DEUXIÈME PARTIE
Il est étonnant, mes Frères, que la vie étant si courte, le moment de la mort si incertain, tous les instants si précieux, les conversions si rares, les exemples de ceux qui sont surpris si fréquents, l'avenir si terrible, on puisse se former à soi-même tant de prétextes frivoles pour différer de changer de vie. Dans tous les autres dangers qui menacent ou notre vie ou notre honneur ou notre fortune, les précautions sont promptes et présentes; il n'est que le péril qui soit douteux et éloigné. Ici le péril est certain et présent, et les précautions sont toujours incertaines et reculées. Il semble ou que le salut soit une chose arbitraire ou que notre vie soit entre nos mains ou que le temps de faire pénitence nous ait été promis ou que mourir sans l'avoir faite ne soit pas un mal-
heur si fort que tous les pécheurs s'endorment tranquillement dans cette espérance qu'ils se convertiront un jour sans travailler jamais à changer de vie. Et ce qu'il y a de plus incompréhensible dans le délai de leur pénitence, cVsl qu'ils conviennent tous du besoin qu'ils ont de se convertir, du mauvais état de leur conscience; qu'ils regardent tous comme le dernier des malheurs de mourir dans cet état funeste ; et cependant qu'ils diffèrent tous d'en sortir sur des prétextes si puériles que le sérieux même de la chaire chrétienne souffre de les réfuter et de les combattre.
L'âge, les passions, les suites d'un changement de vie qu'on craint de ne pouvoir soutenir : voilà les vains prétextes qu'on s'oppose à soi-même pour différer la conversion que Dieu demande de nous.
Je dis premièrement l'âge. On veut laisser passer les années de là jeunesse à laquelle un parti aussi sérieux que celui de la piété ne paraît pas convenir; on attend une certaine saison de la vie où, la première fleur de lâge effacée, les mœurs devenues plus sérieuses, les bienséances plus exactes, le monde moins attentif sur nous, l'esprit même plus mûr et plus capable de soutenir cette grande entreprise, on se promet à soi-même qu'on y travaillera, et que rien ne sera plus capable alors de nous en détourner.
Mais il serait naturel de vous demander d'abord qui vous a dit que vous arriverez au terme que vous vous marquez à vous-même ; que la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années que vous destinez encore au monde et aux passions; et que le Seigneur que vous n'attendez que vers la fin du jour, n'arrivera pas dès le matin et lorsque vous y penserez le moins? La jeunesse est-elle un garant bien sûr contre la mort? Voyez, sans parler ici de ce qui arrive tous les jours au reste des hommes, si en vous renfermant même dans le petit nombre de vos amis et de vos proches, vous n'en trouverez point à qui la justice de Dieu ait creusé un tombeau dès les premières années de leur course; qui, comme la fleur des champs, aient séché du malin au soir, et ne vous aient laissé que le triste regret de voir éclore une vie qui a été aussitôt éteinte. Insensé, on va peut-être au premier jour vous redemander votre âme ; et ces projets de conversion que vous renvoyez à l'avenir, de quoi vous serviront-ils; et ces grandes résolutions
TROISIÈME DIMANCHE : SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION
que vous vous promettez d'exécuter un jour, que changeront-elles à votre malheur éternel, si la mort les prévient, comme elle les prévient tous les jours, et ne vous laisse que le regret inutile de les avoir en vain formées?
Mais je veux que la mort ne vous surprenne pas, et je vous demande sur quoi vous promettez-vous que l'âge changera votre cœur et vous disposera plus que vous ne l'êtes aujourd'hui à une vie nouvelle? L'âge changea- t-il le cœur de Salomon ? Ah ! c'est alors que ses dissolution* montèrent au plus haut point et que sa honteuse fragilité ne connut plus de bornes. L'âge prépara-t-il Saûl à sa conversion? Ah ! c'est alors qu'il ajouta à ses égarements passés la superstition, l'impiété, l'endurcissement et le désespoir. L'âge apporta-t-il quelque remède aux désordres de Jézabel et de l'incestueuse Hérodias ? C'est alors qu'elles parurent plus ambitieuses, plus voluptueuses, plus attentives à plaire que jamais. Peut-être, en avançant en âge, sortirez-vous de certaines mœurs déréglées, parce que le dégoût tout seul qui les suit, vous en aura retiré ; mais vous ne vous convertirez pas pour cela. Vous ne vivrez plus dans le désordre; mais vous ne vous repentirez pas, mais vous ne ferez pas pénitence, mais votre cœur ne sera pas changé. Vous serez encore mondain, ambitieux, voluptueux, sensuel. Vous vivrez tranquille dans cet état, parce que vous n'aurez plus que toutes les dispositions de ces vices, sans vous livrer à leurs excès. Les années, les exemples, le long usage du monde n'auront servi qu'à vous endurcir la conscience, qu'à substituer une indolence et une sagesse mondaine aux passions, et à effacer cette sensibilité de religion que le premier âge laisse dans l'âme encore alors craintive et timorée ; vous mourrez impénitent.
Et, si vous croyez que ce soit ici un simple mouvement de zèle et non une vérité fondée sur l'expérience, examinez ce qui se passe tous les jours à vos yeux; voyez toutes les âmes qui ont vieilli dans le monde et que l'âge tout seul a retirées des plaisirs. L'amour du monde ne meurt qu'avec elles; sous des dehors différents et que la bienséance seule a changés, vous voyez le même goût pour le monde, les mêmes penchants, la même vivacité pour les plaisirs, un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé. On rappelle avec complaisance les joies des premières aimées ; on fait revivre
Mvss. — Tome I.
par l'erreur de l'imagination tout ce que l'âge et les temps nous ont ôté; on regarde avec envie une jeunesse florissante et les amusements qui la suivent; on en prend tout ce qui peut encore compatir avec le sérieux de son élat; on se fait des prétextes pour être encore de certains plaisirs avec bienséance, et sans s'exposer à la risée publique. Enfin, à mesure que le monde s'enfuit et nous échappe, on court après lui avec plus de goût que jamais. Le long usage qu'on en a fait, n'a servi qu'à nous le rendre plus nécessaire et nous mettre hors d'état de nous en passer ; et l'âge n'a point fait encore de conversion.
Mais, quand ce malheur ne serait point à craindre, le Seigneur n'est-il pas le Dieu de tous les temps et de tous les âges? Est-il un seul de nos jours qui ne lui appartienne et qu'il nous ait laissé pour le monde et pour la vanité? N'est-il pas jaloux même des prémices de notre cœur et de notre vie, figurées par ces prémices des fruits de la terre que la loi ordonnait de lui offrir? Pourquoi lui retrancheriez-vous donc la plus belle partie de vos années pour la consacrer au démon et à ses œuvres? La vie est-elle trop longue pour être tout entière employée à la gloire du Seigneur qui nous l'a donnée, t:t qui nous en promet une immortelle? Le premier âge est-il trop précieux pour être consacré à mériter la possession éternelle de l'Etre souverain? Vous ne lui réservez donc que les restes et le rebut de vos passions et de votre vie? Et c'est comme si vous lui disiez : Seigneur, tant que je serai propre au monde et aux plaisirs, n'attendez pas que je revienne à vous et que je vous cherche ; tant que le monde voudra de moi, je ne saurais me résoudre à vouloir de vous; quand il commencera à m'oublier, à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage, alors je me tournerai vers vous; je vous dirai : Me voici. Je vous prierai d'accepter un cœur, que le monde rejettera, et qui sera même triste de la dure nécessité où il se trouvera de se donner à vous ; mais jusque-là n'attendez de moi qu'une indifférence entière et un oubli parfait. Au fond vous n'êtes bon à servir que lorsqu'on n'est plus soi-même bon à rien ; on est sûr du moins qu'on vous trouve toujours; tous les temps vous sont les mêmes ; mais le monde, après une certaine saison de la vie, on n'y est plus propre ; et il faut se hâter d'en jouir avant qu'il nous échappe, et tandis qu'il
AVENT
est encore temps. Ame indigne de confesser jamais les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec tant d'outrage ! Et ' croyez- vous qu'alors il acceptera des hommages si forcés et si honteux à sa gloire, lui qui ne veut que des sacrifices volontaires, lui qui n'a pas besoin de l'homme et qui lui fait grâce lors même qu'il accepte ses vœux les plus purs et ses hommages les plus sincères?
Le prophète Isaïe insultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban, leur disait-il, vous en retranchez la plus belle et la meilleure partie pour fournir à vos besoins, à vos plaisirs, au luxe et à l'ornement de vos palais, et, quand vous ne savez plus à quoi employer ce qui vous reste, vous en faites une vaine idole, et vous lui offrez des voeux et des hommages ridicules : Et de reliquo ejus idolum faciam \ Et voilà ce que je puis vous dire ici à mon tour : Vous retranchez de votre vie les plus belles et les plus florissantes années pour satisfaire vos goûts et vos passions injustes; et, quand vous ne savez plus quel usage faire de ce qui vous reste et qu'il devient inutile au monde et aux plaisirs, alors vous en faites une idole; vous le failes servir à la religion ; vous vous en formez une vertu fausse, superficielle, inanimée à laquelle vous consacrez à regret les restes de vos passions et de vos désordres : Et de reliquo ejus idolum faciam. 0 mon Dieu, est-ce donc là vous regarder comme un Dieu jaloux qu'une tache légère dans les offrandes les plus pures blesse et offense, ou comme une vaine idole qui ne sentirait pas l'indignité et la simulation des hommages qu'on lui offre ? Et de reliquo ejus idolum faciam.
Oui, mes Frères, on ne recueille dans un âge avancé que ce qu'on a semé les premières années de la vie. Si vous semez dans la corruption, dit l'Apôtre, vous moissonnerez dans la corruption; vous le dites tous les jours vousmêmes qu'on meurt toujours comme on a vécu ; que les caractères ne changent point ; qu'on porte dans la vieillesse tous les défauts et tous les penchants du premier âge ; et que rien n'est plus heureux que de se former de bonne heure des inclinations louables, et de
1 Ainsi portent les textes autorisés. Mais on se demande si Massillon n'a pas écrit : Eh l Cependant il faut remarquer que plus d'une fois il donne au mot et un gens exclamatif.
» Is., xuv, 19.
s'accoutumer, comme dit un prophète, à porter le joug du Seigneur dès une tendre jeunesse : Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua '.
Et en effet, mes Frères, quand nous n'aurions égard qu'au repos seul de notre vie ; quand nous n'aurions point d'autre intérêt que de nous préparer même ici-bas des jours heureux et paisibles; quel bonheur de prévenir d'avance, et d'étouffer dans leur naissance, en se tournant d'abord à la vertu, tant de pas sions violentes qui déchirent ensuite le cœur et qui font tout le malheur et toute l'amertume de notre vie ! Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua. Quel bonheur de n'avoir mis en soi que des idées douces et innocentes, de s'épargner la funeste expérience de tant de plaisirs criminels qui corrompent le cœur pour toujours, qui souillent l'imagination , qui nous laissent mille images honteuses et importunes, lesquelles nous accompagnent jusque dans la vertu , survivent toujours à nos crimes et en deviennent souvent de nouveaux elles-mêmes ! Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua. Quel bonheur de s'être fait dans ses premières années des plaisirs innocents et tranquilles, d'avoir accoutumé le cœur à s'en contenter, de n'avoir pas contracté la triste nécessité de ne pouvoir plus se passer des plaisirs violents et criminels, et de ne s'être pas rendu insupportable, par un long usage des passions vives et tumultueuses, la douceur et la tranquillité de la vertu et de l'innocence! Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua. Que ces premières années, passées dans la pudeur et dans l'horreur du vice, attirent de grâces sur tout le reste de la vie ! Qu'elles rendent le Seigneur attentif à toutes nos voies! Et qu'elles nous rendent nousmêmes l'objet bien-aimé de ses soins et de ses complaisances paternelles! Bonum est viro, cum portaverit jugum ab adolescentia sua.
Mais on convient, direz-vous, qu'il est heureux de s'être donné à Dieu de bonne heure, et d'avoir pu se préserver de tous les inconvénients de l'âge et des plaisirs. Mais on n'en est pas là; on a suivi la roule ordinaire; le torrent du monde et des passions ont entraîné ; on se trouve même encore actuellement dans des engagements trop vifs et qu'il n'est point
» Ttarèn., ni, 27.
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en soi de rompre ; on attend une situation plus favorable ; et on se promet que. lorsque la passion qui nous captive sera éteinte, on ne se rengagera plus dans de nouveaux liens et on se rangera tout de bon au devoir et à la vertu. Second prétexte : les passions et les engagements dont on ne peut encore sortir.
Mais, premièrement, cette situation plus favorable que vous attendez pour revenir à Dieu, êtes-vous bien sûr qu'elle arrive? Qui vous a révélé le cours et la durée des passions qui vous arrêtent actuellement? Qui leur a marqué un terme et leur a dit, comme le Seigneur aux flots d'une mer agitée : Vous viendrez jusque-là, et vous y verrez briser votre impétuosité et la fureur de vos \agues? Usgue hue venies '. Quand finiront-elles , le savezvous? Pouvez-vous répondre qu'elles finiront un jour, qu'elles finiront du moins avant que vous finissiez vous-même ? Seriez-vous le premier pécheur surpris dans ses passions déplorables? Tous les hommes presque qui meurent à vos yeux, ne meurent-ils pas dans ce triste état? Meurt-on autrement dans le monde? Les ministres, appelés au secours des mourants, trouvent-ils au lit de la mort beaucoup de pécheurs qui, depuis longtemps quittes de leurs habitudes , se préparaient à ce dernier moment? Qu'y trouvons-nous que des âmes encore liées de mille chaînes que la mort seule va dissoudre ; que des consciences inexplicables, si j'ose parler ainsi, et encore enveloppées dans le chaos d'une vie désordonnée ? Qu'y entendons-nous que des regrets inutiles sur celte terrible surprise et de vaines protestations qu'on aurait pris d'autres mesures si l'on avait pu la prévoir? Quels sont les soins ordinaires qui occupent notre ministère dans ces derniers moments? D'éclaircir des consciences que nous ne devrions plus alors que consoler; d'aider à rappeler des crimes que nous ne devrions plus alors qu'exhorter à oublier; de faire expliquer au pécheur mourant ses désordres, nous qui devrions alors le soutenir et l'animer par le souvenir de ses vertus ; en un mot, d'ouvrir les abîmes de son cœur, nous qui ne devrions plus ouvrir alors à l'âme prête à se dégager de son corps que le sein d'Abraham et les trésors d'une gloire immortelle. Voilà les tristes offices que nous vous rendrons peut-être un jour ; vous nous
appellerez à votre tour ; et, au lieu que nous aurions dû nous consoler alors avec vous, en vous entretenant des avantages que promet au fidèle une sainte mort, nous ne serons occupés qu'à vous faire raconter les crimes de votre vie.
Mais, quand vos passions n'iraient pas jusqu'à cetle dernière heure , plus vous différez, plus vous jetez de profondes racines dans le crime, plus vos chaînes forment de nouveaux replis sur votre cœur , plus ce levain de corruption que vous portez au dedans de vous se dilate, s'étend , aigrit et corrompt toute la capacité de votre âme. Jugez-en par le progrès que la passion a fait jusqu'ici dans votre cœur. Ce n'élaient d'abord que des libertés timides, et où, pour vous calmer , vous cherchiez encore une ombre d'innocence; ce n'étaient ensuite que des actions douteuses et où vous aviez encore peine à démêler le crime de la simple offense. Le désordre suivit de près; mais les excès marqués en étaient encore rares ; vous vous les reprochiez aussitôt à vousmême; vous ne pouviez les porter longtemps sur la conscience encore effrayée de son état. Insensiblement les chutes se sont multipliées ; le désordre est devenu un état fixe et habituel; la conscience n'a plus crié que faiblement contre l'empire de la passion ; le crime vous est devenu nécessaire ; il n'a plus réveillé de remords; vous l'avez avalé comme de l'eau' qui coule sans se faire sentir et san3 piquer d'aucun goût le palais par où elle passe. Plus vous avancez , plus le venin gagne ; plus un reste de force que la pudeur, que la raison, que la grâce avait mise en vous, s'affaiblit; plus ce qui était encore sain dans votre âme, s'infecte et se souille. Quelle folie donc de laisser vieillir et corrompre des plaies, sous prétexte qu'elles seront plus aisées à guérir I Et que faites-vous, en diflérant, que rendre vos maux plus incurables, et ôter à l'espérance de votre conversion toutes les ressources qui pourraient vous rester encore ?
Vous vous flattez peut-être sur ce qu'il n'est point de passions éternelles, et que le temps et le dégoût en font revenir tôt ou tard.
A cela je vous réponds, premièrement, que vous pourrez bien à la vérité vous lasser des objets qui aujourd'hui vous captivent, mais que vos passions ne finiront pas pour cela. Vous pourrez bien vous former de nouveaux
1 Job, iiivm, 11.
1 Qui Libit quasi aquam iaiquitatem. Job, xv, 16.
AVEXT.
liens ; mais vous ne vous formerez pas un nouveau cœur. Il n'est point de passions éternelles, je l'avoue ; mais la corruption et le désordre le sont presque toujours. Les passions que le dégoût tout seul finit, laissent toujours le cœur tout prêt pour une autre ; et d'ordinaire c'est un nouveau feu qui chasse et éteint le premier. Rappelez-vous vous-même ce qui vous est arrivé jusqu'ici; vous croyiez qu'un tel engagement fini, vous seriez libre et en état de revenir à Dieu ; vous marquiez à ce moment heureux le terme de vos désordres et le commencement de votre pénitence. Cet engagement a fini ; la mort , l'inconstance le dégoût ou quelqu'autre accident l'a rompu; et cependant vous ne vous êtes pas converti; de nouvelles occasions se sont présentées ; vous vous êtes formé de nouveaux liens; vous avez oublié vos premières résolutions ; et votre dernier état est devenu pire que le premier '. Les passions que la grâce n'éteint pas, ne font que rallumer le cœur pour des passions nouvelles.
Je vous réponds, secondement : Quand même tous vos engagements criminels seraient finis ; quand il n'y aurait plus d'objet particulier qui occupât votre cœur ; si le temps et le dégoût tout seul vous ont mené là , vous n'en serez pas plus avancé pour votre conversion. Vous tiendrez encore à tout, en ne tenant plus à rien; vous vous trouverez dans un certain état vague d'indolence et d'insensibilité plus éloigné du royaume de Dieu que la vivacité même des passions insensées; votre cœur, libre de passion particulière , sera comme plein d'une passion universelle , si j'ose parler ainsi , d'un grand vide qui l'occupera tout entier. Il vous sera même d'autant plus difficile de sortir de cet état que vous n'aurez rien de marqué à quoi vous prendre. Vous vous trouverez sans force, sans goût, sans aucun sentiment pour le salut ; et le défaut d'objet, en vous laissant plus tranquille pour les créatures, ne fera qu'augmenter votre dégoût affreux pour le Seigneur. C'est un calme dont vous aurez plus de peine à vous tirer que de la tempête même; car les mêmes vents qui forment l'orage , quelquefois par un coup heureux peuvent nous jeter dans le port; mais le calme, plus il est grand, plus il conduit sûrement au naufrage.
Mais, enfin, on voudrait bien changer et
1 Novissima hnminis illins pejora prioribus. Matth,, xn, 45.
prendre le parti d'une vie plus raisonnable et plus chrétienne. On sent le vide du monde et des plaisirs; on se prête aux amusemenls et à une certaine dissipation sans goût et comme à regret; on souhaiterait d'y renoncer et de travailler sérieusement à son salut; mais cette première démarche fait peur. C'est un coup d'éclat qui nous engage envers le public et qu'on craint de ne pouvoir soutenir; on est d'un rang où le plus petit changement sera remarqué , et l'on craint de n'aller donner, comme tant d'autres, qu'une scène qui ne durera pas , et qui ne nous laissera que le ridicule de la dévotion, sans nous en laisser le mérite.
Vous craignez de ne pouvoir vous soutenir, mon cher auditeur? Eh quoi ! en différant de vous convertir, vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour; et, en vous convertissant aujourd'hui , vous n'osez vous promettre qu'il vous soutiendra? Vous comptez sur ses miséricordes en l'outrageant , et vous n'osez y compter en le glorifiant ? Vous croyez ne rien risquer de son côté en continuant à l'offenser, et vous vous en défiez en commençant à le servir? 0 homme, où est ici cette raison et cette équité de jugement dont vous vous piquez si fort? Et faut-il que, sur l'affaire de votre salut seulement, vous soyez un abîme de contradictions et un paradoxe incompréhensible?
D'ailleurs n'aurions-nous pas raison de vous dire : Commencez toujours ; essayez si en effet vous ne pourrez pas vous soutenir dans le service de Dieu. La chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée? Est-ce qu'un homme que la tempête a jeté au milieu de la mer et qui serait à la merci des flots et sur le point d'un triste naufrage, ne tente pas premièrement s'il pourra aborder au port à la nage, avantdese laisser submerger auxondes? Ne fait-il point d'efforts? N'essaie-t-il rien ? Se dit-il à lui-même pour ne rien tenter : Peutêtre je ne me soutiendrai pas ; les forces peutêtre me manqueront en chemin? Ah ! il essaie, il fait des efforts, il combat contre le danger, il va jusqu'au dernier moment de sa force, et ne succombe enfin que, lorsque, gagné par la violence des flots, il est forcé de céder au malheur de sa destinée. Vous périssez , mon cher auditeur : les ondes vous gagnent; le torreut vous entraîne ; et vous balancez si vous essayerez de vous sauver du danger ; et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous res-
TROISIÈME DIMANCHE : SUR LE DÉLAI DE LA CONVERSION
tent pour pourvoir à votre sûreté; et vous perdez à délibérer un temps qui ne vous est laissé que pour vous dégager du péril qui presse et où tant d'autres périssent à vos yeux ?
Mais enfin je veux que dans la suite les difficultés de la vertu lassent votre faiblesse et que vous soyez obligé de reculer. Toujours auriez-vous du moins passé quelque temps sans offenser votre Dieu ; toujours auriezvous du moins fait quelques efforts pour l'apaiser ; toujours auriez-vous du moins consacré quelques jours à bénir son saint nom ; toujours ce serait du moins autant de retranché de votre vie criminelle et de ce trésor d'iniquité que vous amassez pour le jour terrible des vengeances ; toujours vous seriezvous acquis le droit de représenter à Dieu votre faiblesse et de lui dire : Seigneur, vous voyez mes désirs et mon impuissance; que n'ai-jeun cœur plus constant pour vous, ô mon Dieu, plus ferme dans l'amour de la vérité, plus insensible au monde et moins aisé à se laisser séduire 1 Fixez, Seigneur, mes incertitudes et mes inconstances ; ôtez au monde l'empire qu'il a sur mou cœur ; reprenez-y vos anciens droits; et ne m'attirez plus à demi, de peur que je ne vous échappe encore. Les variations éternelles de ma vie me couvrent de honte, Seigneur, et font que je n'ose plus lever les yeux vers vous et vous promettre une fidélité constante. J'ai si souvent trahi là-dessus mes promesses après vous avoir juré un amour éternel ; ma faiblesse m'a si souvent fait oublier le bonheur de cet engagement que je n'ai plus le courage de vous répondre de moi-même. Mon cœur m'échappe à chaque instant ; et mille
fois au sortir même de vos pieds et les yeux encore baignés de larmes que la douleur de vous avoir déplu m'avait fait répandre, une occasion m'a séduit, et les mêmes infidélités que je venais de détester, m'ont retrouvé comme auparavant faible et infidèle. Avec un cœur si léger et si incertain, que puis-je vous assurer, grand Dieu, et qu'oserais-je me promettre à moi-même ? J'ai cru si souvent qu'enfin mes résolutions allaient être constantes; je me suis trouvé dans des moments de grâce et de componctiou si vifs et si touchants, et qui semblaient me répondre que ma fidélité serait éternelle, que je ne vois plus rien qui soit capable de me fixer et qui puisse me faire espérer cette solidité de vertu à laquelle jusqu'ici je n'ai pu atteindre. Laissez-vous toucher, Seigneur, au danger de mon état ; le caractère de mon cœur me décourage et m'épouvante ; je sais que l'inconstance dans vos voies est un préjugé de perdition, et que vous maudissez dans vos Livres saints les âmes incertaines et légères. Mais, Seigneur, tandis que je serai encore sensible aux saintes inspirations de votre grâce, j'essayerai encore de rentrer dans vos voies ; et, si j'ai à me perdre, j'aime, encore mieux périr en faisant des efforts pour retourner à vous, 6 mon Dieu, qui ne permettez pas que l'âme qui vous cherche sincèrement périsse et qui êtes le seul Seigneur digne d'être servi, qu'en cherchant une affreuse tranquillité, dans une révolte fixe et déclarée, et en renonçant à l'espérance des biens éternels que vous préparez à ceux qui vous aiment. Ainsi soit-il.