‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de ClermontChapitre 107 sur 191 · TROISIÈME RÉFLEXION · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉFLEXION

Qu'est-ce que communier en mémoire de Jésus-Christ? C'est en premier lieu, mes Frères, retracer en soi-même tout ce qui se passa dans le cœur de Jésus-Christ dans l'institution de ce Sacrement adorable. J'ai désiré ardemment, disail-il à ses disciples, de manger celte pâque avec vous : Desiderio dm'deravi hoc pascha manducare vobiscum ' ; il soupirait après ce moment heureux ; il ne le perdait pas de vue ; il se consolait, dans ce souvenir, de toutes les amertumes de sa passion : Antequam patiar*. Que voulait-il nous apprendre par-là, mes Frères? Ah 1 c'est qu'il faut apporter à cette table divine un cœur embrasé , pénétré ,

> Lac, xxii, 15. — » Ibid.

consumé ; un cœur impatient , empressé , avide; une faim et une soif de Jésus-Christ, un goût réveillé par l'amour; en un mot, ce que j'ai appelé une foi ardente qui nous fasse aimer. Ce pain, dit un Père, demande un cœur affamé : Interioris hominis quœrit esuriem *. Ah ! Seigneur ! dit alors l'âme fidèle avec saint Augustin, eh ! qui me donnera que vous veniez dans mon cœur pour en prendre possession, pour en remplir tout le vide, pour y régner seul, pour y demeurer avec moi jusques à la consommation des siècles, pour m'y tenir lieu de tout, pour y faire mes plus chastes délices, pour y répandre mille secrètes consolations, pour le rassasier, l'enivrer, me faire oublier mes malheurs , mes inquiétudes, mes vains plaisirs, tous les hommes, l'univers entier, et me laisser tout à vous, jouir de votre présence, de vos entretiens , des douceurs que vous préparez à ceux qui vous aiment? Peutêtre , Seigneur, la maison de mon âme n'est pas encore assez parée * pour vous recevoir ; mais venez en faire vous-même tout l'ornement. Peut-être y apercevez-vous des souillures qui vous en éloignent ; mais vous les purifierez par votre divin attouchement. Peut-être y découvrez-vous encore des ennemis invisibles; mais n'êtes-vous pas le fort armé? Votre seule présence les dissipera, et tout sera en. paix , quand une fois vous vous en serez mis en possession. Peut-être a-t-elle des rides qui l'enlaidissent; mais vous renouvellerez sa jeunesse , comme celle de l'aigle ». Peut-être estelle encore flétrie des taches de ses antiennes infidélités: mais votre sang achèvera de les effacer. Venez, Seigneur, et ne tardez pas; tous les biens m'arriveront avec vous. Méprisé, persécuté, affligé, dépouillé, calomnié, je ne compterai plus mes malheurs pour rien du moment que vous viendrez les adoucir; honoré, favorisé, élevé, environné d'abondance, ces vaines prospérités ne me toucheront plus, ne me paraîtront plus rien , du moment que vous m'aurez fait goûter combien vous êtes doux. Tels sont les désirs qui doivent nous conduire à l'autel.

Mais, hélas 1 les uns y apportent un dégoût et une répugnance criminelle ; il leur faut des occasions pour les y déterminer; d'eux-mêmes ils ne s'en aviseraient jamais. Mais que dis-je,

1 S. Aug.,iti Joan Ev. Tract, xxvi, 1.

* Domina ornatam. Malt h., xil, 44, et Lue, xi, 25.

> Renovabitur ut aquils juvcntus. Ps. ai, 5.

AVENT

des occasions ? Il faut des foudres et des anathèmts ; il faut que l'Eglise tonne , foudroie. Bon Dieu ! que la tiédeur des Chrétiens ait réduit votre Eglise à leur faire une loi de la participation à votre corps et à votre sang ! qu'il ait fallu fies peines et des menaces pour les conduire à l'autel et les obliger de s'asseoir à votre table 1 que toute la félicité du chrétien sur la terre soit devenue pour lui un précepte pénible! que le privilège le plus glorieux dont vous puissiez favoriser les hommes, soit pour eux une gêne et une contrainle ! Ah ! Seigneur, quand vous donnâtes à votre Eglise le pouvoir de lier, vous attendiez-vous qu'elle en dût faire cet usage? Et son autorité était-elle destinée à traîner ses enfants à l'autel ou à en séparer ses ennemis ? Les autres en approchent avec un cœur pesant , un goût émoussé, une âme toute de glace ; gens qui vivent dans le commerce des plaisirs et des Sacrements; qui participent à la table de Satan et à celle de Jésus- Christ; qui ont des jours marqués pour le Seigneur et des jours destinés au siècle; gens à qui une communion ne coûte qu'une journée de gêne et de réserve ; qui ce jour-là ne jouent pas, ne voient pas, n'étalent pas, ne médisent pas, ne s'assemblent pas. Mais ce régime ne va pas plus loin ; toute la dévotion finit avec la solennité; c'est une action de cérémonie ; on est content de soi-même après celte courte suspension ; on rentre tranquillement dans ses premières voies, car c'était un article dont on était convenu avec soi-même; on vit uniment dans ce tranquille mélange de saint et de profane. Les Sacrements nous calment sur les plaisirs; les plaisirs, pour être plus tranquilles du côté de la conscience, nous conduisent aux Sacrements; et l'on est à demi bon pour être mondain sans scrupule. Ainsi on porte à l'aulel un goût affadi par les amusements et les joies du siècle, par l'embarras des affaires , par le tumulte des passions ; on ne sent pas les douceurs ineffables de cette viande céleste ; on retrouve jusqu'au pied du trône de la grâce les images des plaisirs dont on viec'. de sortir, des intérêts qui nous occupent , des projets qui nous embarrassent : des idées qui nous arrachent de l'autel pour nous rentraînerdans le monde, font sur le cœur des impressions bien plus vives que la présence de Jésus Christ. Mais n'est-ce pas, Seigneur, contre ces Chrétiens monstrueux que votre prophète indigné vous disait autrefois : Ah! Sei-

gneur, que votre table leur devienne un piège, une punition , une pierre d'achoppement et de scandale '.

En second lieu, communier en mémoire de Jésus-Christ, c'est vouloir réveiller par la présence de ce gage sacré tout ce que son souvenir peut faire d'impression sur un cœur qui l'aime. L'absence ralentit les liaisons les plus vives; Jésus-Christ prévoyait bien que, montant dans le ciel, ses disciples insensiblement oublieraient ses bienfaits et ses divines instructions. Hélas ! Moïse ne reste que quarante jours sur la montagne, et déjà les Israélites ne se souviennent plus des prodiges qu'il avait opérés pour les délivrer de l'Egypte? Qu'est devenu ce Moïse, s'enlredisaient-ils? Faisonsnous des dieux qui nous précèdent et qui nous défendent contre nos ennemis. Jésus-Christ, pour parer à ces inconstances du cœur humain, voulut, en montant dans la céleste Sion, nous laisser un gage de sa présence. C'est là qu'il veut que nous venions nous consoler de son absence sensible; c'est là que nous devons retrouver un souvenir plus vif de ses merveilles, de sa doctrine, de ses bienfaits, de sa divine personne ; c'est là que, sous des signes mystérieux, nous venons le voir naissant à Bethléem, élevé à Nazareth, conversant avec les hommes, et parcourant les villes de la Judée, faisant des signes et des prodiges que nul autre avant lui n'avait jamais faits, appelant à sa suite des disciples grossiers pour en faire les maîtres du monde, confondant l'hypocrisie des Pharisiens, annonçant le salut aux hommes, laissant partout des traces de sa puissance et de sa bonté, entrant en triomphe à Jérusalem, conduit sur le Calvaire, expirant sur une croix, vainqueur de la mort et de l'enfer, menant avec lui dans le ciel ceux qui étaient captifs comme les trophées de sa victoire, et formant ensuite son Eglise par l'effusion de son esprit et labondance de ses dons ; en un mot, nous l'y retrouvons dans tous ces mystères.

Vous enviez, dit saint Chrysostome, le sort d'une hémorrhoïsse qui louche ses vêtements, d'une pécheresse qui arrose ses pieds de ses larmes, des femmes de Galilée qui eurent le bonheur de le suivre et de le servir dans les courses de son ministère, de ses disciples avec qui il conversait familièrement, des

1 Fiat mensa enrum coram ipsis in laqueam , et in retribntiones, et in scandalum. Pi. liviij, 23.

QUATRIÈME DIMANCHE : SUR LES DISPOSITIONS A LA COMMUNION

peuples de ce temps-là qui entendirent les paroles de grâce et de salut qui sortaient de sa bouche ; vous appelez heureux ceux qui le virent ; bien des prophètes et des rois l'ont souhaité en vain ; mais vous, mes Frères, venez à l'autel, vous le verrez, vous le toucherez, vous lui donnerez un saint baiser, vous l'arroserez de vos larmes, et vos entrailles mêmes le porteront comme celles de Marie. Hélas ! nos pères allaient dans une terre sainte y adorer les traces de ses pieds et les lieux qu'il avait consacrés par sa présence. Ici, leur digait-on, il proposait la parabole du bon Pasteur et de la brebis égarée ; ici il réconciliait une femme adultère; ici il consolait une pécheresse ; ici il sanctifiait les noces et les festins par sa présence ; ici il multipliait des pains pour rassasier un peuple affamé ;ici il défendait à ses disciples de faire descendre le feu du ciel sur une ville criminelle ; ici il s'abaissait jusqu'à converser avec une femme de Samarie; ici il souffrait les enfants autour de lui et blâmait ceux qui voulaient les éloigner ; ici il rendait la vue aux aveugles, il redressait les boiteux, il délivrait les possédés, il faisait parler les muets et ouïr les sourds. A ces paroles nos pères se sentaient saisis d'une joie sainte ; ils versaient sur cette terre heureuse des larmes de tendresse et de religion ; ce spectacle, ces images leur rapprochaient le temps, les actions, les mystères de Jésus-Christ, rallumaient leur ardeur, consolaient leur foi ; les pécheurs y trouvaient une douce confiance, les faibles, une nouvelle force, les justes, de nouveaux désirs.

Ah 1 Chrétiens 1 non, il n'est pas nécessaire de traverser les mers; le salut est proche de vous; la parole que nous vous prêchons sera, si vous voulez, sur votre bouche et dans votre cœur. Ouvrez les yeux de la foi ; regardez sur ces autels ; ce ne sont pas des lieux consacrés autrefois par sa présence, c'est Jésus- Christ lui-même. Approchez en mémoire de lui ; venez y rallumer tout ce que votre cœur a jamais senti de tendre, de touchant, de vif pour ce divin Sauveur. Que le souvenir de sa douceur qui ne lui permettait pas de briser un roseau déjà cassé et d'éteindre une lampe encore fumante ', calme vos emportements et vos impatiences; que le souvenir de ses travaux et de sa vie pénible vous confonde sur

1 Calamum quassatum non conterct et liniira fumigans non exlinguet. Isaîe, xlii, 3. Arundinem quassatam non confrmget et linum fumigans non extinguet. Ilatlh., xn, 20.

votre mollesse ; que le souvenir de sa modestie et de son humilité qui lui faisait prendre la fuite lorsqu'on voulait le faire roi, vous guérisse de vos vanités, de vos projets, de vos prétentions frivoles; que le souvenir de son jeûne de quarante jours vous détrompe sur les fausses raisons qui vous portent ou à rompre le vôtre ou à l'adoucir; que le souvenir de son zèle contre les profanateurs du temple vous apprenne avec quel respect et quelle saintq frayeur vous devez y entrer; que le souvenir de la simplicité et de la frugalité de ses mœur:i condamne les vaines superfluités et les excès des vôtres ; que le souvenir de ses retraites et de ses prières vous avertisse de fuir le monde, de vous retirer quelquefois dans le secret de» votre maison, de passer du moins quelques heures de la journée dans la pratique indispensable de la prière ; que le souvenir de sa tendresse et de sa compassion pour un peuple, affamé vous donne des entrailles de charité pour les malheureux ; que le souvenir doses saints entretiens vous instruise à converser innocemment, saintement, utilement avec les hommes; en un mot, que le souvenir de toutes ses vertus, plusvif alors, plus présentai! cœur, à l'esprit, vous corrige de toutes vos faiblesses: voilà ce qu'on appelle communier en mémoire de lui.

Mais porter toujours à l'autel les mêmes faiblesses; mais se familiariser de telle sorte avec la chair de Jésus-Christ qu'elle ne réveille plus en nous de sentiments nouveaux et nous laisse toujours tels que nous sommes; mais se nourrir d'une viande divine et ne point croître ; mais s'approcher souvent de cette fournaise ardente et n'y pouvoir réchauffer votre tiédeur; mais se présenter avec des fautes cent fois détestées et encore chères, avec des habitudes d'imperfection qui, quoique légères en elles-mêmes, ne le sont plus pourtant par l'attachement et la pente qui nous les rend inévitables, et par la circonstance du sacrement qu'on se met en danger de profaner ; mais faire profession de piété, d'éloignement du monde, être presque tous les jours dans le commerce des choses saintes, et s'être fait comme un point fixe de vertu au delà duquel on ne va jamais, se traîner toujours autour des mêmes confessions et des mêmes chutes, et n'être pas plus avancé après dix années d'exercices de piété qu'on l'était d'abord , avoir même fait quelques pas en arrière et relâché

AVENT

de sa première ferveur ; mais sans cesse user de ce remède divin, et ne sentir rien de changé à ses maux; mais entasser sacrement sur sacrement, si je l'ose dire, et ne jamais vider son cœur pour faire place à cette viande céleste ; mais nourrir des envies, des animosités, des délicatesses, des attachements secrets, un fond d'immortiflcation, des désirs de plaire, de paraître, de parvenir; mais se permettre d'habitude, dans ses entretiens, des vivacités, des discours libres sur autrui, des épanchemenis tout mondains, des inutilités éternelles , des sentiments tout profanes, des airs vains et piquants, des détours qui blessent la sincérité, des déguisements qui familiarisent avec le mensonge, des impatiences et des éclats ; mais cultiver des liaisons que la piété couvre peutêtre, et que le penchant tout seul assortit et soutient ; mais être sur sa gloire, sur ses intérêts, sur ses droits, d'une jalousie outrée; mais se sentir révolté au plus léger mépris, et ne pouvoir digérer un seul geste désobligeant; mais être d'une attention infinie sur soi-même; et, dans une parure simple et modeste, s'y rechercher, choisir ce qui convient avec plus de soin peut-être qu'une âme mondaine; et làdessus vivre du pain des Anges : ô mon Dieu ! en voilà plus qu'il ne faut pour nous faire trembler.

Mais est-ce manger ce pain indignement que de le manger avec tant de faiblesses et d'imperfections? Et qui lésait, Seigneur, que vousmême? Tout ce que nous savons, c'est que ce n'est pas communier en mémoire de vous; c'est qu'il y aura des justices au grand jour qui paraîtront comme un linge souillé à vos yeux; c'est que plusieurs de ceux qui avaient même prophétisé en votre nom, seront rejetés; c'est que tout est à craindre dans cet état. Pierre n'est admis à votre cène qu'après que vous lui avez lavé les pieds; et cependant vous nous assurez qu'il était tout pur. Magdeleine est éloignée, et vous lui défendez de vous approcher au sortir du tombeau, parce qu'un goût encore trop sensible était le principe de son empressement; et cependant elle avait beaucoup aimé, et lavé vos pieds sacrés et ses péchés de ses larmes. Et nous, Seigneur, pleins de misère, vides de fruits sincères de pénitence, tout pétris de mollesse et de sensualités, tièdes et sans goût, immuables dans un certain ét;it de piété languissante et imparfaite, plus soutenue par l'habitude et par les enga-

gements d'une profession sainte que par votre grâce et une foi vive et solide : hélas I nous faisons de votre corps notre nourriture ordinaire. Quels abîmes, Seigneur! quelle suite de crimes peut-être qu'on ignore, dont on ne se repent point, qu'on multiplie à l'infini, qui sont comme le germe sur lequel on ente ensuite mille nouvelles profanations! Quels abîmes, encore une fois ; et que votre lumière nous manifestera au grand jour de terribles secrets ! Que suis-je à vos yeux, ô mon Dieu ? Je ne puis ni vous déplaire, ni vous plaire à demi; ma condition ne souffre point ces états mitoyens de vertu qui tiennent comme un milieu entre l'innocence et le crime; si je ne suis pas un saint, je suis un monstre ; si je ne suis pas un vase d'honneur, je suis un vase d'ignominie ; si je ne suis pas un ange de lumières , il n'y a point à balancer , je suis un ange de ténèbres ; et si je ne suis pas un temple vivant de votre esprit, il faut que j'en sois le profanateur. Bon Dieu ! quels puissants motifs de vigilance , d'attention sur moi-même, de circonspection, de frayeur en approchant de vos autels; d'humilité, de larmes, de componction, en attendant la manifestation de vos jugements adorables ! Mais ce n'est pas encore assez de communier en mémoire de Jésus-Christ, mes Frères ; et, pour nous retracer le souvenir de sa vie, il faut encore, et c'est la dernière disposition, rappeler le souvenir de sa mort et l'annoncer toutes les fois que l'on mange son corps et que l'on boit son sang ; et c'est ce que j'appelle une foi généreuse qui nous fasse immoler.

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