‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 3)Chapitre 27 sur 45 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

XjE premier choix que Dieu fait d'une ame qu'il veut rendre à jamais heureuse avec lui ^ est cette bonne volonté éternelle par laquelle ^ comme dit TÂpotre ^ avant que nous fussions nés ^ et sans aucun égard à ce que nous devions un jour être ^ sa miséricorde nous a marqués du sceau du salut ^ nous a séparés de cette masse de perdition où ^ depuis le premier péché ^ toute chair étoit enveloppée ^ et nous a élus avant la naissance des siècles ^ afin que nous fussions purs et irrépréhensibles à ses yeux^ et que devenus citoyens de la céleste Jérusalem ^ nous pussions rendre avec tous les saints ^ des louanges étemelles à la gloke de sa grâce.

Mais outre cette élection invîsibîe ^ dont nulle créature uVst jamais ici — bas assurée , et qui renferme le mystère profond des conseils éternels de Dieu sur uoujs ^ il est d«s élections visibles et

extérieures ^ qu^on peut regarder comme les moyens et les préjugés consolans de la première* Or telle est , ma chère Sœur , la vie religieuse ^ où la miséricorde de Jésus-Christ vous appelle. Âiasi lorsque Moïse ^ sur le point d^entrer dans cette terre heureuse que le Seigneur' avoit promise à ses pères ^ voulut consoler et soutenir les Israélites contre toutes les difficultés qu'*offroît cette entreprise ^ il se contenta de leur rappeler toutes les circonstances du choix que Dieu avoit fait d''eux au milieu de TEgypte , pour les conduire k la terre des promesses. Soui^ne35-vous ^ leur disoit— il ^ que Dieu vous a choisis sur tous les autres peuples de la terre ^ quoiqu^Us fussent plus nombreux et plus puissans que vous : Te elegit Dominus de cunctis populis qui sunt super terrant • ( Deut. 7.6.) et voilà les préférences de cette élection. Il vous a fait sortir de FEgypte , continuoit-il, malgré tous les efforts de Pharaon^ et en opérant en votre faveur des signes et des prodiges : Eduxitque vos in numuforti de manu Pliaraonis ^ ( Ibid. -^ . 8. ) en voilà les moyens. Enfin il vous aimera et vous protégera^ il bénira vos terres et vos troupeaux^ il éloignera de vous tous les malheurs et toutes les plaies dont il avoit frappé l'Egypte, et vous ne pourrez plus douter que le Seigneur , grand et miséricordieux , ne vous conduise , piiisqu''il établira sa demeure au

milieu de vous : Diliget te ac multiplicabit

<mferet à te omnem lanptorem ^ et injîrmitates ,Sgjpti pessimas îwn timebis^ quia Dominus

î*OtR tïNE PROFESSION RELIGIEUSE. ^6x

Dèus tuus in medio tuîest^{Jie\ii. i3^ i5. ai») en voilà les secours et les sûretés.

Or sur le point où vous êtes , ma chère sœur^

de sortir de TEgypte pour entrer dans ce lieu

des promesses , souffrez que pour soutenir votre

foi contre toutes les difficultés que vous pourriez

trouver un jour dans la suite de cette sainte

entreprise ^ je vous tienne ici le même langage.

Souvenez-vous que le Seigneur vous a choisie

au milieu d^une infinité d'ames qu^il abandonne :

Te elegit Dominus de cunctis populis -qui sunt

super terrain; voilà la préférence de ce choix.

Préférence de piire bonté. Lorsque les hommes

nous préfèrent dans la distribution de leurs grâces^

c'^est quHls nous trouvent ^ ou plus utUes à leurs

desseins , ou plus dignes de leurs bienfaits : ils

prennent en nous les motifs de leur préférence.

Mais le Seigneur dans ses choix ne consulte que

ses miséricordes ^ nous sommes tous à ses yeux

également indignes de ses premiers bienfaits ^ et

nous n'y apportons point d'autre mérite que

celui de son choix et de son amour.

Non , ma chère Sœur , ce ne sont ^ ni ces inclinations heureuses ^ que vous avez portées en naissant ^ ni ce premier âge passé avec tant d'in— nocence dans le secret du sanctuaire ^ ni cet éloi* gnement naturel du monde ^ qu'on a toujours remarqué en vous^ qui ont attiré la grâce de préférence qui vous consacre aujourd'hui à Jésus- Christ : ce sont là les suites heureuses ^ et non les causes de votre élection. Hélas ! combieà

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d'âmes dans le monde nées avec les mêmes inclinations que vous ;j élevées comme vous dans rinnocence et dans le secret d'^un saint asile ^ ornées de toutes ces vertus naturelles, qui semblent destiner de bonne heure un cœur à la piété ^ touchées d^abord^ comme vous, de la beauté de la maison du Seigneur^ souhaitant dans un premier âge , de renoncer au siècle et de s** ensevelir ave6 Jésus— Christ dans Fobscmité de ces retraites sa— orées , ont senti peu à peu ce désir s^affoiblîr ^ ces premières vues changer ^ le inonde , vu de plus près, devenir plus aimable ;j et séduites par leur propre cœur, ont étouffé ces premiers attraits de grâce et de vocation, pour suivre les vaineis lueurs de fortune et de plaisir , que le siècle faisoit briller à lem:s yeux ! Qui vous a discernée , ma di^e Sœur , de ces âmes infidèles dont le monde est si plein ? Vous dites sans doute ici dans le secret de votre cœur : C^est votfe miséricorde toute seule , 6 mon Dieu ! qui m'a prévenue de ses bénédictions : vous mVvez choisie , parce que vous Tavez voulu : ce sont là les secrets adorables de Vôtre aïnour , qu'ail n'est pas permis à la créature de sonder , et qui doivent faire le sujet étemel de mes louanges et de mes actions de grâces.

Préférence consolante encore par la singularité^ car, ma chère Sœur, jetez les yeux, comme dit le prophète , sur toutes les nations de la terre : JHespicite nationes hominum : (Eccli. 2. 11.) (Considérez ce qui se passe dans Tunivers. Que

POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE. ^63

âe peuples encore ensevelis dans les ténèbres 1 que de nations barbares et à peine connues ^ qui vivent encore sans Dieu dans ce monde ! que de terres et de contrées où la lumière de TE— vangîle n a pas encore paru ! que de royaumes et de provinces séparées de Funité ^ livrées à ua esprit d''erreur et de mensonge :; et qui connois— sant Jésus— Christ , ne Tadorent pas comme il faut î et dans Fenceinte même de la véritable Eglise^ que d^impies ! que d''iiît;Fédules ! que de pécheurs voluptueux ! que drames mondaines et corrompues , qui adorant Jésus-Christ ^ Toutragent et le déshonorent ! Comparez , si vous le pouvez^ le petit nombre d'âmes justes et fidèles ^ qui au milieu de nous vivent de la foi , à cette multitude effroyable d'infidèles ^ d'errans ^ de pécheurs ^ de mondains de tous les pays et de toutesles nations^ qui suivent les voies de la perdition et de la colère^ c'est un atome au milieu d'un espace immense. Et cependant, ma chère Sœur., c'est parmi ce petit nombre même , que le Seigneur vous a choisie : Te elegit Dominas de cunctis populis qui sunt super terrant. Il vous a encore distinguée d'elles par un bienfait singulier^ il vous a élue même parmi ses élus , comme dit l'épouse i il ne s'est pas contenté de vous faire croître dans son champ , comme un froment pur au milieu de l'ivraie :; il vous a coupée avant la moisson, pour ainsi dire ^ il vous a dérobée aux embûches de l'homme ennemi • il vous a mise de bonne heure à couvert dan$ ses greniers, c'est-à-dire, dans le

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secret de son sanctuaire : Te elegit Dominus de cunctis populis qui sunt super terrant. Que de grâces dans une seule grâce ! que de bienfaits rassemblés dans le bienfait seul de votre vocation 1 Séparée de toutes ces nations innombrables qui ne le connoissent pas encore ^ séparée de tant de peuples^ qui le connoissant^ suivent des voies d^erreur , et ne Fadorent pas comme il faut^ discernée de tant de fidèles mondains , qui en Fadorant^ violent sa loi sainte^ privilégiée encore par-dessus ce petit nombre d'*ames justes ^ qui au milieu des périls du monde ^ le servent^ mais stont obligées de se partager entre le monde et lui : sentez-vous^ ma chère Sœur^ tout, le prix de cette préférence ? voyez- vous de ce point de vue toute la grandeur de ce bienfait ? et frappée de ce nouveau mystère de grâce ^ qui se développe à vos yeux y ne vous écriez-vous pas avec un saint roi ^ dont je vous ai déjà appliqué les paroles ; Venez ^ vous qui craignez le Seigneur , et qui vous contentez peut-être d^admirer ici en secret le courage de mon sacrifice ^ et les vains avantages d''un grand nom et d'aune fortune éclatante , auxquels je renonce : admirez plutôt les bienfaits et les miséricordes de Dieu sur mon ame ^ et voyez par combien de faveurs signalées il me choisit et me préfère aujourdliui , pour me consacrer tout entière à son nom et à sa gloire? F^enite ^ audite ^ et narrabo ^ omnes qui timetis Deum , quantafecit anirtuje ineœ. (Ps. 65. i6. ) Mais si des préférences que renferme votre

élection

POHR UNE PROFESSION RELIGIEUSE. 265

élection ^ nous venons aux moyens dont le - Seigneur s^est servî pour vous y conduire , que de nouveaux sujets de consolation^ ma chère Sœur, vont s'offrir à votre ame ! C'est le second motif dont Moïse se servoit pour soutenir les Israélites contre les difficultés que leur offroit Feutrée dans la terre de promesse. Le Seigneur ^ leiir disoit-îl^ vous a fait sortir de TEgypte malgré tous \eà efforts de Pharaon ^ et en opérant en votre faveur des signes et des prodiges : Eduxitque vos in mcmuforti ^ de manu Pharaonis. Oui^ ma chère Sœur^ quels prodiges le bras du Seigneur il'a-t-il pas opérés ^ et quels moyens sa sagesse n'a-t-ellè pas employés pour vous retirer du monde , et vous conduire dans ce lieu saint ? Que de secrètes invitations ! que de sollicitations réitérées ! que de nuages dissipés" ! que de dégoûts vaincus ! Ce n'est pas assez : que d'obstacles écartés ! que de &cilités ménagées ! que d'événemens inattendus î . que de révolutions et de changemens , pour vous frayer le chemin ou il vouloit vous conduire ! Il • bouleverse tout ^ il frappe de mort les premiers-^' nés :; il remplit les palais de Pharaon et des grands de l'Egypte ^ de deuil et de tristesse ^ pour amollir leur cœur, et afin qu'ils ne s'opposent plus à la sortie de son peuple de l'Egypte , c'est-à-dire , , au dessein d'une ame choisie de sortir du monde . et de se retirer dans le lieu saint. Ainsi , ma chère Sœur , dès le sein de votre mère, toutes.les opérations de la grâce sur votre ame étoient ^mme autant de démarches qui vous avançoient Tome riL Oraisons fun, aS

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vers la maison du Seigneur. J)ès lors tout ce qin vous arrivoît , avoît quelque rapport secret avec le sacrifice que vous allez faire. La sagesse de Dieu faisoit tout servir dès lors à la destinée qu^elle yous préparoit^ Tordre de votre naissance ^ la piété de vos proches*, les soins de votre éducation, (es événemens domestiques ^ Félévation ou la dé— fcadence de ceux qui vous appartenoient ;j la faveur ou le refroidissement des princes de la terre ^ tout qela ménagé par une providence attentive , vous frayoit déjà les voies à cette sainte retraite. De sorte que le Seigneur ne vous a jamais perdu de vue , et que vous pouvez lui dire avec le prophète : C^est vous , Seigneur , qui avez préparé toutes mes voies ^ et qui dès le sein de ma mère , avez mis votre main sur moi , comme sur une victime qui vous appartenoit déjà , et que vous . vous réserviez tout entière : Tu Jbrmasti me , et posuisti super me manumtuamj suscepistime de utero matris meœ. (Ps. i38. 5 , i3. )

Telles sont , mes Frères , les grandes miséri^ l^ordes du Seigneur sur les siens. Vous-même qui m^écoutez, mon cher auditeur^ vous que la grâce aVappelédeTégarement du monde et des passions ^ une vie régulière et chrétienne ^ ce qui diminue peut-être en vous le sentiment de ce bienfait inestimable de Dieu , c^est que vous n^entrez pas assez dans les routes adorables et secrètes par lesquelles sa sagesse vous a conduit au moment heureux qui a changé votre cœur : vous n^étudiez pas assez quelles ont été les voies de la grâce sur votre

POUR UNE PROl^ESSION RELiaiEUSE. !i<6j

*me : vous ne voyez cfvCk demi et comme superficiellement ^ tout le mystère des miséricordes de Dieu sur vous. Mais si vos yeux pouvoient s^ouvririj mais si vous pouviez parcourir toute Phistoiré secrète de ses grâces et de sa providence sur votre âme^ ah ! vous verriez que tous les événeméns de votre vie passée se rapportoîent tous de loin à ce moment unique qui vous a converti au Seigneur : vous ^verriez que ces afflictions , ces contre-temps^ que vous régardiez comme Fouvragô de la malignité ou de Tinjùstice des hommes ^ n^étoieot que des dispositions éloignées que le Seigneur vous ménageoit , pour vous préparer à Ba grâce : vous verriez que ces établissemens , Ces alliances ) ces situations qui vous paroissbient^ oa les suites du hasard ^ ou les fruits de vos ména->gemens et de vos mesures , n^étoient que des facilités que la bonté de Dieu assembloit de loib^ pour vous frayer les voies à un changement de vie : vous verriez que ces égaremens mêmes de passion , ces sociétés de crime et de débauche ^ qui auroient du fermer pour toujours à la gracc rentrée de votre cœur , par les secrets adorables de la miséricorde de celui qui sait tirfer le bien du mal , avançoient votre conversion , et dévoient avoir leur utilité pour votre salut. Que diraî-je ? vous verriez que votre naissance , votre fortune ^ vos dignités ^ vos biens ^ vos talens ^ entroient tous pour quelque chose dans ce mystère de grâce et de miséricorde^ qui commençoit dès lors à se former;) que tout vous conduisoit au

208 l^SERMON

moment fortuné de votre pénitence^ que tout ce que vous faisiez servir à vos passions ^ la bout de Dieu le faisoit servir à votre repentiç. Voua veiTÎez que tous les momens de votre vie criminelle^ étoient^ pour ainsi dire ^ des momiens de^ mbéricorde ^ que le Seigneur dëlicit peu à peu les chaînes qui dévoient enfin tomber tout d^ua coup : que tantôt il éloignoit un obstacle par une perte ^ tantôt il affoiblissoit une p^sion piir une perfidie :; tantôt il refroîdissôît un désir par un contre-temps^ taûtôt il înspiroît un dégoût par la durée même de Tbabilude criminelle^ tantôt il ménageoit des réflexions par un bon exemple ^ tantôt il réveilloit la conscience par la fin soudaine des complices de vos crimes; tantôt il rompoit une société de plaisir par des dissensions et des concurrences ^ enfin que sa miséricorde commençoit de son côté Touvrage de votre salut ^ le même moment que vous commenciez du vôtre celui ,de • votre perte.

Oiii , mes Frères , nous ne voyons , ici - bas qu avec des yeux humains ^ toute la suite de jDotre destinée. Nous ne jugeons des événcmens-j qui ont composé lé cours de notre vie , que par les occasions fortuites qui les ont produits : nous «ne nous connoissons que par les rapports extérieurs que nous avons avec les créatures qui nous environnent : nous ne nous considérons pas comme faisant une portion de cette, cité invisible ^ que le souverain architecte forme depuis la naissance des siècles ^ qui est la fin de tous les desseins

FOVft UmS l»ROFESSION EELIGIEUSE. Îà6g

de Dieu ; et à la fortnation de laquelle il fait «ervir , par une sagesse adorable et profonde ^ toutes les diverses révolutions et tout Farrangemeat de ce monde visible. Mais un jour quand Tordre de la providence sur nos destinées nous 'sera manifesté , ah ! nous verrons que Tordre de Botre naissance , la suite de nos ancêtres ^ les di-^ verses fortunes de nos aïeux ^ leur prospérité ou leur déeadenee ^ que tout cela ne se rapportoit peut— être qu^à nous seuls ^ que peut— être au milieu de tant de révolutions ^ la miséricorde de Dieu n^étoit occupée que de nous seuls ^ ne vou'* loit que se former un élu^ qu^^elle rassembloit de loin tons les événëmens qui pouvoient nous placer dans les drconstahces où sa grâce ^ quoique indépendante dés temps et des lieux ^ devoit changer notre cœur^ et que peut-être dans cô long enchaînement des temps et des siècles ^ qui ont composé Thistoire de nos ancêtres ^ nou$ sommes entrés tout seuls dans les vues étemelles de Dieu \ nous avons été la fin de tous ses des-* seins ^ur nos pères ^ et que toutes les circ0n$tances extérieures de leur vîe n^ont été peut-être que les moyens secrets de notre électioa. Grand Dieu ! que les voies de votre miséricorde sont profondes et adorables ! vous les cachez aux insensés et aux mondains : ils vous font agir comme l^omme ^ et ne découvrent pas votre sagesse invisible dans la conduite de Tunivers ^ et dans vos desseiUs de ^race siu* les justes. Mai^ que les âmes qui sont à vous^ trouvent de coiisolation à méditer ces^

i^O . ' ^ 1*' SERMOfï

merveilles secrètes de votre puissauce^ et lés conseils éternels de vos miséricordes. sur elles ! JMmis prqfundas factcé sunt cogitationes^tuœ» Vir insipiens non cognos'cet ^ et stultus non in^ telUget hase. {^ Ps. 91. 6, 7. )

Voilà , ma cLère Sœmr , les moyens dont le Seîgneut' se sert pour assurer le choix qu''il fait d'aune ame : il faut y ajouter les secours et la proteclion qu'il promet^ et qui sont toujours les suites ordinaires de cette élection. H vous aimera^ jdisoit Moïse aux Israélites , et il vous protégera: il éloignera de vous tous les malheurs et toutes les plaies dont il avoit frappé TElgypte ^ et vouç ne pourrez plus douter que le Seigneur , grand et miséricordieux , ne vous conduise , puisqu'il iétablira sa demeure au milieu de vous : Diliget te ^ étc mukipKcabiU Auferet à te omnem lan-^ guorem et infirmitates uiHgypti pessirhas. Non timebis quia Domirius Deus tuus in medio tut est, ( Deut. ^. i3, i5, 21. )

Nouvelle consolation pour vous ^ ma chère Sœur. En effet ^ c'eg^t une vérité du salut , que .les secours particuliers de la gracfe suivent d'ordinaire le choix qu'elle fait de nous ;; et que la jnéme miséricorde , qui nous appelle à un état de ,vîe , tious prépare en même temps les grâces propres el spéciales ^ pour en remplir les devoirs., pour en soutenir les difficultés , pour en éviter les périls, pour en surmonter les obstacles. Je vous ai cUoisis , dîsoit Jésus-Christ à ses disciples, €t c'est assez ; que votre cœur ne se trouble et

POUR UNE ^PROFESSION ^RELIGIEUSE. ft^t

ne se décourage point des difficultés et des persécutions que je vous prédis , et qui vous at— tendent: je 'vous soutiendrai dans cette carrière pénible où vous allez entrer ^ et vous y recueillerez même des fruits durables et abondans : Ego elegi vos ut eatis ^ et fructum afferatis. ( Joan. i3, .16. ) • / - .

Tel est Pavantage d^une ame, ma chère Sœur^ qui entre dans une voie que la main même du Seigneur lui a frayée : elle ne doit plus se regarder elle-même , ni s^arrêter à la disproportion qu''elle trouve entre sa foiblesse et les difficultés de la voie où Dieu Tappelle : elle ne doit plus s'^alarmer^ ni de la répugnance de ses penchaas^ 'ni de la médiocrité de ses forces ^ ni de Finstabilité 5 de son goût ^ ni des obstacles qu''elle prévoit dans . la sainte carrière où la grâce la fait entrer. C^est ^ vous— même qui Fy couduisez^ ô mon Dieu ! et c'est assez : elle peut vous dire avec le prophète: Ij€ Seigneur est mon guide ; rien ne me mcav^ quera» Quand je décrois marclier au milieu des ombres de la mort^ je ne craindrois point ^ parce quHl est ai^ec moi. (Ps. 22. 1^4*)

Mais il s'en faut bien , ma chère Sœur , que les âmes mondaines puissent se flatter de cett« "espérance : entrées la plupart dans des engage-^ mens déplace, de mariage, dVflfaires , de dignité, sans vocation du ciçl , et sans avoir consulté les desseins de Dieu sur elles , il les livre à leur propre foiblesse^ il nç les soutient pas dans des voies que lui-même ne leur a point choisies : il laisse élever

ft^^ I** SERMON

les vents et les orages sur une mer ^ oA les Jonas infidèles se sont embarqués contre son ordre: et voilà pourquoi nous voyons tous les jours tant drames dans le monde ^ qui remplies dVilleurs de bons désirs ^ se plaignent sans cesse de leur foiblesse^ des âmes qui^ nées avec d'heureuses inclinations ^ ne^ trouvent en elles aucune force pour rompre les chaînes qui les lient à leur propre misère ;j des âmes pour qui tout devient un écueil; que les premières occasions entraînent ^ et en qui les plus fermes résolutions né vont jamais plùi loin que jusqu'^au premier péril. Ah ! é^est qu'^appelées peut-être à suivre Tépoux dans le secret du sanctuaire ^ et s^étant frayé d*autres routes^ le Seigneur les laisse errer au gré de leurs passions dans un monde ^ où sa main ne les a pas placées : c^est que n^ayant pas eu le Seigneur pour guide dans des périls où elles se sont témé-< rairement engagées ^ elles ne Font pas aussi pour soutien: c^est que leur destinée étant Fouvrage de leurs passions ^ elle en est aussi Tattrait et le principe : c^est en un mot ^ que n^ayant compté Dieu pouf rien dans le choix qu''ëlles ont fait ^ Dieu ne les Compte plus pour rien elles-mêmes. Que drames de ce caractère dans le monde !

et après cela nous les entendons s^èxcuser sur les dangers de leur état ^ se plaindre presque de Dieu même ^ nous dire qu^^elles se trouyent dans des occasions inévitables ^ où la vertu la plus austère ne sauroit se soutenir ;; quelles se voient tous les jours exposées à des périls^ où les saints eu^-mimee

POOR tîNE PROFESSION "RELIGIEUSE. 2^3

itiroîent succombé ^ qu'acnés sont placées dans des situations funestes ^ où rinnocence ne peut être achetée quW prix de la réputation , et où il faut faire éclater leurs crimes pour les finii^. ftlaîs elles ne disent pas que ces occasions , ce sont leurs pas-^ sions ^ et non l'ordre de Dieu , qui les leur a ménagées : elles ne disent pas que ces périls , c^est leur imprudence , et non la voix du ciel ^ qui les y a engagées. Quelle injustice de vouloir rendre la religion responsable du précipice qu'on s''est soimême creusé , et de regarder comme des transgressions innocentes^ celles que notre témérité nous a rendues comme inévitables ! Kous accusolu tous les jours la religion ^ mes Frères^ de nous prçserire des devoirs impraticables en certaines situations ; mais un jour nous apprendrons que les grâces n'ont été si rares pour nous-^ les périls si inévitables ^ et notre foiblesse si extrême ^ que parce que nous n^étions pas à la place que lu sa-^ gesse de Dieu nous avoit marquée dès le commencement ^ semblables à des membres qui sont liors de leur situation naturelle , et qui ne recevant plus cette vertu secrète qui se répand sur tout le corps ^ languissent sans . force et presque •sans mouvement, et se trouvent inhabiles à tous les autres ministères.

Pour vous , ma chère Soeur , que la main du

Seigneur conduit dans le lieu saint , vous pouvez

-avec confiance vous répondre de sa protection et

-de ses grâces. Ainsi ne craignez pas les peines et

les difficidtés que la vie religieuse semble d'abord

1kj4 1*' SEKHOII

offrir à la nature : ses austérités se changeront pour TOUS en de douces consolations ^ ses devoirâ les plus pénibles soutiendront votre foi ^ loin de Fabattre^ ses assijjettissemens consoleront votre cœur ^ loin de le révolter ^ ses sacrifices répan«* dront la joie sur toutes vos démarchés ^ loin d^y mêler une tristesse dangereuse: vous serez surprise vous-même de votre force et de votre coiffage ^ de voujS trouver le goût changé sur mille choses ^ C(ui autrefois vous paroissoient incompatibles avec vos penchans ^ de sentir de Tattrait pour des pratiques ^ sur lesquelles vous ne croyiez jamais pouvoir vous vaincre ^ et que vous regardiez comme les tentations les plus dangereuses de Vétat que vous embrasses. Ce n^est pas ^ ma chère Sœur ^ que Télection de Dieu vous assure telle* ment de sa protection ^ que persuadée que le secours du ciel ne sauroit plus vous manquer ^ vous deviez vous livrer sur cett^ assurance ^ à une sorte de sécurité ^ qui ôtant toute crainte ^ vous jetteroit d'^abord dans le relâchement^ et aboutiroit enfin à quelque chute déplorable.

L^effet propre delà grâce ^ est de no^ rendre fidèles à nos devoirs ^ mais c^est enstdte la fidélité à nos devoirs qui nous attire et nous mérite de nouvelles grâces. 'He laissez donc point affoiblir en vous, ma chère Soeur, cette première fervent de Pesprit ^ car si vous venez à vous relâcher , en vain étiez-vous appelée aux noces de Fépoux \ vous serez rejetée, comme les vierges imprudentes : leur vocation étmt certaine^ mais leur infidélité la rendit inutile.

fOU& UNE mOFESSlOlV HELIGTEUSE. ^^5

Cest donc cette certitude y que vous êtes à la {^lace où Dieu vous veut , qui me paroît la plus contiauelle et la plus sensible consolation de votre état. En effet , le supplice continuel dVn grand nombre drames mondaines ^ c'*est de vivre incertaines de leur condition. Comme elles se sont engagées la plupart dans leiu* état ^ sans pré— caution ^ sans conseil ^ sans prières ^ elles ont raison de douter si c^est la grâce ou la cupidité ^ le Seigneur ou le monde ^ qui les y a placées; Sans cesse on se dit à soi— même ^ qu^on est mal-* heureux dans sa situation , parce que peut-être Dieu ne nous y vouloit pas ^ qu^on n^y sauroit faire son salut ^ parce que peut — être ce n'*est pas le Seigneur qui nous y a placés : on rappelle mille désirs de retraite ^ qu'ion avoit formés dans un âge tendre ^ qui avoient été comme les prémices de notre foi ^ et la première voix que le Seigneur avoit fait entendre dans notre cœur encore innocent ^ et Ton croit que c^est la voie qu^il nous mbntroit de loin ^ et la seule que nous aurions du suivre. U n''est pas un seul chagrin dans notre état ^ qui ne réveille ces tristes idées : sans cesse on se redit à sol— même : Je ne suis pas à la place où Dieu me dçmandoit^ j'^aurois fait mon salut dans un autre état^ je n^ aurois paa trouvé les contre-temps ^ le^ répugnances , les embarras ^ qui m^empêchent de penser à Tétemité. Et là— dessus^ on s^abati^ on se dévore soi-même^ on renonce presque à Tespérance de son salut , et Ton fait de cet état affireux de dé^

couragement et de désespoir ^ ou le suppliée coiitinuel. de sou- propre cœur ^ |ou peut-être un motif impie de tranquillité et dindolencé dans ses crimes.

. Et \oilà ^ mes Frères ^ cpiel est quelquefois lé triste état d^une \jerge infortunée , que les intérêts de \olre cupidité , et non le choix du Sei^ gneur , ont conduite dans le lieu saint. Accablée sous le poids des chaînes quVUe— même ne s'est" point imposées ^ trouvant des occasions de chute dans les mêmes devoirs , qui pour les autres sont des motifs de vertu ^ changeant les secours de la piété ^ dont elle est environnée^ en des attraits de vice ij nourrissant la corruption de son cœur j de tcfUt ce qui devoit en soutenir la foi ^ ne re-^ tirant point d'autre fruit de tous ces spectacles de religion ^ qui s'offrent sans cesse à ses yeux ^ que de nouveaux sujets de dégoût de la religion même i^ se faisant une tentation de la tranquillité de sa retraite ^ et de Féloignement même du monde ^ un nouvel attrait qui le lui fait paroitre plus aimable ^ elle se dit sans cesse à elle-méiDae ^ qu'une vertu moins nécessaire et moins contrainte^ ne lui eût pas paru si odieuse ^ qu'il est terriUe de porter un joug auquel on ne s'est pas soimême condamné ;; et que Dieu est trop juste ^ pour exiger qu'on soit fidèle aux devoirs d'un état que des passions étrangères nous ont choisi. Et de là, ô mon Dieu ! .que de retours affreux -sur soi-même. ! que de regards d'envie et de complaisance sur un monde., auquel on n'a re —

nonce

rotm tJiiE pROFESSïoy religieuse.. 27 y nonce que malgré soi ! quelle tristesse répandue sur toutes les pratiques saintes de son état ! quellei imprécations secrètes peut-être contre les auteurs de son infortune l quelles réflexions amères sur rimpossibilité prétendue de salut dans la situation forcée et involontaire où Fou se trouve !

Et î(â, mes Frères^ n'^aurois-je pas raison de vous dire en gémissant": Sacrifiez à la bonne heure au monde ces enfans infortunés que vous y destinez : inspirez— leur de bonne heure Tarn— bitiôn^ l'orgueil, le &ste, la vengeance, Tamour des plaisirs , et toutes les passions qui peuvent flatter votre vanité , et les faire réussir dans ce lieu de dépravation et de dérèglement ^ ce sont là les enfans de perdition et de colère, que Dîea accorde à la corruption de votre cœur : mais du moins sauvez ceux que vous lui destinez pour le servir dans ces saints asiles ^ ne soyez pas leis meurtriers barbares des eniàns mêmes que vous consacrez à la religion ^ ne sacrifiez pas ceux qui deviennent inutiles à vos passions , et qui seuls auroient pu obtenir du Seigneur que vous ne périssiez pas vous-naème^ et ne perdez pas tout, ou par les plaisirs du monde , ou par les cou-» traîntes et les amertumes du sanctuaire?

Ce ne sont pas là , ma chère Sœur , les voies' qui vous ont conduite à Tautel : les mains qui TOUS eurent au Seigneur , sont les mains de la foi et de la piété : la chair et le sang n'ont ici de part que par le mépris que vous en faites : le feu du ciel tout seul allume votre sacrifice : vous ne Tonipi FIL OaAisojus fuit. a4

tenez de vos parens que la piété ^ qui vous fait reuoacer à tous les grands avantages que vous pouviez attendre d'yeux ^ et s"'îls ont quelque part à la démarche que vous allez faire ^ c'^est que leurs exemples vous ont appris de bonne heure à craindre le Seigneur:; et que le Seigneur vous a ensuite appris lui-même à renoncer à tout pour lui plaire.

Aussi quelle consolation pour vous le reste de vos jours ) lorsque rappelant devant Dieu les .desseins de sa miséricorde sur votre ame ^ vous pom-rez lui dire avec le prophète : C'est vousmême ^ Seigneur^ qui m'avez conduite par la main ^ et placée dans le lieu saint : j'ai du moins la consolation de pouvoir me dire à moi-même ^ que je suis dans la voie que votre bonté me des-linoit avant la naissance des siècles ^ et que je n^y courrai point en vain ! Tenuisti numum dexteram meam . et in voluntate tud deduxisti me. ( Ps. ^2. a4« ) Qu'on est bien payé, ô mon Dieu !

de laisser fiiîre votre volonté toute seule , et de ne pas mêler les erreurs de nos passions avec 1^ conseils éternels de vos miséricordes sur nos destinées ! Nous ne réussissons jamais qu'à nous rendre nous-mêmes malheureux : nous ne savons .que nous former des chaînes accablantes ^ et comme nous ignorons tout ce qui nous convient ^ tout ce que nous croyons faire pour nous assurer ici-bas une vaine félicité , se trouve toujours la source de nos malheurs et de nos peines. Pre-^ , isaièf^ consolation de la vie religieuse ^ tirée du

POUK UNE PROFESSION KELIGIEOSE. fkjg

ctoîx que Dîeu fait (Tune ame qu^il y appelle : 3Iisit de summo , et accepit me. La seconde se prend du côté de la dépravation générale du monde , d^où 11 la retire ! Et assumpsit me de aquis inultis.

SECONDE PARTIE

Ce fut sans doute une grande consolation pour les enfans d^'Israël , lorsque échappés de Ja mer Rouge , et tournant les yeux vers ces abîmes d'eau, d'où le Seigneur venoit de les délivrer, ils virent , du lieu de sûreté où ils étoient enfin arrivés, les Egyptiens tristement aux prises avec les flots , et unissant tous leurs vains efforts pcr un déplorable naufrage. Ce fut alors que leir cœur ne pouvant plus suffire aux transports de leur joie et leur reconnoissance: Qui est semblable à vous, Seigneur? s'écrièrent-îls. Que vous êtes terrible dans vos vengeances î et que les merveilles de votre puissance et de votre miséricorde sont dignes de nos actions de grâces et de noê hommages î Quis similis tiuinfortibus^ Domine? magnijicus in sanctitate ^ terribilis atque lau-^ dahilis. (Exod. i5. n.)

Voilà, ma chère Sœur, le point de vue où vous devez vous placer aujourd'hui. Echappée aux périls et aux orages du siècle , arrivée au port du salut , vous n'avez plus , pour soutenir tout le prix du bienfait inestimable qui vous en ^ délivrée , qu'à tourner la tête , voit un iasta»t

^8o 1*' SER]«.01fï

le monde ^ d'où vous venez de sortir , tel qa'fl est ;; cette nier orageuse ^ ce gouffre immcàiise qui engloutit presque tous les enfanâ d^Adani ^ et quelles sont les tempêtes et les naufrages d'où la main miséricordieuse du Seigneur vient de vous retirer. Sans doute un premier âge passé loin des périls dans la sûreté d'un saint asile ^ vous a caché jusqu'ici toute la dépravation d'un monde corrompu : vous ne le connoissez cjue par les préjugés heureux qu'une sainte éducation vous a donnes contre lui. Mais souiTrez qu'avant que vous tiriez un voile éternel entre lui et vous ^ je vous le montre tel qu'il est ^ et que je ^ous le iasse connoitre dans un discours ^ où je ne devrois , ce semble , vous exhorter qu*à Toublier. Hélas 1 je ne risquerai rien en vous le rapprochant : pomTU qu'il paroisse tel qu'il est , il n'est pas assez aimable pour se faire regretter : ceux mêmes qui le voient de plus près ^ sont ceux qui en sentent plus vivement le vide et la misère : il n'a de beau que la surface et le premier coiïp- ^'œil *^ et semblable à ces cadavres , qu'un esprit étranger et imposteur anime et fait paroître reïêlus d'éclat et d'agrémens , il n'y a qu'à les approcher pour faire évanouir le prestige , et eu voir toute l'horreur et toute la difformité.

Qu'est-ce donc, ma chère Sœur, que "ce monde misérable , duquel la miséricorde de Jésus - Christ va vous séparer à jamais ! Ce monde , c'est une région de ténèbres -^ une voie toute semée d'écueik et de précipices 5 c'est te

POTTR UNE PBOPESSTOTÏ^ KÊLIGIEÛSE. 281

lieu des tourmens et des tristes inquiétudes. Dans ces trois traits vous en voyez Taffreuse image.

Une région de ténèbres: bélas^ ma chère Sœur! la vérité n^ trouve , ou que des aveugles qui n^ là connoisseat pas , ou que des ennemis qui la combattent. Je ne parle pas même de ces âmes désespérées , qui ne pouvant plus porter le poids de leurs crimes ^ le secouent enfin avec la foi ^ et cherchent dans Fincrédulilé , cette paix affreuse qu^elles n''avoîent pu trouver dans le crime même : je ne parle pas de ces âmes flottantes et incertaines sur la religion , qui voudroient bien que la foi fût une fable ^ pour jouir plus paisiblement de leurs passions ^ maïs qui n'^oseut en-* core se le persuader :; qui se défient de la vérité de ses promesses ^ mais qui craignent encore tout bas la terreur de ses meuaces ^ qui' doutent de tout , et qui n^osent franchir le pas sur rien ^ qui flottent entre leurs passions et leurs doutes , et qui semblent souhaiter , ou d^avoir une foi plus vive pour finir leurs égaremens ^ ou de n''en avoir point du tout pour s'y livrer sans remords et san* scrupule. Je laisse 'tous ces divers genres d'*aveu* glement^ si répandus cependant dans le monde ^ et qui attaquent le fondement de la foi et de lâs doctrine sainte : je ne parle que des erreurs qui en altèrent les règles et les maxime».

Nous les anuouçons tous les jours ^ ma chè'-e Sœur ^ ces maximes saintes ? depms 1-es premsecs'

aS^ 1*' SERMOfC

âges de FEglise , les chaires chrétiennes ne les ont pas publiées avec plus de force, plus d^exactitude^ plus de lumière ^ el cependant il n^en est aucune sur laquelle le monde ne répande encore des adou* cissemens , de fausses couleurs qui les défigurent^ ou des nuages qui les cachent. La pénitence ^ sans laquelle Thomme pécheur ne doit rien prétendre au salut , on la regarde comme le partage d«& cloîtres et des déserts : la retraite , si nécessaire à la fragilité du coeur humain, elle ny paroit plus qu**mie singularité , ou d'humeur , ou de vertu, qui ne sauroit servir d^exemple : la prière^ cette ressource unique de toutes nos misères^ on en laisse Tusage aux âmes oiseuses et inutiles :. les afflictions , que les saints, ont toujours reçues, comme des grâces, on les craint comme des malheurs : les prospérités , que les justes ont toujours craint conime des malheurs. , on les souhaite comme des grâces: Fambition démesurée^^ si opposée à Tesprit et au fonds de la religion y n'est plus qu un sentiment noble et légitime de .ce qu'ion est et de ce quW doit prétendre : la haine^ qui attaque la religion dans le eœur ,* et qui anéantit tout FEvangile , on en fait un juste ressentiment, ou une bienséance de son rang ^ qui ne permet pas d^aller se réconcilier avec son, frère : la. vie somptueuse et magnifique ^ si soa-^ vent frappée d'^anathème dans les livres saints^ u''est qu un usage n<^le de nos biens , et une loi qu''impose la condition et la naissance-: les plaisiffiiJes plus dangereux, on les appelle des.

FOUR UîfE PROFESSIOIT RELIGIEUSE. Îi83

délassemens nécessaires :j les passions les plus honteuses ^ des foiblesses inévitables ^ les médi-? sanees les plus cruelles ^ des vérités publiques et innocentes : que dirai— je ? la vertu même ^ la piété véritable y a perdu son nom : ce n''est plus un don de Dieu et le seul parti nécessaire : c^est une bizarrerie d^humeur , un goût de singularité^ une pusillanimité d'^esprit^ que sais-je? un parti bon à quelque chose , quand on n^est plus soi-même bon à rien. O Dieu 1 est-ce donc là le langage d^un peuple éclairé des lumières de FEvangile ^ ou les discours de ces nations bar— bares et infidèles ^ à qui vous n^avez pas encore daigné révéler la science du salut et les vérités éternelles ?

Et ce qu^l y a ici de plus déplorable ^ c'est que ce ne sont pas là les erreurs de quelques particuliers ^ ce sont les erreurs de presque tou& les hommes^ c'^est la doctiûne du monde^ entier^ ce sont des maxiCnes universellement reçues ^ ap-^ prouvées ^ autorisées , et contre lesquelles il n'est plus temps de vouloir s'élever. Nous seuls ^ daùs ces chaires chrétiennes ^ osons parler un langages diiFcrent : un petit nombre de justes tiennent encore pour nous au miUeu du monde y et osent encore parler comme nous.. Mais ce n'est là qu'une foible voix absorbée^ pour ainsi dire^ par le bruit formidable de la multitude. Ce qui domine ^ ce qu'on entend ^ ce qui règle tout le monde ^ ce qui décide de tout^ ceqm est le g,rand ressort des royaumes ^ des empires ^ des £stmilles ^

ce sont les errenrs que je viens d'exposer. C'est une tradition d^aveuglement qui s^est perpétuée depuis le colnmencetnent dans le monde ,. et qui a passé des pères aux enfans. Les grands^ le peuple 5 les savans ^ les ignorans ^ les sages , les insensés^ les Jeunes^ les vieillards^ se conduisent partout sur ces fausses règles : ceux mêmes à qui la lumière de la vérité luit encore en secret, croient se tromper , en voyant que Fexemple commun dément Tévidence secrète de leur conscience ^ et regardent leurs doutes comme de vains scnipules que Terreur puWîque calme et dissipe à Tinsfant.

Ainsi marchent , sans le savoir , tous les hommes presque dans les ténèbres : ainsi ils courent avee une profonde sécurité vers le précipice étemel qui doit enfin terminer leur course : ainsi auriez-' vous vécu ^ ma chère Sœur ^ si la miséricorde de Jésus-Christ ne vous avoit retirée de cette région de téiièbres , pour vous feire passer à un royaume de lumière. Vous auriez regardé comme des vé-^ rites , les, erreurs reçues de la multitude r vous auriez suivi les voies que tout le monde regardât comme sûres ; vous seriez devenue même la protectrice des maximes que Tusage de tous les temps et de tous les pays a consacrées : vous vou» seriez révoltée contre la vérité qui les condamne : vous auriez écouté ^ comme le monde écotite au-^ {oùrd'^hui ^ les' règles de la foi que nous leur oppo* sons ^ comme des discours dont il faut rabattre , et où le zèle va toujours plus loin que k vérité j

yOtIR TJfîTE PROFESSION KELKÏîEUSE. Îk85

ear qu'oïl est difficile de démêler la lumière à travers ce miage universel d'*usages^ de fausses maximes ^ de préjugés ^ d'^erreurs , répandu sur le monde entier ! qu^il est difficile de discerner la voie de la vérité ^ étroite , écartée , imperceptible, presque inconnue ^ et où si peu de gens entrent , au milieu de tant de fausses voies ^ larges, spa-^ cîeuses , battues ^ autorisées , et que tous le3 hommes presque suivent !

Vous le voyez vous-même , ma chère Sœur\, si le nombre des âmes fidèles , et qui marchent dans la voie de la vérité , est fort grand dans le monde. Il en est encore sans doute ^ car le Seigneur a les siens dans tous les états , mais ce sont quelques étoiles rares , comme dit TApôtre , qui percent par hasard les nuages, et quW peut compter aisément au milieu d'une nuit obscure et ténébreuse : SiciU Iianinaria in mundo, ( Phi— lipp. a. i5.)Et encore dans ce petit nombre^ combien d'ames molles et indolentes, qui ne paroissent vertueuses , que parce que le monde ^ à qui on lés compare , est extrêmement corrompu ? combien d'^ames immortifiées et impénitentes , qui après les égaremeiis des premières mœurs y bornent toute leur pénitence à la seule cessatiou de leurs crimes ^ et ne s^attirent les éloges dus à la vertu , que parce que le monde n'a plus à blâmer en elles les mêmes vices ? combien d'^autres^ qui après avoir fini les passions d^éclat , conservent encore toutes les autres , font enti-er toutes leurs foiblesses dans leur vertu ^ et ofireut aux ^eux de

286 1^* SERMOTT

Dieu un cœur encore vaîn , jaloux ^ ambitieux ^ vindicatif^ tandis que le monde les canonise ? Car le monde, toujours plein de contradictions et jamais d''accord avec lui-même ., tantôt dégrade la vertu véritable et la confond avec le vice ^ tantôt il se hâte d^exalter le vice à peine éteint ^ .et de lui rendre les mêmes honneurs qu'^à la vertu consommée.

Que les miséricordes du Seigneur sur vous ^ ma chère Sœur, sont dignes d^une reconnoissance, qui ne doit plus finir qu''aVcc votre vie ! Voyez , comme dîsoit autrefois un prophète à la sainte Sion, et je puis] vous le dire ici avec plus de justice : voyez , tandis que des ténèbres épaisses couvrent toute la terre ^ qu^une nuit obsciure est répandue sur tous les peuples ^ que le mensonge et Terreur ont pris la place dé la vérité parmi les hommes : Eccè tenebrœ operient terram ^ et ccdigo populos .• ( Is. 60. 2. ) voyez comme la lumière du Seigneur s'est levée sur vous seule 5 comme il vous a conduite dans un lieu où tout vous montrera la vérité :; ces murs sacrés , ces autels saints, ces vierges fidèles^ ce voile religieux lui-même ^ qui va vous cacher le monde et s»

vanité^ tout vous montrera ici vos devoirs^ tout dissipera les nuages légers qui pourroîent s'élever du fond de votre cœur. Une nuée resplendissante vous précédera , comme autrefois les Israélites dans le désert, pour vous marquer les routes que vous devez suivre ^ et tandis que le monde , firappé d'aveugleuLcut , ne discernera pas même

POUR UIŒ PROFESSION RELIGIEUSE. " ^87

lès vérités des jjIiis communes et les plus palpables du salut ^ la lumière du ciel se lèvera ici sur vous , et vous montrera la perfection même des devoirs^ et des secrets inconnus aux sages du siècle : Super te autem orietur Dominus ^ et gloria ejus in te videbitur, ( Is. 60. 2. )

Rien n^est donc plus consolant ^ pour une ame que la miséricorde du Seigneur a séparée du monde , que ce premier coup-d'^œil qui lui en découvre les erreurs et les fausses maximes» Mais quand même on pourroit se flatter d''y avoir toujours suivi la voie de la vérité ^ au milieu de tant de voies fausses* et dangereuses qui la font perdre de vue ;; comment auroit-on pu se promettre ^ en second lieu , d^ conserver Tinnocence au milieu de sa dépravation et de ses dangers innombrables ? Et quand je parle de ses dangers ^ ma chère Sœur ^ n''attendez pas que j^en fasse ici ua juste dénombrement. Hélas ! tout y est danger : dangers dans la naissance ^ elle est une espèce d''engagement à toutes les passions : dangers dans rélévation : elle vous fait une loi de tout ce que TEvangile condamne : dangers dans les soins pu^ blics ^ il faut prendre sur soi les passions des grands et la misère des peuples ^ allier les maximes de la religion avec celles de la prudence de la chair, et opter entre sa conscience et sa fortune : dan— . gers dans Tusage des grands biens ^ vous avez sans cesse à vous défendre ^ ou des profusions quHns^ pire la vanité ^ pu de la dureté que produit Ta— varice : dangers dans les exemples^ le vice perd

ifc88 1*^ SERMOK

son horreur par Fautorité de ceux qui nous le montrent ^ et nous sommes rassurés en trouvant dans les foiblesses d^aufrui ^ une excuse à nos foil)lesses propres : dangers dans les entretiens ; on veut plaire ^ et Ton ne plaît que par les passions^ pu qu''on reçoit ^ ou qu''on inspire : dangers dans les amitiés ^ le venin s^insinue par la conformité des humeurs et par les douceurs de la société ^ on ne peut se passer de délassement ^ et le monde n^en fournit que de fimestes à Finnocence : dan-^ gers dans les concurrences.;; on veut s^élever ^ et il est malaisé d''aimer ceux qui nous supplantent et qu^on nous préfère ^ dès que les intérêts sont divisés ^ les coeurs aussi ne tardent pas de Fétre : dangers dans le mariage^ la durée du lien re« froidit presque toujours celle de la tendresse ^ il. -est rare que la conformité des humeurs ratifie un nœud que la conformité seule des intérêts forme presque toujours ^ une société sainte devient une tentation domestique :; et dès que le devoir devient un joug ^ le cœur s^est bientôt formé d^autres chaînes : dangers dans Tétat de liberté ^ les passions qui n''ont point de frein ^ s^échappent malgré nous-mêmes^ et Téloignement d^un lien sacré n'est' souvent que Tamour d''une servitude plus universelle : dangers dans la probité mondaine ^ dès que le monde est content de nous^ on s© persuade aussi que le Seigneur doit Têtre ^ on confond la réputation de la vertu , avec la vertu même ^ et parce qu'on n'a pas de ces vices que le monde condamne « on croit avoir toutes les

vertus

yeuR uurE »BarKssiopr*ïit:t!«iEtrsE. ^8«(

îrerttis que FEvaiigile ex%e : ehfia dangers dans la {nété même ^ comme elle est rare dans le monde ^ les louanges q^^elle s'^attîreea corronipent souvent le principe;; on aVeit diit>ord clierché Dieu iatoê la vertu ^ on s^y cherche bientôt isoir-méme*

Voilà le monde , ma chère Sœur. Si "votts échappez d^un péril ^ vous venez bientôt édhpTM^ k un autre : si Fexemple vous trouve inébranlable ^ Tanditié vous séduit : si rintérêt ne vous touche pas, la gloire et la réputation vous entraînent : si vous vous défendes des grands excès des passions plus douces et ^us dailgercuses n6 vous trouvant pas insensible : si nnclioatîon vous -éloigne du dérèglement et de la débauclie, la complaisance vous y jette : si vous êtes libre d^ambition pour vous-même,, vous la sentez re^ivre pour vos enfans : si vous êtes fidèle a ne pas chercher les occasions ^ vous ne sauriez répondra de celles qui vous cherchent»

Et ne croyez pas-^ ma chère Sœur^ que tous ces dang^s eussent été moindres pour vous que pour une autre. Des^ exemples domestiques de vertu, et la piété comme héréditaire à votre sang^ y aujx>ient peut-être quelque temps défendu votre innocence. Mais que les exemples touchent peu dans cette première saison de la vie , quW destine à Toubli de Dieu ! on les regarde comme des bienséances de Fâge^ et on renvoie à des temps plus niurs , des vertus qu^on croit que le temps tout seul a formées dans ceux qu^on nous propose pour modèles. Ainsi enyiroauée de pros**

290 I GERMON

péri(é et d^abondance ^ trouvant plus d^occa^nff de chute qu'aime autre par les avantages de la nais^rice ^ par le rang et le crédit de vos proches^ par Tespérance d'un grand établissement 1, que de pièges n'auriez-YOUS point trouvé sous vos pas ? Vous auriez suivi cette ifoute de tous les siècles ^ dont parle Job^ que les âmes mondaines ont toujours suivie : Semitam siBculorum ^ quam cal' caverunt viri iniqui / ( Job. 22. 1 5 . ) c'*est--à-dîre^ vous auriez formé peut— être mille bons désirs ^ mais votre foiblesse Fauroit toujours emporté sur toutes Tos résolutions. Vous auriez envié le l>on— heur des âmes qui servent Dieu ^ et qui sont à lui sans réserve^ mais rentratnée àFinstantpar Icxtorrent fatal des exemples^ la vertu n^auroit jamais eu que vos. foibles désirs ^ et le monde toujours votre cœur et vos aQ'ections véritables : vous auriez peut-«tre quelquefois soupiré en secret sur les périls infinis et inévitables de votre état^ mais ces périls seroient devenus eux--mémes. ime raison secrète qui vous auroit justifié k vos yeux VQS propres foiblesses.

Et qu'^entendons^nous tous les jours ^ ma chère Sœur ^ que des prétextes de la part des mondains, sur les obstacles infinis que le monde met à leur salut p Us se plaignent qu'ail est comme impossible de s^y sauver : ils forment mille bons désirs^ mais ils prétendent que c^est en vain qu'ion les forme ^ et qu'ail n^est pas en eux de les mettre à exécuiioii au milieu des périls et des embarras où ils vivent : j)s fimt même quelques efforts^ mais à peine se

POtJR UNE FKOFESSION >ELICI£lTSE« 29 1

9ont-ils surmontés sur ua point ^ qu^uiié nouvelle difficulté les lasse et les abat : ils voudroicnt être au fond des déserts ; mais ils n^ont pas la force de se faire un désert du monde lui-même : nous leur disons qu'ail est aisé de rompre à tout quand on le \eut^ et ils soutiennent qu''en le voulant^ ils nVn sauroient être les maîtres é

Ce n**est pas qu'en convenant des périls. innom-« brables du monde ^ et de la difficulté d'y faire son salut, je veuille ici justifier vos vaines excuses , mes Frères. Il est difficile de vivre chré-* tiennement dans le monde ^ cela est vrai : mais combien drames fidèles la grâce y forme et y coU'serve— t-cUe tous les jours à vos yeux? Le plus sûr, dites- vous, seroit de tout quitter, et de s'aller cacber au fond d'aune retraite. Ab ! je l'avoue avec vous : que n'avez— vous été du petit nombre de ces âmes heureuses que le Seigneur a de bonne heure séparées de la corruption du siècle , et conduites dans le secret du sanctuaire ! que ne vous a-t41 d'abord tendu , comme à elles , cette main miséricordieuse , qui les a retirées du milieu des périls , pour les faire entrer dans le lieu de la paix et de la sûreté ! que ne vous a4-il fermé dès le commencement toutes les voies de l'élévation et de la vanité , pour vous ouvrir belles de l'humilité, du dépouillement et du silence! Vos mœurs auroient été innocentes ^ hélas ! et tous vos jours ont été de nouveaux crimes ! vos premières années eussent été les prémices pures d'une vie sainte ^ hélâis ! et vous n'osez tourner les

yeux derrière tous, de peur d^ ^oir les horrenr^ et le trésor d^îuiquité que \ous y avez accumulé f vos meliiiations seroient encore celles qu'Anne h^u* reuse éducation vous avoit données ^ hélaS ! et le inonde a corrompu en vous les dons de la grâce et de la nature ^ et il ne vous reste plus de ce* premières espérances de vertu , que le regret inutile de les voir tout-4i-fait éteintes ! votre mort tiiûroit des }ours pleins^ des oeuvits précieuses ^ ei ime^Tie digne de l'immortalité^ hélas ! et elle ne finira qu^'un grand vide^ des passions infinies <^ des agitalioBs sans nombre ^ des chagrins amers , des' plaisirs souvent dégoutans ^ toujours tristes par le reproche secret de la conscience ; et use vie digne d^ine mort éternelle , si elle n est purifiée par de dignes irnits de pénitence , avant que vous alliez en rendre compte au tribunal redoutable du souverain juge.

Mais il ne faut pas que les désirs d^n état devenu impossible ^ vous calment sur les dangers de votre état présent. C'étoit, Terreur de cet amî de saint Augustin ^ lequel encore païen ^ auroit bieiv voulu Tirait er daiis sa conversion et dans sa retraite^ mais engagé dans le mariage^ il regardoît ce lien sacré comme incompatible avec la foi et la sainteté du baptême^ et auroit souhaité pouvoir, le rompre pour eutrei* dans FEglise de Jésus^ Christs II ne vouloit être chrétien ^ dit saint Augustin ^ que d''ime manière dont il étoit im^ possible qu il le fût : Nokbat esse christiarius ^ nisi eo modo quo non poterat. (S. Aug^ ) Oor

rOCR UNE PROFGSSieX ITELIGIEnSE. ^qS

Tettdroit tout quitter si Fou se donhoit à Dieu : ou voudroît se retirer du monde , et se cacher pour toujours aux yeux de Funivers : ou ne croit ))as le salut possible autrement : on nourrit son imagination de ces projets chimérique^ qui ne MUroient jamais s'^e^écuter ^ et parce que Fétat où la providence nous a placés ^ ne nous permet plus de tout quitter ^ et de nous aller jeter au fond dWe solitude ^ on ne se donne point à Dieu ; on ne fait pas ce quVu doit faire , parce qu'on -voudroit fajure ce qu'ion ne peut pas ^ et on ne veut être chrétien qu^aux seules condition^ auxquelles il" est impossible qu^on le soit : Nolebat esse christicaws , nisi eo modo quo non poterat. C^est— à-dire ^ qu^on ne le veut pas ^ . car il ne s^agit point de soupirer après une situation qui n« sauroit plus nous convenir ^ mais de trouver des moyens de sanctifk^tion dans les périls mêmes qui sont attachée à ta n6tre.

Pour vous ^ ma chère Sœur ^ la destinée des âmes mondaines ne vous parolt pas sans doute digne d'envie^ mais que sera-ce, si, au récit des erreurs et des dangers, du monde , nous ajou-tons ici celui de ses soucis ^ de ses peines et de ses chagrins dé vorans P

0*ui , ma chère Sœur , on croiroit d^abord que la joie et les plaisirs sont le partage de ce monde réprouvé :; et que n^ayant pas de son c6té le bon* heur de Finnocence et de la vertu , il a du moins les douceurs et les réjouissances du vice» Mais il

^'*€a faut bien. Hélas ! si Ton pouvoit y être heu-»

294 1*' SE RM 01?

reux du moins en oubliant Dieu^ et éir ne^ refusaut rien aux passions insensées^ ^e seroit toujours sans doute une ivresse et une frénésie digne de pitié ^ d'acheter^ par uniûstant rapide* de plaisir , d^s peines et des horreurs étemelles ^ mais du moins on ne perdroit pas tout ^ on auroit du moins quelques momens dehon^ du moins oth jcuiroit du présent ; mais ce présent même ^ cet instant rapide est refusé au pécheur. L^Ette souverain et miséricordieux ^ qui nous a faits pour lui , ne veut pas que nous puissions être un instant même heureux sans lui : il se sert de nos passions pour nous punir de nos passions mêmes. Toutes les créatures que nous voulons faire servir à nos plaisirs ^ il en fait en secret tes inslrumens de nos peines : tous nos désirs les plus flatteurs y et que nous ne formons que pour soulager notre cœur , en deviennent les tyrans et le supplice : tous nos projets les plus spécieux , que Fimagi— natiou n enfante et n^embellit que pour endormir nos peines ^ les réveillent et les aigrissent : tous les plaisirs les plus vifs , et qui auroient du-, ce' semble ^ satisfaire notre cœur , n'y portent que la satiété^ et en augmentent le dégoût ^ le vide et Tinquiétude. Dieu, pour nous faire sentir que TorcU'e est le seul bonheur de Fhomme ^ permet que tout ce qui le trouble nous rende malheureux. En vain nous formons-nous un plan de félicité dans le crime ^ notre cœur dément bien* lot cette espérance ^ et il ne nous reste rien de plus réel de <;ette vaine idée de bonheur^ que;

le cbagrin de nous Têtre en vmn formée : eO' >aîn y par une vaine phSosophie ^ détacb4:^ns-nous> des passions tout ce quV'Ues ont d^extrême et de^* fatiguant ^ pour nous ménagpr de» plaisirs' mo^ dérës et ti^anquilles ^ les plaisim, réglés' par la^ raison ne sont pas loin de Fennui :j et ceux quVUene conduit plus ^ ne sont plus que des fureurs e( des gouffres ^ et d^ailfcurs tout ce qui souillenotre ame., quelque modéré qu.il soit aux yeux,' des horames ^ est tout ce qu^il y a de plus extrême et de plus m.alheureux pour notre repos. JTous Pavez voulu ^ 6 mon Dieu^ et il étoit juste que vous le voulussiez ainsi ^ que toute^ ame désordonnée Jut à elle-même son supplice..^ ( S.- Aug. )

Non , ma chère Soeur , Jésus— Christ n'^a pas?laisse sa, paix au monde ^ il ne Ta laissée qu^à ses disciples : ainsi en le lui sacrifiant aujour— * d%ui vous ne lui sacrifiez rien de ti'op aimable ^ et ce qui fait le prix et le- mérite de votre sacri— • fice^ est bien plutôt le plaiar saitit avec lequeL vous le consomn>ez , que les plaisirs frivoles aux-*quels vous renoncez. Hélas!. si vous connoissie:^ le fond et Tintérieur de ce monde misérable ^ si*. vous pouviez entrer dans le détail secret de seS' soucis et de ses noires inquiétude» ^ si vous pou—» viez percer cette première écorce ^ qui n?offrei aux yeux que joie, que plaisirs, que ppmpe et; magnificence, que vous le trouveriez dUi'érentc de ce qu'il paroît 1 Vous n''y verriez que des. Quilheurcux :. le gèxe divisé d'avec Teniaut^j

r^époux d^avec Tépouse :; le frère dresser des em-* kuclies au frère :; Fami se défier de son ami ^ le secret des familles ne cacher aux, yeux du public ^ que des antipathies ^ des julousics, des murmures^ des dissensions éternelle^ ^ les amitiés troublées par les soupçons ^ par les iutéièts ^ par les ca« priées ^ les liaisons les plus étroites refroidies par Finconstance ^ les engagemens les plus tendres finir par la haine et par la perfidie ^ les lieii^ les plus sacrés devenus des supplices par riucompati})ilité;; les fortunes les plus brillantes perdre tout leur agrément par les. assujettissemeDâ qu^elles exigent:; les places les plus honorables ne faire sentir que le chagrin de ne pouvoir monter plus haut : chacun s^ plaint de sa destinée ^ lies plus élevés n'y sont pas les plus heuieux. Us montent ^ dit le prophète ^ par lem* rang et par leur fortune ^ jusques au-dessus des nuées ^ on les perd de vue ^ si haut ils sont placés : ils paroissent au-dessus du reste des hommes par les hommages quW leur rend^ par Féclat qui les environne^ par les grâces quMls distribuent ^ par les adulations éternelles, doai la prospérité et la puissance sont toujours accompagnées: Ascendant usquè ad cœlos^ ( Ps. io6. 26.) Et par le ver secret et dévorant de leur conscience corrompue ^ et par la satiété même des plaisirs ^ et par la gêne des assujettissemens et des bienséances ; et par la bizarrerie., de leurs désirs^ et par Famertume de leurs jalousies^ et par h>s bassesses qu^ils em«ploient pou£ plaire au m&ltrec et par les d^oùts

POITR UNE PROFESSION RELTGIETTSE. 297

tp^îls eu essu^nt^ ils sont plus bas que le peuple et f lus, malheureux que lui : Descendunt Usquè ad^ abyssos. (Pff.- îo6. 26.) Ofille deSion ! réjouissez-vous , dit le Seigneur 5 publiez les naerveille» de ma miséricorde ^ parce que je viens pour vous posséder ^our vous délivrer de la tyrannie d^un monde^ qui ne fait que des malheureux ^ pour faire> ma demeure au mOîeu de votre cœur «) et y établir^ une paix et une sérénité éternelle : Quia eccè eg(y venio ^ et habitabo in medio tut, ( Zach. a» 10. )^ Regardez maintenant ^ ma chère Sœur :; voilàr le monde avec toutes ses erreurs, ses périls et ses inquiétudes. Cest une terre , dont on vante les fruits et la beauté ,et où il semble que coulen* le lait et le miel ^ mais c'est une terre qui dévore^ ses habitans par les passions infinies qui Tagîtent ^ et oii les plus grands plaisirs sont toujours la source des inquiétudes les pins dévorantes : Terra, dévorât hahkatores suos^ (Niim. i3. 33.) Re— *. gardez encore une fois :; je ne vous le montre pas» en éloignemeut, comme. le tentateur le montra autrefois à Jésus-Christ : de loin il en impose ^ on ne voit que la gloire , les plaisirs et la pompe» qui Tenvironnént ;; ce point de vue lui est favo^ Fable : je vous le rapproche :; je vous le mets sous. Toeil. Voyea si vous le trouvez digue d'être re-: gretté ^ si sur le point de Tahandomier vous ver-» serez sur lui des larmes de joie ou de tristesse :: vçyez si cette gi'ande action que Vous allez faire y ' et que le monde appelle un sacrifice héroïque y lUirenoAcemyeat. généreux ^ n'est pas «.u foiid une*-

5g8* 1** SERMON

sage préférence de la paix au trouble ^ de la joie aux chagrins dévorans ^ de la liberté à là servitude ^ d'aune douce et sainte société ^ à Tennui ^ k la fausseté et à la perfidi<î des sociétés mon»daines.

Et que ne pouvez-vous ^ raa chère Sœur , consulter le monde lui-même ! Interrogez vos proches que cette cérémonie assemble en ce Keu saint ^ et As vous répondront : Interroga majores tuas ^ et dicent tibû ( Deut. Sa, 7. ) Peut-être une tendresse naturelle les attriste et les. attendrit ici sur votre sacrifice ^ mais au fond ^ ils envient votre « destinée ^ ils soupirent en secret sur la multitude et la pesanteur des liens que les attachent au monde :; et sentent , après avoir essayé long-temps des plaisirs , des vanités et des espérances, humaines , qu^il n"'est rien de plus heureux icibas que la crainte du Seigneur et Fobservance de sa loi sainte : Interroga majores tiios ^ et dicent tibi. Ils accordent peut-être des larmes k ce spectacle de religion : votre foi ^ votre innocence ^ votre joie sainte ^ le courage avec lequel vous allez dire au monde un adieu éternel ^ tout cela tire peut-être de leurs yeux des marques d''un amour tendre et sensible ^ mais que sais-je sHls ue pleurent pas bien moins sur vous que sur eux-mêmes ? que sais— je si dans ce moment ^ les vues de la foi ]^us vives ^ ne réveillent pas en eux mille désirs de séparation et de retraite ^ et ne les font p^s gémir de Fimpuissance où ils se trouvent de con-* Si^crer à JésusrÇhrist les restes d^ime yie^ que la

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mon de et les passions ont peut-<étrejusqu^ici tout occupée ? Interroga majores tuos ^ et dicent tibL Que sais- je sî yous voyant mourir à tout^ ils ne se rappellent pas à ce terrible moment où tout mourra pour eux ^ et où ^ séparés par la justice de Dieu des mêmes objets dont sa miséricorde au— jourd''hui vous sépare , ils verront que par votre sacrifice , vous n'^avez fait que prévenir d^un in^ tant le dépouillement de toutes les créatures j inévitable à la mort ^ et vous épargner le crime d'^en avoir joui , et le chagrin de les perdre ? In^ terroga majores tuos ^ et dicent tibL Que dimi- \e encore ^ ma chère Sœur ^ puisqu'^il faut parler ici pour la dernière fois de tout ce que vous êtes de grand selon le monde ^ afin que vous Toubliiez à jamais ? Que ne pouvez-vous consulter vos il-* lustres ancêtres si célèbres dans nos histoires par les services rendus à Tétat ^ par les premières dignités de la couronne perpétuées dans leurs- des— cendans ^ et par tant de monumens de leur gloire^ âevés au milieu de nous ! que ne p6uvez-vou»

les consulter ! et du fond de ces pompeux mausolées^ où toute leiir grandeur, n''est plus qu^ua peu de poussière ^ ils vous répondroient que la 'gloire du monde n^est rien ^ que la naissance n^est qu'un orgueil qui se transmet avec le sang \ que les titres et les dignités ne nous accompagnent pas devant Dieu ^ et ne demeurent écrites que sûr nos cendres et sur la vanité de nos tombeaux ; qu'ail 'tfy a d'éternel et de durable , que ce que nous avoiis fait pour le ciel 5 et qu'il ne sert de rien à

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rhomme de gagner le monde entier s**!! vient & perdre son ame : Interroga majores tuos ^ et dû cent tibii *

Heureuse^ ma chère Sœur ^ ( ptuscpie les bornes d-'un discours ne me permettent pas de vous exposer ici tout ce que je m^étois proposé ^ et d^a jouter aux deux autres motifs de consola— ^ tion ^ tires du côté de Dieu qui vous dioisit ^' et du côté du monde d^où il vous retire^ le dernier ^ tiré de la solitude sainte où il vous met à eouvert des périls ) ^ heureuse de renoncer pour toujours à un monde^ qui ne paie que dHngratitudis Tesclavage de ses adorateurs , et qui jusqu^icî n'a Cait que des malheureux et des mécontens ! heu^ reuse encore plus de ne Tavoir jamais connu ^ et de mettre de bonne heure entre vous et lui un mur de séparation éternelle ! heureuse de sa^^ crifier tout ce qu'il ne vous étoit pas permis d'aimer ! heureuse de diminuer vos peines ^ en diminuant vos attachemens ! heureuse de mourir à tout ^ avant que tout meure pour vous I heurcruse enfin de mettre à profit le temps court et rapide de la vie présente^ pour vous assurer une meil-^ leure condition pendant les années éternelles i

Que nous reste-t-il présentement , ma chère Sœur ^ sinon de faire pour vous les mêmes sbu-^ <haits que les prêtres et les citoyens de Béthulie -firent pour Judith^ lorsqu'elle parut au milieu de l'assemblée sainte^ siir le point d'aller exécuter le grand dessein que Dieu lui avoit inspiré? Que le Dieu de vos pères qui vous a protégée

depuis

POUR UNE PR^FESSÎOX RELIGIEUSR. 3t)t .

depuis votre enfance^ répande abcnidamment sur XQUS les secours de sa grâce ^ qu'ail bénisse la pujreté de vos intentions ^ qu'il soutienne par sa force toute-puissante^ la grandeur de votre entreprise 5 et qu'il ne permette pas que vous succombiez dans un dessein généreux^ ou vous ne vous proposez que de lui plaire : Deus patrum nos^ trorum det tïbi gratiam *^ et omne consilium tui' cor dis sud wrtitte corroboret* (Judith. lo. 8.) Que la sainte Jérusalem 5 que cette maison de bénédiction , qui vous ouvre aujourd'hui ses portes 5 qui a cultivé en vous depuis un âge tendre les dons de la grâce et de la piété ^ et* qui recueille ^ en vous associant aujourd'hui à ces vierges fidèles ^ le fruit de ses soins et de ses peliies ^ qu'elle puisse à jamais se glorifier en vous^ que vous soyez pour elle jusqu'à la fin un sujet de joie .^ de consolation , de gloire ^ lion par l'éclat de votre nom et de votre naissance . mais par celui de vos vertus religieuses : Ut gto-rietur super te Jérusalem, ( Ibid. ) Qu'elle soit également édifiée et illustrée^ par la sainteté de vos exemples 5 et par la ferveur et la perfectionde toutes vos voies 5 qu'elle puisse mettre un jour "votre nom au nombre de ces vierges illustres ^ de ces saintes mères ^ de ces premières fonda-* trices ^ dont la mémoire vit encore dans ce lieu saint ^ et dont les noms ^ déjà écrits dans le ciel | se conserveront jusqu'aux derniers âges dans les annales sacréeà de ce fervent institut : Et sit

Tomf* ^11- Oraisons FUjf, »€

3os r^ ȣRMOjr.

nomen tuum in numéro sanctorum etjustorwà*^ ( Judith. lo. 8. )

Dites doQc^ ma chère Sœur ^ sur le prâat de sacrifier le monde ^ et d^abattre à vos pieds cet autre Holopheme^ dites ^ comme cette héroïae d^sraël ^ sur le point de lui donner le dernier coup : Frappez— le ^ Seigneur ^ par les paroles qui vont sortir de ma bouche ^ afin qu'ail ne revive jamais dans un cœur que je vous ai consacré tout entier ^ Et percuties eum ex labiis caritatis meœ, ( Ibid. 9. i3. ) Donnez-moi cette foi vive et généreuse^ cette insensibilité chrétienne^ cette élévation de cœur et de piété ^ dont j^ai besoin pour mépriser jusqu^à la fin ses vanités et sa gloire^ pour voir toujours d^un œil indifférent ses plaisii? et sa vaine félicité ;; pour ne regretter de tout Tédat qui Tenvironne ^ que le malheur et raveu«< glement de ceux qui s'^eu laissent éblouir ^ et ne jamais introduire dans le lieu saint son esprit et sies maximes : J)a mihi in tmimo constantiam^ ut contemnam ïlliim. (Ibid. i^. i4« ) Quelle gloire pour vous ^ Seigneur ! quel monument éter* nel de la puissance de votre bras ! quel opprobre et quelle confusion pour les âmes mondaines ^ quand elles verront que vous ne vous servez que de la foiblesse de mon sexe^ d^une fille de Sion ^ fbible et timide ^ pour fouler aux pieds sa gloire et ses plaisirs ^ et qu^il n'^est pas si difficile à vaincre qu^elles le publient pour excuser la honte de leurs attachemens et de leur servitude ! Erit enim hoc niemoriale nominis lui ^ càtn numus fœminœ dejecerit eiim. ( Ibid. "^ • i5, )

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ftecevez ^ grand Dieu ^ le sacrifice de cette hostie innocente ^ comme vous reçûtes autrefois Celui d'^Abel;; et que ce grand exemple de foi et de religion apprenne à ceux qui m'*écoutent^ que c^est tout gagner que de tout perdre pour s^assurer un bonheur étemel. Ainsi soit— il.

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