DISCOURS DE RÉCEPTION
grands hommes que sa famille avait donnés à l'Etat. Il les vit passer devant lui comme des songes, et ne survécut à tant de pertes que pour s'assurer, par ses qualités personnelles, ces égards publics qui ne survivent guère à la faveur. Sa modestie m'a laissé une place que le choix du prince lui avait d'abord destinée. Je ne m'attendais pas que sa moi t me préparât celle que son mérite lui avait acquise depuis longtemps parmi vous. Mais je sens que je passe les bornes; l'amitié n'en connaît point. Je rends un hommage à sa mémoire ; et c'est un remerciement que je vous dois.
Vous m'associez aujourd'hui, Messieurs, à tout ce que noire siècle a vu et voit encore de plus illustre et de plus respectable. Je disparais au milieu de tous ces grands noms. Je ne saurais me faire honneur à côté de vous que de ma seule reconnaissance; et vous souffrez que je la mette ici à la place du mérite. Vous avez eu égard, en me choisissant, à quelques suffrages publics que mon ministère m'avait attirés, et vous n'avez pas voulu faire attention que cette espèce de réputation, nous la devons moins à l'éloquence de nos discours qu'à la piété de ceux qui nous écoutent.
L'utilité de votre établissement nous répond de sa durée. Ce tribunal, élevé pour perpétuer parmi nous le goût et la politesse, est un secours qui avait manqué aux siècles les plus polis de Rome et d'Athènes : aussi ne se sauvèrent-ils pas longtemps de la barbarie. Mais le cardinal de Richelieu à qui il était donné de penser audessus des autres hommes, le ménagea au sien. 11 comprit que l'inconstance de la nation avait besoin d'un frein, et que le goût n'aurait pas chez nous une destinée plus invariable que les usages, s'il n'établissait des juges pour le fixer.
Repassez sur les règnes qui précédèrent la naissance de l'Académie. La naïveté du langage suppléait, à la vérité, dans un petit nombre d'auteurs, à la pureté du style, au choix et à l'arrangement des matières ; et toutes les beautés dont notre langue s'est depuis enrichie n'ont pu encore effacer les grâces de leur ancienne simplicité.
Mais en général quel faux goût d'éloquence ! Les astres en fournissaient toujours les traits les plus hardis et les plus lumineux; et l'orateur croyait ramper, si du premier pas il ne se perdait dans les nues. Une érudition entassée sans choix décidait de la beauté et du mérite des
éloges; et pour louer son héros avec succès, il fallait presque avoir trouvé le secret de ne pas parler de lui.
La chaire semblait disputer, ou de bouffon nerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école; et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait débité, ou quelques termes mystérieux et barbares qu'on n'entendait pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre.
Le barreau n'était presque plus qu'un étalage de citations étrangères à la cause ; et, les plaidoyers finis, les juges étaient bien plus instruits et plus en état de juger du mérite des orateurs que du droit des parties. Le goût manquait partout.
La poésie même, malgré ses Marot et ses Régnier, marchait encore sans règle et au hasard. Les grâces de ces deux auteurs appartiennent à la nature, qui est de tous les siècles, plutôt qu'au leur; et le chaos où Ronsard qui ne put imiter l'un, ni devenir le modèle de l'autre, la replongea, montre que leurs ouvrages ne furent que comme d'heureux intervalles qui échappèrent à un siècle malade et généralement gâté.
Je ne parle pas du grand Malherbe. Il avait vécu avec vos premiers fondateurs : il vous appartenait d'avance. C'était l'aurore qui annonçait le jour.
Ce jour, cet heureux jour, se leva enfin. L'Académie parut; le chaos se développa; la nature étala toutes ses beautés, et tout prit une nouvelle forme.
La France n'eut plus rien à envier aux meilleurs siècles de l'antiquité. Le théâtre, la satire, la poésie lyrique, l'éloquence, l'histoire, la philosophie, le style épistolaire, les traités de piété, jusque-là informes, les traductions nobles et hardies eurent parmi vous leurs héros. Dans tous les genres, on voit sortir de votre sein des hommes uniques dont Rome et la Grèce se seraient fait honneur.
La chaire elle-même rougit de ce comique indécent ou de ces ornements bizarres et pompeux dont elle s'était jusque là parée, et substitua l'instruction à une pompe vide et déplacée, la raison aux fausses lueurs, et l'Evangile à l'imagination. Partout le vrai prit la place du faux.
Notre langue, devenue plus aimable à mesure qu'elle devenait plus pure, sembla nous réconcilier avec toute l'Europe, dans le temps même