‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 5)Chapitre 52 sur 184 · LA VÉRITABLE CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITABLE CHARITÉ

JjA charité couvre tout, et voit à peine le mal q^e tout le monde voit; et nous voulons voir tout seuls celui qui est invisible au reste des hommes ; la charité couvre ce qu'elle ne peut

LA VÉRITABLE CHABITÉ. Ift3

etcaser^ et iious n^excusons pas même ce que les apparences jtisiifieat^ et rendent du moins mcértaio. Il semble que nous rendons gloire à Dieu^ lorsque nous jugeons nos frères plus foi^ Mes^ plus imparfaits , plus remplis de désirs hu* maids, qu^ils ne le paroissent;; nous nous applau* dissons d'une découverte qui vient confirmer Bos soupçons. Or ^ rien ne ressemble moins à la charité que cet œil malin^ qui ne s''ouvre que pouf chercher les foiblesses de nos frères : car la même chailté qui nous fait désirer leur salut, nous montre en eux mille ressources qui nous le font* çspérer. Elle voit dans leurs passions mêmes des espérances de retour à la justice et à la règle ^ elle démêle un cœur droit , sensible ^ susceptible , UQ jour de grâce ^ à travers les plaisirs frivoles aux^ qaels il se livre encore ^ elle voit dans ses chutes mêmes , plutôt le malheur de Fàge et des occa* «iotis^, que la dépravation entière d''une ame abîmée dans le vîce^ ejle trouve plus de légèreté que de noirceur et de profonde malice , dans des égaremens où le torrent des exemples et la fougue du tempérament précipitent ses frères. Les signes ies fkm Jimgfiis ée bie& qu'elle découvre en eux , loin de les flétrir par la malignité de .«es conjectures , elle les regarde comme les gages et les préjugés d'un changement à venir 5 elle ne sait pas se défier des apparences de la piété, et soupçonner de Fhypocrisie où il ne paroit que de Ja vertu : une sainte crédulité la prévient toujours en faveur de ses frères. Simple et incapable

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eile-mcina dWtifice ^ elle est eocore moins ca<« .pable de le soupçonner dans les autrefi : elle n^est pa« en garde contre reirèur ^ qui oons fait jug^ Irop favcn-ablement de notée frère ; c^est uo« ^erreur de piété qui honore la reUgioa : elle nei 43raiut qu/e la téo^rité qui soupçooDe le mal où il n''est pas ^ parce que c'^eal uae malig'iiité qui J4i6* tifîe les censures du monde centre la pîâi i ^\ qui la déshonore* De tous les événenieos ^ dont les faces différentes font porter des' jugement divers ^ elle ne voit jamais que le bon côté^ et cette pieuse disposition est bien plus propre k gagner nos frères^ et à les retirer des voies de Finiquité* Quand ils nous voient malgré leuts désordres, tout espérer de leur salut, leur parler un langage qui semble adoudr les crimes don( ils sont eux-mêmes honteux, leur fairis remar-c quer en enx des ressources de grâce dans le tempi même qu^ils se croyoieut absolumeut rejetés d# Dieu , découvrir dans le caractère de leur cceur^ ju6que--*là livré au monde et aux pasâons, des penchans qui les ramènent au devoir ^ quand ib nous voient prendre le change, pour ainsi-dire^ en leur faveur;} cette charité, ce zèle tendre, et presque aveugle à force de tendresse, les transporte , les attendrit , les couvre d^une sainte confusion, et leur fait aimer la vérité en le»f rendant aimables ceux qui la leur annoncent*

CCNFÉBCICCES ) l*

AFFABILITÉ. l^S

yjs peut dire que la fierté , qui d^ordînaîre est le vice des grands , ne deyroit être que comme la triste ressource de la roture et de Tobscurité. Il paroitroit bien plus pardonnable à ceux qui naissent , pour ainsi dire , dans la boue , de s^enfler , de se hausser^ et de tâcher de se mettre, par fenflure secrète de Porgueil, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort par la naissance. Bien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire, que la distance énoLine que le hasard a mise entre eux et les grands : ils peuvent toujours se flatter de cette vaine persuasion que la nature a été injuste, de les faire naître dans Tobscurité , tandis qu'elle a réservé Féclat du sang et des titres pour tant d'autres dont le nom fait tout le mérite : plus ils «e trouvent bas, moins ils se croient à leur place. Aussi Finsolence et la hauteur deviennent souvent le partage de là pfus vile populace;; et plus d'une fois les anciens règnes de la monarchie l'ont vue se soulever , vouloir secouer le joug des nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière.

Les grands au contraire , placée si haut par là nature , ne sauroîent plus trouver de gloire qu'en s'abaissant : ils n'ont plus de distinction à se donner du côté du rai)g et de la naissance^ ils ne

peuvent s''ea dooner que par raffabilité : et s^il est encore un orgueil qui puisse leur être permis ^ c'^est celui de se rendre humains et accessibles.

U est vrai même que Tafiabilité est comme le caractère inséparable et la plus sure marque de la grandeur. Les desceudans de ces races illustres et anciennes • auxquefs personne ne dispute la supériorité d^ix nom et ranliquité de Torigine, ne portent point -sur leur frout Torgueil de leur nais* sance: ils vpus la laisseroient ignorer^ si elle pouvoit être ignorée : les monumens publics en parlent assez , sans quils en parlent epx-mémes: on ne sent leur élévation que par une noble simplicÎLe : ils se rendent encore plus respec-' tables , en ne souffrant qu^avec peine le respect qui leur est du ;; et parmi tant de titres qui les distinguent y la politesse et Taffabilité est la seule distinction qu^ik affectent. Ceux^ au contraire^ qui se parent d^une antiquité douteuse ^ et à qui Ton dispute tout bas Téclat et les prééminences de leurs ancêtres ^ craignent toujours qu'on nMgnore la grandeur de leur race ^ l^ont sans ce&se dans la bouche , croient en assurer ht vérité par' une affectation dWgueil et de hauteur^ mettent la fierté à la place des titres ij- et ^ en exigeant au-delà de ce qui leur est du ^ ils font qu^on leur conteste même ce qu^on devroit leur rendre.

La fierté prend donc sa source dans la médio-< ciité, ou nVst plus quWe ruse qui la cache ^

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c'est une preuve certaine qu^on perdroît en se montrant de trop près : on couvre de la fierté des défauts et des fbiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même : on fait de Torgueil le supplément^ si j'ose parler ainsi ^ du mérite^ et on ne sait pas que le mérite n^a rien qui lui res-* semble moins que Torgueil.

Aussi ^ les plus grands hommes ^ Sire ^ et les plus grands rois ont toujours été les plus affables» Une simple femme thécuite venoit exposer simplement à David ses chagrins domestiques ^ et si Tédat du trône étoit tempéré par Tafiabilité du souverain*, Taffabilité du souverain relevoit Teclat et la majesté du trône*

Nos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : Tamour des peuples leur répond du respect qui leur est du. Le troue n'est élevé que pour être Tasile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence : plus vous en rendez Faccès facile à vos sujets , plus vous en augmentez Téclat et la majesté. Et n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus aes maîtres, ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez , Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talens aimables; laissez-leur voir de près le bonbeur qu ils attendent de votre règne î les charmes et la majesté de votre personne , la bonté et la droiture de votre cœur , assureront, toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang , que votre autorité et votre puissailce.

Ces princes invisibles et efféminés^ ces Âssuémâ^ devant lesquels c^étoit ua aîme digne de mort pour Ësther même d^oser paroUre sans ordre ^ et dont la seule présence glaçoit le sang dans les veiaes des supplians ^ n'étoient plus ^ vus de près ^ que de foibles idoles ^ saos ame , sans vie ^ sans courage^ sans vertu ;j livrés dans le. fond de leurs palais à de vib esclaves :; séparés de tout commerce comme s^ils nVvoient pas été dignes de se montrer aux hommes^ ou que des hommes faits comme eux n^eussent pas été dignes de les voir : Fobscurité et la solitude en faisoient toute la ma^ jesté.

n y a dans Tafiabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands ^ qui fait quW ne craint point de s^avilir en s^abaissant ^ et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique : c^est être foible et timide que d^être inaccessible et fier.

D'ailleurs ^ Sire ^ en quoi les princes et les grands qui n^oifrent jamais aux peuples qu tin &ont sévère et dédaigneux sont plus inexcusables ^ c**est qvLii leur en coûte si peu de se concilier les coeurs : il ne faut pour cela ni effort ni étude ^ uue seule parole ^ un sourire gracieux ^ un seul regard suffit : le peuple leur compte tout ^ leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi , dit TEcriture , est la vie et ia félicité des peuples 5 et son air doux et humain est pour les cœui-s de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides.

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£t peut-on laisser aliéner des cœuirsqu^on peut gagner à si bas piix? n^'estrce pas^'avilir soi-mémé que de dépriser à ce poiat toute Tiiumanité ? et nérite-t-on le nom de grand ^ quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes?

La nature n^a-t-elle pas déjà imposé une assea; grande peine au^ peuples et aux malheureux^ de les avoir fait nàltxe dans la dépendance et comme dans Tesdavage? riW-ce pas assez que:

la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir ^ et comme une loi, de ramper et de rendre des hommages ? faut-il encore leur ag-* graver le joug par le mépris et par une fierté qui en est si digne elle-même P ne suffit-il pas qu^ leur dépendauce soit une peine ? faut-il encore les en faire rougir comoM d'^un crime? et si quel-» qu'un devoit être honteux de son état ^ seroit-ce le pauvre qui le souffre ou le grand qui en abuse?

Il est vrai que souvent c'est Thumeur toute 6^e , plutôt que Forgueil , qni efface du< front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leujcs plaisirs ^ et lassés des hommages^ ils ne les reçoivent plus qn'avec dégoût : il semble que Taffabilité leur de^ vienne un devoir importu^n, et qui leur est à charge. A force d'être honorés ^ ils sont fatigués des honueui*s qu'on leur rend ^ et ils se dérobent souvent aux hommages publics «pour se dérober k la fatigue d'yparoUre sensibles.. Mais qu'ail faut être né dur pour se faire même une peine de

iSÔ AFFABILITE.

paroUre humain ! ISW-ce pas une barbarie, non-seulement de n^étre -pas touchés ^ mais de recevoir même avec ennui les marques d^amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis ? n^est ce pas déclarer tout haut qu^on ne mérite pas Taffection des peuples ^ quand on en rebute les plus tendres témoignages P P«ut-on alléguer là-dessus les momens d^humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de Tautorité traînent après soi ? Fhumeur est-elle donc le privilège des grands, pour être Texcuse de leurs vices?

Hélas ! s'il pouvoit être quelquefois permis d'hêtre sombre , bizarre , chagrin , à charge aux autres et à soi-même , ce devroit être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques , et tous les plus noirs soucis, environnent : ils seroient bien plus digues d'excuse , si portant déjà le deui} , Tamertume , le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissoient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands , que les heureux du monde , à qui tout rit , et que les joies et les jdaisîrs acocmipagiient ^ftout , prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices^ qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux , inquiets , inabordables , parce qu'ils sont plus heureux ^ qu'ils regardent conmie un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puis-

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sauce ;; grand Dieu I seroit-ce donc là le privilège des grands^ ou là punition du mauvais usage qu^'ils font de la grandeur ? car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands ; et Finnocence de la joie et de la sérénité n^est que pour le peuple.

. Mais Taffabilité ^ qui prend sa source dans rhumauité , n'est pas une de ces vertus superfir cielles qui ne résident que sur le visage : c''est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. LWabilité ne seroit plus quVne insulte et une dérision pour les malheureux , si, en leur montrant un visage doux et ouvert^ elle leur fermoit nos entrailles, et ne nous rendoit plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines, p^tit carémlk.

Je me représente notre prélat avec cet air toujours affable et serein , toujours accessible , tou-jours accueillant , mettant , pour ainsi dire , sa personne et sa dignité à toutes les heures , ne retenant de son rang que le privilège de pouvoir être importuné : je pa^ le représente , et pourrois-< je le dire sans réveiller votre douleur P je me le représente au milieu de vos familles ^ enveloppé dans upe aimable obscurité, goûtant avec vous les dpiiçeurs d'une vie privée, familiarisant Tépis-copat avec les ^dèles ^ ^t ne se faisant pas une vaine bienséance de se rendre invisible , et de jouir tout seul d'une dignité qui n'a été établie qiie pQur les autres/

i3^ Afr&âiLiTé.

FalloU-îI.^ pour péûétrer josques k lui ^ tclieter par des lenteurs éternelles une audience d'un mo* Inent ^ et par tnille pénibles fonnalités des refus encore plus pénibles? Quelle barrière y eçt-il jamais entre lui et nous , que eelle du respect et de la discréliou ? Le vîmes-nous jamais affiecter te$ momens sacrés de solitude inrreMés pour mé* nager le rang , oti pour honorer la paresse ? Sa maison ressembloit-elle à ces mai^tons d^orgueil et de faste , ou ceux que les affaires y attirent^ pensent presque plus aux raoyens d^ftborder leur juge, qu^à lui exposer leur droit et leur juslîte^ où dans un silence profond et avec un respect qui approche du cnlle^ on attend que la divinité se montre 5 où mille malheureux souiFrenC moins de leur misère que de !em* ennui ^ et ô4 ^ comme autrefois dans la piscine de Jérusalem ^ après avoir attendu long-temps , cet auïre ange du Seigneur paroît enfin , et guérit à peine «ff malade?

La contagion des dignités et de la grandeur ne lui forma pas cet aîl superbe ,5 et ce cœur insatiable d*honneurs dont parle le prophètes Content de mériter nos hommages , il ne sut pas les exiger ; disons plusf^ il ne sut pas les souffrir: on auroit dit que ces respectueuses déférences qui délassent si agréablement des soins de Tautorité, faisoient la plus pénible fatigue de la sienne. Bien éloigné de ces petites délicatesses quW remarque eu la plupart des grands, auprès de.mii un sii»pl« oubli est un crime cp'k peine mille soins et de

longues

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longues assiduités peuvent expier 5 vaines idoles , quW ne peut aborder qu^en rampant , qu'ion ne peut servir qu''avec solennité , qu''on ne peut toucher qu avec religion , et qui , comme Tarche d^Israël^ vous frapperoient de mort^ si, pour . trop penser même à les secourir , vous n^aviez pas assez pensé à lés respecter.

ORAISOIf FUN. DE M> DE VILLARS. *

Vît-on jamais dans un rang si élevé , et avec tant de supériorité de génie , tant de bonté et d^affiJ)ilité? Vous le savez, Messieurs^ et vous vous le représentez encore ici , vivant parmi nous, montrant à tous cet air simple et noble de douceur ^ qui attiroit tous les cœurs après lui ; ne retenant de son rang que ce qu^il en falloît pour rendre encore plus aimable Taifabilité qui Peu faîsoit descendre ^ et rassurant si fort , ou le respect , ou la timidité , par un attrait inséparable de sa personne , qu^au sortir de son entretien , on goùtoit toujours à la fois , et le plaisir d^étre charmé de lui , et le plaisir de n^étre pas mécontent de soimême.

Par-là , il laissoit à Tauguste éclat de sa naissance, la dignité qui la fait respecter, et en 6toit Thumeur et la fierté , qui n^ajoutent rien à la grandeur, et qui ôtent beaucoup aux grands.

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