‹ Œuvres complètes de Massillon, evèque de Clermont (volume 5)Chapitre 57 sur 184 · SUR L'AUMONE · texte numérisé non relu

SUR L'AUMONE

\jhi Fignore en effet , que le Seigneur , dont la Providence a réglé toutes choses avec un ordre si admirable, et préparé leur nourriture même aux animaux, n'auroit pas voulu laisser des hommes créés à son image en proie à la faim et k Findigence, tandis qu'il répandroit à pleines

SUR l'^aumôite. i3g

mains sur un petit nombre d'heureux , la rosée du ciel et la graisse de la terre ^ s'^îl n^avoît prétendu que Tabondance des uns suppléât à la nécessité des autres?

Qui Fignore, que tous les biens appartenoîent originairement à tous les hommes en commun ^ que la simple nature ne connoîssoit ^ ni de propriété ^ ni de partage ^ et qu^elIe laissoit d'abord chacun de nous en possession de tout Tunivers ? mais que pour mettre des bornes à la cupidité , et éviter les dissensions et les troubles , le commun consentement des peuples établit que les plus sages ^ les plus miséricordieux ^ les plus intègres ^ seroient aussi les plus opulens ^ qu'outre la portion du bien que la nature leur destinoit , ils se chargeroient encore de celle des plus fl^ blés ^ pouj: en être les dépositaires ^ et la défendre contre les usurpations et les violences : de sorte qu'ils furent établis par la nature même ^ comme les tuteurs des malheureux:; et que ce qu'ils eurent de trop, ne fut plus que l'héritage de leiu^ frères ^ confié à leurs soins et à leur équité?

Qui l'ignore enfin ^ que les liens de la religion ont encore resserté ces premiers noeuds que la nature avoit formés parmi les hommes ^ que la grâce de^ Jésus-Christ , qui enfanta les premiers fidèles^ non-seulement n'en fit qu'un cœur et qu'une ame , mais encore qu'une famille ^ d'où toute propriété fut bannie^ et que l'Evangile ^ nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes ^ ne nous permet plus ^ ou d'igno-^

rer leurs besoins , ou d'être insensibles à leurs

peines?

Le Seigneur n'^exîgie pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages y quoiqu''iIs lui appartiennent tout entiers , et qu'il ait droit de vous en dépouiller : il vous laisse ^ tranquilles posses— seurs de ces terres , de ces palais , qui vous distinguent dans votre peuple , et dont la piété de vos ancêtres enrichissoit autrefois nos temples : il ne vous ordonne pas ^ comme à ce jeune homme de rEvangile , de renoncer à tout , de distribuer tout votre bien aux pauvres , et de le suivre : il ne vous fait pas une loi ^ comme autrefois aux premiers fidèles , de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs : il ne vous frappç pas d anathème , comme il frappa Ananie et Saphire , pour avoir osé seulement retenir une portion d'un bien quHls avoient reçu de leurs pères , vous qui ne devez peut-être qu^aux malheurs publics , et à des gains odieux ou suspects ^ laccroissement de votre fortune : il consent que vous appeliez lés terres de vos noms , comme dit le prophète , et que vous transmettiez à vos enfans les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres : il veut seulement que vous en retranchiez il ne légère portion pour les infortunés qu'il laisse dans Tindigence : il veut que tandis que vous portez sur l'indécence et le faste de vos parures , la nourriture d'un peuple entier de mallieureux ,

SUK L^UMÔNE. l4l

TOUS ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui nVnt pas où reposer leur tête : il veut que de ces tables voluptueuses ^ où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité ^ et aux profusions d'aune délicatesse insensée ^ vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de li^ faim et de la misère : il veut que tandis qu^o^ verra sur les murs de vos palais des peintures d^un prix bizarre et excessif^ votre revetiu puisse suffire pour honorer les images vivantes de votre Dieu : il veut enfin que, tandis que vous n^épargnerez rien pour satisfaire la fureur d^un jeu outré, et que tout ira fondre dans ce gouffire , vous ne veniez pas supputer votre dépense, mesurer vos forces , nous alléguer la médiocrité de votre fortune , et rembarras de vos affaires , quand il s'agira de consoler Tafflictiou d^un chrétien.

Les aumôûes qui ont presque toujours coulé en secret , arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même , que celles qui , exposées même malgré nous aux yeux des hommes, opt été comme grossies et troublées sur leur course par les complaisances inévitables de Tamour-propre , et par les louanges des spectateurs : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre , et qui portent dans le sein de la mer des çaux vives et pures , au lieu que ceux qui ont traversé à découvert les plaines et les campagnes ,

i/Ja* sur. i/aumône.

n^'y portent d'ordinaii-e que des eaux bourbeiifees , et traînent toujours après eux les débris , les cadavres ^ le limon (pi''ils ont amassé sur leur route.

On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux ^ en leur tendant une main secourable • on leur montre un visage si dur et sî sévère , <ju'*un simple refus eut été moins accablant pour eux ^ qu'aune charité si sèche et si farouche : car la pitié qui paroit touchée de leurs maux ^ les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leur force, leur paresse, leurs mœurs eiTantes et vagabondes : on s'*en prend à eux de leur indigence et de leur misère ^ et en les seçourapt , on achète le droit de les insulter. Mais s^'il étoît permis a ce malheureux que vous outragez, de vous 'répondre : sîTabjection dé soii état, n^oit pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : Que me reprochez- vous , vous diroitil ? une vie oiseuse , et des moeurs inutiles et errantes? mais quels sont les soins qui vous occupnet dans votre opulence ? les soucis de Fambition , les inquiétudes de la fortune , les mouvemens des passions , les raffînemens de la volupté : je puis être un serviteur inutile ^ mais n^êtes-vous pas vous-inême un serviteur infidèle ? ah ! si les plus coupables étoieht les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas, votre destinée auroit-elle quelque chose au-dessus de la mienne? vous me

reprochez des forces dont je ne me sers pas^ mais quel usage faites- vous des vôtres ? je ne devrois pas manger ^ parce que je ne travaille point ^ mais ête^-vous dispensé vous-même de cette loi? n^êtesvous riche que pour vivre dans une indigne mollesse?* ah! le Seigneur jugera entre vous et moi ^ et. devant son tribunal redoutable, on verra si vos voluptés et vos profusions vous étoient plus permises ,. que Finnocent É^rtîfîce dont Je me sers pojur trouver du soulagement à mes peines.

Oui , mes Frères 5 offrons du moins aux malheureux des cœurs sensibles à lei^rs misères 5 adoucissons du moins par notre humanité le joug de Tindigence, si la médiocrité de notre fortune ne' noiis permet pas d^en soulager tout-à-fait nos frères. Hélas ! ou donne dans un spectacle profane, cominé autrefois Augustin dans ses égarëmens , des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre^ on honore des malheurs feints , d^uae véritable sensîbUîté ^ on sort d^une représentation, le cœur encore tout ému du récit de Finfortune dVn héros iabuleûx : et votre frère que vous rencontrez au sortir de là couvert de plaies, et qui veiit vous entretenir de Péxc^ de ses peines, vouai trouve insensible? et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion ! et vous ne daignez pa^ rentepdre ? et vous Vélôîgnez même rudement,, et achevez de lui serrer le cœur de tristesse? Ame inhumaine !. ayez-vçus donc laissé toute votre, sensibilité sur un théâtre infâme ? le spectacle de Jésus-Christ, souffraat

i44 ^^^ l^aum6ne.

dans un de ses membres n^offre*t-il rien qui soit digne de votre pitié ? et faut-il faire revivre pour vous toucher^ Tambition^ la vengeance^ la vo-* lupté, et toutes les horreurs des siècles païens?

L^aumône est un gain;; c^est une usure sainte^ c'^est un bien qui rapporte ici-bas même au centuple. Vous vous plaignez quelquefois du contretemps de vos affaires^ rien ne vous réussit^ les hommes vous trompent ^ vos concurrens vous supplantent^ vos maîtres vous oublient^ les élémens vous contrarient^ les mesures les mieux concertées échouent : associez-vous les pauvres ^ partagez avec eux Taccroissement de votre fortune ^ augmentez vos largesses à mesure que votre prospérité augmente ; croissez pour eux comme pour vous : alors le succès de vos entreprises sera TafTaire de Dieu mème^ vous aurez trouvé- le secret de Fintéresser dans votre fortune ^ et il préservera, que dis-je? il bénira , il multipliera des biens où il verra mêlée la portion de ses membres affligés.

C'est une vérité confirmée par Texpérience de tous les siècles : on voit tous les jours prospérer des familles charitables : une providence attentive préside à leurs affaires : où les autres se ruinent ^ elles s^ enrichissent : on les voit croître, et Tonne voit pas le canal secret qui porte chez elles Taccroissement : ce sont de ces toisons de Gédéon toute$ couvertes de la rosée du ciel , tandis que

toutes

tout ce (jnî les environne n'est qtie stérilité el sécheresse. Vous-même qui m'^écoutez^ peut-être que les grands biens dont vous faîtes aujourd'hui nin usage si peu chrétien ^ peut-être que les titres et les dignités^ dont vous avez hérité en naissant^ sout les fruits de la charité de vos ancêtres : pëfut* être vous recueillez les bénédictions promises à la miséricorde ^ et vous moissonnez ce qu^ils oilt %émé :; peut-être que les largesses de la charité ont }eté Tes premiers fondèmens de votre grandeur selon le monde, et commencé votre généalogie^ peut-être ce sont ellesdtt moibs qui ont fait passer jusqa^à nous les titres de votre origine.

Je ne dis rien du plaisir tnême qu'on doit sentif à soulager ceux qui souffrent, à faire des heureux , à régner sur lés coeurs , à s'attirer Tinno* cent tribut de leurs acclamations et de leurs «ptiotis de grâces. Eh ] quand il ne nous reviendroit que le seul plaisir de nos largesses , ne seroîentelles pas assez payées pour un bon coeur? et qu'a de plus délicieux la majesté même du trône , que * le pouvoir de faire des grâces? les princes seroient* 3s fort touchés de leur grandeur et de leur puissance, s^'ils étoient condamnés à en jouir tout seuls? Non, mes Frères, faites servir tant qu'il vous plaira vos biens à vos plaisirs , à vos profusions, à vos caprices^ vous n'en ferez jamais d'usage qui \ous laisse une joie plus pure et

Page 1