‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 101 sur 191 · SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION · texte numérisé non relu

SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION

KOTICE HISTOMOCI.

Ce sermon fut prêché par Massillon le 13 décembre 1699, en présence du duc et de la duchesse de Beurgngne. Le marquis de Dangeau y assista ; ce fut , dit-il , un des plus beaux sermons que foi jamais entendus (Journal , tom. vu , dimanche 13 décembre, à Versailles). Malheureusement Louis XIV ne put aller à la prédication à cause d'une légère indisposition.

IJiALÎSB.

Division. — Le pécheur diffère sa conversion : 1° Ou parce qu'il croit que la grâce lui manque ; 2° Ou parce qu'il s'imagine qu'un jour, revenu du monde et de ses passions , il sera plus en Hat de commencer une vie chrétienne et de soutenir cet engagement. Deux prétextes que je me propose aujourd'hui de combattre.

Première partie. — Premier prétexte : La grâce me manque, dit-on, et je l'attends. La conversion n'est pas l'ouvrage de l'homme ; c'est à Dieu seul à changer le cœur. Prétexte vulgaire , mais injuste , si nous considérons le pécheur qui l'allègue ; téméraire et ingrat, si nous avons égard à Dieu à qui il s'en prend; insensé et insoutenable, si nous l'examinons en lui-même.

1° Si nous considérons le pécheur qui l'allègue, il est injuste. Car plein de passions comme vous êtes, mon Frère, avez-vous raison d'attendre et d'exiger que Dieu vous fasse sentir un grand goût pour la piété 1 Cela est-il même possible ? Mais je dis plus : secondement, quand Dieu opérerait dans votre cœur, sentiriez-vous l'opération de sa grâce ? Quand il vous appellerait, l'enlendriez-vous ? Quand il vous toucherait , ce sentiment aurait-il quelque suite pour votre conversion t Troisièmement , enfin , sur quoi vous fondez-vous pour nous dire que la grâce vous manque? Votre vie tout entière n'est-elle pas un enchain ment de grâces continuelles ? Mais vous croyez peut-être qu'avoir la grâce c'est se convertir sans qu'il en coù'e rien ; ah ! je vous réponds que lurce pied-là vous ne l'aurez jamais cl que c'est être résolu de périr d'attendre une grâce de cette nature.

TROISIÈME DIMANCHE : Sl'R LE DÉLAI DE LA CONVERSION.

i* Ce prétexte est téméraire it itérai par rapport à Dieu à ni le pécheur s'en prend Car -ous dites que Dieu esi ie maître de vous convertir et de vous sauver quand il voudra, c'est-à-dire que votre salut, cette unique aflaire que vous ayez sur la terre, Dieu vous en a pleinement déchargé pour la prendre tout entière sur lui seul. Mais dans quel Evangile nous monti erez-vous cette promesse? Cène sera pis assurément dans celui de Jésus-Christ.

3» Knfin ce prétexte est insensé en lui-même. Car, après tout, supposoi.s que la grâce vous manque, qu'en conolnez-vm.s ? Que les crimes où vous vous plongez tons les jours, si la mort vous surprend, ne vous damneront pas? vous n'oseriez le dire. Que vous n'avez qu'à vivre tranquille dans vos désordres en attendant que la giàee vous soit donnée ? mais il est extravagant d'alteniiie la grâce en s'en rendant tous les jours indigne. Que vous n'êtes pas cou| aide devant Dieu du délai de votre conversion ? mais tous le» pécheurs qui diffèrent et qui meurent impénitents seraient donc justifiés Que vous ne devez plus vous mettre en peine de votre salut? mais c'est le parti du désespoir et de l'impiété. Que le moment de voire conversion est marqué, et qu'un peu plus ou un peu munis de dérèglement ne l'avancera ou ne le reculera pas d'un instant? mais vous ii'avez donc aussi qu'à vous percer le cœur d'un ilaive, sous prétexte que le moment de voire mort est marqué, la seule conséquence sensée qu'il vous soit donc permis de tirer, supposé que la grâce vous manque, c'est que vous devez prier plus qu'un autre pour l'obtenir, lui préparer les voies et éloigner tous les ohstac es qui vous l'ont rendue jusqu'ici inutile.

Dkl.\;kmk partie — Second prétexte : On se flatte qu'un jour, revenu du monde et de ses laissions, on sera plus en état <te rr/mmencer une vie chrétienne et de soutenir cet enoaoement.

Mais \° qui vous a dit que vous arriverez au terme que vous vous marquez à vous-même?

2° sur quoi vous promettez-vous que I âge changera votre cœur ? L'âge chaugea-t-il le cœur de Salomon, de Saiil, de Jézabel, d'Hérodias ? non, l'âge n'a point encore fait de conversion, bailleurs, le Seigneur u'est-il pas le Dieu de tous les temps et de tous les âges? Ponrquoi»lui ôlerez-vons donc la plus belle partie de vos années pour la consacrer au démon et à ses œuvres? Enfin, plus vous différez, plus vos maux deviennent incurables ; vous pouvez bien, à la venté, vous lasser des objets qui aujourd'hui vous captivent ; mais vos passions ne finiront pas pour cela ; ou, si le temps et le dégoût y mettent fin, vous n'eu serez pas plus avancé pour le salut; votre cœur, libre de passion particulière, sera comme plein d'une passion universelle, et la difficulté de sortir de cet état sera d'autant plus grande que vous n'aurez rien de marqué à quoi vous prendre.

3* Mais la conversion, dites-vous, est un coup d'éclat qui nous engage envers le public et qu'on craint de ne pouvoir soutenir. Eh qnoi ! en différant de vous convertir vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour, et, en vous convertissant aujourd'hui, vous n'osez vous promettre qu'il vous soutiendra ? D'ailleurs , la chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée ; et quand vous auriez le malheur de retomber, ne serait-ce pas toujours un avantage d'avoir passé quelque temps dans la pratique de la vertu, et un sujet d'espérer des grâces plus puissantes de la bonté de Dieu T

Ego vox clamant» ta deterro I Dirlgite vUm Dominl.

Je luit ta voix de celui qui crie dam le ditert : Rende* droite la voie du Seigneur. Jean., I, 33.

Sire,

C'est afin de pouvoir entrer dans nos cœurs que Jésus-Christ nous fait annoncer par Jean- Baptiste que nous ayons à lui préparer les voies, en écartant tous les obstacles qui élèvent comme un mur de séparation entre sa miséricorde et notre misère. Or ces obstacles, ce sont les crimes dont nous nous souillons si souvent, qui subsistent toujours, parce qu'il faudrait les expier par la pénitence, et nous ne les expions pas ; ces obstacles, ce sont les passions auxquelles notre cœur insensé se laisse emporter, qui sont toujours vivantes, parce que pour les détruire il faudrait les combattre, et nous ne les combattons pas ; ces obstacles, ce sont ces occasions contre lesquelles notre innocence a échoué tant de fois, et qui sont encore chaque jour l'écueil fatal de toutes nos résolutions, parce qu'au lieu de céder au penchant secret qui nous entraîne vers elles, il faudrait les fuir, et nous ne les fuyons pas ; en un mot, la

vraie et l'unique manière de préparer à Jésus- Christ la voie de nos cœurs, c'est de changer de vie et de nous convertir sincèrement.

Mais, quoique l'affaire de notre conversion soit la plus importante dont nous puissions être chargés ici -bas, puisque ce n'est que parlà que nous pouvons attirer Jésus-Christ dans nos cœurs, quoique ce soit l'unique qui nous intéresse véritablement, puisque notre bonheur éternel en dépend , cependant, ô aveuglement déplorable ! ce n'est jamais une aflaire pressée pour nous; elle e^t toujours renvoyée à un autre temps, comme si les temps et les moments étaient en notre disposition. Qu'attendez-vous, Chrétiens mes frères ? Jésus-Christ ne cesse de vous faire prédire par ses ministres les malheurs qui menacent votre impénilence et le délai de votre conversion ; depuis longtemps il vous annonce par notre bouche que, si vous ne faites pénitence, vous périrez tous.

Il ne se contente pas même de vous avertir en public par la voix de ses ministres, il vous parle au fond de vos cœurs, et vous dit sans cesse en secret : N'est-il pas temps enfin de sortir du crime où vous êtes abimé depuis tant d'années et d'où il n'est presque plus qu'un

miracle qui puisse vous retirer? N'esl-il pas temps de rendre la paix à votre cœur, d'en bannir ce chaos de passions qui ont fait tous les malheurs de votre vie, de vous préparer du moins quelques jours heureux et tranquilles, et, après avoir tant vécu pour un monde qui vous a toujours laissé vide et inquiet , vivre enfin pour un Dieu qui seul peut mettre la joie et la tranquillité dans votre âme ? Ne voulez-vous pas enfin penser à vos intérêts éternels, et, après une vie toute frivole, revenir au vrai et prendre, en servant Dieu, le seul parti sensé que l'homme puisse prendre sur la terre? N'ètes-vous pas lassé de vous soutenir vous-même contre les remords qui vous déchirent, contre la tristesse du crime qui vous accable, contre le vide du monde qui vous poursuit partout ; et ne voulez-vous pas enfin finir vos malheurs et vos inquiétudes avec vos crimes ?

A cette voix secrète qui s'élève depuis longtemps au fond de nos cœurs, que répondonsnous ? quels prétextes opposons-nous? Premièrement, que Dieu ne nous donne pas encore les secours nécessaires pour sortir de l'état malheureux où nous vivions ; secondement, que nous sommes actuellement trop engagés dans les passions pour penser à une nouvelle vie. C'est-à-dire que nous nous formons deux prétextes pour différer notre conversion : le premier tiré du côté de Dieu, le second pris dans nous-mêmes. Le premier qui nous justifie en accusant Dieu de nous manquer; le second qui nous rassure en nous accusant nous-mêmes de ne pouvoir encore retourner à lui. Ainsi nous différons notre conversion, parce que nous croyons que les grâces nous manquent et que Dieu ne veut pas encore de nous ; nous différons notre conversion, parce que nous nous flattons que nous serons un jour un peu plus revenus du inonde et des passions et plus en état de commencer une vie plus régulière et plus chrétienne : deux prétextes qui sont tous les jours dans la bouche des pécheurs, et que je me propose de combattre après avoir imploré, etc. Ave, Maria.

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