‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 4)Chapitre 17 sur 59 · BE NOTRE SEIGNEUR · texte numérisé non relu

BE NOTRE SEIGNEUR

du monde ^ quand on obéit à Dieu ! $e glorifier de servir les rois de la terre ^ et avoir honte de servir celui que les rois eux-mêmes servent, et par qui seuls ils ont droit de régner ! avoir eu la force de vieUlir dans le service dVn monde mi-r sérable^ d'*en soutenir les amertumes ^ les caprices , les assujettissemens , les dégoûts 5 et n''aVoîr pas le courage de consacrer publiquexïient à Jésus-Christ les restes d''une vie mondaine , et de remplir à la Vue des hommes, la grandeur des devoirs qu'il nous impose, et la noblesse de ses maximes!

Quelle, foiblesse ! s"*être fait honneur de sacrifier au inonde et souvent à des maîtres injustes et bizarres, son repos, sa santé, sa conscience:; et II* oser pas même sacrifier du monde à Jésus-Christ , SCS discours frivoles et ses vaines censures ! mon Dieu ! le monde aura-t-il toujours des partisans déclarés de ses illusions puériles? et la sublime sagesse de \otre doctrine ne trouvera-t-elle jamais qcte des disciples tremblans et timides? Foiblesse et timidité dans les disciples , qui les aveugle sur la vérité de la doctrine de Jésus-Christ.

En second lieu , jalousie dans les prêtres et les docteurs , qui les aveugle sur la véiité des Ecritures. C'est là que Jésus— Christ les avoit souvent renvoyés , comme au témoignage le moins sus^ pect de la vérité de son ministère : Lisez les Eeri-tures , leur disoit-il souvent ^ ce sont elles qui rendent témoignage de moi* (Joan. 5. ^9.) Le sceptre de Juda entre les mains d^un étranger ne leur perm^ettoit plus de douter que les temps mar-

laS SURLA PASSION

qués ne fussent arrivés :; et que celui qui devoit être envoyé , ne dût enfin paroître : les aveugles éclairés , les boiteux redressés , les pauvres éyan—

{[élises , et mille autres traits de son ministère , eur disoient assez que c''étoit de lui dont Isaïe et les autres prophètes avoient parlé , lorsqu''ils avoient annoncé le Clurist. Mais Tenvîe qi^i les aveugle , Femporte sur la vérité qui les éclaire : la grande réputation de Jésus-Çluîst ^ et son zèle contre leur hypocrisie , forme en eux un aveu— glement de jalousie , qui ferme leurs yeux à tout ce qu'ils doivent à la vérité : plus la sainteté de Jésus-Christ éclate , plus leur injuste passion. s'*aigrit et s'^allume:^ et en voici toutes les démarches et tous les caractères.

Premièrement , la mauvaise fol : Que ferons^ nous? disent-rls^ car cet homme Jait plusieurs prodiges ^ et tout le peuple court après lui. Ils ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes la vérité de ses miracles : Quia hic homo multa signa Jfacit : ( Joan. ii. 47* ) ^^ ^^ conviennent ensemble ^ mais c'est cela même qui les aigrit et les aveugle : ils se sentent diminuer dans Testime du peuple ^ à mesure que la réputation de Jésus- Christ s'établit et s'augmente: que ferons-nous ^ disent-ils? Quidjacùnus? Aveugles^ et conducteurs dWeugles ! ce que vous ferez ? c'est de vous écrier avec le peuple: Que le Seigneur a visité Israël , et qu^un grand prophète a été suscité parmi vous : ( Luc. 5. 16. ) c^est de lui dire avec 1« Scribe instruit dans le royaume des deux;

Î)E NOTRE SEIGNEtTR. ISQ

Maître , nous savons que vous êtes envoyé de Dieu^ car personne ne peut faire les oçuvres que vousfaites^ si Dieu n'est avec lui. (Joaii. 3.2.) Quidjkcimus ? ce que vous ferez ? c''est de dire avec Faveugle-ué ; Seigneur ^ nous croyons que vous êtes le Fils de Dieu; ( Ibîd. 9. 38. ) avec une femme Tyrienne : Fils de David ^ ayez pitié de nous ; (Matth. i5. 22.) avec le juste Siméon: Nous mourrons en paix maintenant ^ puisque nos yeux ont vu le stjut de Dieu) (Luc 2. 2g. 3o - ) avec les disciples : ^ qui pourrions-nous oHer désormais ^ puisque vi)us avez les parole^ de la vie éternelle P ( Joaii. 6. 69. ) eiïfin du moins avec les démons : JVous savons qui vous êtes ^ ô saint de Dieu ! ( Marc. 1 . 24. ) Quid Jacimus ? ce que vous ferez? Ah ! Tyr et Sidon, où il n'*a jamais opéré de prodiges ^ pourroîent dire : Que ferons-nous? et qui nous montrera le salut promis à la terre ? Les nations qui le desî— roient depuis tant de siècles auroient eu lé droit . de dire : Que ferons-nous ? nous avons attendu la lumière , et nous voici encore dans les ténèbres. Les rois et les prophètes , qui avoient tant sou-* haité de le voir ^ auroient pu s^écrier: Que feronsnous^ puisqu'^il tarde tant de venir? et qui nous apprendra lé jour de son arrivée? Mais vous , à qui la grâce de Dieu , notre Sauveur a apparu 5 vous dont les yeux ont été assez heureux ^ pour voir ce que tant de prophètes avoient prédit , ce que tant de justes avoient désiré^ ce que tant de nations avoient attendu ^ ce que le ciel avoit

iSo SURLAPASSIOW

promis depuis tant de siècles à la ferre :; vous à qui le Père céleste a montré son Fils bieh-aimé^ que pourriéz-vôus avoir à faire que de Técouter ^ et recevoir le salut depuis long— temps promis à vos pères?

. Et \oîlà le premier caractère d'aune injuste jalousie :; la mauvaise foi. On dispute tout haut îi ceux dont on regarde Félévalion avec des yeux d'^envie^ des talens et dès qualités louables^ qu'ion est forcé de leur accorder, en secret: on trouve à leurs vertus mêmes un mauvais côté, quand > on ne peut les trave^r en vices : la même jalousie nous éclaire sur çè qu''ils ont d'estimable, et nous le fait mépriser: on est ravi de mettre le public contre eux * tandis que notre conscience mieux-, instruite les justifie :; ainsi le plaisir qu'ion a de tromper les autres à leur égard, n'est jamais parfait , parce qixon ne sauroit réussir à. se tromper soi-même.

Secondement, la bassesse. Us cherchent euxmêmes en secret un faux témoignagecontre Jésus-. Clu'jst , et ils n^en sauroient trouver : Et qiuiere^ bantjalswn testimonium contra Jesum , et non. insfenerunt. (Matth. 26. Sg. 60. ) S^ils en eussent cherché de véritable , ah ! tout eût répondu en faveur de Finnocent : le peuple se fût écrié : Que. Dieu n^a^oit jamais donné une telle puissance^ aux hommes, ( ILid. 9. 8. ) Tant de morts ressuscites , tant de malades guéris, auroient protesté , Quil est la résurrection et la me, ( Joan. 1 1 . â5 . ) Tant de pécheresses converties aurpient publié

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qu^on ne peut résister aux paroles de grâce et de 'salut gui sortent de sa bouche. (Luc. 4- 22.) Les pierres elles-mêmes du temple auroieiit crié à leur manière^ Que lé zèle de la maison de son Père le décore. ( Joau. 2. 17- ) Que de lumière s^ils avoieut voulu voir ! et sut combien de vérités faut— il s^aveugler , et à combien de bassesses est-on réduit, à se livrer, quand on s^est une fois livré à cette passion injuste !

Et c'^en «si le second caractère. Les voies que prend la jalousie pom: nuire, sont toujours secrètes , parce quelles sont toujours basses et ram-^ pautes. On se glorifie des autres passions : un ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances : un vindicatif met sa gloire à faire éclater son ressentinient : un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches. Mais il y a je ne sais quoi de bas dans la jalousie , qui £ût qu^ou se la cache à soi-même : cVst la passion des âmes lâches ij cVst un aveu secret qu'ion se fait à soi— même de sa propre médiocrité^ c^est un aveuglement , qui nous ferme les yeux sur tout ce quHl y a de plus bas et de plu3 indigne : on est capable de tout , dès qu^on peut être ennemi du mérite et de Finnocence.

Troisièmement , la dureté. Ces juges cor* rompus livrent le Sauveur à Tinàolence et à la Aireur de leurs serviteurs et de leurs 'ministres^ et la jalousie , toujours cruelle, leur fait voir aveQ ^ plaisir inhumain les op[HX>bres et les crachats ^ut on le couvre : le sanctuaire même de la

l3a StTA Là FASSlOir

justice ^ et la majesté du tribunal sur lequel ib sont assis ^ ne peut sen ir d'^asile à un innocent ^ contre les indignités et les outrages. Ah ! Tarclie d'Israël fut en sûreté dans le temple même de Dagon ^ et Pidole elle-même respecta ^ en tombant à ses pieds '^ la majesté et la gloire de celui qui résidoit en elle : et Jésus-Christ ^ Tarche du ^^ottveau-Testament ^ est aujourd'hui outragé au milieu même de son sanctuaire et de ses ministres ^ et si Ton tombe à ses pieds ^ en se prosternant devant lui ^ ce sont des hommages de dérision ^ qui insultent à ses douleurs et à ses ignominies. Qu'il reste peu de sentiment d'humanité dans un cœur^ lequel après avoir regarde d'un œil d'envie et de tristesse la prospérité de son frère ^ voit ses malheurs d'un œil d'allégi*esse et de complaisance ! troisième caractère de cette injuste passion ^ la dureté. Elle endurcit le cœur . et le ferme à tous sentimens de pitié et de tendresse : on voit avec une joie secrète les malheurs et la décadence de ses frères^ on ne peut être heureux que par leur infortune. Un air de jubilation et de réjouissance étoit répandu dans la maison d'Aman , au seul spectacle des malheurs et du suppHce de -Mardodkée. C'est la passion d'uQ mauvais cœur;j et c'est pourtant ce qui se passé tous les jours à nos yeux ^ et la passion dominante des cours : cette passion . cruelle fiât de la société un théâtre affreux ^ où les hommes ne semblent paroltre ensemble que pour se dévorer et se détruire ^ et où la décadence des uns fait

toujours

Dis HOTRK S1ît<;T!rEUR. lî5

l6u)ourar le triomphe et la \ictoire des autres. Quel aveuglement pour des chrétiens , qui doivent se regarder comme frères ^ et comme héritiers des mêmes biens et des mêmes promesses !

Quatrièmement enfin ^ le sacrifice des intérêts de la patrie. Hous n^avons point d'*autre roi que César ^ s''écrient-ils : Nos regem non habemus , nisi Cœsarem. ( Joan» 19. i5. ) Eux qui se vantoient auparavant ^e n'^avoir jamais été sujets ni esclaves de personne : Nendni sen^wimus un^ çuàm ; ( Ibid. 8. 33. ) qui détestoîent le joug des indrconcis ; qui avoient Tavantage d^étre le peuple de Dieu , et de n^avoir que le Seigneur pour roi et pour père : eux qui regardoient le sceptre des nations conmie une tyrannie ^ et qm croyoient que tous les rois et tous les peuples dcviendroient tributaires de Jérusaleni ^ ils sacrifient cette gloire^ ces avantages qui les distinguoient de tous les autres peuples de la terre ^ au plaisir nffireux de voir périr celui ^ avec la réputation duquel ^ une secrète jalousie les rendoit irréconciliables : JYos regem non habemus^ nisi Ge— sarem} ils renoncent à la gloire d'hêtre le royaume du Seigneur ^ à Fespérance d^Israël , et aux promesses faites à leurs pères ^ pourvu que Ficlnocent périsse. O passion détestable^ conunent êtes-vous née dans le cœur de Thommie 1 et faut-il que la ruine du peuple et de la patrie vous touché moins que le plaisir afireui; de vous satisfaire.

Oui , mes Frères ^ c'est id son dernier caractère. On sacrifie tout , la réUgion ^ Fétat ^ les m— Toinê y. MrsTÉRju. \z

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térêts publics, la gloire de la patrie, à la bassesse de son ressentiment. Tout ce qui favorise les personnes que la jalousie nous rend odieuses ^ nous devient odieux : sHls proposent des a\is utiles aux peuples et à Tétat , nous les rejetons : S'ils en rejettent d''injustes et de pernicieux, nous les approuvons. Cette passion aveugle se glisse jusque dans le sanctuaire des rois et dans le conseil des princes ^ divise ceux que Tintérêt commun ^ le bien public , Famour du prince et de la patrie devroit réunir : on cherche à se détruire aux dépens des affaires et des nécessités publiques : les malheurs publics ont pris mille fois leur source dans les jalousies particulières : on oublie tout ce qu'on doit à la patrie et à soi-même , et il n'^est plus rien de sacré pour un cœur que la jalousie aigrit et infecte. Telle est Fopposition qiie la jalousie des prêtres met dans leur cœur aux promesses et à la vérité des Ecritures.

En troisième lieu , Tingratitude poussée jus— qu'^à la fureur , met dans le peuple une opposition insensée à la vérité des miracles du Sauveur. Témoins de tant de prodiges qu^il avoit opérés à leurs yeux , ils paroissoient en foule à sa suite avec ses disciples^ ils Favoient même accompagné depuis peu dans son entrée triomphante à Jérusalem , faisant retentir les airs d^acdamations et de louanges ij et couvrant le chemin dé branches d^olivier, comme pour en faire un trophée au roi pacifique , qui venoit porter la paix et le salut 4ans Siou : cependant ce même peuple en fiirie

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ne déclare aujourd'hui contre Jésus-Christ ^ le suit comme un séditieux ^ et- demande sa mort à Pilate. Qu'il soit crucifié , s'écrient-ils : Nous ne (voulons pas que celui— ci règne sur nous, ( Luc* 19, i4« ) Quelle ingratitude ! ils, vouloient Fértablir roi sur eux dans le désert ^ lorsqu'il les rassasioit d'une nourriture miraculeuse ^ et au milieu de Jérusalem^ ils ne lexonnoissent plus ^ et regardent son joug comme une indigne servitude.

C'est l'ingratitude , .. mes Frères , qui forme toutes nos inconstances dans les voies de Dieu. Touchés tpielquefois de sa grâce ^ et des bienfaits singuliers dont il nous a comblés en particulier ^ en nous ménageant mille événemens heureux pour notre salut ^ nous avons voulu le faire régner sur notre cœur:; nous l'avons suivi quelque temps ^ nous avons été touchés de reconnoissance sur les attentions de préférence et de bonté qu'il avoit eues pour nous. Mais le monde ^ mais notre foi— blesse • mais des occasions pas assez évitées ^ ont bientôt ejSacé ces senti mens de notre cœur^ nous ayons oublié ses bienfaits et nos promesses : et . comme l'ingratitude et l'abus des grâces en Va toujours tarir la source dans le sein de Dieu , il nous a livrés à toute la corruption de notre cœur^ nous uous sommes déclarés sans ménasremènt contre lui; nous n'avons plus gardé de mesure dans le désordre^ et pour étouffer les restés de nos anciens sentimens de vertu ^ nous avons montré une nouvelle audace dans le crime.

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Ainsi ^ mes Frères ^ Fiaconstance dans le^ voieâ^ un salut ^ est le plus grand obstacle que la grâce trouve à combattre dans nos coeurs. IVouâ ne sommes jamais un instant les mêmes : tantôt tou— chés de Dien^ tantôt enivrés du monde ^ tantôt formant. des projets de retraite^ et tantôt d^am— bition ^ tantôt fatigués des plaisirs^ tantôt sentant renaître un nouveau goût pour eux. Notre cœtxt nous échappe à chaque instant : rien ne Farréte ^ rien ne le fixe : notre inconstance nous devient à <^arge k nous-mêmes. Nous voudrions pouvoir fixer notre cœur , et lui faire prendre une cou— fis^nce durable dans le vice ou dans la vertu ^ et le premier objet le saisit et Tentratue : uous vivons dans une variation perpétuelle, sans règle ^ sans maxime, sans principe; ne pouvant nous répondre de nous-mêmes pour un moment^ et ne prenant que dans les inégalités de Fhuraeur et de rîmagination les règles de notre conduite.

Et voilà ce qui nous rend si peu capables de vérité et de vertu ; c'^cst que la vertu demande une vie uniforme , et sacrifie constamment à Tordre et au devoir, les inconstances dVne imagination légère et variable. Nous avons beau nous lasser de notre propre inconstance :; nous nous lassons encore bien plus de Tuniformité de la vertu : une vie toujours la même , toujours assujettie aux mêmes lois , toujours soumise aux mêmes règles ^ toujours gênée par les mêmes devoirs , nous décourage et nous rebute. Ah ! s^il ne falloit pour être saint, cpie faire une action héroïque de vertu %

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un sacrifice éclatant ^ une démarche généreuse ^ il eu coûteroit moins à la démarche des hommes : jon trouve en soi assez de résolution pour se faire .une grande violence d'^un moment : toutes les .forces de Famé semblent se réunir alors;; et la courte .durée du combat en adoucit et en soulage la douleur. Mais ce qui lasse dans la vertu ^ c'^est. qu'Hun sacrifice fait^ il s''en offre un autre qu''il faut faire ^ c^est qu'aune passion vaincue renaît aussitôt ^ et qu'il faut encore de nouveaux «fforts pour la vaincre. Pierre aujourd'hui tj?ouve en lui assez de générosité pour tirer le glaive ^ «t défendre son Maître contre les sacrilèges qui rinsultent:j mais dès que la tentation recommence^ il se décourage et succombe ; il est aisé d''étre •en certains momens héroïque et généreux ;j ce qui coûte , c''est d'être partout constant et fidèle. Aveuglement d'ingratitude et d'inconstance dans le peuple ^ qui résiste à la vérité des miracles du Sauveur.

. En quatrième lieu^ aveuglement d^'ambition dans Pilate ^ qui résiste à la vérité de son inna* cence.

* Le Sauveur du monde est traîné devant ce magistrat infidèle : tout prouve à Pilate son innocence î il avoue lui-^mème qu'il ne trouve pas cet konune digne de mort:j mais on le menace de César: Non es amicus Cœsaris. ( Joan. 19. 12. ) Et voici tous les obstacles qu'une lâche ambition met dans son cœur à la vérité qu'il connolt^ et (pi^il ne peut se cacher à ku-mème. .

la*

,>3ft SUR LA PASSiaîT

Premièrement^ un obstacle de dissimulation et, de mauvaise foi. Ne pouvant sVveugier sur Fiimocence du Sauveur à laquelle son silence^ ses répouses^ les. accusations des Juifs ^ les songes^ mêmes de sa propre femme ^ tout enfin rendoit témoignage ^ maïs d^un autre côté ne voulant pas se mettre en danger d'exciter une sédition dans» Jérusalem ^ qui auroit pu déplaire à César ^ et lui attirer sa disgrâce : il propose des expédiens pour ^uver Jésus— Christ ^ il veut se sertir de la cir^ constance de la pàque^ où c'étoit la coutume d'accorder au peuple la vie d'un criminel^ et par-là il leur fait entendre contre les lumières de sa conscience ^ que Jésus de Nazareth a besoin de grâce :^ et qu'il est digne de mort ^ si les suffrages, du peuple ne font tomber sur lui l'indulgence: toujours accordée an temps de la pàque.

Premier obstacle que l'ambition met dans un cœur ^ elle nous rend faux ^ lâches y timides ^ quand il faut soutenir les intérêts de la justice et de la vérité. On craint toujours de déplaire;; on veut toujours tout concilier ^ tout ai^^com^ moder ^ on n'est pas capable de droiture ^ docandeur^ d'une certaine noblesse ^ qui inspire l'amour de l'équité , et qui seule Êiit les grands hommes^ les bons sujets^ les ministres fidèles ^ les magistrats illustres ^ les héros chrétiens : on met en parallèle Jésus et Barabbas , toujours prêt % sacrifier Tun ou l'autre , selon que le temps et les occasions peuvent le demander. Ainsi on ne sauroit compter sur un cœur en qui l'ambitiou

DE KOTRE SEiGNErit. l3^

domine : il n'^a rien de sur ^ rien de fixe ^ rien de {;rand : sans principe^ sans maxime^ sans sentimens ^ il prend toutes les formes ^ il se plie sans cesse au gré des passions d^autrui ^ il dit sans cesse^ Goninie Pîlate : Quem viiltis vobis de dnobiis dimittiP ( Matth* rk']. 21. ) Lequel voulez=-vou$ que je délivre ou que je perde ? prêt à tout également ^ selon que le yent tourne ^ ou à soutenir Téquité ^ ou à prêter sa protection à Finjustice. On a bea^ dire que' Fambitiou est la passion àes^ grandes âmes i^ on nVst grand que par Taraour de la vérité ^ et lorsquW ne veut plaire que par ^e*

Secondement ^ ub obstacle de haine pour la Irrité ^ qui fait qu'*elle nous est à charge. La préférence que les Juifs donnent à Barabbas sur Jésus-Christ^ embarrasse Pilate :' Que Jèrai-je^ Jonc de Jésus ^ qu^on appelle le Christ ? ( Ibid* 1^ . 22. ) leur disoit-U. Le Sauveur est pour lui aa embarras : son innocence lui pose :; il vondroit bien que les Juifs en fissent tout seuls leur aflaire t ToUiteeum vos^ et sectmdimt legem vestramfu'^ eiicate^ (^Joan, 18. Si. ) la cause de rinuoceut lui est odieuse.

Second obstacle que rambîtîon met dans uu cœur^ ell enous rend la justice et la vérité odieuses» On est embarrassé du bon droit :; on vondroit que ceux qull faut perdre , pour plaire ^ eussent toujours tort :) on regarde comme un malheur d'être chargé de leur cause:) on cherche les moyei>s de fi'eix débarrasser^ et loin d'embi'asser avec joie

l4o 8UR LA FASSION.

Foccasioir de prêter son ministère à l^ianocent^ on fuit la gloire d^une belle action ^ comme on devroit fuîr Fiufamie dVne bassesse.

Troisièmement ^ un obstacle dliypocrîsie , quî fait servir la vérité même aux vufsde Fambition. 'Pilate aj^ant apprît que Jésus étoit Galîléen le renvoie à Hérode^ sous prétexte que .la Galilée obéissant à ce prince ^ c'étoit à lui à juger de la cause de Jésus— Christ. Ce n'*est pas le- désir de conserver la vie à un innocent^ qui détermine ■Pilate à cette démarche^ c'^est pour recouvrer Tamitié d''Hérode qu^ilavoit perdue: il fait servir Jésus-Christ à ses fins ^ et le met à profit pour sa propre utilité. . '

Troisième obstacle ^ un cœur ambitieux - est à''autant plus éloigné de la vérité^ qu^îl semble faire plus d^ostentation de Faimer et de la suivre. Cest ce vice qui fait toutes les fausses vertus , et sous un règne surtout , oii la vertu est devenue la route sûre des faveurs et des grâces ^ on se sert ^ comme Pilate^ de Jésus-Christ pour gagner la bienveillance du prince : après avoir tenté toutes les autres, voies ^ c^est la dernière ressource que Fambition inspire : elle emploie tout ce qu'ail y a de plus saint et de plus sacré ^ les apparences du zèle et de la vertu. Quel malheur^ quand on est assez corrompu pour tourner Jésus-Christ même à sa propre perte ^ pour faire de la vertu la voie des passions et Fat trait du vice ^ pour employer la religion à favoriser les desiis du siècle qu'acné condamne^ pour changer les ressomxes mêmes

DE NÔTRE SEIGNEtrK. l4l

Ae la piété en des motifs de cupidité ^ et les armes mêmes de la vérité en des instrumens de dupU-< cité et de mensonge ! Qu''il reste peu d''espérance de salut à une ame qui peut abuser du don de Dieu^ et ne faire point d'autre usage de Jésus-» Christ ^ le juge et Feunemî du monde , que de remployer à parvenir aux honneurs et à la bien*veillance du monde même !

Enfin dernier obstacle ^ un obstacle de fausée conscience^ qui fait qu'yen sacrifiant la vérité à des intérêts humains ^on croit encore n'avoir rieti à se reprocher. Pilate voyant que ses délais et ses tempéx*amens ne servent qu'à aigrir et allumer de plus en plus la fureur des Juifs , livre enfin le Sauveur à leur vengeance^ Tradidit voluntati eorum^ ( Luc. ^3. aS. ) mais en même temps îl lave ses mains ^ îl consent qu'on le fasse mourir ^ et il déclare qu'il n'est pas coupable de la mort de ce juste : Innocens ego sum à sanguine justi fuLJus. ( Matth. 37. a4- )

Dernier obstacle que l'ambition oppose à la vérité :; on se fait unefaussie conscience sur la pKi« part des démarches les plus opposées au devoir et à la régie : on se persuade que la nécessité ^ les conjonctures ^ les intérêts publics ^ les raisons d'état^ les bienséances du nom^ le devoir des places^ en rendant certaines transgressions comme inévitables^ les rendent en même temps innocentes* Ainsi les complaisances qu^on a contre sa cons-« cience et son devoir sont toujours nécessaires^ dèsrlà qu^elles nous sont utiles : elles ont toujours

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certaîns côtés ^ par où elles ne nous offrent qné les dehors de la sagesse et de la prudence ^ enfin ^ tout ce qui sert à nos projets est bientôt innocent : Innocens ego sian.

Aussi Tambition ^ ce vîce , qui forme tant de haines , de jalousies ^ de bassesses , d'injustices : ce vice , qui se glisse jusque dans nos vertus , et dont les plus justes sont à peine exempts : ce vice ^ qui infecte toutes les cours , et qui en est comme Famé , et le grand ressort qui donne le mouvement à tout : ce vice ^ dis-je ^ est celui sur lequel on a le moins de remords ^ et qu'on ne s'avise jamais de porter aux pieds du tribunal de la pénitence. Les succès de Tambition nous rassurent contre Tinjustice de ses voies ^ et il suffit d'avoir été heureux, pour se persuader qu'on n'est pas coupaljle.

J'ai dit en dernier lieu , un aveuglement d'impiété dans Hérpde , qui tourne en risée la royauté de Jésus-Christ. Il ne peut se dissimuler à lui— même qu'il ne sèit usurpateur du trône de David , et étranger dans l'héritage de Sîon : les frayeurs de son prédécesseur, sur la naissance du nouveau roi des Juifs , que les mages venoient adcwer , n'étoient ni si anciennes , ni si . oubliées , et avoient été même marquées par des traits trop publics et trop sanglans , pour qu'elles ne fussent pas venues jusqu'à lui. Mais l'impiété traite toujours la vérité de superstition et de crédulité ^ et voici ce qu'elle produit en Hérode.

D'abord , ua mouvement de curiosité : il sou-»

DE îrOTRE SEIGNETJir, ï/fS

liâitoît de voir cet homme ^ dont la renommée publioit des choses si merveilleuses 5 il se promettoit d'*en être lui-même le témoin ^ et de voir quelqu^un des prodiges que le Sauveur avoit opérés dans la Judée :; Sperabat signum aliquod fvidere ah eofieri: ( Luc. 23, 8. ) il ne cherche pas des instructions ^ il ne veut (ju'*un spectacle. n fait à Jésus-Christ mille questions inutiles sur sa doctcine et sur son ministère : Interrogabat autem eian multis sermonihus } ( Ibid. ^ • 9« ) mais ce n'est pas pour connoitre la vérité ^ c'est pour en faire des dérisions , et se confirmer dans son incrédulité. Démarches ordinaires de Timpiété : on voudroit des miracles pour croire : on ne se rend point à la voix de tous les siècles^ et de tous les peuples^ qui publient les prodiges éçlatans ^ auxquels FEglise doit sa naissance et son progrès : on ne veut pas voir que FEvangile reçu^ et subsistant dans Ftiaivers ^ est le plus grand miracle que Dieu ait pu opérer sur la terre : on veut être chrétien par les sens^ et on ne peut Têtre que par la foi. On souhaite de voir^ comme Hérodèydes hommes célèbres par la singularité de leurs lumières^ et par une réputation publique de zèle et de vertu : mais ce n'est pas pour s'instruire ^ c'est pour proposer ^ coname Hérode , des doutés sans fin ^ et des questions vaines et fiivoles : Interrogabat autem euiri multis sermœ nibus. On se fait un bon air d'avoir des difficultés sur la croyance commune : on cherche à discourir sur la vérité ^ mais on ne cherche pas la vérité j

t44 stjr la fassioît

ou parle toujours de religion , et on n^ena point;'

interrogabat autem eum mukis sermonibus.

Ceux qui interrogeoient Jésus— Christ pour sHnstruire ^ se contentoient de lui demander : Maître , gue faut-il faire pour mériter la vie éternelle F ( Luc . i o . 2 5 . ) Ils en venoient d'^abor^J aux devoirs: ils couroient au remède de leurs maux les plus pressés : ils vouloient qu^il leur apprit d'abord à yaincre leurs passions ^ à pra*tiquer les préceptes de la loi^ et à trouver la voie qui conduit à la vie : Quid faciendo ^ vitam œternam possidebo P Ds vouloient aller à la vérité par les devoirs ^ et non pas douter de la vérité ^ ..^^our se dispenser des devoirs. Ceux-ci au contraire ^ ne se proposent dans leurs questions et dans leurs doutes , que de se dire à eux-mêmes^ qu^au fond tout est incertain ^ qu''on n'*a rien de satisfaisant à leur répondre ^ et avoir Taudace de douter de la vérité ^ est pour eux une preuve décisive contre elle. C''est ainsi , 6 mon Dieu ! que votre justice punit Torgueil dWe foible raison ^ en la livrant à ses propres ténèbres.

A la curiosité Hérode mêle la dérision : nWant pu même tirer de Jésus-Christ une seule parole^ il le méprise ^ et toute sa coiur suit son exemple : Sprent autem iltiim Herodes cum exercitu suo. (Luc. 23. II. ) Le silence du Sauveur^ sa modestie , sa patience dans les humiliations dont U est couvert , son humilité qui lui fait cacher ses talens divins et ses oeuvres admirables devant Hérode 5 tout cela qui auroit dû être auprès de

co

««"ifOTRÉ SÉIGIfEtyil. l4S

ce prince autant de preuves éclatantes de la sainteté de" Jésus— CHrist , ne sert qu'à le faire passer pour un homme d'un esprit foible ^ et d'une raison égarée : on le revêt d'une robe blanche ^i comme un insensé ^ et on le renvoie à Pilate : Et iUusit indutum veste albd. ( Luc. 28. n* ) Et voilà ^ mes Frères ^ comme Jésus— Christ dans ses serviteurs ^ est tous les jours traité dans le monde ^ et surtout à la cour des rois. Si les gens de bien s'y ^spensent de certains plaisirs ^ s'ils se taisent à certains discours^ s'ils ne se conforment pa^ à certains usages :; s'ils se fout un scrupule de certains abus <jue l'exemple commua autorise^ loin d'admirer en eux la force de la grâce ^ et la grandeur de la foi , qui peut résister au torrfent des plaisirs et des exemples ^ on traite leur piété , et k magnanimité de leur vertu , do petitesse d'esprit. On les regarde comme des hommes oiseux et bornés^ qui manquent d'élévation et de courage ^ et incapables de suivre des routes plus brillantes : on croît qu'il faut laisser un certain détail de dévotion à ceux qui , par la médiocrité de leurs talens , n'ont rien de xnîeujç à faire : on s'applaudit de ne pas leur ressembler: on s'estime trop soi-même, pour se croire propre à remplir les devoirs sublimes de la religion : on se croît né pour de plus grandes choses , que pour servir Dieu , que pour sauver son ame, que pour mériter un royaume immortel , que pour être l^eçu dans cette cîté éternelle | où tous les citoyens

l4Q StTB tA PASSIOir

seront rok<, et où toute grandeur anéantie ^ ils îpuiront seuls de IHmmortalité et de la gloire.

Monde profane ! vous mépriserez toujcmrs Jésus—Christ , parce cjue Jésus— Christ tous condaninera toujours : sa croix vous paroHra toujours une folie , parce qu^'elle confondra toujours votre fausse sagesse. Monde réprouvé ! vous rejetterez toujours Jésus-Christ , parce que Jésus— Christ vous a rejeté lui-même de son héritage : vous, traiterez toujours ses disciples d^insensés ^ parce que leur conduite vous fait sans cesse sentir que vous Têtes vous-même. Monde misérable ! vouS: Uvrerez toujours Jésus-Christ , parce que Jésus-, Christ vous incommode ^ et vous embarrasse :

vous sacrifiiez toujours la conscience et le devoir i des intérêts vik et rampans , parce que vous ne connoissez pas Dieu ^ et que vous n^aiurez jamais dVutre divinité qu'aune fortune de boue , qui vous coûte beaucoup ^ et qui ne peut jamais réussir à remplir vos désirs et votre attente. Monde injuste ! vous persécuterez toujours Jésus-Christ y parce que Jésus--Christ u^cst venu que pour détrvure votre empire : vous soupçonnerez toujours J''innocence ^ la vertu ^ la droiture de ses serviteurs, parce qu^l vous importera toujours de vous per*« suader que la vertu nVst qu une feinte , et que les plus gens de bien vous ressemblent. Monde inseiisé î vous rougirez toujours de Jésus-Christ^ vous vous cacherez toujours de la piété comrn^î d^une faiblesse , parce que vous préférerez tou-»

jouçs Ja gloire de$ hopames à celle de Dieu. L»

^inté ne vous délivrera jamais , parce <jtie vouï la retiendrez toujours dans IHnjustice ^ et Jésus- Christ trouvera jusqu'^à la fin au milieu ûe vous^ tomme aujoUrd'^hiii à Jérusalem^ un aveugletnent lie respect huniaiû ^ qui résistera à la vérité de sa ^octrihe :; un aveuglemetit de jalousie , qui résistera à la vérké des Ecritures ^ un aveuglement de légèreté et d'ingratitude ^^ qui résistera à la "vérité de ses miracles ^ un aveuglement d'^ambitîon ^ «qui résistera à la vérité de son innocence 5 enfin ^ .un aveuglement dHmpiété , qui résistera à la vérité de sa royauté. Cest ainsi que le monde fait éclater •aujourd''hui toute son oj^osition pour la vérité ^ en condamnant Jésus-Christ : il faut voir commeiît Jésus-Christ sur la croix devient aujourd'hui lé grand témoin de la vérité ^ pour condamner le «nonde par elle«

SECONDE PARTIE

JLja mort de Jésus-Christ est le grand témoignage de la vérité contre les erreinrs et les préjugés defc passions humaines ^ et c*'est aujourdïiuî proprement que le -Père a établi son Fils , comme il est dit dans Isaïe ^ le témoin de la vérité pour con— damner le monde qui la rejette : Eccè testcrn pendis dedieum. ( Isaïe. 55. 4- )

Or ^ nous avons vu que le monde , en rejetant aujourd'hui Jésus-Christ ^ s'aveugle sur la vérité des Ecritures , qui rendoient témoignage de lui :; sur la vérité de sa doctrine ^ qu'il lui avoit tàiit

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