SUR LA PROFESSION MILITAIRE
V^UE votre sort est à plaindre , Messieurs ! La voie des armes, où les engagemens de la naissance et le service. du prince vous appellent , est , à la vérité , brillante aux yeux des sens ^ cVst le seul chemin de la gloire , c'est le seul poste digne d'un homme qui porte un nom : mais en matière de salut , de toutes les voies , c^est la plus terrible. Voilà les périls ;; voici les moyens de les éviter.
Car enfin le bras de Dieu n'est pas raccourci ^ le salut n'est nulle part impossible: le torrent . n'entraîne que ceux qui veulent bien s'y prêter^ le Seigueur a ses élus partout^ et les mêmes dangers qui sont des écueils pour les réprouvés, deviennent des occasions de mérite aux justes.
Et , pour entrer ici dans un détail qui vous le fasse sentir , quels sont , dites-moi , dans votre état , les écueils que la grâce ne puisse vous faire éviter? quels sont les maux qui n'aient en même temps leurs remèdes? ^
Je sais que l'ambition est comme inévitable à un homme de guerre :j que l'Evangile , qui fait un vice de cette passion , ne sauroit prévaloir contre l'usage qui l'a érigée en vertu ^ et qu'enfait de mérite militaire, qui ne sent pas ces nobles mouvemens qui nous font aspirer aux grands poster, ne sent pas aussi ceux qui nous font oser de grandes actions. Mais, outre que le désir de
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voir vos services récompensés ^ s'il est modéré ^ si seul il n^absorbe pas le cœur tout entier , s'il ne vous porte pas à vous frAyer des routes d'iniquité pour parvenir à vos fins et établir votre fortune sur les ruines de celle d'autrui^ outre ^ dis-je^ que ce désir ^ environné de toutes ses précautions^ n^a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée ^ qu'a-t-il , en vous offrant les espérances humaines , de si séduisant qu'il puisse l'emporter sur l'espoir des chrétiens et les promesses de la foi ? Des postes ^ des honneurs ^ des distinctions , un nom dans l'univers ? Mais quelle foule de concurrens faut-il percer pour en venir là ! Que de circonstances faut— il assortir ^ qui ne se trouvent presque jamais ensemble ! et d'ailleurs est-ce le •mérite qui décide toujours de la fortune ? Le prince est éclairé^ je le sais^ mais peut-il tout voir de ses yeux ? combien de vertus obscures et négligées I combien de services oubliés ou dissi-mules ! et^ d'autre part, combien de favoris de la fortune , s ortis tout à coup du néant , vont de plein— pied saisir les premiers postes ! Et de là quelle source de désagrémens et de dégoûts ! On se voit passer siir le coi'ps par des subalternes , gens qu'on a vus naître dans le service^ et qui n'en savent pas encore assez 5 même pour obéir , tandis qu'on se sent soi-même sur le penchant de l'âge , et qu'on ne rapporte de ses longs services qu'un corps usé , des affaires domestiques désespérées , et la gloire d'avoir toujours fait la guerre à ses frais. Ëh ! qu'eotend-on autre chose