Tome I
pécheurs, nés encore plus heureusement que nous, plus portés que nous, par le caractère de leur cœur, à la pudeur et à l'innocence, plus touchés de la vertu et des vérités saintes qui l'inspirent; d'où vient cependant qu'ils n'ont pas le courage de rompre leurs chaînes ; qu'ils continuent d'offenser un Dieu qu'ils connaissent ; qu'ils foulent encore aux pieds la vérité qu'ils respectent ; qu'ils se prêtent encore comme malgré eux à la destinée de leurs penchants; et que, malgré même la voix de la nature qui semblr les rappeler au devoir, ils se laissent encore entraîner au monde et au charme de ses plaisirs criminels? Que dis-je? d'où vient que ces inclinations heureuses qu'ils ont portées en naissant, deviennent elles-mêmes le prétexte de leur impénitence ; que c'est là-dessus qu'ils se promettent toujours une conversion à venir; que, se trouvant plus de sensibilité pour le bien que les autres pécheurs, ils meurent impénitents, parce qu'ils n'avaient pas vécu endurcis? Je n'en dis pas assez, mes Frères ; examinez ce qui se passe dans le monde, et vous verrez que ce sont d'ordinaire les caractères les plus doux, les plus sensibles, les plus capables de vertu, les cœurs les plus tendres, les plus sincères, les plus généreux, qui se laissent corrompre par les plaisirs. Qu'avez- vous donc offert, en offrant à la grâce une âme bonne et facile, que plus de dispositions aux plaisirs, plus d'obstacles à la vertu ? Plus la nature semblait vous avoir favorisés, plus vous étiez loin du royaume de Dieu, plus vous devez bénir la main miséricordieuse qui a changé pour vous en moyens de sanctification les mêmes penchants qui, dans les autres, sont le piège de leur innocence; qui a tourné votre vivacité pour le plaisir en une sainte ardeur pour la justice; votre tendresse pour les créatures en une amoureuse componction pour lui ; vos sensibilités profanes en de saintes larmes ; et, s'il vous est permis de jeter quelques regards sur ce naturel heureux que vous avez reçu en naissant, c'est pour vous confondre devant Dieu de l'avoir fait servir si longtemps à l'injustice, et de n'avoir fait d'autre usage des talents naturels qui vous distinguent des autres hommes, que d'y avoir trouvé une distinction ma heureuse dans la science du crime et dans le succès des passions. Qui suis-je donc, ô mon Dieu, pour vouloir chercher dans mon cœur les raisons de vos »:iisc: icordes ? Un infortuné que
AVENT
vos dons ont rendu plus coupable ; un pécheur qui ai trouvé dans vos bienfaits mêmes la source de mes misères ; un monstre d'ingratitude qui ai pris plaisir d'allier tout ce qu'un naturel heureux peut donner de favorable pour la vertu avec tout ce qu'une volonté corrompue peut inspirer de plus extrême pour le
vice.
La seconde raison pourquoi ce sentiment de reconnaissance qui doit être continuel dans les âmes que Dieu a touchées, se ralentit en nous, c'est que le souvenir de nos misères passées s'affaiblit et s'efface. Dans les premiers jours de notre pénitence nous n'osions presque nous regarder nous-mêmes ; les horreurs de notre âme, encore toutes vives, pour ainsi dire, faisaient frémir notre foi ; nos désordres s'offraient encore à nous avec toute leur noirceur; il fallait même qu'un confesseur prudent et charitable les déguisât presque à nos yeux pour rassurer nos frayeurs et ménager notre faiblesse; et notre seule tentation alors était de trop sentir notre misère. Mais insensiblement nous nous sommes familiarisésavec nous mêmes ; nos vertus prétendues nous ont caché nos crimes passés ; et quelques jours, consacrés à des œuvres de pénitence, et des larmes d'un moment ont effacé de notre souvenir les horreurs d'une vie entière d'iniquité. C'est ainsi que la reconnaissance du bienfait qui nous purifia, s'est affaiblie avec le souvenir des souillures dont nous étions alors couverts.
Telle est la destinée de la plupart des conversions, et de là vient qu'il en est si peu de durables. Dieu veut qu'on sente tous les moments de la vie le prix inestimable de la grâce qui changea notre coeur ; et il cesse d'être miséricordieux, dès que vous cessez d'être sensible à ses miséricordes. David, après les rigueurs de sa pénitence et les larmes de ses cantiques, ne voyait encore en lui que le meurtrier d'Urie et le violateur de la sainteté du lit nuptial : son péché depuis longtemps expié, comme une ombre importune , reparaissait sans cesse à ses yeux; et ni l'éclat du trône, ni la prospérité de son règne, ni le nombre de ses victoires, ni sa fidélité depuis constante dans la loi de Dieu, ni son zèle pour la majesté du culte, ni les louanges même des prophètes qui semblaient avoir oublié sa faute pour ne se souvenir que de sa piété et de tant de saintes actions qui l'avaient depuis réparée , n'en
avaient pu effacer le souvenir de son esprit et de son cœur : Et peccatum meum contra me est semper '.
0 Dieu, disait sans cesse ce roi pénitent, quand je rappelle en votre présence la multitude de mes iniquités, les grâces dont vous m'avez toujours favorisé lors même que je violais votre loi sainte avec plus d'ingratitude et de scandale, mon cœur se trouble, ma confiance m'abandonne, mes yeux ne voient plus avec plaisir tout cet éclat et toute cette grandeurqui m'environne : Cor meum conturbatum est, dereliquit me virlus mea, et lumen oculorum meorum*. Oui, Seigneur, tous les plaisirs de la royauté ne sauraient plus égayer ce fonds de tristesse que la douleur de vous avoir offensé laisse dans mon âme : Afflictus sum *. Toute la gloire de mon règne ne saurait remplacer l'humiliation secrète que le souvenir de mes faiblesses me fait sentir devant vous : Bumiliatus sumK. Que vous rendrai-je donc, ô Seigneur, pour toutes les bénédictions dont vous m'avez toujours prévenu 'Vous ne m'avez jamais abandonné dans mes égarements ; vous m'avez suscité des prophètes qui m'ont annoncé vos volontés saintes; vous m'avez donné un cœur docile à la vérité ; vous m'avez toujours favorisé contre mes ennemis ; vous avez multiplié ma race et affermi pour jamais le trône de Juda dans ma maison ; vous m'avez rendu redoutable à mes voisins et cher à mes peuples : que vous rendrai-je, Seigneur, pourtant de bienfaits ; et mes larmes pourront-elles jamais suffire pour expier mes crimes ou pour reconnaître vos grâces? Quid retribuam Domino pro omnibus quœ retribuit mihi*. C'est ainsi que David persévéra jusqu'à la fin, et fit du souvenir continuel de son péché toute la sûreté de sa pénitence.
Enfin , la dernière raison pourquoi nous laissons affaiblir notre reconnaissance , après les premières démarches d'une conversion , c'est que nous ne faisons pas assez d'attention que Dieu, en changeant notre cœur, nous a préférés à une infinité d'âmes, moins criminelles que nous sans doute, et qu'il laisse cependant encore dans les voies de la perdition.
Or celte préférence que Dieu fait de Marie ,
» Ps. L, 5.
1 PS. XXXVII, u.
* Ibtd., 9.
» Ibid., 9.