A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
que nos victoires l'armaient contre nous. Un Français ne se trouvait étranger nulle part. Son langage était le langage de toutes les cours; et, ne pouvant vaincre comme nous, nos ennemis voulaient du moins parler comme nous.
La politesse du langage nous amena celle des mœurs. Le goût, qui régnait dans les ouvrages d'esprit, entra dans les bienséances de la vie civile; et nos manières, comme nos ouvrages, servirent de modèle aux étrangers.
Le goût est l'arbitre et la règle des mœurs comme de l'éloquence. C'est un dépôt public qui vous est confié, à la garde duquel on ne I>eut trop veiller. Dès que le faux est applaudi dans les ouvrages d'esprit, il l'est bientôt dans les mœurs publiques. Tout change et se corrompt avec le goût. Les bienséances de l'éloquence et celles des mœurs se donnent, pour ainsi dire, la main. Rome elle-même \it peu à peu ses mœurs reprendre leur ancienne barbarie et se corrompre sous le règne des empereurs, où la pureté du langage et le goût du bon siècle commença à s'altérer, et la France aurait sans doute la même destinée, si 1 Académie, dépositaire des bienséances, de la politesse et de la pureté du goût, ne nous répondait aussi de celle des mœurs pour nos neveux.
Notre gloire est donc devenue la gloire et l'intérêt public de la nation. Le destin de la France paraît attaché au vôtre. Ses prospérités ont pu éprouver des revers, et en éprouveront peut-être encore. Les âges à venir pourront la voir plus ou moins victorieuse; mais, tant que votre tribunal sera élevé , ils la verront toujours également polie.
Ce sera à vous et à ceux qui vous succéderont à publier ses victoires, ou à louer ses ressources et sa constance dans les adversités.
C'est par là qu'en immortalisant votre reconnaissance, vous avez immortalisé le règne de Louis le Grand, ce prince magnanime, qui vous reçut des mains d'un chef célèbre de la justice, et qui , au comble de sa gloire , crut y ajouter un nouvel éclat en succédant dans la protection de la compagnie à un de ses sujets. Ses louanges, qui firent la plus douce et la plus brillante de vos occupations, feront aussi un des plus beaux monuments de l'histoire des Français et de celle de l'Académie. Elles n'ont rien à craindre du temps. Sa gloire semble croître et se rapprocher de nous, à mesure que le jour fatal de sa perte s'en éloigne ; et la mort, qui efface d'ordinaire tous les éloges des
princes, en mettant aux siens le sceau de la vérité, y a mis celui de l'immortalité.
C'est dans votre école que se formèrent ces hommes célèbres qu'il choisit pour présider à l'éducation des princes ses enfants l.
Il vous confiait la destinée de la monarchie, en vous confiant celle de la maison royale, persuadé que , versés comme vous l'êtes dans l'art de louer les héros, c'était à vous à les former.
Heureusement pour la France, un de vos plus illustres académiciens * se trouve encore chargé du même soin. Ce soin glorieux semble se perpétuer parmi vous; et ce sera dans les siècles à venir une tradition bien honorable à l'Académie, que celle de l'éducation de nos rois et de tous les princes sortis de leur sang.
Aussi l'enfance de l'auguste monarque, que nous regardons comme votre protecteur et votre élève, surpasse déjà les vœux de toute la nation. Les malheurs de la maison royale le placèrent sur le trône ; le bonheur de la France l'y conservera. Le ciel nous l'a fait acheter trop cher pour nous l'enlever. Ses châtiments ont fini à lui ; et c'est par lui que doivent recommencer ses faveurs. David , le dernier de ses frères, choisi d'en-haut pour régner, devint le plus grand roi de la maison de Juda. Dieu affermit souvent les trônes en renversant l'ordre des successions, et ne fait précéder ses vengeances que pour nous annoncer un plus grand bienfait. Ses dons sont sans repentir, mais ils ne sont jamais sans amertume. Plus cet enfant précieux nous a coûté, plus nous en devons attendre. Tout nous montre de loin ses grandes destinées, et les dons heureux de la nature qui se développent tous les jours en lui, et la sagesse respectable et héréditaire d'un des premiers sujets de l'Etat qui les cultive.
Que d'éloges vous préparent, Messieurs, des espérances si brillantes I Notre tendresse va les cheicher déjà dans l'avenir, et nous hâtons les temps, comme si nous pouvions hâter notre bonheur.
Qu'il croisse sous les soins infatigables du prince' glorieux dépositaire dt son autorité. La minorité de nos rois avait armé jusqu'ici contre nous les nations jalouses de notre gloire; la valeur du prince qui nous régit les arrête. La supériorité de ses lumières les éclaire; sa bonne foi les rassure ; les charmes de sa douceur et de son affabilité nous les concilient. Leurs cœurs en l'approchant deviennent français. C'est un
1 Bossuel el Féuelon. — * Fleury. — • Le Régent.