‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 102 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes s'en prennent à Dieu même de leurs dérèglements, et tâchent de rendre sa sagesse et sa bonté responsables de leurs faiblesses injustes. On peut dire que cet aveuglement entra dans

le monde avec le péché. Le premier homme ne chercha point ailleurs l'excuse de son crime; et, loin d'apaiser, par un humble aveu de sa misère, le Seigneur auquel il venait de désobéir, il l'accusa d'avoir été lui-même, en l'associant à la femme, la cause de sa désobéissance.

Et voilà, mes Frères, l'illusion de presque toutes les âmes qui vivent dans le crime et qui renvoient à l'avenir la conversion que Dieu demande d'elles. Elles nous redisent sans cesse que la conversion ne dépend pas de nous, que c'est au Seigneur à changer leur cœur et à leur donner la foi et la grâce qui leur manque. Ainsi elles ne se contentent pas de l'irriter en différant de se convertir ; elles l'insultent même en l'accusant de leur endurcissement et du délai de leur pénitence. Confondons aujourd'hui l'égarement et l'impiété de cette disposition; et, pour rendre l'âme criminelle plus inexcusable dans son impénitence, ôlons-lui-en du moins le prétexte.

Vous nous dites donc en premier lieu que vous vous convertiriez si vous aviez la foi, si vous étiez bien persuadé de la religion, mais que la foi est un don de Dieu, que vous l'attendez de lui seul et que, des qu'il vous l'aura donnée, il ne vous en coûtera pas beaucoup de commencer tout de bon et de prendre votre parti. Premier prétexte ; on n'a pas la foi, et c'est à Dieu seul à la donner.

Mais je ne vous demande pas d'abord comment l'avez-vous donc perdue cette foi si précieuse ? Vous l'aviez reçue dans votre baptême; une éducation chrétienne l'avait conservée dans votre cœur ; elle avait crû avec vous ; c'était un talent inestimable que le Seigneur vous avait confié, en vous discernant de tant de nations infidèles, et en vous marquant du sceau du salut au sortir du sein de votre mère. Qu'avez-vous donc fait du don de Dieu ? Qui a effacé de dessus votre front ce signe d'clecliou éternelle? n'est ce pas le dérèglement des pussions, et les ténèbres qui en ont été la juste peine? Doutiez-vous de la foi de vos pères avant que d'être impudique et dissolu ? n'estce pas vous-même qui avez éteint dans la boue ce flambeau céleste que l'Eglise en vous régénérant vous a mis à la main pour vous servir de guide à travers les ténèbres et les périls de cette vie? Pourquoi vous en prenez-vous donc à Dieu de la dissipation que vous avez faite de ses grâces ? C'est à lui à vous redemander son propre don ; à vous faire rendre compte du ta-

TROISIÈME DIMANCHE : SVR LE DÉLAI DE LA CONVERSION

lent qu'il vous avait confié ; à vous dire : Serviteur injuste et ingrat, qu'avais-je fait pour les autres que je n'eusse fait pour vous ? J'avais embelli votre âme du don de la foi et du caractère de mes enfants ; vous avez jeté cette pierre précieuse devant des animaux immondes ; vous avez éteint la foi et la lumière que j'avais mise au dedans de vous ; je l'ai conservée longtemps malgré vous-même dans votre cœur ; je l'ai fait survivre à tous les efforts impies que vous avez faits pour l'éteindre, parce qu'elle était devenue incommode à vos désordres. Vous savez ce qu'il vous en a coûté pour secouer le joug de la foi et en venir au point où vous êtes; et ce terrible état qui est la plus juste peine de vos crimes, en deviendrait aujourd'hui la seule excuse ? Et vous dites que ce n'est pas votre faute que de manquer de foi, puisqu'elle ne dépend pas de l'homme, vous qui avez eu tant de peine à l'arracher du fond de votre âme ? Et vous prétendez que c'est à moi à vous la donner, si je veux que vous me serviez, moi qui vous la redemande, et qui ai tant de lieu de me plaindre que vous l'ayez perdue? Entrez en jugement avec votre Seigneur, et justifiez-vous, si vous avez quelque chose à lui répondre.

Et pour mieux vous faire sentir, mon cher auditeur, toute la faiblesse de ce prétexte : vous vous plaignez que vous manquez de foi ; vous dites que vous souhaiteriez de l'avoir, que rien n'est plus heureux que d'être vivement persuadé et que rien ne coule dans cet état ; mais si vous souhaitez d'avoir la foi ; si vous croyez que rien n'est plus heureux que d'être véritablement convaincu des vérités de salut et de l'illusion de tout ce qui se passe ; si vous enviez la destinée des âmes qui sont parvenues à cet état souhaitable ; si cela est, voilà donc la foi que vous attendez, et que vous croyez avoir perdue. Que vous faut-il connaître encore de plus pour finir une vie criminelle que le bonheur de ceux qui en sont sortis pour travailler à leur salut? Vous dites que vous souhaiteriez d'avoir la foi ; mais vous l'avez dès que vous la croyez digne d'être souhaitée ; du moins vous en avez assez pour connaître que le plus grand bonheur de l'homme est de tout sacrifier à ses promesses. Or, les âmes qui reviennent tous les jours à Dieu, n'y sont pas attirées par d'autres lumières; les justes qui portent son joug, ne sont pas soutenus et animés par d'autres vérités ; nous-mêmes qui

le servons , n'en connaissons pas davantage.

Cessez donc de vous séduire vous-même et d'attendre ce que vous avez déjà. Ah ! ce n'est pas la foi qui vous manque, c'est la volonté de remplir les devoirs qu'elle vous impose ; ce ne sont pas vos doutes qui vous arrêtent, ce sont vos passions. Vous ne vous connaissez pas vous-même ; vous êtes bien aise de vous persuader que vous manquez de foi, parce que ce prétexte que vous opposez à la grâce, est moins humiliant pour l'amour-propre que celui des vices honteux qui vous retiennent. Mais remontez à la source ; vos doutes ne sont nés que de vos dérèglements : réglez donc vos mœurs, et la foi ne vous offrira plus rien que de certain et de consolant; soyez chaste, pudique, tempérant, et je vous réponds de la foi que vous croyez avoir perdue; vivez bien, et il ne vous.en coûtera plus rien de croire '.

Et une preuve que je vous dis vrai , c'est que si, pour revenir à Dieu, il ne devait vous en coûter que de soumettre votre raison à des mystères qui nous passent; si la vie chrétienne ne vous offrait point d'autres difficultés que certaines contradictions apparentes qu'il faut croire sans les pouvoir comprendre ; si la foi ne proposait point de devoirs pénibles à remplir; si, pour changer de vie, il ne fallait pas renoncer aux passions les plus vives et aux attachements les plus chers; si c'était ici une affaire purement d'esprit et de croyance, et que le cœur et les penchants n'y souffrissent rien, vous n'auriez plus de peine à vous rendre ; vous reganleri z comme des insensés ceux qui mettraient en balance des difficultés de pure spéculation qu'il n'en coûte rien de croire, avec une éternité malheureuse qui au fond peut devenir le partage des incrédules. La foi ne vous paraît donc dillicile que parce qu'elle règle les passions , et non parce qu'elle propose des mystères. C'est donc la sainteté de ses maximes qui vous révolte, plutôt que l'incomprébensibilité de ses secrets ; vous êtes donc corrompu, mais \ous n'êtes pas incrédule.

Et en effet, malgré vos doutes prétendus sur la foi, vous sentez que l'incrédulité déclarée est un parti affreux ; vous n'oseriez vous y fixer ; c'est un sable mouvant sous lequel vous entrevoyez mille précipices qui vous font horreur, où vous ne trouvez point de consistance,

> Je voudrais voir an homme sobre, modéré, équitable, prononcer qu'il u'y a point de Dieu ; il parlerait du moins sans intérêt : mais cet homme ne se trouve point, la Bmyeie, ivi.

AYEiYi.

et où vous n*o?ericz marcher d'un pied ferme et assuré; vous dites tous les jours vous-même qu'on ne risque rien en se donnant à Dieu, qu'au fond quand il ne serait pas si certain qu'il y aurait quelque chose après cette vie, l'alternative est trop affreuse pour ne pas prendre des mesures; et que, dans une incertitude même effective des vérités de la foi, le parti de l'homme de bien serait toujours le plus sûr et le plus page. Votre état est donc plutôt une irrésolution vague d'un cœur agité et qui craint de rompre ses chaînes, qu'un doute réel et effectif sur la foi, et une crainte que vous ne perdiez vos peines en lui sacrifiant vos plaisirs injustes; vos incertitudes sont donc plutôt des efforts que vous faites pour vous défendre contre un reste de foi qui vous éclaire encore en secret, qu'une marque que vous l'ayez perdue. Ne cherchez donc plus à vous convaincre : travaillez plutôt à ne plus combattre la conviction intérieure qui vous éclaire et qui vous condamne. Revenez à votre cœur ; réconciliez-vous avec vous-même ; laissez parler une conscience qui plaide encore sans cesse au dedans de vous pour la foi contre vos propres dérèglements ; en un mot, écoutez-vous vous-même, et vous serez fidèle.

Mais on convient, direz-vous, que s'il ne fallait que croire, il n'en coûterait pas beaucoup. C'est ici un second prétexte des pécheurs qui diffèrent; c'est la grâce qui manque et on l'attend; la conversion n'est pas l'ouvrage de l'homme et c'est à Dieu seul à changer le cœur.

Or, je dis que ce prétexte si vulgaire, si souvent répété dans le monde et dans la bouche presque de tous ceux qui vivent dans le crime, si nous considérons le pécheur qui l'allègue, il est injuste; si nous avons égard à Dieu à qui il s'en prend, il est téméraire et ingrat; si nous l'examinons en lui-même, il est insensé et insoutenable.

Premièrement, si nous considérons le pécheur qui l'allègue, il est injuste ; car vous vous plaignez que Dieu ne vous a pas encore touché, que vous ne sentez aucun goût pour la dévotion, et qu'il faut attendre que le goût vienne pour changer de vie. Mais plein de passions comme vous êtes, êtes-vous raisonnable d'attendre et d'exiger que Dieu vous fasse sentir un grand goût pour la piété? Vous voulez que votre cœur, encore plongé dans le désordre, sente les do\iceurs pures et les attraits chastes de la vertu? Vous ressemblez à un homme qui ne se nourrirait que de fiel et d'ab-

sinthe, et qui se plaindrait après cela qu'il trouve ti ut amer. Vous dites que c'est à Dieu à vous donner du goût pour son service, s'il veut, que vous le serviez, vous qui abrutissez tous les jours votre cœur par des excès indignes ; vous qui metttz tous les jours un nouveau chaos entre Dieu et vous par de nouveaux dérèglements; vousenfin quiachevezd'éteindre tous les jouis dans votre âme par de nouvelles débauches ces sentiments mêmes de vertu naturelle, ces impressions heureuses d'innocence et de régularité nets avec nous qui auraient pu servir à vous rappeler à la vertu et à la justice. 0 homme, n'ètes-vous donc injuste que lorsqu'il s'agit d'accuser la sagesse et la justice de votre Dieu ?

Mais je dis plus, quand Dieu opérerait dans votre cœur ce goût et ces sentiments de salut que vous attendez, dissolu et corrompu comme vous êtes, sentiriez-vous seulement l'opération de sa grâce? Quand il vous appellerait l'entendriez vous, dissipé comme vous êtes par les plaisirs d'une vie toute mondaine? Quand il vous toucherait , ce sentiment de grâce auraitil quelque suite pour votre conversion, éteint qu'il serait d'abord par la vivacité et l'emportement des passions profanes? Et en effet il opère encore dans votre cœur ce Dieu plein de longanimité et de patience; il répand encore au dedans de vous les richesses de sa bouté et de sa miséricorde. Ahl ce n'est pas sa grâce qui vous manque ; mais vous la recevez daus un cœur si plein de corruption et de misère qu'elle n'y fait ri.:n, pour ainsi dire, qu'elle n'y excite rien ; c'est une étincelle de feu qui tombe dans un abîme de boue et de puanteur, et qui s'éteint dans le moment même qu'elle est tombée.

Rentrez donc en vous-même, mon cher auditeur, et comprenez toute l'injustice de vos prétextes. Vous vous plaignez que Dieu vous manque et que vous attendez sa grâce pour vous convertir ; mais est-il un pécheur dans la bouche de qui celte plainte soit plus injuste que dans la vôtre? Rappelez ici tout le cours de votre vie ; suivez depuis le premier âge jusques aujourd'hui. Le Seigneur vous avait prévenu dès votre enfance de ses bénédictions '. Il avait mis en vous un naturel heureux, une âme bonne et toutes les inclinations les plus favorables à la vertu ; il vous av;iil ménagé, dans l'enceinte même d'une famille , des se-

1 Pravenisti eum in benedictionibus. Ps. xx, 4.

TROISIÈME DIMANCHE : SIR LE DELAI DE LA CONVERSION

cours et des exemples domestiques de foi et de piélé. Les miséricordes du Seigneur ont été encore plus loin : il vous a préservé de mille périls ; il vous a fait survivre à des occasions où les malheurs de la guerre ont vu périr à vos côtés vos amis et peut-être les complices de vos désordres ; il n'a pas épargné, pour vous ramener à lui, les afflictions, les dégoûts, et les disgrâces ; il vous a enlevé les objets criminels de vos passions dans le temps même que votre cœur y tenait plus fortement; il a conduit votre destinée avec tant de miséricorde que vos passions ont toujours été traversées de mille obstacles, que vous n'avez jamais pu parvenir à l'accomplissement de tous vos souhaits criminels, et qu'il a toujours manqué quelque chose à votre bonheur injuste ; il vous à formé des engagements et des devoirs sérieux qui vous ont imposé malgré vous l'obligation d'une vie sage et réglée devant les hommes ; il n'a pas permis que votre conscience se soit endurcie dans le dérèglement ; et vous n'avez jamais pu réussir à calmer vos remords et à vivre tranquille dans le crime. Il n'y a pas eu de jour où vous n'ayez senti le vide du monde et l'horreur de votre état; au milieu même de vos plaisirs et de vos excès la conscience s'est réveillée, et vous n'avez calmé vos inquiétudes secrètes qu'en vous promettant un changement à venir. Un Dieu juste et miséricordieux vous presse et vous poursuit partout, depuis que vous l'avez abandonné ; il s'est attaché à vous, dit un Prophète, comme le ver s'attache au vêtement ', pour ronger sans cesse votre cœur, et vous faire de l'importunité de sa morsure un remède salutaire. A l'heure même que je vous parle, il opère au dedans de vous, et ne met dans ma bouche ces vérités saintes et ne m'envoie ici vous les annoncer que pour vous rappeler peut-être vous seul. Qu'est donc votre vie tout entière qu'un enchaînement de grâces? Qui êtes-vous vous-même qu'im enfant de dilection et l'ouvrage des miséricordes du Seigneur? Injuste que vous êtes ! et vous vous plaignez après cela que sa grâce vous manque, vous sur qui seul le Seigneur semble jeter des regards sur la terre ; vous dans le cœur de qui il opère si continuellement, comme s'il n'avait que vous seul à sauver de tous les hommes; vous pour qui seul il semble ménager la plupart des événements qui arrivent autour de vous; vous,

» Sitrt . TfsthBtntam, tir <-nmedit eos tennis. /*., u, 8.

en un mot, dont tous les moments sont de nouvelles grâces, et dont le plus grand crime sera d'en avoirtrop reçu etd'en avoir toujours abusé.

M »is pour achever de vous confondre, sur quoi vous fondez-vous, pour nous dire que la grâce vous manque ? Vous le dites sans doute, parce que vous sentez qu'il vous en coûterait trop dans l'état où vous êtes pour revenir à Dieu. Mais vous croyez donc qu'avoir la grâce, c'est se convertir sans qu'il en coûte rien, sans qu'on se fasse aucune violence, sans s'en apercevoir presque soi-même? Vous croyez donc qu'avoir la grâce, c'est n'avoir plus dépassions à combattre, plus de chaînes à rompre, plus de tentations à surmonter ; que c'est renaître par la pénitence sans pleurs, sans douleur, sans difficulté ? Ah I je vous réponds que sur ce pied-là, vous ne l'aurez jamais, cette grâce chimérique ; car il vous en coûtera toujours pour vous convertir; il faudra toujours, quelle que puisse être la grâce, faire des efforts héroïques, réprimer vos penchants, vous arracher aux objets les plus chers et sacrifier tout ce qui vous captive encore. Voyez s'il n'en coûte rien à ceux qui reviennent tous les jours à Dieu ; et cependant ils ont la grâce, puisque c'est elle qui les délivre et change leur cœur. Informezvous d'eux si la grâce aplanit tout, facilite tout, si elle ne laisse plus rien à souffrir à l'amourpropre. Demandez-leur s'ils n'ont pas eu mille combats à soutenir, mille obstacles à vaincre, mille passions à modérer ; et vous saurez si avoir la grâce, c'est se convertir sans y mettre rien du sien. Voyez s'il n'en coûta rien autrefois à Augustin. Quels efforts pour s'arracher à sa boue, pour rompre la chaîne de fer qui liait sa volonté rebelle ! Et cependant en quel cœur la grâce opéra-t-elle jamais avec plus d'abondance et de force que dans le sien ? La conversion est donc un sacrifice pénible, un baptême laborieux , un enfantement douloureux, une victoire qui suppose des combats et des fatigues. La grâce les adoucit, je l'avoue ; mais elle ne fait pis qu'on n'ait plus à combattre ; et si, pour changer de vie, vous attendez une grâce de cette nature, je vous déclare qu'il n'y en eut jamais; et que c'est être résolu de périr que d'attendre si follement son salut et sa délivrance.

Mais si le prétexte du défaut de la grâce est injuste du côté du pécheur qui l'allègue, il n'est pas moins téméraire et ingrat par rapport à Dieu à qui il s'en prend.

AVENT

Car vous dites que Dieu est le mnître, et que, lorsqu'il voudra de vous, il saura bien vous trouver. C'est-à-dire que vous n'avez qu'à le laisser faire tout seul, et que, sans que vous vous mettiez en peine de votre salut, il saura bien, quand il voudra, changer votre cœur. C'est-à dire que vous n'avez qu'à passer agréablement la vie dans les plaisirs et dans le crime, et que, sans que vous vous en mêliez, sans y penser seulement, sans apporter à la conversion que vous attendez d'autre disposition qu'une vie entière de désordre et des résistances éternelles à sa grâce, il saura bien vous prendre quand son moment sera venu. C'est-àdire que votre salut, cette grande affaire, celte unique affaire que vous avez sur la terre, n'est plus votre affaire, et que le Seigneur qui ne vous a donné à conduire que celle-là, qui vous ordonne de la préférer à toutes les autres, de les négliger toutes pour vaquer à celle-là toute seule, vous en a pourtant absolument déchargé, pour la prendre tout entière sur lui seul. Montrez-nous donc cette promesse dans quelque nouvel Evangile ; car vous savezqu'on ne la trouve pas dans celui de Jésus-Christ. Le pécheur, dit un prophète, n'a rien que d'insensé à répondre pour se justifier, et son cœur prend de mauvaise foi le parti de ses crimes contre

Dieu même : Stultus fatua loquetur et cor

ejus faciet iniquitatem, ut perficiat sinndationem et loquatur ad Dominum fraudulenter '. Enfin ce prétexte est insensé en lui-même. Car vous dites que la grâce vous manque : je vous ai déjà répondu que vous vous trompez ; que, si vous êtes de bonne foi, vous devez reconnaître que la grâce ne vous a pas manqué ; que vous avtz ressenti plus d'une fois ses impressions salutaires, qu'elle aurait triomphé de •vos passions, si votre dureté et l'impénitence de votre cœur n'y avaient toujours opposé une résistance opiniâtre; que Dieu qui veut que tous les hommes soient sau\és, qui n'a tiré du néant des créatures raisonnables qu'afin qu'elles le louent, le bénissent, le glorifient , en un mot, qui ne nous a faits que pour lui, vous a ouvert à vous, mon cher auditeur, comme à tant d'autres pécheurs, mille voies de conversion, qui vous auraient ramené infailliblement dans le droit chemin, si vous n'aviez pas fermé l'oreille à sa voix lorsqu'il vous appelait. La grâce vous manque, dites-vous.

i Is., mu, 6.

Eh bien! que prétendez-vous par là? Seraitce de donnera entendre que Dieu qui est notre père et dont nous sommes les enfants, qui a pour nous une affection qui surpasse infiniment celle de la mère la plus tendre pour un fils unique, qu'un Dieu si bon nous laisse, faute de secours, dans l'impossibilité de faire le bien? Mais pensez-vous qu'un tel langage serait un blasphème contre la sagesse de Dieu et la justification de tous les crimes ? Ignorezvous donc que, quelque plaie qu'ait fait à notre liberté la chute d'Adam, elle nous l'a pourtant encore laissée ; qu'il n'y aurait plus de loi et de devoirs imposés à l'homme, s'il n'avait pas le pouvoir réel et véritable de les accomplir; que la religion, loin d'être un secours et une consolation, ne serait plus qu'un désespoir et un piège ; que si, malgré tous les soins que Dieu a de notre salut, nous périssons, c'est toujours la faute de notre volonté et non pas le défaut de sa grâce ; que nous sommes tout seuls les auteurs de notre perte et de nos malheurs; qu'il n'a tenu qu'à nous de les éviter ; et que mille pécheurs, n'ayant pas plus de grâce et de secours que nous, ont rompu leurs chaînes, et rendu gloire à Dieu et à ses miséricordes par une vie toute nouvelle '. Mais, quand ces vérités de la foi seraient moins sûres et qu'il serait vrai, mon cher auditeur, que la grâce vous manque, il serait donc vrai que Dieu vous a abandonné tout à fait; que vous êtes marqué d'un caractère de réprobation et que votre état ne saurait être pire. Car n'avoir point de grâce, c'est la plus terrible de toutes les situations, et le préjugé le plus certain d'une condamnation éternelle. Et cependant c'est cette pensée affreuse ellemême qui vous rassure, qui justifie à vos yeux votre tranquillité dans le crime, qui vous fait différer votre conversion sans trouble, sans remords, qui sert même d'excuse à vos désordres. C'est-à-dire que vous êtes ravi de ne la point avoir, cette grâce précieuse ; que vous vous dites avec complaisance à vous-même : Dieu ne veut point encore de moi ; je n'ai qu'à vivre en attendant tranquillement dans le crime ; sa grâce ne viendra pas encore sitôt. C'est-à-dire que vous ne la souhaitez pas, et

1 Ce passade où Massillon s'élève si fortement et si solidement contre le système janséniste, montre que le P. Joseph Massillon, éditeur de ces sermons, a respecté le texte de son oncle, même lorsqu'il rencontrait des expressions et des raisonnements qui condamnaient ses plus chères opinions.

TROISIÈME DIMANCHE : SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION

que vous seriez même fâché qu'elle vînt rompre des chaînes que vous aimez encore. N'avoir pas la grâce devrait être pour vous le motif le plus effrayant, le plus puissant pour sortir de votre état déplorable; et c'est le seul qui vous calme et qui vous arrête.

D'ailleurs, plus vous différez, moins vous en aurez de grâce ; car plus vous différez, plus vos crimes se multiplient, plus Dieu s'éloigne de vous, ses miséricordes s'épuisent, sesmomeuU d'indulgence s'écoulent, votre mesure se remplit, le terme terrible de son imlignation approche ; et, s'il est vrai que vous n'ayez pas assez de grâce aujourd'hui pour vous convertir, vous n'en aurez pas assez dans quelque temps pour comprendre même que vous ayez besoin de conversion et de pénitence.

Ce n'est donc pas à la grâce qu'il faut vous en prendre, c'est à vous-même. Augustin dans ses faibles désirs de conversion s'en prenait-il au Seigneur du délai de sa pénitence? Ahl il n'en cherchait pas la raison ailleurs que dans la faiblesse et le dérèglement de son cœur. Je traînais, dit-il lui-même, un cœur malade et déchiré de remords, n'accusant que moi seul de mes malheurs et des délais que j'apportais à une vie nouvelle : Sic agrotnbam et excruciabar, accusons memetipsum '. Je me roulais dans mes propres chaînes, sans faire aucun effort, comme si elles avaient dû se rompre d'elles-mêmes : Volvens ac versansme m vinculo meo, donec abrumperetur totum. Pour vous, Seigneur, vous ne cessiez de châtier mon cœur par des amertumes secrètes, y opérant sans cesse, par une sévérité miséricordieuse, des remords cuisants qui troublaient toute la douceur de ma vie : Et imtabas tu in occultis mets, Domine, severa mhericordia, flagella ingeminans timoris et pudoris. Cependant les amusements du momie que j'avais toujours aimés et que j'aimais encore me retenaient : Retinebant me nugœ nugarum antiguœ amicœ meœ ; et ils me disaient tout bas : Vous allez donc renoncera tous les plaisirs? Dimittis-ne nos? Dès ce moment vous allez donc dire adieu pour toujours à tout ce qui a fait jusqu'ici tout l'agrément de votre vie? A murm-nto isto non erimns tecum ultra in ceternum * ? Quoi ? Désormais il ne vous sera plus permis de voir les personnes qui vous ont été

» Confm , L toi, th. xi, n. 25.

» Ibid., n. M.

les plus chères ; il faudra vous séparer de vos amis de plaisir, vous bannir de leurs assemblées, vous interdire les joies les plus innocentes et toutes les douceurs de la société ? A momento isto non tibi licebit hoc et illud ultra in œternum ? Mais croyez-vous pouvoir , soutenir l'ennui d'une vie si triste, si vide , si unie, si différente de celle que vous avez jusques ici menée ? Putas-ne sine islis poteris ?

Voilà où ce pécheur, à demi touché, trouvait les raisons deses délais ctde ses résistances, dans la crainte de renoncer à ses passions et de ne pouvoir soutenir la démarche d'une nouvelle vie, et non dans le défaut de la grâce ; et voilà précisément où vous en êtes, et ce que vous dites tous les jours en secret à vous-même.

Car après tout supposons que la grâce vous manque, qu'en concluez-vous? Que les crimes où vous vous plongez tous les jours, si la mort vous surprend dans cet élat déplorable, ne vous damneront pas? Vous n'oseriez le dire. Que vous n'avez qu'à vivre tranquille dans vos désordres, en attendant que Dieu vous touche et que la grâce vous soit donnée? Mais il est extravagant d'attendre la grâce en s'en rendant tousles jours indigne. Que vous n'êtes pas coupable devant Dieu du délai de votre conversion, puisqu'elle ne dépend pas de vous? Mais tous les pécheurs qui diffèrent et qui meurent impénitents seraient donc justifiés, et l'enfer ne serait plus que pour les justes qui se convertissent. Que vous ne devez plus vous occuper de votre salut, et le laisser au hasard sans vousen mettre en peine? Mais c'est le parti du désespoir et de l'impiété. Que le moment de votre conversion est marqué, et qu'un peu plus ou un peu moins de déiéglement ne l'avancera ou ne le reculera pas d'un instant? Mais vous n'avez donc qu'à \ous |>ercer le cœur d'un glaive ou vous aller précipiter au milieu des ondes, sous prétexte que le moment de votre mort est marque et que cette témérité ne le hâtera et ne le retardera pas d'un seul instant. 0 homme 1 s'écrie l'Apôtre, en répondant à la folie et à l'impiété de ce prétexte, est-ce ainsi que vous méprisez les richesses de la bonté de votre Dieu? Ignorez- vous que sa patience à souffrir vos désordres, loin de les autoriser, doit vous rappeler à la pénitence? Et cependant c'est sa longanimité même qui vous rassure dans le crime; et, par l'endurcissement devotre cœur, vous amassez un trésor abondant de colère pour le jour terrible qui vous surprendra,

tSi

AVEINT.

et où il sera rendu à chacun selon ses œuvres.

La seule conséquence senséequ'il vous serait donc permis de tirer, supposé que la grâce vous manque, c'est que vous devez prier plus qu'un autre pour l'obtenir; ne rien oublier pour fléchir un Dieu in ité, et qui s'est retiré de votre cœur; vaincre par vos importunités sa résistance ; éloigner en attendant tout ce qui éloigne sa grâce de votre cœur; lui préparer les voies; écarter tous les obstacles qui vous l'ont rendue jusqu'ici inutile; vous interdire les occasions où votre innocence trouve toujours de nouveaux écueils et qui achèvent de fermer votre cœur aux saintes inspirations : voilà une manière chrétienne et sage de rendre gloire à Dieu, de confesser qu'il est le seul maître des cœurs et que tout don vient de lui. Mais de dire, comme vous dites tous les jours, sans rien changer à vos mœurs désordonnées : Quand Dieu voudra de moi, il saura bien me trouver; c'est dire : Je ne veux point encore de lui; je puis encore me passer de lui; je vis heureux et tranquille ; quand il me forcera, et que je ne pourrai plus l'éviter, alors je me rendrai ; mais en attendant je jouirai de ma bonne fortune et du privilège qu'il m'accorde de ne pas me convertir encore. Quelle affreuse préparation à cette grâce précieuse qui change le cœur 1 Voilà pourtant tout ce qui la fait attendre avec confiance à l'âme impénitente,

Tels sont les prétextes que le pécheur qui diffère sa conversion, tire du côté de Dieu. Venons à ceux qu'il prend dans lui-même.

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