‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 3)Chapitre 34 sur 45 · TROISIÈME RÉFLEXION · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉFLEXION

XvESTERoiT à VOUS parler ici, ma chère Sœùr^ du troisième engagenlient de Fétat saint que vous embrassez^ c'^estrobétssance religieuse. Le monde qui ne connoit pas la vertu de la foi et Tesprit de la vie chrétienne^ regarde cet engagement comme im joug af&eux ^ insupportable à la raison ^ et incompatible avec le repos et la douceur de la vie. Il est vrai qu'ail paroit d''abord fort triste et fort dur à la nature ^ de se faire toujoi^rs une loi dès volontés d'autrui^ d'hêtre forcé de sacrifier sans cesse ses pro|)res lumières aux lumières et souvent aux caprices de ceux qui nous gouvernent ^ de ne se servir de sa raison que pour Taveugler et la soumettre à des ordi*es qui nous paroissent bizarres et injustes^ de n'avcnr à soi ni sentiment^ ni volonté propre ^ et malgré la bonne opimoâ

3^6 ITI* SKBMOÏI

que DOUS avons de aotre propre «ens^ qnenoitf préférons toujours en secret à celui des antres; malgré les défauts et les lumières bornées que Forgueil nous découvre toujours en ceux de qù nous dépendons:; malgré même la vivacité des goûts et des inclinations qui nous dominent et qui mettent en nous miJle répugnances pour les choses ordonnées ^ malgré tout cela ^ n'^agir qne comme si Ton ne voyoit rien ^ si Tcm ne seotxA rien ^ et comme un instrument aveugle et insensible ^ qui n^auroît dWtre mouvement que Ii volonté de celui qui Temploie et qui 4e dirige. J^avoue^ ma chère Sœur^ que celte situation paroit révolter d^abord tous les penchans les pb> raisonnables de la nature ^ et ôter aux homme» la seule consolation innocente que les situations les plus tristes leur laissent encore ^ qui est Tindé* pendance et la liberté de disposer de leuis actions et d'eux-mêmes.

Mais , ma chère Sœur ^ ce n^est là qu^un langage dont le monde se fait honneur ^ car trouver moi dans le monde un état d'iadépeadance ei^ tière;; imaginez^ si vous le pouvez^ ime situation) où • libre de tout joug ^ de toute servitude ^ de tout égard ^ de toute subordination^ de tout mé* nagement ^ on n'ait à répondre qu^à soi— même) de soi-même. Quels sont les assujettissemens do mariage? et cette liberté si vantée^ qu'est-cDe, qu''une servitude qui nous lie aux volontés et souvent aux caprices d'un époux souvent injuste^ jaloux, bizarre ) qui change une société saiute Ci

lîne affreuse captivité? Quelle est la servitude de la couc , de la fortune , des places , des emplois? quel est ce fautônie de liberté^ qui fait dépendre •lés personues du moude de tant de maitres^ qui les assujettit à tout ^ à leurs supérieurs ^ à leui^ sujets^ à leurs amis^ à leurs enneniivS ^ à leurs envieux ^ à leurs partisans y à tout ce qui led envir'onne? qu'est-xse qu'aune ame livrée au monde et à la fortune , que Tesclave de Tunivers entier^ que le jouet éternel des passions et des bizarreries d''autrui , parce qtfelle Test des siennes propres? Qu'*est-ce que la vie du monde et de la cour elle-même ^ qu'*une servitude éternelle ^ où nul ne vit pour soi ^ où il faut sans cesse sacrifier les plaisirs à la fortune :; le repos . au devcrir ^ les aises et les cernimoditéi^ ^ aux bienséances^ nos propres goûts ^ aux goûts d'autrui^ nos lumières ^ aux prévention» de ceux do qui nous dépendons ^ et enfin noire conscience souvent à leurs passions injustes ?

Et voilà ^ ma chère Soeur , ce qu'ail y a ici de iriste pour les personnes du monde 5 c'esl que leurs assujettissemens qui font tout leur malheur^ font souvent aussi tous leurs crime». Ils trouvent en même temps dans leur servitude ^ Técueil de leu repo» et de leur salut : ils font à leurs maîtres des sacrifices continuels de leur liberté ^ des sa-^ crifices qui leur coûtent cher ^ et qui cependant les rendent plus coupables-. Leur complaisance 6st pénible ^ et elle est criminelle ^ au lieu que dans ces asiles saints ^ elle coûte moins- au cœur ^

Ht'' SERBtOlC

et d toujours un nouveau mérite : les sacrifices ie la propre volonté y sont moins pénibles ^ parce qnWtre que la grâce les adoucit^ od est sur cpi'^ott ne sacrifie sa volonté ^ qu''à la volonté de pieu ^ dont les supérieurs ne sont que les inter* prêtes et les organes ^ et cependant ces sacrifices nous sont toujours comptés pour de nouvelles vertus : en un mot ^ on ne perd ici qu'*une liberté d'humeur et de caprice ^ dont on est souvent soi-même embarrassé:; on y conserve celle du Goeur^ qui est la source des vrais pkîsiis et Timage de la liberté éternelle : dans le monde on perd toutes les deux ^ et on a le malUcur de ne pouvoir^ ni vivre pour son plaisir^ ni vivre du moins pour son salut.

Mais une autre réflexion ayee laquelle je finis^ ma chère Sœur : quand même >ous auriez pu vous flatter de trouver dans le monde une situatico 4'iQdépendance et de liberté entière^ situation après IfiquclJe depuis long-temps tous les hommes soupirant ^ et qu^ils n'ont pu encore trouver^ quan4 même^ dis-je^ vous auriez été assez beureu|$^ que de Ta voir enfin rencontrée^ il ne voos «uroit pas été permis pour cela de suivre aveuglément vos goûts et vos ciiprices ;; il ne vous eut pas été permis de vivre d^humeur ^ de tempe* riment ^ et de ne prendie que ce qui vous plaît pour la règle de ce que vous deVez faire. Tout chrétien a une règle étemelle et supérieure^ qu''il doit consulter sans cesse sur chaque action : tout ce qu'il fait doit se trouver à la place et dans

' POUR UlfE imOFESSIOy RELIGIEUSE. SjÇf

Tordre , où la règle , c^est-à-dire , la loi de DîeUy "veut qu'il se trouve : par conséquent dans tout ce qu^il fait ^ il ne lui est pas permis de ne cliercher qu^à se satisfaire lui-même :; autrement il se mettroit lui-même à la place de Dieu ^ pour lequel et par Tordre duquel il doit toujours agir» Tout ce qui n''a que Thumeur , que le caprice y que Famour de nous-mêmes pour principe, n''esè plus dans Tordre ^ n''est plus une action du chrétien ^ car toutes les actions du chrétien et digne» de la vie éternelle doivent , dit TApôtre ^ avoif poiur principe la charité : or Thumeur , Tamour-. propre et la charité , ne peuvent être le principe de la même action ^ puisque Tune nous fait toujours agir pour Dieu et 1 autre pour nous— mêmes.

Que fait donc , ma chère Sœur , Tabéissanee religieuse? Ellle nous manifeste par Torgane de nos supérieurs , cette r^le étemelle que nous aurions été obligés de cotisulter sans cesse dans nos démarches : elle nous épargne Tembarras de* chercher sur chaque action , quelle est la ^oloijilé de 'Dieu , selon laquelle le chrétien doit agir dans tous les temps et dans tous les lieux : eUe abr^e les incertitudes et les perplexités qui auroient toujours suivi nos déterminations propres^ elle va au-devant des merises qui auroient pu nous iàke prendre de mauvais partis: eu un mot, elle nous décharge de nous-mêmes, pour ainsi dire,, pour u^us mettre entre les u ains et sous la conduite de Dieu. Ainsi les persomics du monde m^

38ô m* 3ERMO!f

se croient plus libres ^ que parce qu^elIes ne cchïnoissent pas le fond de la Teligtoa et les deToii* de la Vie chrétienne : elles ne compteot être maîtresses de leurs actions ^ que parce qu'acnés croient n^en être comptables à personne : elles ne font tant valoir dét avantage ^ que parce qu^elks ignorent que toutes nos actions sont dirigées par une r^le sévère ^ dont nous ne devons jamais nous départir ^ que la liberté de la foi est une sainte servitude \ que nous sommes esclaves de la justice et soumis à la Ipi de Dieu :^ que noiis ne sommet pointa nous ^ comme parle TApôtre , mais èr celui qw nous a rachetés d'un grand prix^ que toutes nos actions lui appailienuent ^ puisqu il ea doit être la fin et le principe^ quVinsi il iÇest pas plus permis à Fhomme du monde d'^user de sa liberté selon son humeur et son caprice ^ qu'eau soUtaire qui s''en est dépouillé entre les. mains de ses supérieurs j; que Fun et Tautre doit tdujéms agir conformément à la règle ^- et que toute la différence que ^j trouve ^ c^est qu'il est encore Sicile à Fuu de la violer ^ au lieu que Tautre s''est i^is dans Theureuse nécessité de la sui\Te.

Non ^ Seigneur ^ le monde a beau nous faire valoir ses avantages sur ces asiles saints : funestes avantages ^ qui devieiment la source de tous ses crimes^ et qui le rendent Tob^t éternel de votre indignation 1 tristes avantages ^ empoisonnés par tant de chagrins ^ et qui lui deviennent à charge àllui-mème ! il se fait honueur d^un fantôme et d^uae apparence de bonheur ^ dont il sent lui-

rOUK tJNE PROFESSION BELTGIE17SE. 38t

même le vide ^ et où juscjues ici il n'a pu trouver le secret de devenir heureux. Mais votre calice ^ ô mon Dieu ! n'oflFre de Tamertume qu''à rillusion des séné : le coeiu* y boit à longs traits les consolations de la paix et de la justice. Que les chaînes c|ui nous attachent à vous ^ Seigneur ^ sont douces et aimables ! que Ton gagne en perdant tout ^ en renonçant à tout pour vous! Acceptez donc^ 6 mon Dieu ! le sacrifice que je vous fais au jourdl^ui de moi— même : ne Tegardez pas les imperfections de Thostie qui s'offre ^ ne regardez que le plaisir et Vempressement avec lequel elle court s^inf* moler aux pieds de vos autels : c^est à vous* même à la rendre digne de vous;; c^est votre grâce qui rae conduit en ce lieu saint ; c^est à elle à m'y soutenir , et après m'avolr mise au nombre de voa épouses sur la terre ^ me recevoir parmi celles qui doivent être admises aux noces étemelles de TA- ^eau. Ainsi soit41.

Page 1