DEUXIÈME RÉFLEXION
Je sais que notre cœur nous échappe à nousmêmes ; que l'esprit de l'homme ne connaît pas toujours ce qui se passe dans l'homme; que les passions nous séduisent, les exemples nous rassurent, les préjugés nous entraînent; que nos penchants décident toujours de nos lumières; que le cœur a toujours raison; que s'éprouver soi-même , ce n'est souvent que s'affermir soi-même dans ses erreurs. Tel est l'homme, ô mon Dieu, entre les mains de ses seules lumières : sans cesse il prend le change, et tout se farde et se métamorphose à ses yeux; il ne vous connaît qu'à demi; il ne se connaît qu'à peine ; il ne voit point clair dans tout ce qui l'environne; il prend les ténèbres po.ur la lumière ; il va d'égarement en égarement ; il ne sort pas de ses erreurs quand il revient à lui-même. Il n'est que les lumières de votre foi qui puissent redresser ses jugements, ouvrir les yeux de son âme, être la raison de son cœur, lui apprendre à se connaître, éclairer les mystères de l'amour-propre, développer les artifices de ses passions, et en faire cet homme spirituel qui juge de tout. C'est donc sur les règles de la foi qu'il faut s'éprouver, mes Frères; les doctrines humaines, les adoucissements de l'usage, les exemples de la multitude, nos propres lumières sont des guides trompeurs; et, si jamais il importa de ne point prendre le change, sans doute c'est dans une conjoncture où le sacrilège est la peine de la méprise.
Mais sur quoi nous éprouverons-nous ? Sur • quoi? sur la sainteté de ce sacrement et sur notre propre corruption. C'est la chair de Jésus-Christ, c'est le pain des Anges, c'est l'Agneau sans tache qui ne veut autour de son autel que ceux ou qui n'ont pas souillé leurs vêtements ou qui les ont lavés dans le sang de la pénitence. Et qui êtes- vous, âme téméraire, que je vois approcher avec tant de sécurité? Y portez- vous votre pudeur, votre innocence ? Avez-vous toujours possédé le vase de votre corps dans l'honneur et dans la sainteté? N'avez-vous pas traîné votre cœur sur la boue de mille passions? Votre âme n'est-elle pas aux yeux de Dieu ce tison noirci dont parle le Prophète, que des flammes impures ont, dès vos premiers ans, flétri, consumé, et qui n'est plus qu'un reste hideux de leur violence? N'êtes-vous pas tout couvert de plaies non-
QUATRIEME DIMANCHE : SUR LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION
teuses ! Paraît- il sur votre corps un seul endroit qui ne soit marqué de quelques crimes? Où placerez-vous la chair de l'Agneau ? Quoi ! elle reposera sur votre langue! Cette chair pure, sur un tombeau qui n'a jamais exhalé que la puanteur et l'infection; cette chair immolée avec tant de douceur, sur l'instrument de vos vengeances et de votre amertume ; cette chair crucifiée, sur le siège de vos sensualités et de vos débauches? Quoi 1 il descendra dans votre cœur! Mais y trouvera-t-il où reposer sa tète? N'avez-vous pas fait de ce temple saint une caverne de brigands? Quoi! vous l'allez placer parmi tantde désirs impurs, d'attachements profanes, de projets d'ambition, de mouvements de haine, de jalousie, d'orgueil ; c'est au milieu de tous ces monstres que vous lui avez préparé sa demeure? Ah ! vous le livrez à ses ennemis, vous lemettezencoreentrelesmainsdeses bourreaux.
On s'est éprouvé, me dit-on ; on s'est confessé avant que d'approcher. Ah ! mes Frères, et de la même bouche dont vous venez de vomir vos iniquités vous allez recevoir Jésus-Christ? et le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes, et que le lendemain va voir rallumer, vous osez venir offrir votre présent à l'autel et participer aux mystères saints ? et l'imagination souillée des idées toutes fraîches de vos excès que vous venez de raconter au piètre, vous allez goûter le froment des élus? Quoi ! au sorlir du tribunal, la communion vous tient lieu de pénitence? Vous allez de plain pied du crime à l'autel ? Au lieu de répandre des larmes avec les pénitents, vous venez vous consoler avec les justes ? Au lieu de vous nourrir d'un pain de tribulation, vous courez au festin délicieux? Au lieu de vous tenir comme le publicain à la porte du temple, vous approchez témérairement du Saint des Saints? Un pénitent n'arrivait autrefois à la table du Seigneur qu'à travers des ' années entières d'humiliation, de jeûne, de prière, d'austérité, et on se purifiait dans les larmes, dans la douleur, dans les exercices publics d'une discipline pénible ; on devenait des hommes nouveaux; il ne restait plus rien de la première vie qu'un regret sincère; on ne reconnaissait enfin de traces des crimes passés que dans les traces ' de la pénitence et des macérations qui venaient de les expier; et l'Eucharistie était le pain céleste que l'homme pécheur ne mangeait alors
qu'à la sueur de son front. Et aujourd'hui on croit qu'avoir confessé ses crimes, c'est les avoir punis; qu'une absolution qui suppose un cœur contrit et humilié, le crée et le donne elle-même; que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus-Christ de celui qui la reçoit, c'est qu'il ait découvert la pourriture et l'infection de ses plaies. Communions indignes, mes Frères : vous mangez et vous buvez votre jugement. On a beau vous rassurer; l'homme peutil vous justifier, lorsque Dieu vous condamne.
D'ailleurs, c'est un azyme pur ; il faut être exempt de levain pour en manger. Or, de bonne foi, ces personnes du monde que les circonstances d'une solennité déterminent à s'approcher de l'Eucharistie, ont-elles quitté le vieux levain en se présentant à l'autel? N'y portent-elles pas toutes les passions encore vivantes dans leurs racines ? Jugez-en par les suites. On se retrouve le même au sortir de là; les haines ne sont point éteintes; l'empire de la volupté n'est point affaibli ; la vivacité pour les plaisirs n'est point émoussée ; la pente pour le monde n'est pas moins rapide; la cupidité n'a rien perdu de ses droits. On ne voit pas plusde précautions qu'auparavant contre les périls éprouvés; les commerces recommencent ; les entretiens se renouent; les passions se réveillent ; tout va même train, et on n'a, par-dessus son premier état, que la profanation de ce redoutable mystère. D'où vient cela? c'est que se confesser simplement, n'est point s'éprouver.
De plus, c'est la viande des forts. Une âme faible, chancelante, mal affermie, qui tourne à tout vent, qui plie au premier obstacle, qui se brise au premier écueil, qui échappe à toute heure à la grâce, qui a une longue expérience de sa fragilité, qui n'apporte jamais a l'autel que des promesses cent fois violées, que des sensibilités de dévotion que le premier plaisir étouffe, qui depuis ses premiers ans est dans le commerce des faiblesses et des choses saintes et a toujours vu succéder 1er, crimes au repentir et les sacrements aux rechutes, une âme de ce caractère est ce une âme lorte? Ne doit-elle pas s'éprouver, croître, se fortifier, s'exercer dans la charité? A peine en état de soutenir le lait, doit-elle imprudemment se charger d'une viande solide qui ne sert de nourriture qu'à l'homme parfait?
Il est marqué dans la loi ' que, si la victime
' Ut, 1745. — * GrAr.es, Renonard.
Uiit., VI, ».
AVENT
qu'on venait d'immoler, était mise dans un vaisseau de terre, le vaisseau seraitbrisé sur le champ; mais que, s'il était d'airain, il serait lavé et nettoyé. Ces circonstances, marquées avec tant de soin, seraient-elles dignes de l'Esprit-Saint, si elles ne renfermaient des instructions et des mystères? Une âme fragile qui reçoit la victime véritable, ne ressemble-t-elle pas à ce vaisseau de terre qui se brise, pour ainsi dire, et qui ne peut soutenir la violence de ce feu sacré, au lieu qu'une âme solide comme l'airain s'y purifie, y perd ses plus légères souillures, et devient plus belle et plus brillante. Qu'arrive- 1 -il, selon Jésus-Christ, lorsque l'on met du vin nouveau dans des vaisseaux vieux et usés? Ne se rompent-ils pas? le vin n'est-il pas perdu, épanché , foulé aux pieds ? Quelle est cette parabole? Vous mettez le vin mystique, ce vin qui enfante les vierges, ce vin dont la force jette les âmes chastes dans une sainte ivresse; vous le mettez dans un cœur usé que des passions envieillies ont affaibli. Ah! je ne suis point surpris s'il n'en peut pas soutenir la force, si le sang de Jésus-Christ ne saurait s'y arrêter, si à la première occasion vous le répandez et le foulez aux pieds. Il fallait y accoutumer votre cœur peu à peu, le préparer par la retraite, par la prière, par la fuite des occasions, par des victoires journalières sur vous-même ; et, par ces longues et sages épreuves, le fortifier et le rendre capable de recevoir Jésus-Christ.
C'est la Pâque des Chrétiens ; or, Jésus-Christ ne célèbre sa pâque qu'avec ses disciples: Cum discipulii mets fado pascha '. Or qu'est-ce qu'être son disciple? C'est se renoncer soimême, porter sa croix, le suivre. Etes-vous mortifié dans vos désirs, patient dans vos afflictions? Marchez-vous sur les traces que Jésus- Christ vous a frayées ? Etre son disciple, c'est s'aimer les uns les autres ; et combien de fois êtes-vous venu manger ce pain d'union ; combien de fois vous ètes-vous présenté à ce festin de charité, portant dans le cœur un fiel secret d'amertume contre votre frère? Combien de fois ètes-vous venu offrir votre présent à l'autel, sans vous être réconcilié avec lui ?
Enfin, c'est un Dieu si pur que les astres sont souillés devant lui • ; si saint qu'après la chute de l'Ange il fallut que le ciel s'écroulât,
1 Facio pascha cum discipulls meis. Matth., xxvi, 18.
' ht slellœ non sunt uiuinlœ iu conspectu ejus. Job, xxv, 5
que les abîmes s'ouvrissent et qu'il mît un chaos éternel entre le péché et lui ; si jaloux qu'un seul désir étranger le blesse. Ainsi, mes Frères, il faut vous éprouver sur vos penchants : ne nourrissez-vous pas encore ces désirs du siècle dont parle l'Apôtre ' ? Rendez gloire à Dieu, et sondez votre cœur en sa présence. Je vais me nourrir de Jésus-Christ et le changer en ma propre substance ; mais, lorsqu'il sera entré dans mon âme, lui qui en discerne les intentions et les penchants les plus secrets, n'y trouvera-t-il rien d'indigne de la sainteté de sa présence? 11 ira d'abord à la naissance et aux principes de mes égarements ; il examinera si la source en est tarie ou le cours seulement suspendu ; il verra quelles sont encore les inclinations dominantes de mon âme, quel est le poids qui fait encore pencher le cœur, Hélas ! pourra-t-il dire comme autrefois lorsqu'il entra dans la maison de Zachée : Aujourd'hui le salut est arrivé dans cette maison * ? Suis-je revenu de bonne foi de cette passion si fatale à mon innocence; de cette aigreur que je viens de détester aux pieds du prêtre ; de cette idolâtrie des richesses qui me jette dans des gains injustes ; de cette fureur de jeu qui nuit à ma santé, à mes affaires, à mon salut ; de cette humeur inégale et fâcheuse que la plus légère contradiction enflamme ; de cette vanité qui me tire du rang où mes ancêtres m'avaient laissé; de cette envie qui m'a toujours fait regarder avec des yeux jaloux la réputation ou la prospérité de mes égaux ; de cet air fier et censeur qui juge de tout et ne se juge jamais soi-même; de cet ascendant de mollesse, de volupté, d'immortification, qui fait comme mon fonds et mon être propre ? L'aveu que je viens de faire de mes faiblesses au ministre de Jésus-Christ les a-t-il déracinées de mon cœur ? Suis-je une nouvelle créature ? Il n'y a qu'un homme ressuscité qui puisse aspirer à ce pain céleste dont je vais me nourrir; le suis-je à vos yeux, ô mon Dieu? Ne porté-je pas le nom de vivant étant encore mort en effet? Le fort armé ' entrant dans mon âme la possédera-t-il en paix, et n'y trouvera-t-il pas sept esprits immondes qui l'en chasseront ? Eclairez-moi, Seigneur, et ne souffrez pas que votre Christ, que votre Saint descende dans la corruption. Voilà, mes Frères,
1 Sacnlaria desideria. TH., n, 12.
* Hodie salas domui haie facti est. Luc, xix, 9.
5 Cum fortis armatus, etc. Luc, x\, 21.
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comme il faut s'éprouver. Le Seigneur avait défendu autrefois aux juifs d'offrir du miel et du levain dans les sacrifices; voyez si, en approchant de l'autel, vous n'y portez pas le levain de vos crimes et le miel de la volupté, c'est-à-dire et ce goût du monde et du plaisir et ce caractère mou et sensuel, ennemi de la croix, inalliable avec le salut. N'approchez pas, si vous ne vous sentez pas assez pur. Cette chair sainte, dit le Prophète, ne vous ôterait point votre malice ; elle en ajouterait une nouvelle ; votre religion serait vaine, votre culte idolâtre, votre sacrifice un sacrilège.
Eprouvez- vous donc vous-même ; et après cela mangez de ce pain céleste. Mais il n'en faut pas demeurer au simple discernement et à l'épreuve. Jusque-là vous n'avez fait qu'éloigner les obstacles; mais vous n'avez pas mis les dernières dispositions; vous avez retranché tout ce qui pouvait bannir Jésus-Christ de votre âme ; vous n'avez pas acquis ce qui pouvait l'attirer ; vous avez pris des mesures pour ne point le recevoir indignement; vous n'en avez point pris pour le recevoir avec fruit. Il ne suffît pas d'êlre exempt de crime ; il faut êlre revêtu de justice et de sainteté: c'est peu de ne le point trahir avec Judas ; il faut l'aimer avec les autres disciples ; c'est peu, en un mot, de n'être plus profane, mondain, voluptueux, mou, fier, vindicatif, attaché; il faut êlre grave , doux , humble, ferme , chaste , fidèle , chrétien. Toutes les fois que vous ferez ceci, faites-le en mémoire de moi : c'est la troisième disposition , communier en mémoire de Jésus-Christ.