les pécheurs et confondus avec les hypocrites, on ne les connult presque point eu cette vie; c'est après leur mort qu'ils trouvent la gloire qu'on leur a refusée pendant leur vie, et qu'ils possèdent une immortalité que rien ne pourra jamais altérer.
FÊTE DE L'ASSOMPTION : CiLOIRE DE LA MORT DE LA SAINTE VIERGE. 477
Pour l'usurpateur qui s'est élevé par des voies injustes, qui a dépouillé l'innocent, et chassé l'héritier légitime pour se mettre à sa place, et se revêtir de sa dépouille ; hélas I sa gloire sera ensevelie avec lui dans le tombeau : sa mort développera la honte de sa vie. C'est alors que la digue qu'opposaient aux discours publics ses succès et sa puissance , étant ôtée , on se vengera sur sa mémoire des fausses louanges qu'on avait été contraint de donner à sa personne ; c'est alors que tous les grands motifs de crainte et d'espérance n'étant plus, on tirera le voile qui couvrait les circonstances les plus honteuses de sa vie ; on découvrira le motif secret de ces entreprises glorieuses que l'adulation avait tant exallées, et on en exposera l'indignité et la bassesse. On regardera de près ces vertus héroïques, que l'on ne connaissait que sur la bonne foi des éloges publics; et on n'y trouvera que les droits les plus sacrés de la nature et de la société foulés aux pieds; on le dépouillera alors de cette gloire barbare et injuste dont il avait joui ; on lui rendra l'infamie et la mauvaise foi de ses attentats, qu'on avait bien voulu se cacher à soi-même. Loin de l'égaler aux héros, on l'appellera un fils dénaturé, un de ces hommes dont parle saint Paul, sans culte , sans affection et sans principe; sa fausse gloire n'aura duré qu'un instant ; et son opprobre ne finira qu'avec les siècles; la dernière postérité ne le connaîtra que par ses crimes; que par la piété filiale foulée aux pieds à la face des rois et des nations, qui ont eu la lâcheté d'applaudir à son usurpation ; enfin, par l'attentat qui lui a fait détrôner un père et un roi juste , pour se mettre à sa place. Les histoires, fidèles dépositaires de la vérité, conserveront jusqu'à la fin son nom avec sa honte; elle rang où il s'est élevé aux dépens des lois de l'honneur et de la probité, en le faisant entrer sur la scène de l'univers, ne servira qu'à immorta-
liser son ambition et son ignominie sur la terre '.
Quelle instruction pourrais-je vous laisser à vous, mes Frères, en finissant cet éloge de la mort et de l'exaltation de Marie, sinon de l'opposer encore à la mort du pécheur? Oui, mes Frères, la mort finit toute la gloire de l'homme qui a oublié Dieu pendant sa vie ; elle lui ravit tout, elle le dépouille de tout, elle l'anéantit dans tout ce qu'il était de grand aux yeux des hommes, elle le laisse seul sans force, sans appui, sans ressource, entre les mains d'un Dieu terrible. Ce nombre d'amis, de flatteurs, d'esclaves, de sujets, au milieu desquels il S'i croyait immortel, ne peuvent plus rien pour lui : semblables à ceux qui voient périr de loin un homme au milieu des flots, ils peuvent tout au plus accorder des larmes à son
* Il est très-curieux de lire ce que pensait de ce portrait du prince d'Orange l'ingénieux et politique abbé Maury. Selon son habilude, Maury est sévère jusqu'à l'injustice pour Tévêque do Clermont ; mais il admire avec raison cet incomparable Bossuet qu'on ne saurait jamais trop admirer :
« Lorsque MassiUon prêcha son sermon sur l'Assomption de la sainte Vierge aux religieuses de Chaillot, devant la reine d'Angleterre, il crut devoir placer, de courtoisie, dans ce discours, le portrait du prince d'Orange, comme un moyen adroit et convenable de plaire à l'épouse du roi détiôné par lui, Jacques II, eu présence de laquelle il parlait. Son talent le servit fort mal dans celte occasion. Il parut oublier, en ajoutant aux prétéritions de la plus injuste partialité les pléonasmes d'une élocution déclamatoire, et surtout en déguisant mal la tlatlerie sous le voile de la détraction, qu'il serait jugé lui-même un jour sur cette même diatribe à laquelle il abaissait son ministère. Massillon ne nous présente qu'une seule pensée pour peindre Guillaume III, et après l'avoir exprimée dès sa première phrase, sans approfondir le caractère du stathouder, sans grouper et même sans saisir les plus mémorables résultats de son histoire
« Cette amplification ou plutôt cette diffamation inexcusable dans la bouche d'un orateur chrétien qui ne doit offenser personne, était beaucoup plus propre à consoler la reine d'Angleterre qu'à faire connaître le prince d'Orange ; elle peut servir d'exemple pour prouver que Massillon s'étendait trop sur la même idée, et abusait étrangement de sa facilité, en se livrant quelquefois à des répétitions fastidieuses ; mais écartons pour le moment cette discussion critique, à laquelle nous ne serons que trop obligé de revenir.
« Voulez-vous voir maintenant comment Bossuet a peint le protecteur Cromwell bien autrement odieux que le prince d'Orange ? Comparez à cette stérile abondance de l'évêque de
Pour les pécheurs, leur gloire ne descendra point avec eux dans le tombeau ; leur mort ne fait que découvrir la honte de leur vie ; leur autorité et leur puissance viennent s'anéantir aux portes du tombeau ; on se venge alors des éloges qu'on a été contraint de donner à leurs personnes ; on examine le principe de ces actions éclatantes , et on en découvre toute la bassesse ; on regarde les motifs de ces vertus publiques, qu'ils pratiquaient pendant leur vie, et on trouve qu'elles dégénèrent en des vices rampants et populaires. Au lieu de les égaler à des héros, à peine juge-t-on à propos de les placer parmi les hommes ; leur infamie ne finira qu'avec leurs supplices ; et les histoires, fidèles dépositaires de la vérité, confondront leurs
titres avec le néant de leur autorité, et leur grand nona ne servira qu'à rendre leur confusion plus grande sur la terre *.
Oui, la mort anéantit le pécheur dans tous ses titres, dans toute son autorité et sa i;iandeur; elle le dépouille de tout ce qui le distinguait sur la terre, et le laisse avec tontes ses œuvres entre les mains du Dieu vengeur. Ces grands biens, ces grands talents, ces grands honneurs, ce nombre d'amis, de courtisans, de flatteurs, au milieu desquels il se croyait immortel, sont
' Dans ce texte de 1705, il faut remarquer comme les allusions au prince d'Orange sont voilées et rapides. Magis offendit nimum quant parum.
MYSTÈRES
malheur, ou faire des \œux inutiles pour sa délivrance. Ainsi, seul aux prises avec la mort, il tend en vain les mains à toutes les créatures qui lui échappent. Le passé ne lui paraît plus qu'un instant fugitif, qui n'a fait que briller
Clernnonl, l'éuergique impétuosité de l'évêque de Meaux ; rien ne marque tnieux la diflérence de leur génie. « Un bomme s'est « rencontré d'une profondeurd'esprit incroyable, hypocrite rafliné « autant qn'habile politique, capable de tout entreprendre et de « tout cacher, également actif el infatigable dans la paix et dans « la guerre ; qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouce vait lui ôter par conseil ou par prévoyance; mais, au reste, si « vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions « qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuants et « audacieux qui semblent être nés pour changer le monde».
<( Massillon eRleure les choses et épuise les mots. Bossuet, comme on vient de voir, fait précisément le contraire, et il n'est pas possible de prononcer un jugement plus digne de fixer l'opinion de la postérité. C'était elle seule, et non pas k'S cours de France ou d'Angleterre, que ce grand homme se représentait devant la justice de ses pensées, quand il en sut anticiper ainsi l'arrêt. On a loué cent fois, et avec toute raison, le bon goût, le mouvement rapide, la verve, la vérité, la concision , la profondeur el l'énergie de ce portrait oratoire , où l'on ne trouve ni antithèses ni exagération. Mais quel est le rhéteur, plus éclairé et plus hautement équitable, qui, élevant son admiration pour l'orateur vers un autre genre tie mérite beaucoup plus frappant dans ce tableau, en ait fait jusqu'à présent honneur à sa mémoire?
« L'oraison funèbre de Henriette de France, leine de la Grande- Bretagne, eût été, pour un panégyriste vulgaire, une belle occasion d'environner le nom de Cromwell du souvenir de ses crimes et de ses vices. Bossuet, au contraire, n'eu relève aucun autre que son hypocrisie, qui fut le mode trop habiluel de son caractère pour qu'on put l'oublier, et dont il ne montre même que le raffinement, comme une espèce d'habileté politique ; il ne lui fait point d'autre reproche; il s'interdit envers lui, non-seulement l'outrage, mais la censure; il ne veut montrer enfin dans le protecteur qu'un génie extraordinaire, et l'un de ces esprits remuants et audacieux gui semaient nés pour cftaiger le monde.
« La modération de Bossuet est très-remarquable dans l'éloge funèbre de la veuve de Charles l^^, prononcé en 1669, onze années après la mort de Cromwel, et dix ans après le rétablissement de Charles 11 sur le trône ; c'est-à-dire quand , depuis deux lustres révolus, la mémoire de Cromwell était livrée au jugement de l'histoire, et que son cadavre avait été exhumé, traîné sur la claie dans les rues de Londres, pendu et enterré au pied du gibet.
« Ce morceau, qui vient de nous fournir une si frappante leçon de justice et de circonspection oratoire, est tellement connu, que je ne l'aurais point cité, si ce rapprochement n'eût formé un contraste instructif entre Bossuet et Massillon. Mais je dois ici rendre hommage à l'illustre évêque de Clermont. Nous avons de lui un second portrait du prince d'Orange, absolument différent du premier que j'ai déjà mis tous les yeux du lecteur. «Uu « fond de la Hollande, dit-il dans l'oraison funèbre du dauphin, « en ne parlant plus cette fois devant la reine d'Angleterre ; du o fond de la Hollande sort (a) un prince profond dans i^es vues, « habile à former des ligues et à réunir les esprits, plus heu- « reux à exciter les guerres qu'à combattre, plus à ciaindie
(n) Pour mieux assurer le succès de sa cause, Maury oublie ici ces lignes : « Un nouveau vase de la colère du Seigneur, destiné de Dieu pour détrôner les plus saints rois et être l'instrument de ses vengearices sur les royaumes et sur les peuples >.
et (iisj'jiraître ; l'avenir est un abîme immense, où il ne voit m tin ni issue, et où il va se perdre et s'engloutir pour toujours, incertain de sa destinée. Le monde qu'il croyait éternel n'est plus qu'un fantôme qui se dissipe; l'éter-
« encore dans le secret du cabinet qu'à la tête des armées, un « ennemi que la haine du nom français avait nudu capable « d'imaginer de grandes choses et de les exécuter, un de ces « génies qui semblent nés pour mouvoir à leur gré les peuples « et les souverains, un grand homme enfin, s'il n'avait jamais « voulu être roi ».
« Ce second portrait du prince d'Orange, dont la fin parait imitée de celui de Cromwell , peut en quelque sorte servir d'errala au premier, et plus il mérite d'éloge, plus aussi il vient à l'appui de mes observations. Si je n'avais voulu qu'indiquer un superbe modèle aux orateurs, j'aurais préféré de beaucoup au portrait de Cromwell celui du cardinal de Retz , par Bossuet , dans l'oraison funèbre de Le Tellier : je ne connais rien de plus parfait en ce genre, parmi les anciens et parmi les modernes. « Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit dr « nos malheurs ? cet homme si fidèle aux particuliers, si redoute table à l'Etat, u'un caiatère si haut qu'on ne pouvait ni l'es- « tinier, ni le craindre , ni l'aimer, m le haïr à demi , fern ~ « génie que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer ur « dignité qu'a la lin il voulut quitter, comme trop chèrement « achetée... taul il connut son erreur et le vide des grandeurs « humaines ! .Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait « un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants t( ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il sem- « bla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori « victorieux de ses tristes et intrépides regards ».
« Ce dernier trait eût été envié de Tacite. On ne pouvait peindre avec plus d'énergie et de vérité la haine implacable que le cardinal de Retz, trop fier pour se réconcilier avec son ennemi premier minisire , manifesta toujours contre Mazarin toul-puissant sur les marches du trône. C'est ainsi qu'ayaul à montrer un factieux sans objet, doué d'un génie remuant et d'un grand caractère, Bossuet le juge en peu de mots, mais pleins de vigueur et d'énergie, avec la sagacité d'un moraliste, la verve d'un orateur, la profondeur d'un pubhciste , et l'iiupartialiié d'un historien.
«Un ne saurait admirer le crayon sublime de Bossuet, dans les portraits oratoires qu'il nous a tracés de ses contemporains, sans désirer de savoir coiumeul û fut peint lui-même , quelques années après sa mort , dans la chaire chrétienne , qu'il avait tant illustrée par son génie. Heureusement le peintre n'était pas indigne du modèle. Voici donc l'aspect imposant sous lequel Massillon sut le présenter à l'admiration publique, dans la première partie de l'oraison funèbre du dauphin, dont l'évêque de Meaux avait été le précepteur :
« Quel soin, dit-il^ que celui de former la jeunesse des soute vcrains ! Quel ouvrage ! Mais aussi quel homme la sagesse du roi « no choisit-elle pas pour élever son fils unique!... Un homme « d'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise « toujours les grandes âmes et les e.sprits du piemier ordre; « l'ornement de l'épiscopat, et dont le clergé de France se fera « honneur dans tous les siècles ; uu évêque au milieu de la « cour; l'hoiiime de tous les talents et de toutes les scien- « ces; le doiteur de toutes les Eglises; la terreur de toutes « les sectes; le Père du dix-seplième siècle, el à qui il n'a « manqué que d'être né dans les premiers temps, pour avoir « été la lumière des connles, l'àme des Pères assemblés, avoir « dicté les canons et présidé à iNicée et à Ephèse ».
anéantis avec lui : emblable à un homme exposé au milieu des flots qu'on voit périr sans pouvoir lui donner de secours, le pécheur mourant ne trouve aucune ressource ; il tend la main à toutes les créatures qui lui échappent, et en qui il ne toit plus que des fantômes qui disparaissent à ses yeux. Le
monde ne lui parait plus qu'un grand vide où il voudrait et où il ne peut demeurer. Ces plaisirs, ces honneurs, qu'il avait crus éternels, ne sont plus pour lui qu'un nuage obscur qui se dissipe. Ces biens, en qui il mettait sa confiance, ne lui paraissent plus qu'une afi'reuse chimère. Ainsi, tout ce qui lui avait paru
FÊTE DE LA VISITATION
nité qu'il regardait comme une chimère, est un objet affreux qu'il a sous les yeux, et qu'il touche déjà de ses mains. Tout ce qu'il avait cru réel et solide, s'évanouit; tout ce qui lui avait paru frivole et chimérique, se montre et se réalise ; et son malheur lui donne de nouvelles lumières, mais ne lui donne pas de nouveaux penchants et un nouveau cœur : il meurt détrompé sans mourir changé ; il meurt désespéré, et ne meurt pas pénitent.
Mais l'âme juste, ah I elle voit alors le monde et l'éternité des mêmes yeux qu'elle les avait toujours vus; rien ne change, rien ne
frivole se montre à lui comme solide, au lieu que ce qu'il avait regardé comme solide et durable ne lui semble plus qu'une fumée et une ombre.
Mais il n'en est pas de même à la mort de l'âme juste ; elle voit tout en mourant des mêmes yeux dont elle l'avait toujours vu , seulement ces objets la frappent plus vivement ; mais rien ne la surprend, rien ne l'agite, rien ne l'occupe que la douce consolation d'avoir toujours connu la vérité; elle ne voit dans le passé que l'agréable souvenir d'avoir profité des miséricordes du Seigneur; elle n'a point d'inquiétude pour l'a-
fmit pour elle dans ce dernier moment que ses humiliations et ses souffrances. Ainsi libre de tous les attachements du monde et de la vanité, pleine de bonnes œuvres, soutenue de la foi des promesses , mûre pour le ciel , elle ferme les yeux sans regret à tous les vains objets qu'elle n'avait jamais vus qu'avec peine ; elle s'envole dans le sein de Dieu, d'où elle était sortie et où elle avait toujours habité par ses désirs, et rentre avec paix et avec confiance dans la bienheureuse éternité. Ainsi soit-il.
venir, elle qui, délivrée de ses peines, va paraître devant Dieu, pleine de bonnes œuvres et de vertus; uniquement appuyée sur les promesses de Jésus-Christ, dégoûtée de la terrre < t mûre pour le ciel, elle ferme les yeux sans peine à la vanité qu'elle n'a jamais aperçue sans douleur ; elle s'envole enfin dans le ciel près de son bien-aimé, où l'avait déjà tant de fois emportée le transport amoureux de son cœur, et prend possession de la gloire qui lui était préparée dans la bienheureu?e éternité. Je vous la souhaite.