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FÊTE DE LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE
non en la retirant du crime , mais en la préservant, devient le motif le plus puissant de sa reconnaissance. Elle se souvient que, tandis que le Seigneur néglige toutes les autres filles de Juda, il daigne jeter les yeux sur la bassesse de sa servante \ la choisir et la combler de dons et de grâces. C'est cette préférence de miséricorde et de dilection de Dieu envers elle qui, faisant la plus douce occupation de ses pensées , nourrit sa foi , réveille son amour, affermit sa fidélité.
Rien en effet ne fait mieux sentir le prix de la grâce à une âme en qui Dieu a opéré un saint dégoût du monde et une horreur de ses égarements passés, que de voir une infinité de pécheurs de tout rang, de tout âge, de tout sexe, les complices mêmes de ses anciens plaisirs, encore livrés à l'aveuglement et à toute la corruption de leur cœur, tandis qu'elle seule est choisie, discernée par une bienveillance singulière de Dieu, retirée de ses désordres, éclairée et appelée à la connaissance de la vérité. Ah ! c'est alors que cette âme touchée de la grandeur de ce bienfait : Qu'avez-vous trouvé en moi, ô mon Dieu, dit-elle, qui ait pu m'attirer une distinction si singulière de grâce et de miséricorde? Qu'avais-je par-dessus tant d'âmes que vous laissez périr à mes yeux dans le monde, que plus de misère à guérir et plus d'opposition à votre grâce? Que vous ai je fait pour être ainsi préférée? J'ai gardé moins de ménagement dans mes passions ; j'ai résisté plus longtemps à vos inspirations saintes ; j'étais liée par des chaînes plus pesantes et plus honteuses: voilà, ô mon Dieu, tout mon mérite; une abondance d'iniquité a attiré sur moi une surabondance de grâce \ Vous avez choisi la plus faible et la plus criminelle de vos créatures pour faire éclater davantage en moi la puissance de votre bras et les merveilles de votre miséricorde. O Dieu si propice au pécheur, donnez moi donc un cœur capable de vous aimer autant que ma reconnaissance le demande et que l'excès de votre bonté le mérite 1 Voilà, mes Frère3,en quoi consiste cette fidélité de précaution si nécessaire pour conserver la grâce reçue; mais à la fidélité de précaution Marie ajouta une fidélité de correspondance.
« Luc, I, 48.
» Ubi... abundavit delictum, mperabundavit gratia.
Rom., v, 20.
Ce n'est pas assez d'avoir évité , par des précautions salutaires, les écueils à craindre dans un commencement de vie chrétienne, il faut encore suivre les voies où la grâce nous appelle, et avancer sans cesse dans le chemin du salut où nous sommes entrés.
Quelles sont en effet les sources les plus ordinaires de nos rechutes? C'est, premièrement, de ne pas suivre toute la force et toute l'étendue de la grâce qui nous a rappelés de l'égarement ; c'est, en second lieu , de sortir de la voie par où elle voulait nous conduire; c'est enfin de se décourager en avançant et s'affaiblir à chaque obstacle que le démon ou notre propre faiblesse nous oppose. Or, Marie offre à la grâce une correspondance de perfection, une correspondance d'état et une correspondance de persévérance qui achève de nous instruire.
Je dis, premièrement, une correspondance de perfection ; et c'est ici où Marie apprend aux âmes, touchées de leur salut, à ne pas mettre de bornes dangereuses à la grâce qui les a retirées des égarements du monde et des passions. Jamais aucune créature ne mena sur la terre une vie plus détachée, plus pure, plus parfaite, que cette sainte fille de Juda. Nul reste d'attachement étranger ne partagea ou n'affaiblit jamais dans son cœur l'amour qu'elle eut pour Jésus-Christ ; elle l'aima plus que sa propre réputation, puisque les soupçons de Joseph ne purent tirer de sa bouche un aveu dont son humilité eût été blessée; plus que sa patrie, puisque, sans balancer, elle le suit en Egypte ; plus qu'une gloire humaine, puisque comme «es autres proches, elle ne le presse pas de se manifester au monde ; plus que son repos, puisqu'elle ne l'abandonne jamais dans ses courses ; enfin plus qu'elle-même, puisqu'elle l'immole sur le Calvaire, etque la tendresse naturelle y cède à la grandeur de sa foi. La grâce l'appelait aux séparations les plus rigoureuses, aux vertus les plus parfaites, aux démarches les plus héroïques : elle ne la borne point à un genre de vertu plus adoucie et plus commune.
Or, rien de plus rare, parmi les personnes revenues de leurs égarements que cette sorte de correspondance à la grâce. Je sais que chacun a son propre don, que la mesure de la grâce n'est pas la même pour toutes les âmes,
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et qu'on exigera moins du serviteur à qui on aura moins donné ; mais je dis que vous en particulier que Dieu a touché, vous êtes infidèle à la grâce, en vous abstenant de vos anciens crimes, il est vrai, mais en vous bornant d'ailleurs à des mœurs tièdes, sensuelles et communes.
Et voici sur quoi je fonde cette vérité : Sur les lumières dont Dieu vous favorise et qui ont suivi votre pénitence. En ouvrant les yeux sur l'énormité de vos fautes passées, vous les avez ouverts en même temps sur l'étendue de vos devoirs; vous connaissez les règles de la foi; vous voyez jusqu'où l'Evangile pousse le détachement, la haine du monde, le mépris de soimême, l'amour de la croix, la violence des sens et de l'esprit ; vous voyez, sur la plupart des usages les plus établis dans le monde, mille choses que les mondains ne voient pas ; à chaque action vous discernez le meilleur, selon l'expression de l'Apôtre, c'est-à-dire ce qu'il faudrait faire pour entrer dans l'esprit de la foi. Or je dis que vous serez jugé sur ce que vous aurez connu , et que devant Dieu vos lumières seront la mesure de vos devoirs.
Je fonde encore cette vérité sur les sentiments que Dieu vous donne. Car rapnelezici ces premiers moments de pénitence où vous commençâtes à détester les égarements de votre vie passée. Vous sentîtes un nouveau goût pour la prière, pour la retraite, pour les saintes austérités. Vous gémissiez au fond du cœur des engagements qui vous liaient encore au monde , des plaisirs qu'il fallait encore s'y permettre, des usages qu'u ne certaine bienséance vous obligeait de suivre; vous vous disiez à vous-même qu'une âme chrétienne devait bannir ces restes de mondanité, mais qu'une âme pécheresse , condamnée comme vous aux larmes de la pénitence, devait regarder ces mœurs adoucies comme des crimes. N'esl-il pas vrai que , malgré la faiblesse qui vous a fait persévérer jusqu'ici dans cet état, ces sentiments de foi ne se sont pas encore effacés de votre cœur, que vous vous reprochez encore tous les jours votre lâcheté et votre infidélité aux grâcu? reçues, que vous sentez qn'il manque encore quelque chose à ce que Dieu demande devons, que, malgré Terreur publique qui loue votre piété , vous sentez encore devant Dieu que vous êtes bien loin de l'état où la grâce vous appelle, et tiLic les louanges des hommes, qui supposent en \ous des Aerlus que vous n'avez
pas, ne feront que rendre votre condamnation plus sévère? N'est-il pas vrai que toute votre vie, quoiqu'innocente aux yeux des hommes, n'est qu'une suite de remords, que vous ne goûtez pas cette paix de l'innocence qui est le plus doux fruit de la grâce, et que. vous abstenant du crime , vous êtes cependant privé de toutes les consolations de la vertu?
Or la vocation du ciel est écrite , pour ainsi dire, dans les inquiétudes de votre âme. Si cette vie toute naturelle, encore à demi mondaine, que vous menez, était la situation où Dieu vous veut , si la grâce ne vous appelait pas à une séparation du monde plus entière, aune vigilance plus sévère sur vos sens, vous seriez tranquille dans votre état, vous n'y éprouveriez que ces désirs d'un état encore plus parfait, inséparable de la justice chrétienne, vous n'y sentiriez point ces efforts d'un cœur inquiet, agité, mécontent, découragé, qui sans cesse voudrait prendre son essor pour s'élever au-dessus de lui-même, et qui à l'instant est rentraîné par sa propre faiblesse, vous goûteriez combien il est doux d'être à Dieu , et de le servir1. Votre vertu n'est triste et inquiète que parce qu'elle est tiède et infidèle. Un autre, peut-être appelé à un * moindre degré de grâce et de justice , se préservera de toute chute grossière dans cet état d'imperfection; ses penchants moins vifs, son caractère moins extrême. son cœur moins aisé à émouvoir, ne trouvera pas dans les mêmes périls, au milieu desquels vous vivez , les mêmes écueils. Mais pour vous dont les inclinations plus fragiles, l'âme plus susceptible d'impressions ne peut être en sûreté que loin des périls et défendue par toutes les précautions de la foi , vous sentirez insensiblement votre vertu s'affiiblir, votre horreur pour le vice diminuer ; chaque jour ajoutera un nouveau degré à votre faiblesse; chaque objet affaiblira votre cœur par de nouvelles impressions; chaque victoire même que vous remporterez, diminuera vos forces, et vous tomberez d'autant plus dangereusement que mille chutes invisibles avaient déjà précédé dans votre cœur, avant qu'un abandon sensible de Dieu vous eût fait apercevoir à vousmême que vous étiez tombé. On n'est pas longtemps tidèle, quand on n'est pas dans l'état où Dieu nous demaude.
1 Expression puisée dans les Ecritures : Gustate et videte quoniam suavis est Uomiuus. Ps. xxxiu, 9.
* Au, 174o ; â un, Uenouard.
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Enfin , j'établis celte vérité sur vos mœurs passées. Voulez-vous savoir quelles doivent être les bornes de votre vertu ? Rappelez quelle avait été la mesure de vos vices. La règle est sûre : faites dans la piété le même progrès que vous aviez fait dans le crime ; rendez à Dieu autant que vous aviez donné au monde. Cette vivacité, cet enivrement, cet oubli de vos intérêts et de voire gloire, ces délicatesses dans vos engagements profanes, ce cœur toujours occupé de ses passions, et se faisant une félicité de ses peines : voilà ce que vous aviez été pour le monde; soyez tel pour Jésus-Christ; donnez à voire cœur des objets plus saints ; mais laissezlui pour un Dieu, qui seul est digne d'être aimé, la même vivacité, la même constance, la même délicatesse que vous aviez pour les vaines créatures. Vous vous piquiez de je ne sais quoi d'héroïque dans vos passions déplorables, d'êlre plus sincère, plusgénéreux,plus fidèle, plus grand que le reste des hommes ; servez Jésus-Christ avec la même noblesse, sans crainte, sans ménagement, sans partage, sans bassesse; portez la même grandeurd'âme aux pieds de ses autels ; ne vous bornez pas à un genre de vertu faible et vulgaire, et ne dégradez pas votre cœur en le donnant à Jésus- Christ , lui dont la grâce l'élève et l'ennoblit, lorsqu'il est rampant et timide.
Oui, mes Frères, les passions, dans les personnes d'un certain rang surtout, sont toujours vives, éclatantes, extrêmes; la pénitence, faible, languissante, timide ; on revient des égarements grossiers ; on règle ses mœurs ; on se réconcilie avec les choses saintes ; mais on ne répare pas le pas~é. On protégera , si vous voulez, les gens de bien ; on les honorera de sa familiarité; on secondera leur zèle; on protégera des entreprises utiles à la piété ; mais on ne connaît pas les larmes, les rigueurs, les saints renoncements et les sacrifices de la pénitence. On a les veitus publiques dont l'amour-propre ne souffre rien ; on n'a pas les personnelles qui seules réforment l'homme intérieur et opèrent le véritable changement du cœur. Telle est la pénitence des grands surtout : ils deviennent plus favorables à la piété, mais ils ne deviennent pas plus rigoureux envers euxmêmes; ils sont plus religieux, niais ils ne sont pas pénitents. Or , la première chose que Dieu demande d'un pécheur, quelqu'élevé qu'il soit dans le monde, sont ses soupirs, ses larmes et ses souffrances. David ne se contenta pas de con-
duire l'Arche sainte en triomphe à Jérusalem, d'avoir amassé à grands frais les matériaux d'un temple magnifique, d'honorer la sainteté de Nalhan et du pontife Abiathar; il pleura son péché sous la cendre et sous le cilice ; il interrompit mille lois son sommeil pour arroser son lit de ses larmes et confesser devant le Seigneur l'énormitéetl'ingratitudedesa chute; il passa le reste de ses jours dans des sentiments de componction et d'amertume et ne crut pas que son élévation le dispensât des règles essentielles de la pénitence. 11 faut souffrir pour remplacer devant Dieu des voluptés criminelles ; et vos passions ne sont encore qu'à demi éteintes tandis qu'elles ne sont pas encore punies.
Voilà des règles de foi et d'équité ; jugezvous là-dessus. Ce n'est pas assez d'être sorti de Sodome et des voies de l'iniquité ; il faut suivre la grâce jusqu'où elle veut nous conduire. Lolh était sorli de cette ville réprouvée que Dieu venait de livrer aux flammes de sa vengeance ; mais ce n'élait là que le commencement de son salut ; l'ange veut le mener jusqu'au haut de la montagne; il n'ose le suivre; la difficulté du chemin alarme sa faiblesse; il demande qu'il lui soit permis de s'arrêter à côté, dans une ville située sur le penchant : Quia. ..necposswn in monte sa/vari:... estcivitas...juxta\ llcroitparce tempérament s'èlre mis en sûreté, avoir évité le péril de Sodome et la fatigue de la montagne , mais les tempéraments, en matière de devoir, sont toujours dangereux ; Dieu l'abandonne ; il tombe dans l'ivresse, et donne lieu au plus détestable de tous les crimes. Il n'y a pas loin entre la vertu qui se repose et la vertu qui s'égare; et, quand on ne fuil qu'à demi le vice, on est bien près de le retrouver encore sur ses pas. Première infidélité qui rend la grâce de la conversion inutile.
La seconde, c'est de se frayer à soi-même des voies selon sa vanité ou son caprice, et ne pas suivre celles par où la grâce voulait nous conduire. Or, Marie évite cet écueil par une correspondance d'état. Elevée au degré le plus sublime de la grâce, et en droit d'aspirer aux voies les plus extraordinaires, elle ne sort pas de la voie simple et naturelle de son étal. Toute sa piélé se borne à élever son fils avec un soin religieux dans sa retraite de Nazareth .
1 Gen., xix, 19. »!
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à rendre à Joseph les devoirs de respect et d'obéissance qu'un lien sacré exigeait d'elle ; à monter tous le s ans à Jérusalem pour y célébrer la Pâque avec son peuple; à se soumettre aux observances communes de la loi. Toujours fidèle à suivre la grâce dans les divers événements de sa vie, elle ne se dit jamais à elle-même qu'une situation différente serait plus favorable à la piété ; elle ne trouve jamais dans les circonstances où Dieu la place des raisons pour justifier ce que Dieu condamne ; et la voie par où la grâce la conduit, lui piraît toujours la plus propre au salut. Or, c'est ici où les plus saintes intentions s'abusent, et où la piété elle-même devient souvent notre plus dangereuse illusion : personne presque ne veut aller à Dieu par la voie que sa grâce elle-même lui a marquée.
11 en est qui trouvent toutes les autres croix légères, excepté celles que la Providence leur ménage. Us ne seraient pas si touchés de la perte de leurs biens et de leur fortune ; mais ils ne peuvent se taire sur la mauvaise foi d'un ennemi qui les flétrit et qui les calomnie ; ce sontlà des ressentiments qui paraissent justes; on serait fidèle partout ailleurs où la main de Dieu ne nous place pas ; ici, qui était la seule voie par où la grâce voulait nous sanctifier, on sort des mains de la Providence et on se soustrait à ses ordres.
Au milieu du monde et de la cour où notre état nous appelle, on se dit à soi-même que dans la retraite et loin des périls on serait plus fidèle ; au fond de la retraite où le devoir quelquefois nous retient, on se persuade que la piété seule et livrée à elle-même languit et se relâche, et que le commerce des gens de bien et les secours publics de la vertu l'amusent et la soutiennent ; dans les soins publics, une condition privée paraît pli.s propre au salut; est-on personne privée? l'inutilité devient un prétexte spécieux, et on croit qu'une vie désoccupée ne peut presque être innocente. Sous le joug du mariage, on se plaint que les antipathies, inséparables presque d'un assujettissement durable et mutuel, mettent uu obstacle invincible au salut ; dans un état de liberté, on se figure qu'un établissement fixerait le cœur et servirait de frein aux passions insensées. Chacun transporte les devoirs essentiels dans l'état où il n'est pas ; nul n'est fidèle à la grâce de son état propre. Seigneur, disaient les Israélites dans le désert, est-ce pour
nous creuser des tombeaux que vous nous avez conduits dans ces lieux arides? Donneznous à combattre des ennemis dont nous puissions nous défendre, et non pas des rochers brûlants et la faim et la soif qui nous dévore : Cur eduxisti nos in desertum istud, ut occideres omnem muîtiludinem famé ' ? Seigneur, disaient les mêmes Israélites sortis du désert et arrivés dans le pays de Chanaan, pourquoi nous avez-vous tirés du désert? Nous n'y avions qu'à nous défendre des incommodités d'un long voyage ; ici nous allons être la proie de ces peuples vaillants et innombrables qui nous environnent ; et vous nous menez dans une terre toute couverte de géants et de monstres qui dévorent ses habitants . Terra... dévorât habitatores suos '. Dans le désert où il ne fallait que de la patience, la valeur et la force dans les combats leur paraissaient aisées ; dans la Palestine où il était question de combattre, il leur semblait plus doux de souffrir les incommodités du désert. C'est ainsi, ô mon Dieu, que par une illusion perpétuelle nous nous fuyons toujours nous-mêmes, et qu'infidèles à l'état où votre main nous place, nous substituons au devoir présent qui serait pénible à la nature, des sacrifices chimériques qui flattent l'imagination et qui ne coûtent rien au cœur.
Enfin à cette correspondance d'état Marie ajoute une correspondance de persévérance. Elle offrit jusqu'à la fin à toutes les rigueurs de Dieu sur elle une foi toujours plus vive et plus constante. Si Jésus-Christ encore enfant, pour éprouver, ce semble, sa tendresse, se dérobe à ses yeux et se cache dans le Temple, loin de se rebuter, elle court, comme l'Epouse, après son bien -aimé qu'elle a perdu; et ses empressements ne finissent qu'après qu'elle a retrouvé ce qu'elle aime. Aux noces de Cana, la réponse de Jésus-Christ, si dure en apparence, ne décourage point sa foi, et elle attend tout de lui dans le moment même où il semble qu'il ne veut avoir rien de commun avec elle, et sa fidélité, fondée sur des règles solides, ne dépend pas des différentes conduites de Jésus-Christ à son égard.
D'ordinaire on n'est soutenu dans un commencement de piété que par un certain goût sensible qui accompagne presque toujours les
1 Eiod., xvi, 3. Le texte porte ut occideretis , car les Bit d'Israël s'adressent à Moïse et à Aaron. » Num., xiii, 33.
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premières démarches d'une nouvelle vie ; un goût qui souvent est l'ouvrage de la nature autant que de la grâce, et qui prend plutôt sa source dans la tendresse d'un cœur faible et timide que dans une plénitude d'amour et de componction. Aussi ce goût venant bientôt après à manquer, le cœur n'ayant plus d'appui sensible retombe sur lui-même; on s'affaiblit ; on perd courage ; on regarde derrière soi ; on n'est pas loin d'une rechute ; on retombe. Telle est la destinée de la plupart des âmes. Leur piété est une piété toute de goût et de sensibilité ; un je ne sais quel attrait inséparable de la nouveauté, et qui a toujours bien plus d'empire sur les âmes légères et inconstantes ; ce n'est pas une conviction réelle et profonde des vérités saintes, une terreur véritable des jugements de Dieu, une sainte horreur d'elles-mêmes, un mépris héroïque du monde et de ses plaisirs, un changement universel du cœur ; et de là ces tristes scènes qui affligent l'Eglise, qui déshonorent la vertu, et qui se passent tous les jours à nos yeux ; de là ce ridicule que le monde lui-même donne à tant d âmes qui, après l'avoir abandonné avec éclat, reviennent encore à ses plaisirs.
Or, quand on se donne à Dieu, mes Frères, il faut s'attendre à des dégoûts et à des amertumes, les regarder comme cette partie de notre pénitence que le Seigneur lui-même nous impose; fonder sa fidélité, non sur le goût qui passe, mais sur les règles saintes, sur les maximes de la foi, sur la vérité qui ne passe point; se convaincre, dans la lumière de Dieu, que le monde est un songe ; que le péché est le seul malheur de l'homme; que l'innocence est le vrai bonheur même de la terre ; que les biens et les maux présents ne sont pas des biens et des maux véritables; que nos titres, nos dignités, en un mot que tout ce que nous sommes aux yeux des hommes, périra avec les hommes, mais que nous ne serons éternellement que ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Le goût passe , mais la vérité demeure toujours '. Lt, au fond, le monde, auquel vous avez renoncé, n'avait-il pas ses dégoûts et ses amertumes? ses plaisirs n'avaient-ils pas leurs moments d'ennui et de tristesse ? les voies des passions dont vous êtes sorti, étaient-elles toujours semées de fleurs ? Vous avez pu aimer si longtemps le monde
perfide, injuste, pénible, ennuyeux, rebutant, et, au premier moment de dégoût, vous vous lasseriez de la vertu et de l'innocence ? 0 àme fidèle, est-ce que les dégoûts de la vertu sont plus insupportables que ceux du crime? Mais ceux-ci laissent au fond du cœur je ne sais quoi de sombre et de funeste qui fait qu'on ne peut se supporter soi-même ; ils répandent un torrent d'amertume sur tout l'intérieur de la conscience ; ils ne laissent au pécheur aucune ressource au dedans de lui, et, en le 1 endant à lui-même, ils lui rendent tous ses malheurs.
Au contraire, les dégoûts de la vertu ne sont que des agitations superficielles qui laissent toujours au fond de la conscience une paix et une tranquillité secrète ; ce sont des nuages passagers qui dérobent pour un momentàunu àme son Seigneur et son Dieu, mais qui n'éteignent pas en elle les lumières de la foi qui luit encore dans ce lieu obscur et qui la console en secret de ses peines.
Voyez-en la différence dans les Livres saints. Saûl, lassé de lui-même et de ses crimes, est un infortuné qui ne peut plus porter le poids de sa conscience ; il se tourne de tous les côtés, et rien ne peut calmer les fureurs de son âme. La harpe d'un berger amuse sa tristesse, mais ne la guérit point; les enchantements d'une pylhonisse fascinent ses yeux, mais ne peuvent trom|>erson cœur; les spectacles de la royauté diversifient son ennui, mais n'endorment pas ses noirs chagrins. Il cherche à se séduire, et il ne le peut pas; il se fuit, et partout il se retrouve ; partout il porte avec lui ses inquiétudes et ses dégoûts ; et, loin d'adoucir dans les plaisirs qui l'environnent, l'amertume de son âme, il répand celte amertume sur tous les plaisirs qui pourraient l'adoucir. Telles sont les inquiétudes du crime.
David au contraire éprouvant ces dégoûts auxquels Dieu livre quelquefois les âmes justes: Quand est-ce, ô mon Dieu, dit-il, que vous verserez dans mon âme ces consolations indicibles qui font sentir à un cœur qui vous aime, combien vous êtes doux, et combien il est heureux d'être à vous : Quando consolaberis me ' ? Ah 1 si votre loi sainte ne me soutenait dans cet état d'obscurcissement et de peine, je ne pourrais me défendre contre moi-même, et ma faiblesse l'emporterait bientôt sur la gran-
1 VtriUi Domim minet in «ternnm. Pt. cxvi, 2.
1 Pi. cxvm, 82.
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deur de vos bienfaits, sur la vérité de vos promesses et sur !a fidélité que je vous ai mille fois jurée : Nisi quod lex tua meditatio mea (Si, tune forte periissem in humiliiate mea ' . L'un abandonné de Dieu et lassé de lui-même ne trouve plus de ressource que dans les horreurs de sa propre conscience ; l'autre éprouvé de Dieu, mais le portant caché au fond de son cœur, porte avec lui une consolation à toutes ses peines ; en un mot le pécheur perd tout en perdant le goût des plaisirs ; le juste ne perd rien en ne perdant que les consolations
« Ps. ex vin, 92.
sensibles de la vertu, parce qu'il ne perd pas la vertu même. Grand Dieu, qu'il est aisé en effet de se consoler quand on vous possède encore ! Que les amertumes même de la vertu sont bien préférables à toutes les fausses joies du crime ; et que les rigueurs dont vous éprouvez les âmes fidèles, sont bientôt compensées par des consolations que le monde ne connaît pas et qu'il ne saurait donner ! Telles sont les instructions que nous donne aujourd'hui Marie. Heureux si, offrant comme elle une correspondance fidèle à la grâce, nous en méritons la consommation dans le ciel ! Ainsi soit-il.