PREMIÈRE RÉFLEXION
L'Eucharistie est une manne cachée ; elle est la viande des forts , un gage sensible et permanent de l'amour de Jésus-Christ, la continuation et l'accomplissement de son sacrifia'. Or, cette mmne cachée , il faut savoir la discerner des viandes communes , de peur de s'y méprendre : Aon dijudicans corpus Domini \ première disposition. C'est la viande des forts; on doit donc s'éprouver avant que d'oser s'en nourrir : Probet aulem seipsum homo *, seconde disposition. Le gage de l'amour de Jésus-Christ ; on ne peut donc le recevoir qu'en mémoire de lui, c'est-à-dire en sentant réveiller à sa présence tout ce que le souvenir d'un objet cher
< I Cor., xi , 3 Ibid., 28.
AVENT
a de plus délicieux et de plus tendre : Hoc facile in mcam commemorationem', troisième disposition. C'est l'accomplissement de son sacrifice ; il est donc juste d'annoncer sa mort toutes les fois qu'on y participe, et d'y porter un esprit de croix et de martyre : Quotiescum-
qUe manducabilis panem hune, et calicem
bibetis , mortem Domini annuntiabitis donec veniat*, quatrième disposition. Une foi respectueuse qui nous fasse discerner, une foi prudente qui nous fasse éprouver, une foi ardente qui nous fasse aimer, une foi généreuse qui nous fasse immoler : c'est le précis de la doclrine de l'Apôtre, en nous racontant l'institution de l'Eucharistie, et de celle de tous les saints sur l'usage de ce sacrement adorable.
Première disposition : une foi respectueuse qui nous fasse discerner. Ne croyez pas , mes Frères, que je veuille parler ici de cette foi qui nous distingue des incrédules. Quel mérite de croire, lorsque les préjugés de l'enfance y ont accoutumé la raison , et que la soumission est comme née avec nous? Il en coûterait même pour secouer ce joug ; et il ne faut pas un moindre effort pour passer de la foi à l'erreur que pour revenir de l'erreur à la vérité. Je parle de cette foi vive qui perce les nuages qui environnent le trône de l'Agneau , qui le voit, non pas en énigme et comme à travers un cristal , mais face à face , si j'ose le dire , et tel qu'il est en lui-même ; de cette foi qui, malgré le voile dont le véritable Moïse se couvre sur cette montagne sainte , ne laisse pas de voir toute sa gloire et de n'en pouvoir soutenir la présence ; de cette foi qui , sans approfondir témérairement sa majesté , est pourtant accablée de son éclat, qui voit les anges du ciel se couvrir de leurs ailes et les colonnes du firmament trembler devant ce roi d'une majesté terrible ; de cette foi à qui les sens n'ajouteraient rien et qui est heureuse, non pas parce qu'elle croit sans voir, mais parce qu'elle voit presqu'en croyant. Je parle de cette foi respectueuse qui est saisie d'une horreur de religion à la seule présence du sanctuaire, qui approche de l'autel comme Moïse du buisson sacré , comme les Israélites de la montagne foudroyante ; de cette foi qui sent tout le poids de la présence d'un Dieu et qui, effrayée, s'écrie comme Pierre : Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je ne suis qu'un homme et un
1 ! Cor., xi, 24. — ! Ibid., 26.
homme pécheur ; je parle de cette foi dont le respect va jusques à la frayeur, et qui a besoin même qu'on la rassure ; qui du plus loin qu'elle découvre Jésus-Christ sur l'autel , sent un éclat de majesté qui la frappe , l'interdit , la trouble, lui fait craindre qu'elle ne vienne s'y présenter sans son ordre.
Voilà quel est ce discernement de foi que l'Apôtre demande de yous, mes Frères. Grand Dieu ' ! mais en reste-t-il de cette foi sur la terre ? Eh ! vous avez beau paraître encore au milieu du monde, il ne vous connaît pas mieux qu'autrefois ; vos disciples mêmes ne vous connaissent souvent que selon la chair; et, pour être toujours avec vous , leurs yeux s'y accoutument et ne vous discernent presque plus. Lorsque vous paraîtrez dans les airs sur une nuée éclatante , les hommes sécheront de frayeur, les impies se cacheront dans des antres profonds et demanderont aux montagnes de s'écrouler sur leurs têtes. Eh ! n'êtes-vous pas dans le sanctuaire comme sur une nuée de gloire ? Les cieux ne s'ouvrent-ils pas sur vous ? Les esprits célestes, toutes les fois que le prêtre vient de prononcer les paroles redoutables, ne descendent-ils pas du ciel pour être encore vos ministres et vous environner de leurs hommages? Sur ce tribunal mystérieux ne jugezvous pas les hommes ; ne jetez-vous pas des yeux de discernement sur celte multitude d'adorateurs qui remplit vos temples; n'y séparez-vous pas les boucs des brebis ; n'y prononcez-vous pas des arrêts de mort et de vie ; n'y tenez-vous pas des foudres d'une main et des couronnes de l'autre? Ne m'y démêlez-vous pas et n'écrivez-vous pas sur mon front avec une main invisible les caractères de mon élection ou de ma réprobation éternelle? Hélas 1 et tandis peut-être que vous m'y condamnez, je présume d'en approcher; tandis que vous me rejetez de votre face , je m'y présente avec confiance; tandis que vous ouvrez l'abîme pour y marquer peut-être ma place, je viens la prendre à votre table avec témérité ; tandis que vous me rangez peut-être parmi les enfants de colère , je viens me mettre au nombre des enfants de votre amour. Votre chair vivifiante est une chair de péché pour moi ; l'Agneau sans tache qui rompt les sept sceaux du livre de mort, est le dernier sceau qui
1 Grand Dieu ! Exclamation familière à Massillon, et, suivant des témoignages contemporains , toujours prononcée par l'orateur avec use pénétrante onction.
QUATRIÈME DIMANCHE : SUR LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION
remplit et ferme celui de mes iniquités; et vous qui deviez être mon Sauveur, vous devenez mon crime.
Ah ! mes Frères , on ne pouvait autrefois voir Dieu sans être frappé de mort sur l'heure ; un peuple entier de Retsamites, pour avoir seulement jeté sur l'Arche des yeux trop curieux , fut exterminé ; l'Ange du Seigneur couvrit de plaies Héliodore, parce qu'il avait osé entrer dans le sanctuaire de Jérusalem ; il n'était pas permis aux Israélites dans le désert d'approcher même de la montagne où le Seigneur donnait sa loi; les foudres et les éclairs en défendaient l'accès ; la terreur et la mort précédaient partout la face du Dieu d'Abraham. Quoi ! parce qu'il ne sort plus des tourbillons de feu du fond de nos sanctuaires pour punir les profanateurs et les indiscrets, le respect et la frayeur ne nous y accompagnent pas ! Faibles hommes sur qui les sens ont tant de pouvoir et qui ne sont religieux que lorsque le Dieu qu'ils adorent est terrible 1 Car , ditesmoi, si nous discernions le corps du Seigneur; si la foi de sa présence faisait sur nous les grandes impressions qu'elle ferait sans doute si nous le voyions à découvert ; eh ! viendrionsnous tranquilles et presque insensibles nous asseoir à sa table ? Quelques moments employés souvent à réciter avec un cœur tiède et un esprit égaré de légères formules, suffiraient-ils pour nous préparer à une action si redoutable? Une communion serait-elle l'affaire d'une matinée, dérobée peut-être ou à l'inutilité d'un sommeil accoutumé ou aux soins de l'ajustement? Ah! ce souvenir nous occuperait, nous agiterait, nous frapperait un mois par avance; il nous faudrait du temps pour nous rassurer , si j'ose le dire , contre notre propre respect et contre l'idée de sa majesté ; les jours qui précéderaient ce festin sacré , seraient des jours de retraite, de silence, de prière, de mortification ; chaque jour , en nous approchant de ce terme heureux, verrait croître nos soins, notre frayeur, notre joie. Cette pensée serait de toutes nos affaires, de nos entretiens, de nos repas, de nos délassements, de notre sommeil même ; notre esprit plein de foi ne pourrails'endésoccuper; nous ne verrions plus que Jésus-Christ; la figure du monde ', loin de nous enchanter, nous appliquerait à peine ; nous aurions des yeux et nous ne verrions
1 Figur» hnjng mundi. I Cor., vii, 31.
pas; cette image seule fixerait toute notro attention. Voilà ce qui s'appelle discerner Io corps du Seigneur.
Je sais qu'une âme mondaine sent des trou: blés secrets à l'approche d'une solennité où la bienséance et la loi peut- être veulent qu'elle se présente à l'autel. Mais, ô mon Dieu, vous qui sondez les cœurs d'où naissent ces troubles, sont-ce là de ces frayeurs de foi et de religion qui doivent conduire à votre table une humble créature? Ahl c'est une tristesse qui opère la mort ; ce sont des inquiétudes qui naissent des embarras d'une conscience qu'il faut éclaircir. On est sombre et inquiet comme le jeune homme de l'Evangile à qui vous aviez fait une loi de vous suivre; on craint ces jours heureux comme des jours funestes ; on regarde les solennités des Chrétiens comme des mystères tristes et lugubres ; on se fait une fatigue des délices de votre banquet ; on n'y entre que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Evangile, c'est-à-dire qu'il faut que les lois de votre Eglise aillent arracher ces infidèles comme par force des places publiques, des plaisirs du siècle et du grand chemin de la perdition, et les traînent malgré eux à la salle du festin ; on remet autant qu'on peut ce devoir de religion ; cette seule pensée empoisonne tous les plaisirs. Vous voyez ces âmes infidèles traîner le poids d'une conscience irrésolue; balancer longtemps entre leurs devoirs et leurs passions; adoucir enfin par le choix d'un confesseur indulgent l'amertume de cette démarche; aller paraître devantvous, ôDieu, qui devenez leur nourriture dans ce mystère d'amour, avec autant de répugnance que s'ils allaient se présenter à un ennemi ; et ne se sentir peut-être pas d'autre peine, dans toute une année, que la peine de recevoir un Dieu qui se donne à elles. Ah, Seigneur I aussi rejetez-vous invisiblement ces victimes coupables qui se font traîner par force à l'autel, vous qui ne voulez que des sacrifices volontaires; aussi ne vous donnez-vous que malgré vous à ces cœurs ingrats qui ne vous reçoivent que malgré eux-mêmes; et, si vous étiez encore capable de ces saints frémissements que vous laissâtes paraître sur le tombeau du Lazare, ah l on vous verrait frémir encore, lorsque vous entrez dans ces bouches profanes qui ne sont à vos yeux que des sépulcres ouverts, comme elles ont frémi longtemps avant que de se résoudre à venir vous rendre cet hommage.
AVEiNT.
Avouons-le donc, mes très-chers Frères, la foi qui nous fait discerner le corps de Jésus- Christ est une foi rare. On croit, mais d'une foi superficielle qui s'en tient, pour ainsi dire, à la surface de ce sacrement et n'en approfondit pas la vertu et les mystères; on croit, mais d'une foi oiseuse qui borne tout son esprit à se soumettre et à ne pas contredire; on croit, mais d'une foi volage qui se dément dans les œuvres ; on croit, mais d'une foi humaine qui est le don de nos pères selon la chair, plutôt que le don du Père des lumières; on croit, mais d'une foi populaire qui ne nous laisse que des idées faibles et puériles ; on croit, mais d'une foi superstitieuse qui n'aboutit qu'à des hommages vains el extérieurs; on croit, mais d'une foi d'habitude qui ne sent rien; on croit, mais d'une foi insipide qui ne discerne plus; on croit, mais d'une foi commode qui n'a point de suites; on croit, mais d'une foi peu éclairée qui manque ou au respect en se familiarisant ou à l'amour en s'éloignant; on croit, mais d'une foi qui captive l'esprit et qui laisse errer le cœur; on croit enfin, mais d'une foi tranquille et vulgaire qui n'a rien de vif, rien de grand, de sublime, de digne du Dieu qu'elle nous découvre. Ehl discerner votre corps, Seigneur, par la foi, c'est avoir plus de goût pour ce pain céleste que pour toutes les viandes de l'Egypte; c'est en faire l'unique consolation de notre exil, le plus tendre adoucissement de nos peines, le remède sacré de nos maux, le désir continuel de nos âmes ; c'est y trouver la sérénité dans ses obscurcissements, la paix dans ses troubles, le calme dans les agitations de l'adversité, un asile contre nos disgrâces, un bouclier pour opposer aux traits enflammés de Satan, un rafraîchissement contre les aiguillons d'une chair rebelle, une ardeur nouvelle contre les tiédeurs inévitables à la piété. Discerner votre corps, Seigneur, c'est apporter plus de soins, plus d'attention, plus de circonspection à vous recevoir qu'à toutes les autres actions de la vie; discerner votre corps, Seigneur, c'est respecter les temples où on vous adore, les ministres qui vous servent, nos corps qui vous reçoivent. Que chacun s'examine, qu'il écoute là-dessus le témoignage de sa conscience; et c'est ici la seconde disposiiion, une foi prudente qui nous fasse éprouver; que l'homme s'éprouve : Probet autem seipsum homo.